‹ En route pour la mer Glaciale [microforme]Chapitre 71 sur 93 · LL · texte numérisé non relu

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Un établissement dans la forêt. — Maisons à têtes-de-chien. — Le dévouement aux prises avec l’inhabileté. — Nos serviteurs. — Corbeaux et pies. — Nos constructions. — Arrivée de l’administrateur du Rapide. — Vanité des sauvages. — Camouflets et avanies. — On nous coupe l’herbe sous les pieds. — Départ pour l'ile de l’Orignal.

M. Lallongé parti avec la barque qui m'avait amené, je me trouvai en face d’un travail neuf pour mon inexpérience : la construction d’un grand établissement, jointe au manque de moyens matériels pour la mener à bonne fin. Pour la première fois je sentais en moi une incapacité et une impuissance natives pour la besogne qui m'était dévolue. Ne devient pas charpentier qui veut. Tout le monde n’a pas le goût de la hache et la délectation du rabot. Aurais-je su manier ces outils, qu’anrais-je pu sans la moindre notion d’une construction à l'américaine, seul genre de demeures que nous pussions nous permettre d’élever avant l’hiver?

La vue seule d’une de ces baraques décèle le génie du peuple qui les inventa. Et pourtant il n’est pas nécessaire pour cela de sortir de l’École polytechnique ou

forestière. On les construit comme un bûcher. Empilez

en quadrilatère des troncs d'arbres bruts ou décortiqués, mais coupés d’égale longueur. Fixez-les les uns sur les autres avec des goujons ou au moyen de poteaux à rainures placés aux quatre angles du rustiqueédifice; unissezles en queue d’aronde comme les angles d’un coffre, ou n têtes de chien : peu importe. Ce dernier mode est cependant le plus simple; c’est celui que nous avions adopté pour les constructions présentes. C’est un genre de bâtisses qui convient aux débutants et aux gens pressés. À cette fin, on pratique à coups de hache vers l'extrémité de chaque boulin une encoche qui s'emboîte dans le boulin inférieur, et une autre qui reçoit le boulin supérieur. 11 en résulte deux mains jointes. Ainsi de suite jusqu'aux sablières taillées en biseau, qui reçoivent les perches alignées formant la toiture. Celle-ci est rapide afin que la neige et la pluie ne s'infiltrent pas à travers. Deux pignons supportent un faite ou frème sur lequel repose l’extrémité supérieure des perches de couverture.

On enduit le tout de torchis et d’une couche de terre glaise; puis, quand ce bousillege est sec, on bouche les fentes et les interstices en badigeonnant la maison au lait de chaux, au tuf détrempé ou avec des cendres tamisées.

Le toit se couvre de terre battue, mêlée à de la paille hachée. On y superpose de grandes plaques d’écorce de sapin fraichement arrachées, que l’on imbrique comme des tuiles, et que l’on fixe par des lattes clouées ou des piètes de bois formant pesées.

On obtient ainsi une espèce de grand coffre en bois brut, dans lequel on taille porte et fenêtres à grands coups de gaudendard.

Tout cela est très amusant à faire, mais encore plus

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à imaginer. Cela'sent le Robinson. On éprouve ensuite une véritable satisfaction à loger dans un gîte que l’on doit à sa propre industrie, füt-ce une cabane. Jean Goujon ne devait pas être plus fier des palais q'r’il édifia.

Mais pour trouver ce plaisir dans la construction d’une maison, fût-elle à l'américaine, il aurai: fallu au moins jouir d'une nourriture substantielle, avoir des aides dévoués, et posséder quelques notions du métier. Or, M. Boisramé et moi manquions de ces trois choses. Je fis donc, pour ma part, un mauvais charpentier; si mauvais, que mon excellent compagnon, qui du moins avait déjà la pratique de la hache, ne voulut accepter de moi d'autre service que celui de mettre les murs d’aplomb et de scier l’extrémité des boulins. Ma hache s’élait vue condamnée à ne bûcher que du bois de chauffage qu’il m'était permis de martyriser à mon aise. Il faut un apprentissage à tout.

