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Et maintenant, stranger, n'ayez pas les yeux dans votre poche ni les oreilles tamponnées. Notre engin beuglant et hululant fait assez de vacarme, et notre cloche de nonnerie assez de carillons pour vous épargner la distraction de vous faire couper en deux. Il suffit.
A New-York cependant j'ai vu des portes établies dans les susdits passages, et un homme préposé pour les ouvrir et les fermer quand besoin était. Voudraientils nous imiter?
Pendant la nuit, nous traversons l’État du Maine, capitale Augusta (1820), celui du New-Hampshire, chef-lieu Concord, et l'état du Vermont, capitale Montpellier (1791). Deux souvenirs de la France de Rochambeau et de Lafayette dans un pays essentiellement Yankee, c’est-à-dire de pure race anglaise; puisque ce mot et d’autres analogues : Yinkis, Inguis, ne sont autres que le nom des Anglais prononcé à l’indienne.
En prenant ce mot dans son acception originale on ne peut donc l’appliquer aux Américains qui proviennent d’autres familles humaines.
Par le fait, nous traversons ici la Nouvelle-Angleterre, un pays exploré pour la première fois, en 1605, par l’Anglais Weymouth et l’année suivante par Prynne. Ils n’y firent aucun établissement; mais en 4614 l’aventurier floridien John Smith y débarqua sur l’île Monhigin, qui était alors occupée par les Indiens Loups ou Mahiganiak, que les Anglais nommèrent Mohicans. C'était une nation féroce et pillarde qui peuplait aussi le littoral, entre les fleuves Pénobscott et Kénébek.
L'année d’après, un lieutenant de Smith nommé Hunt, laissé sur ces rivages, captura vingt et un Indiens Pékwanoket qu’il alla vendre aux Espagnols.
Ce fut le ensanglai Anglais, € mination La No:
que, penc 1615 à 16 religieux nies floris prospère:
de millie nation a six mille « Ces appellent pourtant ou gens l'État q Pek:wano cédents; levant, « déjà no habitaie Pékwats le long gens du le New- Dès l Pékwa blissem leurs fr Muühiga étrange
| Ce fut le point de départ des longues hostilités qui ‘ 1 S ensanglantèrent ces rivages, entre Peaux-Rouges et D: in | Anglais, et qui ne prirent fin qu'avec la complète exterre | mination des premiers. ° ; er | La Nouveile-Angleterre offrit cependant ce prodige ! | que, pendant une période de soixante-quatre ans (de LE es l 1615 à 1679), une poignée de puritains anglais, réfugiés Ne | ur | religieux et politiques, parvint à fonder quatre colo- F + | t- | niesflorissantes et à élever plus de trente villes bientôt I prospères, au milieu eten dépit des attaques incessantes | | Le, | de milliers de sauvages dont sept fortes tribus de la | €; k nation almouchiquoise, comptant chacune de trois à | t- | six mille guerriers, furent totalement détruites. ñ | « Ces gros bourgs des Narraganset » comme les ent | appellent les relations de cette époque héroïque et ce pourtant si-rapprochée de nous, étaient les Massajoset nt
| | ou gens de la grosse montagne, qui chassaient dans A Î | l'État qui porta depuis le nom de Massachusett; les | | | Pekwanoket ou gens de l'écorce levée, au sud des précédents; les Nibenet ou Wabanoak, gens de l’été ou du | levant, dans Rhode-lsland; les Mahiganiak ou Loups, | déjà nommés ; les Narraganset ou gens sans peur, qui 1 habitaient dans le voisinage de Rhode-Island; les ar Pékwatsak ou Péquots, gens de l’intérieur, qui vivaient | le long du fleuve Connecticut, enfin les Kinnipiak ou \ gens du littoral, que l’on trouvait dans ce qui fut depuis | le New-Haven.
étrangers qu’ils ne connaissaient point. Cette scission, | 2
nt Dès l’arrivée des puritains au cap Cod, en 1621, les 1 qui Pékwanoket s’opposèrent à leur descente et à leur éta- 1 | Dit blissement. Les Nibenet et les Pékwatsak s’allièrent à |
leurs frères. Mais les Massajoset, les Narraganset et les né Mahiganiak prirent follement fait et cause pour des un }
malheureuse pour ces Indiens, — puisqu'elle fut la cause première de leur perte, — fit le salut et la fortune des Anglais. Les Loups avaient à leur tête le fameux Unkwa qu’a immortalisé la plume poétique de Fenimore Cooper. Le parti indien eut le dessous.
En1637, John Masson massacra deux mille Pékwatsak ainsi que leur chef Sasakous. Mille autres furent transportés dans l’Indoustan et vendus comme esclaves. Il ne resta plus de trace de cette tribu alemwiski.
