‹ En route pour la mer Glaciale [microforme]Chapitre 32 sur 93 · TET · texte numérisé non relu

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de-feu avaient suffi our annihiler tous ces beaux discours, pour frapper de stérilité toutes ces menaces.

L’impression que me laissa ce spectacle ne s’est jamais effacée. Je compris en ce jour que si jamais on voulait détruire complètement les Peaux-Rouges, on pourrait le faire plus sûrement que par le fer et le feu. Il suffirait de laisser un certain nombre de pipes d’eau-de-vie à leur disposition. L’Indien est incapable de surmonter une telle tentation. Il en accuse les Blancs de tout son cœur, parce qu’il comprend qu’on le leürre et qu’on le bafoue en l'empoisonnant; mais il n’a pas la force de résister à la séduction de l'ivresse et il se tue en les maudissant.

Cependant ces hommes se souvinrent plus tard qu’ils avaient été trompés. Le printemps suivant, une longue clameur s'élevait dans la Minnésota et le Dakota, depuis Saint-Pol jusqu’à Pembina. Pour la première fois peutêtre, Sioux et Tchippeways, réconciliés et unis contre leur ennemi commun, faisaient main basse sur tous les établissements des Blancs, et en égorgaient tous ceux des habitants qui n'étaient pas Sang-mêlés. De leur côté, les Pilleurs du lac Rouge arrètaient l’/nternational et s’en appropriaient la cargaison. Il y avait sur ce bateau pour sept mille francs d'objets propres au culte et destinés aux missions catholiques du Nord-Ouest. Ils ne furent pas plus respectés que les autres. On vit des Saulteux, revêtus d’aubes brodées et de chasubles étincelantes, se pavaner devant leurs compatriotes et danser leurs sarabandes dans cet attirail sacré.

La vengeance des Anich-inna-béwok avait élé tardive mais sévère.

Les missionnaires français et canadiens ont fréquemment essayé de convertir au christianisme les Saulteux.

Is n’ont réussi que partieilement et sur un très petit nombre. Presque partout ils se sont vus contraints de renoncer à leurs desseins. Semblable à l’hyène, le Tchi; rewe: ne s’apprivoise pas ou rarement. A la religis:: 4 Christ il préfère les initiations de la Maëkive ou mag", ©: es festins de chien blanc dans la loge du travail ou Miléw:

Le septième jour depuisnotre départ de Georgestown, nous atteignimes enfin le fort Garry et Saint-Boniface, son voisin en face, où l'International nous fit l'honneur de nous déposer avant d'aller s’élonger dans les eaux de la rivière Assiniboine, sous les murs du fort anglais.

Nous étions en pleine Nouvelle-Bretagne et dans le chef-lieu de la colonie franco-écossaise d’Assiniboya, devenue depuis lors province de Manitoba.

En 1862, Saint-Boniface était loin d’é:.e une ville. Ce n’était pas même un village. C'était une localité. La paroisse de ce nom comprenait, à la vérité, 1,400 habitants, tous Métis français avec un faible mélange de Canadiens ; mais cette population minime était disséminée le long de la rive droite de la Rivière-Rouge, entre la Seine et la rivière des Rats musqués. En face du fort Garry, très peu redoutable par lui-même et parfaitement solitaire dans la vaste plaine où s’est élevée depuis comme par enchantement la ville de Winipeg, on voyait un grand couvent de Sœurs de charité, qui y étaient install‘: depuis 1844. Ces bonnes filles y tenaient un hospice ouvert à toutes les nationalités et à toutes les croyances, un pensionnat de demoiselles, une

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école gratuite de filles qui comptait alors 88 élèves, plus un orphelinat pour les deux sexes.

Comme pendant à cet établissement, mais assez loin en aval de la rivière, s'élevait le collège des garçons que dirigeaient des prètres français et canadiens. Il est maintenant confié aux Pères jésuites, premiers missionnaires pionniers de la colonie. |

Entre ces deux élablissements on voyait es ‘1ines couvertes de cendres de l’ancienne cathédiie, :r lesquelles truvaillait une équipe de maçons. »: isui à côté une maisonnette en bois à un seul étage, qui ‘‘uit l'évéché provisoire, depuis que l’ancien pa'ais épiscopal avait partagé le sort de l’église. On y ma.,;c1it dans les basses offices avec les écoliers, et on y couchait un peu partout dans des boites en forme de cercueils qui, de Jour, devenaient des banquettes pour les visiteurs de l'évêque.

Derrière cette résidence si peu épiscopale, t: séparait d’un repli de la Seine, un bois de trembles et de peupliers balsamiques formait une ceinture aux cottages des Métis.

Sur la rive gauche de la Rivière-Rouge, à peu de: distance du fort Garry, on voyait une unique ferme. Entre ce cottage et le fort, quelques rares mikiwaps de Saulteux d’où.sortaient des chants traînants et le bruit des tambours de basque.