Pour la première fois, je souffrais de ma condition de Mangeur de lard. On avait beau me dire : « Prenez patience, cela viendra, le métier entrera. » Je savais que cela ne viendrait pas, parce que je ne me sentais aucune espèce d'attraction vers la bisaiguë et l’herminette. Je n’en rougissais pas moins de n'être bon qu’à écrire, dessiner et étudier le tchippewayan. Plus que jamais, il me semblait que m4 place eût été de suivre le ministre M. n’importe où, afin de lui tenir tête, puisque on le croyait redoutable. Dieu m’avait doué d’une mémoire heureuse et de quelque capacité pour les langues indiennes. Je sentais qu’en peu de mois je serais apie à me débrouiller seul avec les indigènes. Ce n’était que de ce côté-là que j'espérais pouvoir rendre service à l'œuvre commune.

Dès mon arrivée au portage de la Loche, j’avais

entrepris la composition d’un dictionnaire françaisdènè que je poursuivais avec ardeur. Je ne manquais Jamais une occasion de l’enrichir de toutes les locutions que j'entendais. Dans le Nord-Ouest à cette époque, il n’y avait encore ni dictionnaire ni grammaire en quelque langue que ce fût. Ce travail ne pouvait donc être que profitable à mes collègues et honorable pour moi. J'avoue que je m’y sentais beaucoup plus d’inclination que pour les métiers de bûcheron ét de bousilleur. Mais la Providence — à l’enseigne de laquelle javais été placé, — ne me permit pas de m’exercer si tôt dans la sphère vers laquelle m entraînaient mes goûts et mes aptitudes. Elle voulait auparavant me faire passer par une série d'épreuves, de labeurs et de sacrifices qui fussent comme l'initiation à la vie d'homme du Nord, et le meilleur des apprentissages.

Toutefois, celui qui supportait incontestablement le plus gros lot de ces déboires était mon confrère M. Boisramé. Ce missionnaire manceau que nous appelions plus simplement et plus cordialement : Mon frère! parce qu’il était laïque, n’était guère habile.

J’ai déjà dit qu’il n’était pas même charpentier. Il était sellier, de son métier. Mais il était doué de ce qui fait les ouvriers en toutes choses et les habiles : une bonne volonté capable de tout entreprendre, une énergie de fer susceptible de le faire réussir en tout, plus le goût et la passion du travail. Il avait deux ans de séjour dans le Nord; il savait cultiver la terre, pêcher, bûcher du bois et faire la cuisine. Comme cuisinier surtout, il valait un cordon bleu. Des Anglais l'avaient tenté en vain par des offres réduisantes. Avec ces cinq talents il avait entrepris de bâtir de toutes pièces non

pas 'n gâteau de Savoie, ce en quoi il excellait, mais un établissement capable de faire honneur à la France et à la religion, sur l'emplacement le plus impropre et le plus ingrat que l’on eût pu choisir.

Il y réussit.

Un chenal assez étroit du Mackenzie nous séparait d’une île qui devait nous fournir le bois de charpente. Mais quand ce chenal fut congelé, il se trouva si obstrué de glaces raboteuses que c'était merveille. Rien d'étonnant cependant, puisqu'il était occupé par le Rapide même. Aussi les courriers n’y passaient-ils jamais. Leur route ordinaire la plus directe était un des chenaux occidentaux, celui où nous aurions dû nous établir.