Indignés de ces cruautés, les Narraganset abandonnèrent enfin les Yankis ou Anglais et se réunirent au parti indien. Un traité de paix qui dura vingt-sept ans les calma cependant; mais, en 1671, les violences et la mauvaise foi des alliés européens rallumèrent la guerre. Les Indiens firent des prodiges de valeur pour reconquérir leur indépendance et chasser l'étranger de la patrie de leurs pères. Tout fut inutile, ils y périrent tous!
Ces Indiens avaient pourtant des missionnaires. Les puritains leur av:'ent procuré des hommes zélés et instruits, tels que les ministres Filiot et Mahews. Ils furent incapables de conjurer cette catastrophe. Ce fut ces deux ministres presbytériens qui, les premiers, émirent l'opinion que les Peaux-Rouges pourraient bien être les restes des dix tribus d'Israël perdues. Et cependant, pour porter ce témoignage délicat, ils ne s’appuyaient que sur le refrain d’un chant indien qui imitait l’alleluia hébraïque.
Les Mohicans, bien qu'ils fussent les alliés des Anglais, n’eurent pas un sort meilleur que celui des vaincus, dans cette guerre fratricide et impolitique. Ils furent punis par où ils avaient péché. Après avoir inutilement veréé leur sang pour assurer le triomphe de l'étranger
sur leurs frères, ils eurent le crève-cœur de le voir s'établir en maître dans leur propre héritage, et se virent obligés d’émigrer dans la Pennsylvanie où l’on en trouve encore quelques peuplades aujourd'hui chrétiennes, connues sous le nom de Delawares.
Le nom national et algonquin de toutes ces tribus était Hilèni-hllèna-be ou les trois fois hommes. Chacune des divisions de ce nom composé signifie homme.
Ce qui caractérisa les Anglais dans ces anciennes colonies d'Amérique, ce fut leur entente mutuelle pour le triomphe de la cause commune, leur bonne harmonie et leur esprit de concentration; justement ce qui faisait défaut aux Peaüx-Rouges. L'union fait la force.
En sortant des gorges pittoresques et boisées des Montagnes Vertes, on franchit les Lignes. C’est une coupe longitudinale à travers forêts, qui sert de frontière entre les États-Unis et le Canada.
Peu après, nous atteignons Island-Pound où nous subissons la visite de la douane, et sitôt après, nous roulons vers Montréal. Nous venions d’entrer sur le sol de cette Nouvelle-France qui est si riche en souvenirs glorieux et que l’on appelle maintenant le Domaine Canadien, Canadian Dominion.
Généralement on croit que ce fut Jacques Cartier qui mit, le premier, le pied sur le sol américain, dans les régions dont je parle. C’est une erreur. Ce fut un Florentin au service de la France nommé Verazzani qui découvrit, en 1524, toute la côte d'Amérique comprise entre Rhode-Island ét la Nouvelle-Écosse. Il y avait été envoyé par François I®".
Mais ce hardi marin avouail lui-même qu'il avait été devancé sur ces côtes par des pêcheurs de morue bretons, dont les noms sont demeurés inconnus.
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En la même année 1524, l'Espagnol Etiévan découvrit à nouveau une immense contrée ensevelie sous les neiges, à laquelle il donna par ironie le nom de Terre de Labour, Terra de Labrador. Longtemps auparavant, au 1xe siècle, les Danois, qui l’avaient découverte les premiers, l’avaient appelée Terre des Vignes, Wine- Land. |
Quelle dérision {
Ce ne fut que dix ans après ces deux marins, en 1534, que le capitaine malouin Jacques Cartier découvrit l'embouchure du fleuve Katarokwi. Il le remonta jusqu’à son confluent avec la rivière des Ottawa, où s'élève une Île-montagne de 297 mètres d'altitude qu’il nomma Mont-Réal ou Royal. Au fleuve majestueux il imposa le nom de saint Laurent martyr. Le pays qu'il arrosait s’appelait en iroquois Kanada ou amas de cabanes. C'était par métaphore.
En 1604, Pierre Dugast ou du Gua, seigneur de Monts, gentilhomme calviniste, fut envoyé par Ilenri IV en Amérique, pour y établir une colonie. Il aborda dans la baie Française !‘ en compagnie du baron Jean de Poutrincourt ét, plus tard, de M. de Portgravé. Ils s’établirent dans l’Asadie et fondèrent la ville de Port- Royal *?.
Les Abénakis et les Micmac peuplaient ces rivages et
leurs forêts vierges. Ils accueillirent nos compatriotes
avec bienveillance; ils prétèrent l'oreille aux enseignements des Jésuites et se convertirent en grand nombre au christianisme, dès les débuts de la colonisation, après avoir conclu une alliance avec la France.
