Roucher, Poëme des Mois
flancs métalliques de notre demeure flottante, ou bien allaient-ils être crevés par ces béliers neptuniens ?
Encore si nous avions eu le vent en poupe pour nous pousser comme un coin de fer dans ce grand gâteau qu’il nous fallait partager! Mais non : nous avions vent debout, et il retardait considérablement notre progrès par sa violence, nous chassant au visage une neige épaisse, et augmentant la rigueur du froid qui nous forçait à nous grouper autour des cheminées de la machine.
Les passagers étaient épouvantés par la perspective d'achever leur voyage sur quelque glaçon flottant, en compagnie des phoques et des morses.
Dirai-je la pâleur et l’effroi des nochers
Qui, voguant à travers ces monceaux de rochers, Maudissent, l’œil en pleur, leur stérile courage, Et glacés et tremblants attendent le naufrage ! ?
L’avouerai-je, pour la plus grande confusion de mon égoïsme ? Eh bien, je n’envisageai pas un seul instant la possibilité d’un sinistre. Je m’estimais heureux d’obtenir les émotions d’un voyage dans les mers FOR sans être obligé d’aller au pôle nord. De fait, j'avais là un avant-goût des glaces arctiques.
Malgré les efforts du vent du nord-ouest, la mer, écrasée par les masses immenses qui la couvraient, ne pouvait soulever ses flots alourdis. Elle ondulait lentement avec un bruit sourd et caverneux auquel répondaient les sifflements du vent dans les agrès et les cra-
4. Le Norwegian devait trouver une fin sur ces mêmes bancs de Terre-Neuve, dans un de ses voyages subséquents. Il s’y perdit ‘corps et biens, comme tant d’autres magnifiques paquebots de la même Compagnie.
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quements de la glace qui s'entr’ouvrait sous notre étrave avec des crépitements d'incendie.
Cependant le Norwegian continue à jouer le rôle du coin qui fend le chêne. Le brave commodore ne songe pas un instant à dévier de sa route. C’est comme à Inkermann : tout droit devant soi, marche ou crève ! Et le vaisseau de fer d'avancer en s’ouvrant à force de vapeur un étroit sillon dans ce champ de glace qui se referme derrière lui. Tels qu’une armée de guerriers qui s’élancent à l'assaut d’un redan, les glaçons révoltés se relèvent contre les parois du vaisseau, comme pour en escalader le pont. L’hélice soulève des masses énormes qu’elle parvient à entraîner dans son tourbillon. Mais elle est de fonte, et cette fonte cède devant l’eau glacée. Deux de ses ailes se rompent comme un verre fragile, et cet engin tout à l’heure formidable bat l’eau avec ces mouvements irréguliers et frénétiques d’un poisson qui se meurt.
C’en est fait; maintenant nous voilà pris. Le champ de glace s’est refermé derrière nous. Nous sommes au milieu d’une jatte de crème, y pataugeant comme une mouche qui se noie.
Autour d’eux l'Océan, vaincu par la gelée, Est lié tout entier en glace amoncelée.
Sur la banquise sont des phoques qui nous narguent et des canards de Miquelon qui rient de nous : can / can ! cancan, cancan, oui ! Personne ne songe à leur imposer silence. La crainte paralyse le courage de presque tous les passagers. Les autres sont retenus dans leurs cadres par le froid qui est intense.
Bientôt le commodore et son état-major ne déguisent plus leur inquiétude, Les trois lieutenants grim-
pent dans la mâture comme de simples gabiers, lunette en mains.
— Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
— Nothing, Captain, nothing at all !
C'est effrayant.
Les ordres se croisent, les sifflets des quartiersmaîtres nous faussent le tympan. Que résultera-t-il de la manœuvre qui va suivre ?
Maintenant les cinq capitaines yankees manifestent tout haut leur appréciation : nous courons à notre ruine; nous allons être broyés comme une noisette, Peste! la vie de quatre cents passagers, sans compter l'équipage ; plus les malles de trois puissances! Ils soutiennent que le commandant est coupable de n’avoir pas dévié vers le si'1 sitôt qu'il s’est aperçu que nous avions le cap sur le Labrador et que nous ne pourrions passer avant le champ de glace qui dérivait.
