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CHASITRE VIII
Coups d’épingle. — Aventures d’un facteur du Nord-Ouest. — Seconde vue et manifestations spirites. — Mauvaise foi et vengeance sournoise. — Une traversée périlleuse. — L’Aurore et son timonier. — Pêcherie de la Grande-fle,
Les officiers, en compagnie desquels je voyageais, étaient trop polis pour me laisser manquer de nourriture ; Boisramé le savait bien.
— No matter, master Pétitott, me fut-il répondu avec courtoisie, lorsque je me mis en quête de mon souper que j'ignorais encore n’avoir pas été embarqué; no matter. Vôs prendre vot’ sopper avec nous. Cela être pas le premier foës que nous faire mandger les missionaries, en voyadge. Nous y être accoutumés.
Il n’y avait probablement que de la bonhomie dans ce langage de M. C. La disposition de mon esprit me le fit paraître mordant. Il m’alla au cœur, parce qu'il humiliait ma fierté. Il n’y a pas de doute que les officiers de la Compagnie d'Hudson sont si polis envers les missionnaires qui v":13ent avec eux ou qui visitent leurs postes de commerce, qu’ils ne peuvent souffrir de leur voir prendre leurs repas ailleurs que chez eux et avec eux. Je me plais à leur rendre cette justice.
L’Anglais est généreux, c’est reconnu.
Seulement, dans les circonstances qui avaient précédé mon départ, il y avait eu tant d’ironie et de malveillance dansles allures de ces messieurs, que je n'étais que trop porté à voir du sarcasme dans cette réponse acerbe, J’eus certainement tort, et je me hâte d'ajouter que, par la suite, je n’eus à constater d’impolitesse de leur part qu* très rarement.
Au souper, qui eut lieu à la Pointe aux Brochets, ‘affectai de ne point ivucher aux friandises telles que ir. beurre, crêpes, confitures, sachant de quelle rareté se ::i ces choses dans le Nord, même à la table des bou: vois.
M. C. s’en aperçut :
— Well, Père, je crés que vous ne touchez pas à lé pain. Take <ome braid and some préserve, sir. Mandgez beaucoup de cette pain, peut êt’ ben Î’se passera longtemps before vous mandgez de loui, à lé Rapide.
Cétait une autre pointe que je dévorai sans la
relever. Je ne sentais que trop qu'en nous établissant sur cette côte solitaire, à l’entrée de l'hiver, sans y être pourvus des nécessités de la vie, et malgré ces messieurs, nous choquions toutes leurs susceptibilités en leur laissant supposer que bientôt nous leur imposerions la charge de rous y nourrir et de nous venir en aide. De plus, c'était obliger la Compagnie à construire en ce lieu un poste nouveau, puisque sa jalousie ne lui a jamais permis de tolérer aucun établissement religieux sans qu’elle en contrôlât les actes, de crainte que les missionnaires n’attirent les Indiens à eux pour commercer ou les détourner des forts anglais.
L’instant d'après, mon interlocuteur, convaincu de la supériorité que lui donnait sur un jeune Français mangeux d’ lard, le pain qu’il venait de lui donner,
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ajoutait d’un ton protecteur, dans son même jargon demi-canadien, demi-anglais :
— Jé avais toudjours démandé à moë pourquoës toutes les gentlemen de lé Compagnie j” parlaient toutes en français; and pourquoës y en: a pas heune (un) de les Pères françaises dans lé Norrd qui parlaient en anglais. Cela était beaucoup strandge; because, continua-t-il en anglais faute d'expressions ou pour mieux faire passer la pilule, because L suppose that you are as intelligent men as owrselves.