4. Aujourd’hui baie de Fundy, dans la Nouvelle-Écosse, 2. Aujourd’hui ville anglaise d’Annapolis.
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Ces Indiens nous furent fidèles jusqu’à la mort. Mais il faut convenir que nos frères avaient pris les bons moyens pour se concilier leur affection et capter leur confiance. Loin de les brutaliser, de les mépriser, comme en agirent les Anglais dans le Maine, au rapport de leurs propres historiens, ils recherchèrent leur alliance, ils se marièrent avec des filles indiennes, ils les traitèrent sur le pied de l'égalité et demeurèrent fidèles à la foi qu’ils leur avaient jurée.
Ainsi l’on vit le baron de Saint-Castin, ancien capitaine au régiment de Carignan, épouser la fille d’un chef abénakis, et envoyer ensuite à Paris les fils qu’il en eut pour y faire leurs études, afin qu’ils pussent lui succéder dignement. Ainsi un sieur Enaud de Nipissiguy contracta une union semblable. L’auteur canadien-français que j'ai déjà consulté prétend même « qu’il y a actuellement peu de familles canadiennes en Acadie qui n’aient du sar + rouge dans les veines ‘ ».
Ce que cet écrivain consciencieux dit de ses compatriotes qui sont aussi les nôtres, je ne crains pas de l’affirmer à mon tour d’une foule d’autres familles canadiennes. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la physionomie de ces créoles et surtout de capter leur confiance. Un grand nombre de Franco-Canadiens, que j'ai pratiqués dans mes voyages, m'ont avoué tout simplement être métis. Il ne l’auraient pas confessé devant des Anglais ni des Américains, de crainte d’en être méprisés. Un Français a le cœur plus haut placé. J’aime et j'estime tant les Peaux-Rouges et surtout les Métis, que je ne vois nullement en quoi les Canadiens pourraient rougir d’un état de choses qui honore
4. J.-A. Maurault, Histoire des Abénakis. Sorel, 1866, page 73. À:
autant la bienveillance et l'hospitalité des Algonquins pi qui reçurent nos pères et fraternisèrent avec eux, que à l'excellent esprit et la charité toute chrétienne des colo- 4 nisateurs français du Canada.
Nos bons amis les Abénakis ou gens de la Terre du Levant ‘ habitaient depuis le Maine jusqu’à la Nouvelle- | né
Écosse. Ils partageaient ce pays avec les Micmac ou Souriquois. Je ne sais si ce dernier peuple était carac- | p' térisé par une plus forte dose d’astuce que n’en possè- À p! dent d'ordinaire les Indiens, pour que son nom ait passé to dans la langue française comme le synonyme d’intrigue m et de sourde cabale. Ils comptent encore 616 âmes. cc Les Abénakis se divisaient en sept peuplades ou tribus 2 m qui étaient les Kannibès-innoak ou gens des lacs, que ne les Français appelèrent Cannibas ou Cannibales; un m
mot qui, depuis lors, est devenu bien mal à propos le synonyme d’anthropophages. Les malheureux Abénakis ne le furent pourtant jamais. Les Patsouïiket ou gens. de la terre de fraude. Ils chassaient le long de la Merri- «mac. Les Sokwakiak ou Sokokis, Sokoquois, c’est-à-dire gens du midi, qui chassaient dans le sud-ouest du 3 Maine. Les Nourhansouak ou gens qui voyagent en pirogue, sur le fleuve Kénébek. Les Pentagoët, Pénawobsket ou Pénobscott, sur le fleuve de même nom. Les Etémankiak ou Etéminquois, Etchemins, gens du pays des peaux d’élan. Ils vivaient sur les rivières Saint-Jean et Sainte-Croix, dansle Nouveau-Brunswick, Enfin les Warastéquiak ou gens de la rivière aux paillettes d’or, sur la rivière Saint-Jean. Ils furent plus connus sous le nom de Muskwasoak ou Rats musqués,
1. Par opposition à d’autres peuplades dont le territoire était situé à l’ouest ou au sud des premiers.
puis sous celui de Malécites ou Amalécites, bien qu’ils ne revendiquassent pas la moindre parenté avec Amalec. Ces derniers Indiens constituaient la tribu la plus populeuse de la nation abénakise; mais, en 1883, on n’en comptait plus, hélas! que 186, alors que les Abénakis Cannibas étaient eux-mêmes réduits à 308 âmes!