Nos derrières étaient obstrués par un marécage au milieu duquel s’élevait un brülé, c’est-à-dire une forêt incendiée. Il ne s’y trouvait aucun terrain découvert, immédiatement prêt à être défriché. Il avait fallu le disputer pouce par pouce à la forêt. Depuis le 3 juillet, MM. Lallongé et Boisramé étaient parvenus à déblayer un emplacement de 150 mètres de long sur une profondeur de 400 mètres. An moyen de la sape ils l'avaient entièrement débarrassé du sous-bois qui borde le fleuve, entre les grèves graveleuses et la forêt de résineux qui occupe l’intérieur. Mais les souches de ces petits arbres, tels que saules, bouleaux, aunes et trembles, nous meurtrissaient les pieds. Les abatis étaient restés sur place, ce terrain était encore à nettoyer et à niveler. Il y avait trois caves et des fosses

d’aisance à creuser. Naturellement, ce fut le lot qui m’échut comme étant le moins difficile.

Les pièces de bois destinées aux /og-houses auxquelles travaillait mon compagnon étaient coupées. Bois-

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ramé et l’un des sauvages les amenaient à dos du fond du brûlé, escor. ‘s d’un essaim de maringouins chargés de stimuler leu courage, et d’une nuée de brlots ou moustiques qui avaient la mission d’exercer leur patience. Je ne parle pas du charbon qui les mâchurait au point de les transformer en nègres.

A la vérité, nous avions deux aidesplus fortset plus habilesque nous dansle maniement dela hache. Le Tchippewayan Beau-Cheminétait unexcellent travailleur quand on le flattait et qu’il était dans ses bons moments. Ilétait baptisé depuis peu et marié à une Métisse anglo-esclave nommée Marianne Wentzel, fille naturelle d’un commis de la Compagnie du Nord-Ouest, élevée en sauvagesse dans les bois et qui, heureusement pour mon inexpérience, jargonnait assez de français pour fairela conversation avec moi et me donner quelques leçons de langue.

Elle tenait ce français d’un Canadien nommé Charbonneau, qui avait été le mari de sa mère et qui l’avait élevée.

Tsinnayiné, l'autre engagé, était un Couteau-Jaune encore infidèle, un franc vaurien, cynique, brutal et colère, que sa conduite indigne envers sa femme nous força de congédier tout à fait avant qu’un an $e fût écoulé.

Il avait la charge de la pêche, notre unique moyen d'existence, et s'en prévalait d'autant plus qu’il n’y avait dans notre tente, en fait de victuailles, qu’un reste de lard et de pémican que j’avais rapporté de mon voyage, plus cinq livres de farine et une livre de beurre rance.

Vous figurez-vous ces trois hommes travaillant du matin au : ir à abattre des sapins, à les débiter en boulins, à les transporter sur leurs épaules, sans autre

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pitance que du poisson bouilli sans sel, ou rôti devant le feu sans friture; et n’ayant pour toute boisson que de l’eau du fleuve ou tout au plus du thé noir sans sucre ?

Le 14 août, Boisramé n’avait encore placé que les premières assises de boulins à la première bâtisse, que déjà il se sentait épuisé par ce régime débilitant.

Sous prétexte que le poisson ne lui donnait point de forces, ce qui, par le fait, était une excellente raison, ‘Beau-Chemin se croisait les bras, sans regard pour notre misère ni pour l'hiver qui s’avançait à grands pas. Et quand le pauvre catéchiste essayait de stimuler le courage de l’Indien, celui-ci le traitait de crapaud, de chien et de méchant ours : T'tsalé, l’in, sas slini lanetté!

Ahi vous vous imaginiez que les néophytes sont de petils saints? Cela est bon dans les légendes dorées. Les Indiens convertis, à part leur foi qui est vive, sont

-ce qu'est la généralité des mortels. !Il y a des excep-

lions, mais ici comme en tout elles confirment la règle.

La besogne que B. me voyait entreprendre avec plus de plaisir était la cueillette des airelles bleues et rouges, des groseilles, des framboises, des amélanches et des fruits de rosier. Oui, des gratte-culs. Ces petits péponides ne sont pas à déclaigner dans le Nord-Ouest où les fruits font absolument défaut. Ils tiennent la place dela

‘pomme et ont une saveur comparable à celle de la jujube. On fait de la compote de gratte-culs que ne ‘lésavouerait pas un gourmet. Pourquoi pas? Les Cana- «liens font bien des confitures de carotte, de tomate et

de citrouille!