Sa supposition impolie s'élevait d’elle-mème contre ce témoignage plus que douteux qu’il rendait à notre intelligence. Je n’eus pas la patience d’endurer ce nouvel affront. Il attaquait ma nationalité. Je répliquai done avee un peu d’émotion :
— Gela n’est pas aussi étrange, monsieur, que vous le pensez. Vous, marchands, vous êtes obligés de connaître et de parler le français, parce que ce fut la langue des premiers possesseurs de ce pays ; parce que c'est celle.dont les sauvages ont retenu le plus de lambeaux et. dont ils ont formé le jargon esclave qui a
cours dans tous vos forts; enfin, parce que c'est la
langue de. vos: subordonnés canadiens et métis.
« Mais quel intérêt voulez-vous qu’aient des mission--
naires français, venus icipourévangéliser les sauvages, à-apprendrela langue des sujets britanniques, qu’ils savent.ne point.appartenir à l'Église catholique, et qu’ils ne cherchent: point à convertir à leurs convictions ? «C’estaux langues sauvagesquenousnous appliquons, monsieur, et, de:ce côté, si l’on devait établir une comparaison: entre les: officiers: de l'honorable Compagnie et'les prêtres-français; je suis loin de penser que l’avantage-demeurerait aux premiers.
Mon interlocuteur irlandais resta coi. Il ruminait une réponse et n’en trouvait point. M. L. vint à son secours en défendant l’ancien chef du district Mackenzie, M. A., si peu glorieusement révoqué par le gouverneur Simpson.
— Quant à moi, dit-il, j'approuve fort la déterminalion qu'avait prise le chef-facteur A. de ne répondre à aucune lettre qui lui était adressée, à moins qu’elle ne fût écrite en anglais. Je voudrais faire revivre cette loi...
— Qui n’a jamais existé, me hâtai-je d'ajouter. En tout cas, elle nous exempterait d'écrire, pour ne pas nous exposer à des affronts immérités.
Le souper était fini; la conversation, déjà un peu tendue, en demeura là à ma grande satisfaction. Les barques se séparèrent. Celle du fort Raë doubla l’île aux Bouleaux et prit le chenal oriental pour se rendre au fort Big-lsland ; tandis que nous doublâmes nous-mêmes la pointe de la Grande Ile, nous dirigeant vers les îles Desmarets par le chenal de l'Ouest.
Il nous f: llut six jours pour nous rendre de ce point à l’île de l’Orignal. Pendant ce voyage, je dus rompre deux autres lances avec le nouveau facteur en chef. du fort Résolution, que sa nouvelle promotion avait rempli de suffisance. Il se montra l’homme le plus impoli et le
plus intolérant que j'aie jamais rencontré parmi les:
Anglais d'Amérique. Son absence de jugement et sa grossièreté finirent même par provoquer plus tard son expulsion du sein de la Compagnie d'Hudson.
Et cependant, ce jefne homme était doué d'excellentes qualités : il était adroit charpentier, bon musicien,
il jouait du violon d’après la note et était doué d’une
voix juste et agréable. Il s’occupait d’ornithologie et
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était un Nemrod consommé. Ce fut un grand malheur pour lui qu’il fût né orangiste et qu’il eût si peu de judice.
Dans l'intimité du bivouac, sur les bords du grand lac des Esclaves, j'appris de sa bouche, en moins d'une heure, qu’il était né à Toronto, sur les bords du lac Ontario, de parents écossais; qu’à l’âge de dix-sept ans il s'était engagé dans la Compagnie de la Baie d'Hudson et avait été envoyé au fort Williams, sur le lac Supérieur, à l'embouchure de la Kaministikwéya, où il passa plusieurs années dans l'intimité d’un missionnaire catholique qu’il me représentait comme habile en peinture, en musique et dans la connaissance des langues indiennes. Il n’y a que des Jésuites dans ces parages; mais M. L. ne voulait pas que ce füt un missionnaire de cet Institut.
— Jésuite ? Oh! no, no, master Pétitott. Il était trop instruit, trop gentleman pour cela.