Je trouve entre l’abénakis et l’esquimau plusieurs points de similitude, surtout dans lastructure des noms propres et dans les éléments du pluriel. Rien ne m'’étonnerait que ces Indiens ne fussent le chaînon intermédiaire entre les Innoït et les tribus algonquines. Une comparaison attentive des deux langues pourrait aisément éclaircir ce problème. C’est dans la langue abénaquise que les Innoït avaient reçu leur nom d’Eskimantik ou mangeurs de chair crue, dont nous avons fait Esquimalt, puis Esquimau.
Toute la portion du Canada que je traversai depuis le Maine jusqu’au lac Saint-Pierre est pleine du souvenir de ces malheureux alliés que nous avons oubliés si complètement. Au delà de Richmont, où se trouve l'embranchement de Québec, nous traversàmes, à
midi, la rivière Alsigéntéka ou des Potamos, à laquelle
les Français donnèrent le nom de Saint-François. C’est encore un souvenir des Abénakis. En 1680, ils y fondèrent leur dernier établissement, lorsqu'ils fuyaient leur pays que saccageaient les Anglais. Quatre ans plus tard, leur village prit le nom de Saint-François de Sales, ainsi que les registres de l’église en font foi. Ils y étaient desservis par des prêtres venus de France *.
Depuis 1754, la haine des Abénakis contre les An-
1. J.-A. Maurault, déjà cité, pages 272 et suiv., probablement des Sulpiciens.
giais, leurs persécuteurs, avait redoublé, ls leur donnaient sans cesse la chasse et leur levaient beaucoup de chevelures. Le 4septembre 1759, le général Amherst chargea le major ltogers d’aller détruire le village de Saint-François. Parti de la baie Missisquoï, sur le lac Champlain, avec un détachement de deux cents hommes, Rogers arriva le 3 octobre à la rivière Absigdntéka, surprit dans leur sommeil, à l’issue d’une grande danse de triomphe, les malheureux Abénakis de Saint-François, et en massacra deux cents, femmes et enfants compris. Puis les Anglais mirent le feu au village et à l’église, et emmenèrent captives vingt des plus belles femmes ou filles Abénakises, qu’ils se réservèrent,.
On dit que le major Rogers aurait épargné ces Indiens s’il n’avait aperçu dans la grande place de leur village sept cents chevelures d’Anglais qui y étaient suspendues à des perches comme des trophées. Cett: vue lui mit la rage au cœur et le porta à ne point faire de quartier.
Il n’y avait alors à Saint-François qu'une faible partie de la population. Les guerriers, divisés en bandes, avaient suivi les troupes françaises dans leurs attaques contre l’ennemi commun qui envahissait la Nouvelle- France. Au. i, en 1760, trouvons-nous encore sept cents Abénakis au village de Saint-François reconstruit, De nos jours, on y en compte à peine trois cents. Ces Indiens appartiennent aux tribus Cannibas et Sokokis. Les premiers ont pour ‘tem ou blason l'ours, Ougawinno ou le Dormeur. En conséquence, ils ne tuent jamais cet animal. Les Sokokis ont pour nagual la tortue, Pélawinno ou la Lambine. Aussi vénèrentils dans leurs maisons de petites tortues en pierres sculptées, Après trois siècles de christianisme, ces
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Indiens, la plupart métis, ont donc conservé leurs antiques protecteurs tutélaires des temps de barbarie t,
Il faut maintenant que je m'’arrache au souvenir de ces bons et dévoués amis: car nous venons de traverser la belle rivière Richelieu, appelée aussi rivière de Chambly ou de Sorel. Elle déverse le trop plein du lac Champlain dans le fleuve Saint-Laurent, au milieu de cette large expansion d’eau qui areçu le nom de lac Saint-Pierre.
Sur les bords de la rivière Yamaska, autre affluent du même nom, je salue Saint-Hyacinthe et le dôme brillant de son université. C’est une ville épiscopale fondée en 1777 sur l’emplacement d’une seigneurie qui fut octroyée en 1748 par le roi de France à François de Rigaud de Vaudreuil, marquis de Cavaignac, le dernier des gouverneurs français du Canada. Sur ces plages fertiles, dit Benjamin Sulte, jamais le cri de guerre de l’homme rouge ne s’est fait entendre; jamais le farouche Iroquois n’a entonnéle chant de mort; et si V’Algonquin y a transmis aux siècles futurs le nom de la rivière qui l’arrose, ç’a été sans le concours d’aucune légende de meurtre ni de sang.
Enfin nous voici sur les bords du Katarokwi? ou Saint-Laurent, et en face de la ville et de la montagne de Montréal. Le fleuve géant du Canada mesure ici trois kilomètres de large. Comment construire un pont sur un tel cours d’eau? Les Canadiens ont réalisé ce tour de force en créant une huitième merveille du monde. Sur vingt-quatre piles de granit et deux culées, ils ont jeté vingt-cinq immenses tubes de fer, à 60 mè-