‹ En route pour la mer Glaciale [microforme]Chapitre 31 sur 93 · NUL · texte numérisé non relu

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L'OuRS-JAUNE, cHEr TonippE WAY pu Lac Roue.

(D’après un dessin de M. Petitot.)

LE DAKOTA ET LA MISKWA-KAMAW-SIPIY. HE

Après les Sioux, ces Tchippeways, appelés par les Métis Pillageurs du lac Rouge, sont les sauvages les plus corrompus et les plus cruels du Nord-Ouest, Leur figure aux traits caraïbes respire le vice et la dépravation. Chez les jeunes gens, les yeux étincellent comme ceux du serpent et pétillent d’une malice diabolique. Chez les vieillards, ils sont à demi fermés et clignotants comme ceux de la panthère au repos et epue. Un menton charnu et proéminent, une bou che rarge et sardonique, d'énormes mâchoires prognathes, garnies de dents fines et acérées que la caducité ne détériore point, dénotent chez ces hommes, que l’on dirait dater de l’âge préhistorique, des appétits matériels, une sensualité de Sardanapale et des instincts de rapaces.

À ce portrait qui n’est pas flatteur, quoique tracé par un sincère ami des Peaux-Rouges, joignez l’horrible bariolage du vermillon et une crinière inculte, toute reluisante de graisse, et vous aurez une fuible idée de la noble physionomie de ces hommes de la nature.

L’Anikawabang ou grand chef, Ours jaune, remarquable entre tous par sa laideur et une absence complète de toute parure, demanda à parlementer avec le capitaine des Longs-Couteaux du Sud. Une Métisse franco-tchippeway, qui se trouvait à bord, se présenta pour servir de trucheman, et le discours suivant fut sommairement traduit au postillon-capitaine de l’Znternalional :

—- Mon cœur est triste, dit l’Ours jaune. et mes eunes gens ne sont pas contents. Les Kitchi-Mokouman ont pris nos terres, le pays de nos pères, ils nous ont chassés dans ces prairies à l’extrémité de nos anciens domaines, sur les confins du territoire des Bois-Brûlés,

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et maintenant ils veulent que nous mourrions de faim.

« Depuis que leurs grandes pirogues à moulin battent les eaux de la Rivière Sanglante, en vain tendons-nous nos filets; en vain passons-nous des journées entières à l'affût du gibier ailé. Le poisson a disparu de ces eaux continuellement agitées. Le gibier a peur des grondements et du sifflet de leur bateau; et nos petits enfants, privés de poisson et de viande, meurent de faim.

« Depuis que les traïneaux roulants des ÆAitchi- Mokouman parcourent les prairies, on n’y voit plus ni gazelles, ni chevreuils, ni bisons. Les animaux qui formaient notre nourriture se sont enfuis vers les Montagnes Rocheuses, et, pour les suivre, il faut que nous nous expatriions. Le buffalo diminue journellement, et nos petits-enfants meurent de faim.

« Nous avons fait dire à notre Grand-Père que le cœur des Anich-inna-bewok est dans l'ennui, parce qu’il est dur de déterrer la hache de guerre et de planter ia flèche rouge sur le sentier de l’homme blanc. Alors notre Grand-Père, qui a le cœur bon pour ses enfants € désert, nous a fait promettre des vêlements, du

1x (de l'argent), des munitions de chasse et des ‘» ruments de labour. Et notre cœur s’est apaisé, ct avus n'avons plus pensé à la hache de guerre, et nous avons continué à fumer l’Ouspwagan aux plumes blanches, calumet de paix.

« Mais les intentions de notre Grand-Père n’ont point été respectées. Les Grands-Couteaux ont la langue double et fourchue du serpent. Ils ont pensé que les Anichinnu-béwok n'étaient que des vieilles femmes, et ils les ont méprisés en se moquant d'eux. On nous a frustrs dans notre légitime attente; on nous a leurrés par es

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mensonges, et l'homme rouge a été dédaigné. On a continué à traverser son chemin de chasse, à remuer l’eau de ses rivières pour en chasser le poisson, à faire mugir les pirogues à moulin pour effaroucher le gibier : et maintenant on vient de construire une pirogue encore plus grande que celle qui existait déjà.

« On ne craint pas de pousser le cœur de l’Indien au désespoir et sa main à la violence. Et puis, s’il s’élève contre l’homme blanc, on i'accusera. C’est pourquoi je dis à mon beau-frère qui gouverne la grande pirogue à moulin, que la colère monte à notre cœur et que nos yeux voient tout rouge. J’en ai dit assez.

Tout laid et quelque méchant qu’il pût être d’ailleurs, cet Indien parlait sensément et avec modération. Mais notre capilaine ne pouvait rien contre son éloquence native. Il n’était pas le fondé de pouvoirs du cabinet de Washington. Il n’était chargé d’aucune mission vis-à-vis des Sioux ni des Tchippeways. Son bateau appartenait à des Anglais, actionnaires de la Compagnie d'Hudson. Il n’avait rien à bailler aux Saulteux, sinon des encouragements à temporiser, le conseil de ne pas se révolter, la vague espérance que les promesses de leur Grand-Père Lincoln seraient accomplies dans un bref délai.

Comme les Tchippeways montrèrent qu’ils étaient bien décidés à ne plus se payer de grimaces, en compensation des avantages sérieux que leur faisait perdre la cireulation de lPZnternational dans les eaux de la Miskwa-Kamaw, ils se prirent à murmurer en consultant les Métis du regard. Parmi ces derniers il «en était qui avaient fort mau vaise mine, tout issus de Français qu’ils fussent. Ils se prirent à ricaner, à chuchoter entre eux en langue crise ou tchippeway. Un d’entre

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eux me manqua même gravement de respect en me méprisant, parce que j'étais un nouvel arrivant.

Il fallait se hâter de satisfaire les Tchippeways pour plaire à leurs relations métisses. Le capitaine fit donc répondre à ces Indiens qu'à titre d’Américain il ne pouvait rien pour eux, parce qu’il était à la solde et au service de la Compagnie de la Baie d'Hudson, et que -nous nous trouvions à Pembina, c’est-à-dire sur le territoire américain, où il ne pouvait agir. Mais que s'ils voulaient se rendre à un kilomètre plus bas, sur le territoire anglais, il leur ferait un présent qui salisferait momentanément tout le monde, en attendant que là Compagnie leur envoyät un dédommagement valable.

Ce subterfuge réussit. Les Indiens qui étaient à bord descendirent à terre, et l’on ne garda que le lieutenant de l’Ours jaune, comme gage de la sincérité de leur parole et de nos promesses. La frontière américaine dépassée, le capitaine fit déposer sur le rivage un baril de whisky de 36 litres, et nous échappâmes à la colère des Tchippeways.

Alors nous fûmes témoins d’une scène hideuse. Le baril fut défoncé séance tenante, et tous ces sauvages ignobles et dépenaillés, ces femmes échevelées et les seins ballants, ces enfants qui n’avaient pas même sur eux une ficelle, burent à longs traits l'ivresse avec des éclats de rire frénétiques et une joie de démon qui me fit mal. Puis aussitôt, nous regardant d’un air stupide, l’œil atone, bégayants, titubants, ils tombèrent comme des masses les uns sur les autres, sifflés, moqués, repoussés et brutalisés par les matelots et les orpailleurs qu’ils venaient de menacer l'instant d'auparavant avec tant de sagesse et de raison.

Quelques gouttes de ce poison que l’on nomme Peau-

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