— Mais, monsieur L., vous paraissez ignorer que les Jésuites comptent presque autant de savants, d’artistes, de mathématiciens, de poètes et d'écrivains qu'ils ont de sujets; et qu’il y a un très grand nombre de gentilshommes dans leurs rangs.
« Pour ce qui est de la doctrine et de la direction, nul n’est plus coulant ni de meilleure composition qu’un Jésuite. Il serait absolument ridicule d’en faire des rigoristes ou des fanatiques. On leur reproche précisément tout le contraire. Il y a eu jusqu’à des rois qui les ont traités de démocrates régicides et communards.
Impossible de le faire démordre. Le nom seul de Jésuite le faisait rugir. Il en prit occasion de tomber
sur le pauvre asthmatique M. Grollier, le courageux pionnier des forts Bonne-Espérance et Mac-Pherson,
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qui, selon lui, était le type consommé du Jésuite et du jésuitisme.
Ce fut à cette occasion que je rompis ma seconde lance avec L,
En 1855, L. fut envoyé à la grande rivière des Poissons, en compagnie de MM. Anderson et Stewart, à la recherche des compagnons de sir John Franklin. Revenu de cette expédition, il rebâtit le fort Reliance avec un des fils de Beaulieu surnommé the King.
Ceci me prouva qu’à cette époque L. n’était qu'un simple ouvrier charpentier. Dans ce cas, on conçoit que sa grossièreté était excusable.
Beaucoup de ces gentlemen du Nord-Ouest ont débuté effectivement par être de simples manouvriers, des pêcheurs, des marins, et se sont élevés par leur intelligence et leur mérite à des positions supérieures. Cela les honore.
L. fut ensuite envoyé au fort Mac-Pherson, sur le fleuve Peel, et de là au fort Youkon, dans l’Amérique Russe. De ces deux postes de commerce il me raconta des ineffabilités qui me prouvèrent que, à défaut de convictions religieuses solides, le jeune orangiste possédait une forte dose de superstition, sans compter le don de seconde vue (fore sight) qu’il s’attribuait comme tant d’highlandess.
— Quand j'étais à la rivière Plumée (Peel-River), me dit-il, je connaissais toujours d'avance par mes rêves quand il devait m’arriver des Loucheux ou des Esquimaux, et en quel nombre ils se trouvaient.
Pour qu'un homme puisse affirmer sérieusement une telle baliverne, il faut qu’il soit bien sot ou qu’il croie son interlocuteur bien crédule.
— Au printemps de 1860, continua-t-il, j’ai été
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témoin au fort Youkon d’une chose vraiment extraor-
dinaire : il était cinq heures du soir, au mois de juin, lorsque je vis apparaître dans les airs l’image du fort Youkon en traits lumineux. semblables à ceux d’une aurore boréale ; à cette différence près que ses contours étaient immobiles et ne vacillaient pas comme les éclairons. Je distinguais parfaitement les palissades du fort, ses bastions, le blockhaus, les maisons d'habilation et même le mât de pavillon.
— C'était sans doute l'effet de l’un de ces mirages en vertu desquels une personne placée sur une hauteur, voit son spectre se reproduire dans les airs avec des proportions colossales ou même naturelles, mais entouré d’un halo. De semblables phénomènes ont été observés dans les mers polaires par des temps brumeux avec soleil.
— Je suis trop accoutumé aux effets du mirage, reprit M. L. avec un sourire ironique, pour donner le change à mes yeux d’une manière aussi grossière. L'air était pur, le soleil brillant, et c’était au bord du fleuve Youkon et non sur des montagnes que cela avait lieu. Quatre de mes serviteurs en furent témoins comme moi, entre autres Peter Erasmus.
— Alors ce doit être quelque chose d’analogue au phénomène de la Fata Morqana, de Messine ; mais sans sortir du genre mirage.
Il protesta de nouveau. [l aurait voulu que je crusse à une intervention divine ou & une manifestation spirite.
