‹ En route pour la mer Glaciale [microforme]Chapitre 70 sur 93 · Fa PRE · texte numérisé non relu

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posais que vous n’iriez pas plus loin qu'ici, et j'étais venu pour vous donner la main, en vous exprimant tout le plaisir que j'ai eu en votre compagnie, pendant le voyage.

— Je suis touché de votre politesse et vous remercie de votre visite, sw. Cependant, en allant plus loin, j'espère que je ne contrarierai pas vos plans. Pourraisje savoir où vous vous rendez ?

— Au fort des Liærds, sur la rivière des Montagnes, dit-il,

— Ah ! très bien. J'ai entendu dire que M. Lallongé, un de mes confrères, doit y accompagner Votre Révérence. Il aura la satisfaction de faire route avec un aimable compagnon.

La figure du ministre s’allongea un peu et se rembrunit. Il reprit :

— Vous descendez donc au fort Bonne-Espérance comme vous me le disiez, master Pétitott? On m'a annoncé que vous aviez reçu contre-ordre, à Athabasca.

— Il paraît, par le fait, que M. Grollier, mon confrère, est bien rétabli et qu’il n’entend pas du tout quitter le fort Bonne-Espérance, auquel je suis et demeure destiné. Mais, en attendant que les événements se dessinent, j’ai reçu ordre, à Athabasca, de m’arrèter au premier rapide du fleuve Mackenzie, afin d’y aider d'autres collèzues à fonder une nouvelle mission qui est destinée à devenir le futur évêché de ce district.

— Indeed ? Aok !..…... well, then.

Puis, comme contrarié par cette autre nouvelle qui semblait renverser ses projets, le ministre changea de conversation, et la reporta sur la scène pénible dont nousavions été témoins le long dela Wéssé-Gamiw Sipiy.

—Moïse n’avait pas tort, dit-il, d'approuver le divorce,

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tout en le soumettant à des lois restrictives. Cette scène odieuse ne le prouve que trop. How shoking it was!

— Vous m’étonnez, sir, répliquai-je. N’avez-vous pas lu ce que dit Jésus-Christ touchant cette question : « Que celui qui divorce commet un adultère; et que celui qui épouse une personne divorcée est également adultère? » Moïse n’avait toléré cet abus chez les Hébreux qu'à cause de la dureté de leur cœur.

— Que pensez-vous de la polygamie ? continua-t-il sans insister. Et comment vous proposez-vous de vous conduire vis-à-vis des polygames ?

— Je n’en pense ni plus ni moins que tout bon chrétien, lui dis-je; à savoir que :a polygamie ne saurait être tolérée en aucune façon. Lisez donc l'Évangile.

— Eh bien! pour moi, continua sa Révérence, je ne me sens point capable de blâmer sur ces deux points les malheureux sauvages (the pitiable Indians), soit qu’ils se séparent de leurs femmes, soit qu’ils en prennent plusieurs ; parce que tel est l’exemple que nous ont donné les patriarches Abraham, Jacob, Moïse, David et autres, qui furent tous polygames et divorcèrent avec certaines de leurs femmes. Ce qui était licite alors ne saurait être devenu criminel de nos jours.

Je me mis à rire.

— Vous êtes donc juif, sir, m’écriai-je et vous venez ici pour faire des jui s? Libre à vous. Mais nous, missionnaires catholiques, nous nous honorons du litre de chrétiens, et, comme tels, nous ne connaissons qu’une loi: la loi de grâce prèchée par Jésus-Christ, qui confirme la force obligatoire du Décalogue tout en nous affranchissant de ce qu’il y avait de trop grossier et charnel dans la loi mosaïque. Je suis vraiment peiné de voir que vous n'ayez pas mieux compris la

religion chrétienne avant de l’enseigner aux Indiens.

Le malheureux prédicant ! Je ne le savais que trop qu’il n’avait que des opinions et point de foi. En fa‘ de philosophie et de théologie, il ne connaissait que ’éclectisme de Victor Cousin qu'il citait en'toutes rencontres et portait aux nues, en affectant d’apprécier ce qu'il appelait « ses idées si profondes et si consolantes ». un panthéisme mitigé !

Nous avions déjà eu plus d’une occasion de ous convaincre, Grouard et moi, que comme teacher of chris- Lanity, cet homme était une nullité. N'ayant pas la foi, il ne pouvait la communiquer à autrui. Mais il possédait un lot qui est plus opposé que cette absence de convictions à la réussite d’un apôtre : il avait une bonne dose de sottise, et c’est ce qui excusait le pauvre diable.

