J.-A. Maurault, page 565, passim
2 Rochers qui trempent à l’eau, en iroquois.
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tres au-dessus du Saint-Laurent, de manière à ce que les plus grands navires pussent passer dessous sans démâter, Ce pont-tunne! de la Victoire de Montréal se prolonge pendant 2,750 mètres. Ils y ont dépensé 1425 millions de francs, dit-on, et la vie d’un millier de travailleurs. Mais ce dernier détail est peut-être une petite calomnie destinée à ternir la gloire de son exécution.
Cette œuvre gigantesque, qui appartient à la Compa- - gnie du chemin de fer du Grand-Trunc, a été exécutée en quatre années. Commencé en 1856, le pont fut inauguré en 1860 par le prince de Galles. En 1862, lorsque je le traversai pour la première fois, il était donc encore une véritable curiosité. Aussi faisait-il l’admiration de tous les étrangers et encore plus celle des Canadiens.
Ces braves compatriotes de la Nouvelle-France ne se doutent guère qu'ils ne ressemblent pas plus aux Français que les Yankees ne ressemblent désormais aux blonds Anglais. Les influences climatologiques, la pro: priété du soleil américain de colorer la peau en rouge brun, et le mélange du sang indien ont opéré dans leur physionomie des changements qu’un œil exercé remar- | que aussitôt, mais que tous ne possèdent pas.
Ces caractères distinctifs sont l’avancement de l’arcade sourcilière au-dessus des yeux qui sont enfoncés et très rapprochés de la racine du nez, le retroussement dédaigneux de la lèvre supérieure, le langage qui est presque aussi nasal chez les Canadiens que parmi les Yankees. Je sais bien que si ces lignes tombent sous les yeux d’aucuns de nos aimables frères du Canada, ils vont pousser des cris de paon et me traiter peutêtre en diffamateur de leur race; mais je sais aussi de
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bonne source que nombre de Canadiens sont des sangmêlés et je suis assez entêté pour ne rien voir en cela qui puisse les faire déroger à nos yeux en quoi que ce soit.
Comment en aurait-il été autrement d’ailleurs, alors que dans le Manitoba et les autres territoires du Nord- 44 Ouest la presque totalité des mariages étaient mixtes, Koh en 1862, et longtemps après? Par mixtes, j'entends contractés entre Blancs et Indiennes, ou entre Métis à divers
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>a- degrés ? Et comment pourrait-on raisonnablement nier Lée que ce qui a lieu de nos jours sur un point du Canada fut n’ait pas eu lieu également sur d’autres, il y a deux ou 2, trois siècles, alors surtout que la pénurie des femmes : ait françaises était bien plus considérable dans la Nouvelle- # d- France qu’aujourd’hui ? :
les | Ce n’est qu'aux yeux prévenus des Yankees, ennemis jurés des Red-Devils et des sang-mélés, que le mése lange des variétés humaines peut constituer une note il n- | d'infériorité. En France, admettre seulement cette à UX 1 théorie serait absurde, déraisonnable. Si j'étais sang- A da mêlé, je m’en glorifierais et le crierais sur les toits. ne ge Sang-mêlé ! Mais que sommes-nous dans notre vieille 1 ur Europe, et combien y a-t-il d'individus qui puissent { r- revendiquer une origine purement grecque ou romaine ? #1 Car, il ne faut pas l’oublier, à l'exception des Grecs et } r- des Romains, le reste du monde était traité de barbares, és au temps jadis; or nous sommes tous fils de ces barje- a bares-là, Anglais et Français, Allemands et Hongrois, Î ui et le reste, Les Yankees ne font pas exception, ce me U ni semble. Ils ne sont qu’un peu plus mêlés que nous. | Li Avec le flot toujours montant de la civilisation qui A a, étend rapidement son influence jusqu'aux confins du t- monde, le Canadien a perdu l'originalité de son cos-
tume primitif. Vous chercheriez vainement aujourd’hui,
dans les rues de Montréal, une polonaise bleue de ciel, à capuchon, serrée autour de la taille par une ceinture ordinairement bleue et quelquefois multicolore, un pantalon collant enfermé dans de grandes bottes, et ces gants sans doigts en cuir noir ou jaune que l’on appelle mitaines. En 1862, il n’y avait pas un chartlier qui n’en fût revêtu. Les bottes et les fourrures, indispensables en hiver, ont seules continué à être en usage.
