CHAPITRE V DU MICIHIGAN AU FLEUVE MISSI-SIPIY
Wagons à tablier. — Lac Michigan. — An inquisilive gentleman. — Chicago. — Repas américain. — Un indiscret mis à sa place. — Libertés du sexe aimable. — Une tête romanesque. — La glorieuse cité des Forêts. — Le roman avorte. — Sommes-nous supérieurs aux Américains? — La rivière Ouiscouche et les Hochoun-Gorah. — Un vrai géorama. — Arrivée à La Crosse.
À White-Pigeon, nous entrâmes dans l’Indiana. La chaleur devint intense et le terrain si sablonneux qu’il nous fut impossible d’aérer notre wagon, à cause des flots de poussière brûlante qui y pénétraient. L'accès du water-closet était tout aussi difficile : vainement l'administration avait-elle fait garnir les côtés du train de tabliers de cuir qui descendaient jusqu'à quelques pouces de la voie, ne laissant d’ouverts que l'avant et l'arrière du convoi. La poussière, comprimée sous les chars, n’en tourbillonnait qu'avec plus de force en s’engouffrant sous le tablier ; et avant de sortir par l'arrière avec un mouvement torsif d’hélice, elle encrassait les hoîtes des roues, desséchait l'huile des moyeux et s’in- Aitrait dans les moindres jointures qu’elle disloquait.
J'ai omis de dire qu’au Détroit nous avions subi la visite de la douane américaine. À nous six, nous avions
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vingt-six colis d’apostolique bagage. Nous nous attendions donc à être écorchés vifs, ainsi qu’on le dit vulgairement. Il n’en fut rien. Ce chiffre respectable de truncs et notre titre de missionnaires catholiques nous valurent des douaniers force saluts et la faculté de passer sans bourse délier ni même ouvrir nos coffres, Tels j'ai trouvé partout les douaniers américains et canadiens. ‘
Nous traversons Bristol comme un éclair pour nous arrêter dans un ancien fort français qui porte le nom de l’intendant colonial du Canada sous le marquis de Vaudreuil, M. de Laporte. Ce fort est bâli dans une savane plate et marécageuse, et me paraît avoir été destiné à commander les abords du lac Michigan dont la vaste nappe nous apparaît bientôt après avec ses rivages tristes, ses prairies inondées et mornes. Michigan, en hillinè Missi Kamaw, en ‘chippeway Mitch Gangin, signifie Grande Eau. C’est un bassin de 117 lieues sur 27, et 333 de circuit. Élevé de 200 mètres au-dessus de la mer, il atteint 60 mètres deprofor ur.
Le lac Michigan fut découvert en 1669 par le. missionnaires jésuites français Dablon et Allouez qui évangélisaient les A/gouméquins (Algonquins) du Haut- Canada. Ils y trouvèrent des peuplades enco: + inconnues: les Aillinés ou Ounamis dont on écrivait alors le nom: Illinois; les Outougamis ou Renards, les Osakis ou Renards jaunes, Sakis, Sonkaskitons, dont nous avons fait les Sacs ; les Maskoutinis ou gens du feu, les Miamis, les Malhomimis ou gens de la folle avoine, les Pottawatamis, les Ojatinons ou Ojatespwitons, de race sivuse, :
Dans ces parages, un inquisitive gentleman s’approche de notre évêque dans le wagon même et le saluant familièrement: fo un-sul
— Well, stranger, who are you? Eh hien, étranger, qui êtes-vous ?
— À sheeps merchant, un marchand de bestiaux, répondit le prélat en riant aux éclats.
— Ah oui! je l’avais deviné, Je crois bien vous avoir déjà vu sur le marché de Toronto, n’est-ce pas ?
— Précisément, my friend, vous y êtes.
Et Sa Grandeur s'en donnait à cœur joie. Mais tout à coup l'inquisitive gentleman aperçoit une grosse améthyste à l’annulaire droit du jovial évêque, ainsi qu’un petit bout de chaîne d’or qui hrille sous son gilet noir, et il s’empresse de s’éclipser & plus vite sans plus parler de moutons ni de bœufs.