Quoi qu’il en soit des indiscutables propriétés de lPéglantine comestible (rosa esculenta), Boisramé se réservait d’en faire de la confiture et, en attendant, ce fruit, comme tant d’autres baies, nous tenait lieu de

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CUMMENCEMENTS DE MA VIE DE ROBINSON. 335 dessert Quant aux raisins d’ours ou attocats, nous les conservions sans les faire cuire, pour en assaisonner plus lard nos ragoûts en guise de câpres.

J'avais un fusil de chasse. Dans les moments libres, Je me passais la satisfaction de faire le coup de feu, le long du chenal dormant qui flanquait le nord de notre propriété, et qui était en train de s’obturer à sa partie inférieure, Quand nos deux sauvages m’en laissaient la possibilité, j'y tuais quelques macareux à tète rouge et à oreilles blanches, quelques sarcelles vertes. Bouillis ou rôlis, ces oiseaux étaient trouvés excellents par le bon frère, qui commençait à ne plus pouvoir digérer le poisson bouilli.

Nos aides étaient de grands enfants contre lesquels mon compagnon s'élevait sans cesse bien inutilement. A titre d’ancien soldat il prétendait que leurs jeux lui rappelaient trop les allures d’une certaine classe de gens qui ne mettent pas la main au bénitier. Pour moi, ils me paraissaient simples et sans malice. Ils m’amusaient trop pour que je me fâchasse. Capricieux, jéloux et taquins, ils se jouaient ensemble, maris et femmes, avec autant de grâce et de désinvolture, à défaut de dignité matrimoniale, que des petits chiens ou de jeunes chats, et avec les mêmes cabrioles.

C'était surtout les cabrioles féminines qui provoquaient l’indignation du pauvre frère. On les voyait se poursuivre en riant aux éclats, se saisir, lutter, se renverser, rouler ensemble dans l’herbe dessus, dessous; puis, tout d'un coup, minouche lançait la patte et égra-

lignait le matou, qui ripostait par un amical coup de poing sur le visage. On se relevait en colère, houspillé, froissé, l’œil au beurre noir, en se montrant réciproquement le poing et la griffe.

C'était là les spectacles gratuits que nos aimables voisins de tente nous donnaient journellement pendant leurs heures de récréation. A la prière de B. je m’en étais quelquefois mêlé, m’internosant malencontreusement entre mari et femme, pour remontrer linconvenance de cette gymnastique à des époux âgés de vingt printemps. Je m’en revins chaque fois de leur .nipäli avec la ferme résolution de laisser jouer à leur guise Isaac et Rébecca, sans plus me permettre d’interférer.

A part deux ou trois sauvages Étcha Ottinè, nous n’eûmes d’autres visiteurs dans ce désert que les corbeaux et les pies, auxquels nous faisions tous une guerre d’extermination. Les pies coupaient la queue des poissons suspeidus à notre boucan, et les faisaient tomber dans le feu d’où nos chiens les retiraient et les croquaient. Les corbeaux salissaient tout de leurs ordures; ils nous volaient de mille manières, puis nous étourdissaient de leurs croassements d’allégresse. Ils étaient devenus d’une familiarité si inquiétante qu’ils disputaient à nos chiens leur pâture. Quand nous mangions, ils venaient saisir les arêtes de notre poisson jusque à nos pieds.

Un jour, en voulant en tirer un, je ne réussis qu'à lui casser une aile et une patte. Une chatte que nous avions lui sauta dessus pour y apposer sa griffe ou ses dents. Maître corbeau, tout haletant de douleur, ouvre de larges mandibules et happe minette par la queue, qu’il serçe à outrance sans lâcher prise. Voilà la chatte partie 8 avec la rapidité d’uWflèche. Elémonte, descend, court, "grimpe, se précipite, criant, grondant, jurant, crachänt, sacrant Sans que. Je corhesa ban dont sa

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Il fallut l’aplatir au passage d'un coup de hache, pour délivrer la pauvre mimiche de ce sosie qui l’affolait.