En dépit du vent violent qui secoue la mâture, le second capitaine, un Écossais tout rouge, aux cheveux rouges, et en vareuse rouge, va se jucher comme un ara sur les barres de perroquet du grand mât. Les autres officiers perchent un peu partout et le plus haut possible. Mais c’est toujours le même cri :
— Nothing ahead! Rien à l'avant!
Tandis que nous continuons à broyer de la glace et à pénétrer dans le gâteau, une troisième aile de l’hélice se rompt devant la résistance d’un glaçon long comme un obélisque qui vient de s'engager entre elle et l’arrière du navire La voilà réduite à sa plus simple expression : une aile sur quatre, plus un petit morceau d’une seconde ; tout juste de quoi imprimer au navire des secousses insensées.
Au bout de trois mortelles heures d’angoisses, pen-
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dant lesquelles les passagers n’échangèrent pas dix paroles, l’Écossais rouge que les quartiers- maîtres appelaient sir, monsieur, — le seul monsieur parmi les officiers, — cria du grand mât :
— Water in the south! mer libre dans le sud!
Nous respirâmes plus librement.
Un étroit chenal d’eau vive se montrait loin, bien loin dans le sud. Il fallait dévier à bâbord. Lentement, lentement le paquebot vira sur son axe et mit le cap vers cette mer ouverte qui était au moins à dix lieues de nous.
Clopin-clopant, nous sortitmes de la banquise, ayant pu conserver intacte la quatrième aile de notre hélice. Dans la soirée nous continuâmes encore à voir des glaces, mais elles ne couvraient plus la mer et devinrent de plus en plus rares. Nous jouîmes encore de la vue de véritables montagnes de glace. Il paraît que, semblables à la grosse cavalerie, elles se tiennent sur les ailes pour protéger les colonnes qui défilent entre elles en rangs pressés. Les vagues déferlaient avec force contre ces blancs rochers qu’elles ombraient d’un azur intense. Ils revêtaient des formes bizarres et fantastiques, ressemblant tantôt à des vagues pétrifiées, tantôt à de vastes champignons godronnés en dessous comme des culs-de-lampe or supportés par un pédicule grêle.
Le 13, nouvelle épouvante : nous donnâmes du talon sur l'extrémité du banc de Terre-Neuve et manquâmes y échouer au milieu de la nuit. Enfin, le 14 avril, nous reçümes à bord des oiseaux de terre, avant-coureurs du pilote. Des flottilles de macareux et de canards arlequins se montrèrent sur l’eau. Puis la terre colombienne nous apparut, encore oscellée des blanches
livrées de l’hiver. C’était la chaîne du Vermont, les Montagnes Vertes. Sur le soir, une multitude de voiles blanches se promenaient en tous sens entre le rivage et le paquebot. On eût dit des cygnes sur une vaste pièce d’eau. Oh! que cette vue repose délicieusement l'esprit affecté par une longue contemplation du vide primordial! Tout nous étonnait, tout nous semblait étrange et merveilleux. C’était comme une nouvelle création,
A l'Orient, une masse embrasée, incandescente, se balançait sur la mer tranquille, nous laissant croire à un naviré incendié qui s'engouffrait. Mais, à mesure que nous nous éloignions, cette chose rouge et enflammée grandissait, grandissait toujours, distorte, ridicule. Bientôt nous reconnaissons avec hilarité le disque moqueur de là lune, contrefait et sanglant comme la face bouffie d’un noyé, large comme une meule de moulin. ; |
A mesure que l’astre des nuits monte dans l’azur éthéré et qu'il se dégage des vapeurs de la mer, il reprend sa forme, son volume et son éclat normaux. Maintenant il est redevenu lumineux comme Diane, mirant sa face rieuse et vermeille dans le vif-argent des eaux où elle abandonne un long reflet de sa gloire.
Par le moyen d'artifices nous demandons un pilote. Il arrive dans un remorqueur lilliputien. On le hisse à bord dans son youyou, sans ralentir la marche du Norwegian.
L’instant d’après, nous nous pressions autour du vieux commodore, souriant et heureux d’en avoir échappé belle par deux fois, et qui, satisfait de la joie et de la reconnaissance de tous, distribuait indistinctement de chaleureuses poignées de mains. C’étaient nos adieux au beau navire.
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