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CHAPITRE VI

La rivière la Paix. — Indiens Sécanais. — Je saute le rapide des

Noyës. -- Le Métis centenaire Beaulieu, — Estuaire de la rivière des Esclaves, — Missionnaires commerçants, — Un

ministre polygame et panthéiste — Le grand ïac des Esclaves. — Arrivée au Rapide, ma destination provisoire.

En partant d'Athabasca, nous doublàämes la Têteau-Chien, gros cap de granit rouge, traversämes un cul-de-sac maintenant à sec, et nous engageñmes dans le courant rapide et étroit de la rivière des Rochers, continuation de la rivière Athabasca à sa sortie du lac.

A 4 heures de l'après-midi, nous doublions la dernière des bouches de la rivière la Paix ou des Castors et entrions dans la rivière des Esclaves. Est-il besoin de dire que les rivières Athabasca, la Biche, des Rochers, des Esclaves et Mackenzie ne sont qu'un seul et même cours d’eau qui change cinq fois de nom ?

Ce fut en 1790 que sir Alexander Mackenzie remonta la rivière la Paix. dont l’embouchure avait seulementété vue, en 1780, par Peter Pond. Par cette voie, il arriva jusqu’au Pacilique en descendant le fleuve Fraser qu'il découvrit également,

Quatre forts de traite sont en activité le long de ce

beau et large cours d’eau dont la vallée le cède peu en largeur à celle du Mackenzie. Ce sont le petit fort Rouge, les forts Vermillon, Dunvegan et Saint-John ou des Epinettes.

La source la plus méridionale de la Paix avoisine l’une des sources du Fraser. Sa source septentrionale est tout près de celle du fleuve Simpson, autre tributaire de l'océan Pacifique. Ces deux sources se trouvent sur le versant occidental des Montagnes Rocheuses. Le cours de la rivière la Paix est de 1,368 kilomètres. Sa vallée atteint de 6 à 800 pieds de profondeur dans une plaine de terrain crétacéet tertiaire, quelquefois arénacé et parsemé de blocs erratiques. Cecours d’eau commence à geler de la fin d’octobre au 15 novembre; la débâcle y a lieu du 15 au 25 avril. Sa largeur varie de 800 31,000 mètres.

Le fort Saint-John est demeuré célèbre dans les fastes du Nord-Ouest par un massacre général des Blancs qu’y firent les Danè Sécanais ou Thé-Kkè-ne*. Lorsque le Canadien Touranjeau, qui y amenait la malle d'Europe, atteignit ce poste, le sac venait d’en avoir lieu fort peu de temps auparavant. Il n’y trouva que des cadavres, n'osa pas pénétrer dans le fort et s’en retourna incontinent. |

Ces Sécanais sont des sauvages à galbe hindou. Ils sont blancs, ont de très beaux yeux noirs, fendus en amande, grands et d’une limpidité tout orientale; le nez busqué, la bouche large et voluptueuse. Ils sont largement circoncis. Il y a de très beaux types d’hommes et de femmes parmi eux. Ces dernières portent un anneau dans le septum du nez à la manière des femmes tamoules et des Phéniciens antiques. Mais ces Danè

4. Contraction de Thé (rochers) Kke (dessus) Oltine (habitants, gens). Littéralement : gens des montagnes.

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sont très farouches et portés au libertinage. Leur complet isolement au milieu des Montagnes Rocheuses les fait redouter des Dènè, parce qu’ils ont un caractère dur, froid et sans pitié. Leur genre de vie est des plus misérables. Ils se passent de tentes, vivent en plein air dans des campements de branchages. Ils se contentent de sayons et de pantalons en peau d’arghali ou de bighorn, laine en dehors ou en dedans suivant la saison. Leurs couvertures sont en peaux de chèvre cousues, ce qui leur communique une forte odeur de bergerie, qui cependant est moins écœurante que celle des peaux d’élan boucanées que répandent les Tchippewayans.

J’en ai vu une centaine le long du Mackenzie, en 1878. Ce sont les moins francs et les plus sournois de tous les Dènè.

Les journées du 3 et 4 août furent employées à franchir les rapides de la rivière des Esclaves et à faire les portages qu’ils y déterminent. Il existe maintenant un chemin sur la rive gauche de ce cours d’eau qui permet aux voyageurs d'éviter tous les portages. Mais il n’a pas moins de dix à douze lieues. Je l’ai franchi par deux fois en 4879, et chaque fois j’ai été obligé d’y camper.