Il nous débitait quelquefois ies niaiseries les plus extraordinaires pour un homme de son caractère. Un Jour de pluie, au lac des Bois, pendant que nous recevions sur le dos en grelottant, Grouard et moi, les douches célestes, le R‘M. se prélassait dans un waterproof, par dessus lequel il élevait et étendait avec vanité le parachute de son large parapluie. Il s’avança vers nous avec un sourire protecteur sur les lèvres, et faisant la roue dans ses bottes et son macfarlane de gutta-percha, comme si ces vêtements eussent ajouté à ses mérites personnels :

— « How can you thinks, nous dit-il, comment voulez-vous que les misérables sauvages puissent résister à l’éloquence d’un homme vêtu d’un costume aussi beau que celui ci (in so fine a suit of beautiful clothes)? avec bottes imperméables, water-proof et une ombrella comme celle que je tiens à la main ? Ces cho-

ses sont trop extraordinaires pour qu’elles ne donnent.

pris Kou bien mor tant Je dec par dù vier pau lui tou

pas à celui qui les possède une autorité invincible.

J'avais failli l’écraser du poids de mon jeune mépris. et G. lui avait ri au nez en lui débitant quelque facétie dont j'ai perdu ia mémoire.

Dans l’occasion présente, il manifestait une absence complète de principes et de prudence, un cynisme révoltant pour un ministre du pur Erangile. Cependant il parut vouloir effacer la mauvaise impression qu'il m'avait causée, et ne se retira qu'après m'avoir adressé quelques banales flatteries.

Cet infortuné Métis dont le zèle se mesurait à l’année, et qui venait de passer un contrat pour quatre ans de ministère avec son évêque, à la Rivière-Rouge, n’alla point au fort des Liards, ainsi qu’il me l’avait annoncé. Dès qu’il vit que M. Lallongé, mon confrère, devait l'y accompagner, il l’y laissa aller seul, et prit son vol vers l'Amérique Russe où le fort Youkon le reçut. Mais il eut le déplaisir d'y être accompagné par un autre missionnaire catholique, M. Seguin. L’année suivante, j'appris qu'il avait baptisé Sœviya, chef redouté des Kouchd Kouttchin ou Gens Géants, en lui laissant ses cinq femmes !

Ces faits demandent à être connus, afin que l’on sache bien à quel prix et moyennant quels accrocs faits à la morale évangélique, les malheureux ministres protestants opèrent des conquêtes.

Je n’ai jamais compris la panique que la présence de ce Révérend fit éprouver au prélat qui dirigeait alors par intérim nos établissements du Mackenzie. Il aurait dù lui suffire d’une conversation comme celle que je viens de rapporter pour :.- pas plus se soucier de ce pauvre homme que duplusinoffensif des commis. C'était lui faire beaucoup trop d'honneur que de bouleverser tout l’ordre établi dans le Mackenzie, pour le faire suivre

par d'anciens missionnaires, en donnant à croire aux populations que ce ministre anglican était un homme terrible dont l’éloquence pouvait être redoutable pour la vérité.

Il ne lui fit jamais aucun mal parce qu'il ne fut jamais écouté par des gens de bien.

Le vrai nom du grand lac des Esclaves, en langue dènè, est Tthou tpoué ou lac des Mamelles, qu'il doit à la disposition de deux vastes baies orientales qui ressemblent à de vastes poches enflées. Les dimensions exactes de cette mer intérieure ne sont pas encore bien connues. Îl est probable que les cartes anglaises la font plus longue qu’elle n’est en réalité. Elles lui assignent 515 kilomètres de l’est à l’ouest sur 171 du sud au nord, et 48 kilomètres pour plus petit diamètre. On lui donne 270 pieds d’altitude au dessus de la mer Glaciale et 330 au-dessous du lac Athabasca; ce qui, à mon avis, est exagéré. Sa distance de ce dernier lac est de 386 kil. 460 mètres ; près de 97 lieues.

Peter Pond visita, le premier. le grand lac des Esclaves, en 1780, et y traita avec les Indiens sur la Grande- Ile, à la sortie du fleuve Mackenzie, son déversoir. Mais, en 1772, la partie sud-est du lac avait déjà été découverte par Samuel Hearne, qui l’atteignit par la rivière des Poissons-Bleus (Tséftiné) et des Rochers (Thou-bandéssè). En 1789, sir Alexander Mackenzie le traverss de nouveau en se rendant à la mer Glaciale.