Après douze heures de course folle depuis le Détroit, nous entrâmes dans Chicago. Depuis 1862, cette immense cité, la principale de l’État d’Indiana, bien que Springfield en soit la capitale officielle, a fait tant de bruit dans le monde commercial et s’est acquis une renomraée si bien méritée, qu’il me semble presque oiseux d’en faire ici mention. Cependant les voyageurs français qui ont visité et décrit Chicago n'ont pas épuisé la matière. Ils ont même laissé bien des lacunes que je veux combler, parce que, l'ayant traversée quatre fois, je puis en parler avec plus de connaissance. En 1862, the city of the Prairies n’avait pas encore été renversée de fond en comble par deux incendies successifs; les intarissables mines de pétrole qui ont fait sa richesse n'avaient point été découvertes par un obscur cordonnier, et le président martyr Lincoln n’avait pas encore expiré sous le poignard d’un assassin. Qui donc alors s’occupait, en France, de Chicago, cet emporium de l’ouest au nom baroque et mal sonnant ?
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fait, un bien sale nom, ma foi! pour une si belle ville.
Comme toutes les cités des États du Nord et de l'Ouest, Chicago fut d’abord un fort français, le fort Chingakouk. C’est ainsi, du moins, que cette localité est mentionnée sur les cartes françaises du Canada de 1683. Elle fut découverte par Jollietde Mingan) et le R. P. Marquelte. Les Pères de la compagnie de Jésus y établirent aussitôt une mission d’Indiens Pottawatamis.
Lorsque la Nouvelle-France passa aux mains de l'Anglais triomphant, nos bons amis les Yankees, à l’indépendance desquels nous avions travaillé, s’emparèrent du fort Chingakouk dont ils changèr:it le nom en celui de fort Dearborn. C'était en 1804; abandonné en 1812, ce fort fut rebâti en 1816, pour être ensuite démoli en 1856.
Quant à la ville de Chicago, elle ne date que de 1833. En 1831, ce n’était qu’un hameau de douze familles. Deux ans après, elle avait 550 habitants. En 1850, elle en comptait déjà 28,296, ct en 1862, la première fois que j'y passai, 109,263. Depuis lors, elle a progressé d’une manière étonnante. En 1870, son recensement accusait 300,000 âmes; en 1881, 503,000; aujourd’hui elle est tout près d’atteindre le million. Du rang de cinquième ville de l’Union, elle est montée au second, et passe immédiatement après New-York qu’elle éclipse en beauté et en agréments.
Cependant le site au milieu duquel s'élève Chicago est triste et mélancolique. C’est une prairie nue, acculée au lac Michigan et coupée en trois parties par la rivière Chicakouk. On ne devinerait pas, à voir les eaux noires et bourbeuses où s’agitent, pataugent, grouillent, sifflent, s ‘poumonent tout un monde de paquebots, d’hirondelles, de mouches, de ferry-boats
et d’avisos à vapeur, que ce sont ces mêmes eaux vertes et limpides qui font du Michigan le plus beau des cinq grands lacs canadiens.
Les premiers objets qui frappent la vue en entrant à Chicago comme à Buffalo et ailleurs, sont des élérateurs. On donne ce nom à des constructions en brique gigantesques, à six ou sept étages, dont une partie protubère comme la tête carrée d’un mastodonte, tandis qu’il en sort une véritable trompe d’éléphant qui plonge dans la coque des navires amarrés au-dessous. Par le fait. les élévateurs sont de vastes machines pneumatiques servant à charger et à décharger les navires qui portent du grain en grenier. Telle que le suçoir d’un vampire, cette trompe soutire aux navires leur cargaison par une puissante aspiration déterminée au moyen de la vapeur. Elle la transfère dans un étage supérieur de l’édifice où elle est essorée, assainie et demeure entreposée jusqu’à la vente du grain.
En arrivant dans l’élévateur, le grain est mesuré et ensaché par le moyen d'une autre machine.