Comme notre cuisine était tout à fait rudimentaire, c'était moi ou Marianne qui l’apprétions ordinairement. Mais lorsque mon compagnon était trop écœuré par le poisson bouilli ou rôti sans beurre ni saindoux, alors il s’en mélait pour le second service. Après avoir lavé ses mains noires de charbon, il arrachait une botte de chiendent, la tordait dans un plat avec du frai de corégone, et, en pétrissant l’un avec l’autre, il parvenait à écraser ces œufs gluants et à les réduire en un brouet dont il faisait des omelettes ou du flan. C'était notre seul régal; et, par le fait, le frai de poisson ainsi préparé est excellent lorsqu’on ie mange récent et tout chaud.

Le 24 août, la carcasse de la première maison fut terminée. Le 30, les écorces furent placées et fixées sur la toiture. Ma cave était également finie, et notre future demeure était augmentée d’un appendice destiné à devenir une chapelle domestique. Mais combien tout cela était irrégulier, branlant et peu solide! D’une poussée j'en agitais les murailles, au désespoir du bon frère qui protestait contre mon procédé, en me faisant remarquer « qu’une maison n’est point faite pour être poussée »!

Plus tard, il fit aussi une table qui n'avait pas mauvaise mine, mais dont la constitution était tellement rachitique qu’un jour elle se déroba sous moi et se démolit. Nouvelles protestations de l'artiste : « Une table n’est pas faite, s’écria-t-il, pour qu'on s’appuie dessus! »

Ceci vous prouve, amis lecteurs, qu’à cette époque préhistorique de la mission de la Providence, nous

n'élions pas habiles. C’était notre âge de la pierre brute. Aussi je craignais sérieusement que le tas de poutres et de troncs de sapin que nous décorions du nom de maison ne s’écroûlàt sur nos têtes quelque nuit d’ouragan ; ce qui eût êté pour nos serviteurs indiens un spectacle désopilant. Eh bien! il n’en fut rien. Avec du bousillage, quelques chevilles et quelques lattes, cela a tenu et si bien que, douze ans après, cette baraque était encore debout, bien qu’elle fût devenue une étable. On aurait dit qu’elle tenait en dépit des lois de l'équilibre, par la force de la routine qu’elle en avait contractée.

Dès que nous fûmes possesseurs de cet abri, nous y transportâmes nos pénates. A la vérité, il y faisait plus noir et plus froid que sous notre tente de toile; les interstices des boulins non encore bousillés laissaient passer bien des courants d’air; mais au moins nous y étions à couvert des pluies de l’automne et nous pouvions nous y remuer à laise.

Le 31 août, c’est-à-dire vingt jours après mon arrivée au Rapide, l’évêque administrateur du Mackenzie revint du fort Simpson et décida de nouveau que nous hivernerions au Rapide, bien que nous y fussions destitués de tout et que tout le monde fût d’avis que nous tentions une sorte d’impossibilité.

Je n’ai jamais compris pourquoi le futur siège épiscopal du vicariat de Mackenzie fut établi en ce lieu, placé si en dehors des voies jusqu'alors fréquentées. Mais, du moment que notre supérieur provisoire le jugeait bon, il ne nous restait plus qu’à conformer notre conduite à sa volonté, et à travailler de toutes nos forces, en bons soldats, à nous mettre à couvert des éventualités de l'hiver. A pareille latitude il ne faut pas plaisanter avec celte saison. C’est un ennemi mortel et inexorable,

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ile. Au fort Simpson, M. l’administrateur avait pris à la S et mission de Bonne-Espérance la moitié des marchannal- dises que ses colis contenaient. De retour au Rapide, il an ; me donna ordre de m’en aller à la mission Saint-Joseph Cta-

de l’île de l’Orignal, pour en rapporter la moitié de tout 1sil- ce qu’elle possédait.