Montréal, ville de 125,000 âmes, me frappa par ses vastes dimensions et par le cachet français qu’elle respire. Par ci, par là, quelques bizarreries, s’étalant au milieu de maisons construites à la Mansard, me faisaient seules ressouvenir que je n'étais plus en Europe. Tels des trottoirs en bois disloqués, des maisons de bois plaquées avec de la brique, des panonceaux de notaires ou d’avocats, en papier blanc, collés sur les persiennes, des licenciés en vins !, des tabncconistes *, reconnaissables à leur sauvage en pied, en guise d’enseigne, des grocers et des apothicaires *, des milliners * et des marchands de confections *. Mais des constructions grandioses, de beaux hôtels, des banques somptueuses, de jolies églises, de magnifiques q«artiers et surtout les noms français d’une foule de rues et d’enseignes me reportaient aussitôt dans nos plus belles villes de France.
Ce qui manque à cette cité superbe, comme à tant d’autres du Canada et de l’Union, pour en faire une ville accomplie, où l'intelligence trouverait toute espèce
4, Mastroquets. 2. Débitants de tabac.
3. Épiciers et pharmaciens. En vieux français, grosserie signifie commerce de gros, 4. Modistes.
5, Pâtissiers-confiseurs,
£: d'aliments, ce sont des musées, c’est un jardin des plantes, un jardin zoologique, des cercles littéraires, des sociétés scientitiques, des théâtres, des bibliothèques publiques, etc.
Je trouvüi Montréal en retard de 4 heures 45 minutes ples Î sur Paris; c’est-à-dire que lorsqu'il est midi à Paris, il { n’est que 7 heures 15 minutes du matin dans la capi-
ss à tale commerciale du Canada français. 1 vs À Montréal date du 16 janvier 1642. Nommée Ville- "+4 ed | marie par son fondateur, le gentilhomme champenois L ’aul'de Maisonneuve, elle occupe l’emplacement d’un | dés ancien village fortifié des Onendats ou Ilurons, Æoché- | on- FU llés | Bon que sa latitude soit la même que celle de Turin, | LS de T ulle et de Venise, la température de Montréal ne 4 Roc | SAUTA être comparée à celle de ces cités européennes 4 des placées sous le 45° para’ teles De fait, elle est HOAUEES | dés Rue basse en Amérique qu on Europe, sans que l'on ; ques , s’en doute généralement. L'Amérique est un pays froid. \ di À la date où Je résidai à Montréal pour la première l tuEl { fois, les villes que je viens de nommer étaient depuis à plus longtemps resplendissantes des dons de Flore, alors k
que cette dernière et ses environs étaient encore enfouis n tant sous les frimas de Phiver. En 1862, on y mesura des 4 fes bancs de neige de douze pieds d'épaisseur. En 1883, j'y (À èce vis les haies et les clôtures qui séparent les propriétés à
disparaitre littéralement sous l’épaisse couche de neige “4
qui couvrait la terre. | ets J’assistai un jour à une de ces réunions demi-litté-
raires, demi-musicales, que l’on nomme ici lectures. Les Canadiens en ont peut-être emprunté la mode aux * soirées des beaux esprits du siècle dernier, à cette différence près que le philosophisme et la galanterie d’alors 5]
en sont toujours bannis. J'aime à croire cependant qu’elles ont conservé l'esprit gaulois et l’exquise politesse de cette époque. |
Deux ou trois dilettanti y firent de la musique sur Lu une estrade. Il y avait là un piaro, un violon et une d à flûte : c’était plus jue :nodeste; c'était maigre. Ils furent pourtant applau: :s avec enthousiasme, à grands coups k de cannes et de talons sur le plancher.
Lorsque ces virtuoses, une demoiselle et deux messieurs, eurent achevé leurs morceaux un peu surannés À mais très classiques, deux orateurs prirent leur place à tour de rôle et discoururent sans pitié aucune l’un sur la formation des nébuleuses, le second sur l’aver'r P politique et colonial d’Assiniboya, l’ancien établisse- 1 ment de la Rivière Rouge. ù P
Les coups de canne redoublèrent, les talons trépi- | * gnèrent, toutes les bouches se réunirent dans un bâil- | F lement immense, chacun paya trente sols, et nous sor- ; À : times en nous félicitant mutuellement de l'extrême \ plaisir que nous avions goûté dans cette saciélé de gens comme il faut. nn:
O heureux Canadiens, qui ne connaissez ni le bal Bullier, ni les Folies-Bergère, ni les Concerts Parisiens, pour ne parler que des plus modestes créations du
genre!
— Vrai! me cria un gentleman, en m’abordant à la : LL : sortie, vrai! avouez, monsieur, qu’il n’y à qu’au Canada D + que l’on s’amuse aussi dignement. Si vous êtes homme
de tact et de goût, comme je n’en doute pas, si j vous possédez quelques connaissances scientifiques | ou musicales, si vous avez fréquenté le monde, | vous ne pourrez nier que nulle part ailleurs on ne se
divertit avec plus de noblesse et à meilleur marché.
