‹ En route pour la mer Glaciale [microforme]Chapitre 41 sur 93 · LES PAYS D'EN HAUT · texte numérisé non relu

LES PAYS D'EN HAUT

En barge. — Le bagage d’un Mangeux d’'lurd. — Lac Winipeg ou Maurepas. — Premier bivouac dans le désert. — Une horde de Tchippeways. — Maringouins. — La vieille Gibotte. — Poësie de la vie nomade. — Lacs Dauphin et Winipégous. — Les Cris. —. Superstitions des Métis. — Plongeons. — Lacs Pelé et fort Norway. — L’honorable Compagnie de la Baie d'Hudson. — Le lot des Mangeux d’lard dans le Nord-Ouest.

Nous primes place, M. Grouard et moi, dans une des barques de la Compagnie d'Hudson qui partaient ce jour-là pour le grand Portage de la Loche.

On donne ce nom au point culminant des terres de l'intérieur où se fait le partage des eaux qui sont tributaires de la mer d'Hudson, d'avec celles qui se dirigent vers la mer Glaciale. Cette ligne de faîte est située sous le 56° 40’ de latitude nord. C'était alors la route réputée la plus directe pour se rendre au lac Athabasca et au fleuve Mackenzie, vers lesquels nous nous dirigions. |

Du fort Garry au Portage de la Loche on compte 482 lieues françaises, et ce voyage nous devions l’effectuer dans une barque non pontée et de petites dimensions, une barge.

Les barges sont de petits bateaux lourds, pointus par les deux bouts, et jaugeant de 8 à 9 tonnes, ce qui leur donne une capacité de 4 à 5,000 kilos. Elles mesurent ordinairement de 30 à 36 pieds de quille, vont à la rame comme à la voile et se gouvernent avec un long aviron appelé sweep (balai), aussi bien qu'avec un gouvernail ordinaire ou rudder.

L'équipage d’une barge se compose de neuf à dix hommes, dont un timonier qui porte le nom de gouvernail, un bossman ou devant-de-barge, et huit rameurs qui prennent le nom de milieux. Ces milieux sont en même temps porteurs.

Les barges voyagent par petites flotilles de trois à douze embarcations appelées brigades. Chaque brigade est dirigée par un pilote auquel on donne le nom de guide.

Les matelots novices, ainsi que les voyageurs qui en sont à leur premier voyage dans l’intérieur, reçoivent le sobriquet de mangeux dlard. Cette épithète équivaut au béjaune de nos écoles du moyen âge, et au greenhorn ou green-hand des Anglais. Nous étions donc des mangeux d'lard, Grouard et moi. Il y en avait plusieurs autres dans notre bargetée.

Notre guide était un vieux Canadien français appelé Baptiste Lespérance, que ses 80 ans réduisaient presque à l’inaction quoique non pas au silence. Sa barge, toujours la première, était conduite par son fils.

Un gendre du guide, le Métis Michel Dumas, gouvernait notre barge. Notre cuisinier porteur était un

ompte autre Métis nommé Baptiste Boucher, mangeux d’lard evions comme nous et que le besoin forçait à voyager. Notre petites brigade comptait sept barques, toutes montées par des Métis français avec un très petit alliage de Savanais et ointus de Tchippeways chrétiens. F.

ce qui Un formidable : « Aoh! Aoh ! Pousse au large! » sorti É Elles des poumons de Lespérance, me fit comprendre que le quille, vieux guide, quelque blanc qu’il fût, n’en était pas t avec moins un diable-à-quatre encore vert et plein d'énergie. | u'avec Un cti sauvage : « Wi! Wi! » poussé par les équi- | pages réunis, répondit à ce commandement, et les sept | à dix barges prirent leur élan sur la Miskwa-Kamaw Sipiy. il e qou- À vingt-cinq ans d'intervalle il me semble encore | meurs voir la piteuse mine que Grouard et moi faisions sur Lu ont en notre chaloupe bondée de boucauts de sucre, de barils de noudre, de ballot: de draps et de caisses de tabac rois à noir, sans autre abri qu’un chapeau de feutre mou, igade sans autre siège que le premier colis venu. | pm de Au fort de Pierre, je complétai nos provisions de | route. Notre garde-manger complet se composait de { ui en 425 kilos de farine, deux sacs de biscuit de mer, un bivent pémican de 25 kilos, 4 jambons fumés et cuits, 6 gros l ivaut pains de campagne, un grand sac de langues de bison et preen- de viande boucanée, une petite caisse d’œufs, un petit c des

sac d'oignons, 3 livres de thé Kongou, un petit baril de sirop d'érable; puis du sucre, du café moulu, du sel, du poivre et du beurre.

ppelé Deux couvertures roulées dans une bâche huilée, une sque hachette et un coffre à vêtements complétaient notre

plutou- À bagage.

Je ne m’étais pas attendu à voyager dans un si grand gou- | appareil. J'avais même protesté de tout mon pouvoir.

un Cela rappelait si peu saint Paul et son bâton! Pour

toute réponse, le bon évêque qui nous avait fait la conduite, Mgr Taché, m'avait souri d’un air paterne quoique non sans une pointe d’aimable ironie et m'avait dit :

— Prenez toujours, mon cher. Vous êtes encore trop mangeux d’lard pour vous en tirer d’une manière aussi apostolique. Vous allez être si abandonnés ! saint Paul ne voyageait pas chez des sauvages. Les jours durs et la misère viendront pour vous plus tôt que vous ne pensez.

Et avec ce conseil prudent il nous avait donné sa bénédiction en versant des larmes.

Par manière de boniment et pour faire diversion, le vieux Lespérance avait ajouté :

— Ah! ben, je vous dis que vous êtes agréyés comme des gouvârneurs. C’est pas de valeur de voyager avec de bonnes viv’es de même. Mais espérez un petit brin que vous séyiez à la grande rivière d’en bas! ; vous en mangerez t’y du tondre et du bardeau ? ! Tapez, tapez su’ l’jambon peudant que vous y êtes. C’est peut êt” ben le dàrnier que vous mangerez d’vot vie.

Entre le fort de Pierre et le lac Winipeg se trouve un établissement de Savanais protestants, Indiens qui, de nos jours, portent le nom cris de Machkégons. Nous nous y arrêtâmes quelques instants pour prendre à bord de l’une des barques un Métis écossais-tchippeway qui venait de contracter pour quatre ans un engagement de missionnaire dans le district de Mackenzie. Le révérend M' M. était un homme de trente-cinq ans, aux yeux jaunes et au teint de café au lait, tout de gris habillé et

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