Ses productions sont les mêmes que celles du lac Athabasca. Sur son rivage méridional on trouve des sources sulfureuses qui ne sont point salées; sur le septentrional, des sources de pisasphalte propre à la fabrication du brai. La partie septentrionale est complètement stérile et couverte de roches cristallines ;

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mais les terres du sud sont aptes à la culture et se comvosent d’alluvions.

On compte 483 kilomètres entre le fori Résolution et le fort Simpson, chef-lieu du Mackenzie. Mais je ne devais pas me rendre jusque-là. Après avoir traversé toute la partie occidentale du grand lac des Esclaves, je pénétrai dans le beau fleuve Naotcha-Kotchô ou Mackenzie, et m'arrêtai au bas de son premier rapide, une simple accélération du courant, à 225 kilomètres du fort Résolution, et 64 kilomètres du fort Big-Island. Ce fut le ferminus de mes voyages cette année-là. Certes, c'était bien suffisant pour un début 3,180 lieues françaises depuis Marseille!

Celieu se nomme Théba bé trou pullén, le Rapide dont les eaux se précipitent; un nom plus pompeux que le site ne le comporte. Le Mackenzie y mérite à peine le nom de fleuve. Le courant y est fort, mais il s’étend sur des espaces immenses que de longues iles divisent en une multitude de chenaux; après avoir formé un grand archipel en manière de labyrinthe, il se calme de nouveau à la rencontre dela rivière Kkray-ra ou des Saules, qui vient de l’est, pour constituer un nouveau lac qui a d’abord une forme triangulaire, puis, s’allonge en un beau et paisible bassin. Ce n’est qu’à l’extrémité de cette autre expansion que le Naotcha se décide enfin à prendre une allure vagabonde, pour ne plus s’arrêter qu’à la pointe Séparation, c'est-à-dire à son delta inférieur.

J'arrivai le 114 août 1862 au Rapide, site sauvage et dépourvu de beautés. J’y trouvai deux missionnaires, MM. Lallongé et Boisramé, qui depuis plus d’un mois 5 y échinaient à faire le vide dans la forêt, avec l’aide de deux jeunes Indiens mariés. M. Lallongé, averti ex-

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abrupto qu'il devait se rendre incontinent au fort des Liards pour y suivre le ministre, n’eut que le temps de faire un pelit paquet de quelques hardes, et de prendre ma place dans la barque qui m’avait amené.

Les adieux furent d'autant plus sommaires que la connaissance n’avait pas même eu le temps de se faire.

Après un voyage qui m’avait constamment tenu en haleine. pendant 133 jours, durant lesquels j'avais couché 72 fois sur la terre nue, j’éprouvais le besoin d’un peu de repos, du confort d’une bonne maison et surtout d’un bon lit. Au lieu de ces avantages, j'avais au sommet. d’un rivage haut de quinze à vingt pieds, dont l’emplacement avait été ravi à la forêt qui nous entourait, une simple tente de toile semblable à la mienne, placée entre une croix de bois et un échafaud auquel pendaient tristement par la queue, au-dessus d’un petit feu de bois vert, de gros poissons blancs éventrés.

C'était mon nouveau domicile sous l'étoile polaire, celui qu’occupait déjà le missionnaire qui devait être mon compagnon pour quelque temps.

Un peu plus loin on voyait surgir une loge pointue, en peaux enfumées, qui étail le logis de nos deux serviteurs,. le Beau-Chemin et. Tsinnayiné (l’orphelin), deux sauvages du. grand lac des Esclaves, venus en ce lieu pour abattre des sapins. et construire deux ou trois cabanes d’hivernement pour les missionnaires.

Notre seule consolation dans cet isolement c’était qu’en amont du Rapide, à seize lieues de chez nous, nous avions des voisins au fort Big-Island. Dans un cas urgent, nous aurions pu avoir recours à eux!

Tout.autour de nous, aussi bien sur la terre ferme que.sur l’archipel qui nous entourait, on n'apercevait.

qu’une épaisse et noire forêt de sapins, pleine de silence, de mystère et d’épouvantements pour quiconque n’est point accoutumé à faire des bois sa résidence ordinaire.

Après avoir admiré tant de belles campagnes, tant de sites agrestes et pittoresques dans leur sauvagerie, le Rapide ne m'offrit qu’un séjour misérable, rempli d’une mélancolie profonde. Fort heureusement que je n'étais destiné à y demeurer que sept mois, et, pendant ce laps de temps, je pus faire par deux fois le voyage du fort Résolution; mais il ne devait m’âtre donné de voir le fort Bonne-Espérance et les terres arctiques que deux ans après.

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