Quant aux portages, ils se trouvent sur la rive: droite et sont au nombre de cinq : la Cassette, le Brûlé, les Embarras, la Montagne, et les Noyés. Je les ai franchis cinq fois. Ils sont suscités par la chaîne des collines aux Cariboux, continuation de la montagne de l’'Ecorce. Le noyau planétaire s’y montre à nu dans les sites les plus sauvages et les plus grandioses à la fois. Une forêt de résineux et d’autres arbres revêt ces: rochers aux couleurs vives, et ajoute à la beauté des. chutes et des cascades.

Celles-ci sont en nombre si considérable qu'on remplirait un album dans ces dix ou douze lieues de rapides. La plus belle est celle de la Cassette. Elle tombe d’une hauteur de tente pieds dans un couloir étroit dont les parois parfaitement polies sont si droites qu’on les dirait taillées au ciseau. Le rapide des Embarras offre des sites ravissants. La rivière s’y précipite par plusieurs chenaux pour former une double cataracte d’une quinzaine de pieds d’élévation, au milieu d’un paysage enchanteur. Le bois y est si épais, les arbres si beaux et si gracieusement découpés, les porphyres y revêtent des couleurs si brillantes, que l’on ne pourrait désirer un plus beau séjour.

Malheureusement, c'est surtout ici que le vieux M. Sinclär protesterait contre mon admiration; car on n’y trouve pas seulement assez de terre pour faire pousser un navet.

Aux Noyés, je me passai la fantaisie de sauter le rapide dans ma barge. (’est une émotion que je ne saurais trop engager les touristes de se procurer, pourvu qu’ils soient doués de bons nerfs. L’onde éc1mantes’y précipiteentre des murailles de siénite, comme une bave impure hors de la bouche d’un frénétique. Elle y a une furie indescriptible. Il s’y fait des mouvements de recrudescence et d’assoupissement, comme dans une chaudière qui bout. Ils ressemblent à des accès de fièvre. Au-dessus de ces abîmes, qui montent pour s'effondrer sans cesse, tournoient des pélicans à l'énorme envergure. On dirait les gnomes de ces déserts ou les génies des tempêtes. Ils ne se plaisent que dans le fracas, le tumulie et les rauques clameurs des flots,

Cependant la barque, entièrement allégée de sa charge, sauf quant au lest, commence par filer comme

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une truite dans un goulet étroit au bout duquel elle rencontre le rocher. Alors elle oblique brusquement à bâbord et court à toute vitesse sur une nappe bouillonnante. Pür venue à l'extrémité de cette lice et au moment où elle semble devoir se briser contre une autre muraille de granit, un vigoureux coup de sweep, ramène la barque à tribord et la lance sur les déclivités d’un véritableescalier degranitoùl'embarcation estemportée avec une vélocité qui donne le vertige. À droite et à gauche, d’énormes roches retardent la fuite des eaux en augmentant leur furie. Parvenue tout au bas de ce château d’eau naturel, un dernier coup de l’énormeaviron reporte de nouveau la nef à bâbord et la jette dans un vaste remou, 6ù elle tournoie deux fois sur elle-même en perdant ainsi sa vitesse acquise. Aussitôt elle devient stationnaire et est poussée au rivage où on l’amarre.

Cette descente est une vraie montagne russe aqueuse, bordée de brisants et d’ab° nes. Le trajet n’en dure que dix minutes ou guère plus; mais pendant ce peu de temps je certifie que personne ne souffle mot, dans la barque, à l'exception du timonier qui donne ses ordres. Je n’ai jamais pensé qu'avec effroi à ce qui arriverait si l’un de ces commandements était mal exécuté. Si un bord sciait au lieu de ramer, ou nageait au lieu de scier, et surtout si le balai venait à se briser entre les mains du timonier.

Ce vaste rapide doit son nom néfaste des Noyes à une catastrophe de ce genre qui y arriva dans les temps anciens. Un commis de la Compagnie du Nord-Ouest se rendait au lac des Esclaves dans une grande pirogue montée par des Iroquois. Ces Indiens sont les meilleurs canotiers du Canada. Aucun danger ne les épouvante. Ils sont si adroits à diriger leurs frèles canots d’écorce

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