enu La distribution de la moitié de leurs gages aux deux tait serviteurs indiens du Rapide fut une scène divertis- . On sante. Qui dépeindra la joie enfantine, les protestations bre, de fidélité, les flatteries, les rires fous que cette circonee. ‘stance fit naître? Des enfants ne sont pas plus heureux us y un jour de foire. Sitôt les étoffes et les vêtements reçus, plus ‘sitôt ils sont endossés. Celui-ci se promène fièrement 3 les sur la falaise, quoique seul. Il a grandi de vingt couaient dées depuis qu’il a revêtu une redingote de drap fin à us y boutons dorés, que serre autour de sa taille une ceinpou- ture de L'Assomption. Quel bonheur s’il pouvait être “aperçu de quelqu'un, et qu’il pût entendre dire de lui : rivée — Yazél noroué békkaodhéri lantté sit Excusez du evint peu! celui-ci ressemble à un bourgeois! iver- Regardez cet autre qui arrange et dérange vingt fois Litués les dix aunes de rubans multicolores dont il a couvert s ten- sa casquette de fourrageur. C’est la pièce importante de son costume; celle qui va captiver tous les regards épis- et faire sensation, seule chose à laquelle vise un sauplacé vage. Et sa femme, comme elle s’atiffe dans son châle is, du neuf, Avec quelle complaisance elle se mire dans son on, il petit miroir rond à deux sols. qui lui en a coûté cine à sa quante. Pas plus que cela. | s sol- — Dertchri illé, kroulou! Cela n’est pas cher, cepenhiver. dant. Rien qu’un pelu! {nchlaré tsa-dhæsh oyil celte

Elle allonge les lèvres, découvre son fin ratelier, se ‘sourit à elle-même, grimace et minaude comme une

petite maîtresse devant sa psyché. La femme est la | p même sous tous les climats... et l'homme aussi, mon- a sieur. le Mais le plus fou de tous est un certain Joseph Nor- R qway surnommé Flanquet, Métis écossais peau de lièvre, ï venu du grand lac des Ours avec les barques et engagé si par M. l'administrateur, au fort Simpson, après en avoir d été baptisé et marié à une jeune veuve, mère de deux enfants. Cet homme reçut sur-le-champ pour une valeur | d de trois cents francs de vêtements; c’est-à-dire une g avance de six mois de gages, nourriture et logement non d compris, alors qu’il n’en passa pas quatre à notre ser- Ce vice. C'était un heureux caractère et un bon compagnon; u mais autant dépourvu de bon sens qu’un enfant de dix ans. Il était trop loin de ses steppes, trop sevré de n viande de renne, pour être fidèle au Rapide. Il fut pris de A nostalgie avant peu de temps, et dès lors rien ne put le a retenir à la mission. Il partit au milieu de l’hiver avec Re q femme et enfants, pas plus soucieux des cent cinquante ir lieues «au'il devait franchir à la raquette, que des larmes | u que départ fit verser à notre trop sensible supérieur. b T..aayiné n'attendit pas même quatre mois pour d lever le pied. Quatre jours seulement après avoir reçu 8 ses trois cents francs, il se prit de querelle avec ses

compagnons de travail, nous fit une scène impossible, et s’en alla endetté de quarante pelus qu'il promit de payer au missionnaire de l’île de l’Orignal où il se j rendit. Il tint parole. Malheureusement, sa conduite odieuse vis-à-vis de sa femme obligea M. Eynard à le renvoyer tout à fait de notre service, ainsi que je l’ai

dit plus haut. On ne le reprit plus.