C'était la sauvagerie d’un côté et à peine une demicivilisation de l’autre. En cet endroit, la Miskwa-Kamaw Sipiy mesure 105 mètres de large et 12 de profondeur, dans le milieu. Il n'y avait pour la traverser qu'un méchant bac mal installé. Chaque habitant aisé possédait un bachot creusé dans un tronc de liard, qui ser vait aux besoins de la famille et des voisins.

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A l'exception de 100 ou 150 Canadiens ou Européens, l'entière population d’Assiniboya était métisse el comptait des Métis français et des Métis écossais. Fort peu d’autres provenances.

C'est une belle race d'hommes que les Métis, grande, forte, robuste, bien faite et heureusement douée, Si l’on ne connaissait l'aptitude des Peaux-Rouges en général pour tous les travaux manuels, l’adresse dont les Métis font preuve dans une foule de métiers sans les avoir Jamais appris paraitrait prodigieuse. Quoi que ce soit qu’entreprenne un Métis, il le conduit à bien. Faut-il diriger une caravane de trente charrettes à Carllon- House, dans la Saskatchewan, ou à Saint-Pol, dans la Minnésola, il ne recule pas et il y parvient. Voyager est son bonheur, lasser, dompter et conduire des chevaux est sa gloire. Vous faut-il un adroit timonier pour vous piloter à travers un dédale de chenaux ou un labyrinthe d’ilots, pour sauter des rapides fougueux ? Vous faut-il un rameur infatigable, un porteur robuste? Ne prenez personne autre que Baptiste, le Métis français. Avez-vous résolu d’entreprendre un voyage d'exploration ou d’agrément dans le Fw-West? Vous proposez-vous de chasser le bison, ou, comme il l’appelle, [a vache, au pied des Montagnes Rocheuses? C’est encore à Baptiste, le Métis, qu’il faut vous adresser.

Dans les prairies comme dans les bois, sur terre comme sur l'onde, Baptiste se montre supérieur à n'importe quel spécimen de l’humanité, sans en excepter l’Indien. De celui-ci il a en partage l’aptitude pour les langues, le sang-froid, l’aplomb, la sagacité, l’instinct, le discernement des éléments et des pistes d’animaux, le regard d’aigle, l’oreiile de lynx, l’accoutumance aux plus dures fatigues, aux marches forcées,

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aux bivouacs en plein air, à cette vie de Bohémiens et de bohèmes qui fait le charme du désert.

Mais Baptiste est supérieur à l’Indien parce qu’il est de notre sang, qu'il en a la délicatesse, l’urbanité et les sentiments; parce qu’il nous aime et nous honore comme ses compatriotes. Il est de beaucoup supérieur au paysan parce qu'il n’est point fourbe et qu’il aun bon esprit. Si vous voulez lui témoigner de l'intérêt, il vous tiendra lieu de tout. Tour à tour il sera güide, chasseur, pourvoyeur, cuisinier, trucheman, canoltier, menuisier, postillon, maréchal ferrant, charron, maçon, trappeur, agricuiteur, boucanier, etc. Et avec cela un compagnon aimable et fidèle, riant et badinant avec inuifférence sous la pluie qui le transperce, aussi bien qu’au milieu des cascades écumantes qu'il franchit en se jouant.

Ah! un bon Métis est un trésor, croyez-moi, et ces trésors-là sont communs dans le Nord-Ouest. Ce que je dis de Baptiste, je le répète trait pour trait de Souzette (Suzette), sa digne moitié, et de Souzanne (Suzanne), sa fille bicn-aimée.

On se demande vraiment où et comment ces chastes et bonnes créatures ont appris tout ce qu’elles savent. À la maison, elles cousent, brodent, tissent, font de la tapisserie, des vêtements, des couvre-chefs élégants aussi bien que des souliers si mignons qu’ils rendraient jaloux un chaussetier. Elles préparentet fabriquentpain, gâteaux, beurre, savon, sucre, sirop et chandelle. En voyage, elles font la cuisine, montent à cheval comme des hommes, conduisent les véhicules, préparent et boucanent la viande, tannent les peaux et en font des habits d'homme ; elles fabriquent du pémican et de la viande pilée. Il en est même qui manient le fusil comme de vraies amazones.

Avec ces qualités, elles sont douces, modestes, prudentes, ne parlant avec qui que ce soit, hors leur mari et maître; et si bonnes chrétiennes!

J'avoue, amis lecteurs, que je ne larirais pas d’éloges si je pouvais demeurer plus longtemps sur ce chapitre, taut j'estime, j'apprécie et j'aime de tout mon cœur nos bons compatriotes d'Amérique, les Métis français. Ah! il faut avoir comparé comme je l'ai fait, celte rare virile et chrétienne, avec tout ce qu'il y a d’avili et d’impie, d'infâme et de désespéré dans notre nouvelle génération populaire, telle qu’on nous la fabrique, pour comprendre et apprécier toute l'étendue de mon désenchantement et de mon mépris pour celle-ci, de mon admiration et de mon amour pour celle-là.