Trente sols, une pareille séance! Mais c’est pour rien. Trouvez-moi, par exemple, — si vous le pouvez, — à Paris, à Londres, à New-York, n’importe où, une société mieux choisie, plus polie et plus morale. Où entendrez-vous d’aussi bonne musique exécutée par d'aussi brillants artistes? Nous possédions l’A/bani, monsieur, une étoile de première grandeur.
— Mais elle est Italienne, commé son nom l'indique. A moins que ce ne soit Albany; en ce cas, elle serait Anglaise.
— Italienne? Anglaise? Non pas, monsieur, non pas. L’Albani est un nom de guerre. Elle est Canayienne, notre étoiie; tout ce qu’il y à de plus canayien. Une pure création française, monsieur. Son véritable nom est Lajeunesse. Éternelle jeunesse de l’art! Et dire qu’à Paris ils n’ont pas su l’apprécier! Mais ils la croyaient Anglaise ou Italienne, comme vous; cela explique tout. Oh! ce public parisien! !.…
Il n’y avait pas à hésiter, plus à discuter. 11 me fallait approuver, louer, exalter, à moins de vouloir encourir la juste indignation de mon interlocuteur et les sarcasmes de mes voisins. Sur le chapitre des institutions et des personnalités canadiennes, le patriotisme de nos compatriotes d’outremer est sourd, aveugle, mais non pas muet, j’en réponds. Personne n’a plus de préjugés nationaux, nul n’est plus intolérant sur le chapitre de la supériorité qu’un Canadien français. En Canada, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est là une rengaine, mais qui est ici parfai- : tement à sa place. }
Gardez-vous donc d'établir des comparaisons devant des Canadiens entre le Canada et la mère-patrie. Méfiez-vous surtout des finassiers qui cherchent à per-
cer votre sentiment en affectant, pendant quelques instants, d’abonder dans votre sens. Approuvez, approuvez, vous dis-je. Je faillis, un jour, me faire jeter à bas d’une voiture de place, parce que je trouvais que payer une piastre (5 francs) pour une course, c'était trois fois plus cher qu’à Paris.
Les Canadiens ont une foule de qualités que nous ne connaissons plus et que nous n’apprécions pas davantage, parce que nous avons progressé en sens inverse de ce que devait être le véritable progrès, si nous étions demeurés chrétiens. Par contre, ils ont, comme tout le monde, quelques petits défauts qu’ils avouent volontiers, à l’occasion, en vous faisant remarquer toutefois, monsieur, qu'ils les tiennent de leurs aimables et toujours bien-aimés ancêtres, les Français de France. De sorte que, en dernière analyse et avec beaucoup d'esprit, ils nous donnent tous leurs défauts sans nous reconnaître une seule de leurs bonnes qualités.
kE° ROUTE POUR LA MER GLACIALE,
Les blâmerai-je de ce travers? Je ne l’ose pas. = Avouons que les Canadiens ont bien le droit de se venger quelque peu du long oubli de la mère-patrie, ct de que leur vengeance est bien inoffensive. t Toutefois, attendu que la première chose que l’on | à remarque chez ses voisins c’est leurs défauts; attendu que l’on ne fait attention à leurs vertus que lorsqu’on h
les a pratiqués assez longtemps pour en concevoir de l'estime, j'avoue qu’il en coûte un peu à l’amour-propre d’un touriste français de se voir traité en homme inférieur et endoctriné par des compatriotes que le malheur de la guerre, l'occupation étrangère et la cessa- | tion de presque tous les rapports avec la mère-patrie ent laissés évidemment en arrière de nous, sous plus d’un rapport. Chez eux, nos défauts se sont outrés de |
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ceux de l’enfant et de l’Indien. À peine en secouent-ils les langes. Leur littérature elle-même s’en ressent encore, quelque immense progrès qu’elle ait fait depuis vingt ans. Le Français ignore la jactance et la forfanterie, du moment qu’il n’est plus sur les bancs dn collège, Il n’y a de hâbleurs que le paysan lettré el l’ouvrier qui fait de la politique. En général, Jacques Bonhomme ne vous assomme pas du panégyrique de ses perfections, ainsi que le fait à tous propos le Canadien Baptiste.
Mais, je le répète, c’est là le défaut des âmes qui sont restées jeunes, qui se sentent estimables et qui n’ont point été déflorées. À côté de cette vantardise puérile, on aime à respirer ce parfum d’antique politesse française que notre pays ne connaît plus, cette aménité des rapports sociaux, cet enjouement innocent et de bonne compagnie, ce respect de l’autorité établie, cette foi vive, cette absence complète de respect humain et d: fausse honte, cette jeunesse, enfin, des Français d’autrefois que n’avaient pas vieillis et abâtardis des doctrines perverses et désolantes.
Puissent les Canadiens conserver longtemps encore cette fleur de jeunesse et demeurer heureux sous le plus paternel, le plus juste et le plus libéral des gouvernements ! |