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pour la seconde fois à l’île de l’Orignal, conformément au désir de M. l’administrateur, arriva du fort Simpson le 1° septembre, avec une autre barge destinée au fort Raë. Celle-ci portait M. C., commis de ce fort, ce même Canadien irlandais que j'avais vu au portage de la Loche si curieusement accoutré; plus M. R., chef du poste de la Grande-[le et pêcheur attitré du fort Simpson.

La barque du fort Résolution portait M.L.,ex-commis du fort Youkon, nouvellement promu au poste du grand lac des Esclaves avec le titre et les appointements de traiteur en chef, Il était célibataire et suivi de son commis, M. James Flett, un bon vieil Orcadien marié à une femme dindjié et père de deux enfants.

M. L. s'était posé en ennemi déclaré des missionnaires catholiques et de l’élément français en général. Au fort Simpson, il avait insulté en pleine table notre administrateur provisoire, lui intentant une accusation qui porta les officiers présents à se lever et à quitter immédiatement la table par manière de protestation: usage anglais.

A la vérité, L. avait ensuite présenté des excuses banales, mais d’une manière si gauche qu’il était évident que ce n’était que la crainte d’être dénoncé au gouverneur de la Compagnie qui le faisait agir.

L'administrateur du Rapide ne négligea rien pour convaincre ces messieurs de notre supériorité, en les frappant par le prestige d’un bien-être dont nous ne jouissions point.

Il les reçut grandement, comme un homme qui n’a pas besoin d’eux.

Le mot prestige dont je me suis servi est ici à sa place; car nous étions aussi pauvres que des rats d’église, et ne cherchions qu’à leur en imposer parles dehors d’une opu-

lence qui n’était que de l’indigence dorée. Mais nous savions que le monde ne juge des gens que par leurs succès et d’après ieur apparence; qu’il ne méprise jamais personne plus qu’un indigent. Nous ne voulions donc pas nous exposer aux sarcasmes de ces gentlemen.

Ils sentirent le renard et ne se laissèrent pas leurrer par notre semblant de confort. Il nous fut prédit que nous ne tiendrions pas au Rapide, pendant l'hiver. On n’eut que des allusions provocantes à notre pauvreté, que des railleries pour les constructions mal équi- Dibrées du bon Boisramé, et des rires impertinents ou amicaux, — je ne sais. — mais qui nous blessèrent au vif tous les trois!

Boisramé et moi partagions bien le sentiment de ces messieurs, touchant linopportunité actuelle de cet établissement que dédaigna toujours, plus tard, l’évêque titulaire du Mackenzie; mais ce n’était pas une raison pour manquer de convenance envers nôtre administrateur et lui faire la leçon.

Ce qui acheva de nous indisposer à l’égard de ces messieurs fut une avanie qu'ils nous firent et qui n’est point ordinaire aux officiers de la baie d’Hudson. Pendant qu’ils étaient assis à notre table, nos serviteurs aperçurent deux élans qui traversaient le fleuve à la nage, en face de la mission, et s’empressèrent de se mettre en chasse.

Aussitôt ces messieurs crièrent à leurs gens de s’emparer de nos propres caruts et de poursuivre les élans, frustrant ainsi nos engagés de l’espoir bien légitime de s’approprier cette double proie qui leur appartenait.

Les orignaux furent pourchassés et tués par les équipages des deux barques, avec nos canots. Eh bien! tout ee que nous reçümes de cette viande fut un unique

gigot. Encore fallut-il, pour l'obtenir. forcer la main à nos hôtes.

On ne pouvait manquer €? plus de délicatesse.

Nous vimes dans ce procédé discourtois un démenti direct, quoique tacite, aux excuses que M. L. avait adressées au prélat, après son algarade publique, au fort Simpson.

Le bon Boisramé s’en vengea innocemment en me laissant partir sans provisions de route pour le fort Résolution. Je ne m’en aperçus qu’au campement du soir et lorsqu'il ne im’était plus possible d’y remédier.

J'avoue que je ne fus pas fàché de cette petite ven. geance qui obligea ces messieurs à me nourrir gratuitement pendant la traversée.

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