Quatre ouvriers sont seulement nécessaires pour le débarquement de toute une cargaison de grain, deux dans la cale pour y pelleter le grain vers l’ouverture de la trompe aspirante, deux dans l’élévateur pour répartir le grain lorsqu'il arrive dans la salle d’entrepôt. On m’a assuré que le transfert de quarante minots de blé, par ce curieux et étrange procédé, n’exige pas plus d’une minute, et coûte moins de quinze centimes.
Chicago s’éte: : à l’ouest du lac Michigan et tout autour de cette d’eau douce sur un développement . de seize kilomè et demi, et une profondeur de près
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de six kilomètres. En 1871, un incendie qui en détruisit les deux tiers occasionna une perte de 950 millions de francs. Celui de 1874 n’a causé que deux millions de dégâts seulement. Mais, semblable au phénix dont elle pourrait bien adopter l'emblème, Chicago est sortie trois fois plus belle de ses ruines.
La dernière fois que je la visitai, en 1882, elle avait huit grands parcs ouverts à la population et mesurant conjointement 760 hectares de terrains de plaisance. Elle comptait 40 lignes de chemins de fer, 2 tunnels, 50 ponts, 20 arrondissements, 800 rues et 32 églises catholiques. Presque autant que Paris.
Il y entrait journellement 240 trains de voyageurs. Elle possédait 1,600 omnibus ou tramways de 50 personnes chacun, dont plusieurs marchaient sans le secours des chevaux, par le moyen d’un cordage de fer qui passait dans ume rainure pratiquée sous les rues. Son château d’eau (Water works), dans le genre de la machine de Marly, mais quintuple et bien plus perfeclionnée, d’un aspect splendide et grandiose, pompait journellement et élevait dans une belle tour romane de 3 mètres de haut, 338,230,000 litres d’eau par jour.
Chicago élève gratuitement 90,000 enfants, et renferme 25,000 Français ou descendants de Français. Elle possède des maisons de commerce qui rivalisent avec celles du Bon Marché et du Lourre, si elles ne les supplantent. Une seule maison de nouveautés, Marshall, Field and C°, y réalise annuellement pour 175 millions de francs. Elle occupe 2,200 rommis, 150 teneurs de livres, 60 voitures de transport et 150 chevaux. Son éclairage à l'électricité seul lui coûte 150 francs par
jour. Elle a huit élévateurs.
Le bazar Lehmann emploie 900 commis *. I
Les quartiers nouvellement construits de Chicago sont d’une splendeur que je n’ai point vue ailleurs. Le boulevard qui fait face au lac, surtout, est une succession de palais, de demeures princières qui rivalisent d'élégance, de luxe et d’un bon ton suprême. La partie commerciale de la ville vaut les boulevards de Paris, quant aux boutiques et aux façades. J’ai surtout admiré
le City Hall, superbe palais à quatre façades et à trois
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étages, où les marbres précieux, le granit et le porphyre se superposent en plusieurs ordres d’architecture du plus grand effet.
C’est à Chicago que les Américains ont aujourd'hui l'air le plus cosmopolite. On y rencontre fort peu de ces Yankees traditionnels à l’allure guindée, aux larges épaules voûtées, aux longs cheveux et à l'air plus que vulgaire avec leur barbiche et leur visage émacié. Les incessantes immigrations venues de l’Allemagne, de l'Irlande, d'Angleterre, d'Écosse et du Canada, ont donné à ses habitants actifs, intelligents et industrieux, une allure tout européenne.
Par contre, la simplicité et la piélé austère des puritains en sont bannies. Le luxe, le travail du dimanche, l’amour des plaisirs, le vice, s’y affichent de toutes parts pour attester que la dose du mal contrebalance de beaucoup la somme des biens que la civilisation a apportés à Chicago.
Nous traversâmes le Wisconsin pendant la nuit, doucement endormis dans notre sleeping car. À 5 heures du matin, le 8 mars, nous nous trouvions à Minnesota- Junction. où nous quittâmes la ligne de Milwaukee
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