— Je vous assure qu'il n’y avait rien du mirage dans ce que j'ai vu.
« Gette brillante représentation dura dix minutes, puis elle se disloqua. Bastions, blockhaus, palissades et poteaux se disjoignirent et se hrouillèrent, pour former
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VOYAGE EN BARQUE SUR LE LAC DES ESCLAVES. Joli
une inscription de laquelle je ne pus déchiffrer que le mot WAR (guerre), en grandes capitales romaines, qui commençait une phrase. Les jambages des lettres se déplaçant au fur et à mesure qu’ils s’unissaient, je ne pus lire l'inscription. Puis nous vimes l’Union Jack amené et remplacé parle drapeautwith stars and stripes.
— Le pavillon des États-Unis?
— Lui-même. Vous voyez bien qu’il n’y avait pas de mirage là dedans.
— Et qu'est-ce que vous avez auguré de ce météore”?
— By Georyes! Je n’en sais rien. Je n’ai rien augurt du tout; à moins que ce ne fût le pronostie de la grande guerre américaine et de la cession du fort Youkon aux Yankees.
— Pas possible! Qui vous le fait supposer ?
— Ce que je viens de vous dire, diable! Puis, je crois aux Esprits, moi, master Pêlitott : et l’année dernière nous avons eu, au fort Youkon, une foule de manifestalions spirites des plus invraisemblables.
Mais je ne l’écoutais plus. J’avais souri d’un air incrédule, et cela avait empêché mon interlocuteur de continuer son récit. Cependant je ferai observer à mes aimables lecteurs que ceci eut lieu avant la guerre de la Sécession et plusieurs années avant que l'Amérique Russe ne passât en la possession des États-Unis pour devenir État d’Alaska. Il n’en était pas même question.
L'hiver suivant et d’autres après, je devais apprendre sur le fort Youkon une foule d'événements extraordinaires que je relaterai en leur temps et qui ressemblent beaucoup à ceux du presbytère de Cideville, rapportés par M. de Mirville. Il en résulta la conversion au catholicisme de la famille savanaise de Charles William Burke, et le départ d’un comruis de Youkon, que
les effets par trop charivariques de ces manifestations ghostales mirent bellement en fuite.
Mais pourquoi anticiper ?
Je demeurai vingt jours à la mission Saint-Joseph de l'île de l’Orignal, dans la compagnie de mon excellent LA et docte confrère M. Emide Eynard, que j’aidai à faire et à serrer sa récolte.
J’en donne ici le rendement à titre de renseignement sur la fertilité du grand lac des Esclaves. Pour deux ares de terrain seulement, elle s’éleva à 52 décalitres t 50 litres de pommes de terre, et 4 décalitres de chouxraves dont un très grand nombre étaient aussi gros que ma tête. Ce fut tout, Ce bon confrère se dépouilla en faveur de la mission naissante du Rapide d’une valeur de 110 kilos de provisions, outils et marchandises J’en composai moimême 22 colis, pour lesquels j’obtins passage à bord | de la barque Aurore qui devait partir pour le fort Simpson dans les premiers jours d’oclobre, | Pendant mon séjour sur l’île de l’Orignal, j’expérimentai une fois de plus l’astuce de M. L. Son prédécesseur, M. Anthony Mackenzie, que j'avais vu au fort Norway-House, au mois de juin, avait emprunté de M. Eynard pour la valeur de 400 pelus en marchandises |
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sèches (600 francs), qu’il s’était engagé vivd voce à lui rendre cette même automne, pelu pour pelu.
Nous allâmes ensemble, M. Eynard et moi, réclamer cette somme au nouveau facteur du fort Résolution.
L. nous fit une querelle d’Allemand, parce qu'il ne trouva pas, dans les registres du fort, une seule ligne qui justifiât de notre part cette réclamation. M. Mackenzie n’avait pas couché cet emprunt sur son livre de comptes; et M. Eynard, dans sa bonne foi de
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