La seule chose qui puisse consoler un cœur patrio= tique, à la vue de nos défaillances, c’est que si nous dégénérons ici, nous sommes dignement représentés là-bas.

Les Mélis ne sont beaux garçons que lorsque la proportion du sang blanc l’emporte sur le sang rouge; c’est à dire chez ceux qui sont au moins quarterons. La face des autres tient plus de l’Indien que de l’Européen ; parce que le sang de la mère l'emporte ordinairement sur celui du père. Ainsi, lorsqu'un Indien est marié à une blanche. ses enfants sont blancs. Il en est autrement si la mère est Peau-Rouge, les enfants lui ressembleront. Ceci m'explique pourquoi, chez les Indiens, les enfints appartiennent toujours au camp de la mère.

Chez les Métis saut-en-arrière, c’est-à-dire qui s’allient avec de pures sauvagesses, les enfants reprennent les traits durs et anguleux, la face large ou en lame de couteau du Peau-Rouge.

Dans la même famille on est parfois témoin de sin-

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gularités frappantes : De deux quarteronnes, l’une sera parfaitement blanche avec une chevelure blonde, soyeuse et bouclée, et une figure ravissante; tandis que sa sœur aura un visage d’Indienne, sombre, brun et sans beauté, avec une chevelure rude, noire et roide,

On trouve chez eux des types de toute couleur, depuis le rouge bistré jusqu’au blanc rosé de l'habitant du nord de l'Europe; et des chevelures de toutes teintes et de Lout aspect. Sous ce rapport, il est donc absolument impossible de tracer un porlrait physique du Métis en général. Mais avec un peu d'habitude, on découvre facilement, d’après les linéaments du visage d’un chacun, les provenances alsacienne ou bretonne, gauloise ou écossaise, les mélanges cris ou tchippeway,

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A vrai dire, et au jour où nous vivons, il n’y a presque plus de différence à établir, à Manitoba, entre les Métis et les Canadiens de notre sang, eu égard à ce que j'ai dit des croisements de race chez ces derniers. A Winipeg, on ne peut plus les distinguer. Les uns et les autres nous font honneur et n’ont nuliement à rougir de leur double extraction. D'ailleurs les Métis ont assez de bon sens et d’esprit pour n’avoir aucune fausse honte touchant leur naissance. Ils s’en glorilient même au besoin. Je suis bien de leur avis.

Je me rappelle que, dès les premiers jours que j'étais avec eux, j'avais de la peine à prononcer le mot Métis, et jamais, au grand jamais, je n'aurais voulu tutoyer un de ces dignes compatriotes, de crainte de froisser son amour-propre. Je fus bien vite guéri de ma discrétion exagérée. Je ne rencontrai pas un seul Métis qui ne me dit aussitôt avec fierté, quand je le traitais de Canadien :

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— Pardon, père, je ne s’is pas Français de France, moë, ni Canayen. Je s’is t’un mitif !, et ma mère est une chavagesse directe.

Leur simplicité me touchait.

Quelquefois les jeunes gens, plus habitués à la langue indienne de leur mère qu’au français du Canada de leur père, ne me comprenaient pas bien, de prime abord; mais pour moi, leur langage n’était pas pire que celui de nos paysans du Nord, et je les entendais parfaitement. Seulement leurs inflexions de voix sont crises ou tchippways avec des chutes saccadées très drôles à entendre.

L’hospitalité des Métis est telle qu’on ne peut leur rendre visite sans qu’ils ne se croient obligés de vous servir des rafraîchissements. Refuser serait les blesser. Leur honnèteté se passe de clefs et de serrures et peut dormir à poings fermés sous une simple tente de toile. Partent-ils pour un voyage de chasse qui durera tout l'été, ils considèrent leur avoir et leur maisonnette en sûreté lorsqu'ils ont cloué une ou deux planches devant les fenètres ou en travers de la porte. Aimable simplicité des cœurs droits!

Entre Métis de provenance différente, on observe les mêmes divergences qu'entre leurs pères. Ainsi, les Métis écossais et anglais sont plus sérieux, plus amis de l'instruction, de l'agriculture, de la vie rangée et sédentaire que nos Métis français. C’est chez les premiers que l’on trouve les propriétaires les plus riches et les maisons les mieux tenues. Toutefois, sous ce rapport encore et depuis que le commerce a été permis aux Métis français, ceux-ci ont réalisé des progrès si éton-

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nants que certains d’entre eux ont acquis une très belle aisance et ont pris des airs de gentlemen.

Au demeurant, le Bois-Brûlé français est plus léger, plus imprévoyant, moins ami du travail et moins persévérant dans ses œuvres que son homonyme écossais. Il est pionnier; celui-ci est colon. Il est explorateur, chasseur et pourvoyeur; l'Écossais est commerçant. Il est entrepreneur de transports et de roulage ; l’autre est agriculteur et ami de la case. L'un et l’autre ont les défauts de leurs qualités; mais on serait injuste de ne louer que l’un aux dépens de l’autre, de ce que leurs aptitudes et leur caractère ne se se ressemblent point.

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