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CHAPITRE IX

Aspect de nos cabanes. — Pêche sous la glace. — Poissons con-

gelés ressuscitant. — Animaux blancs. — Lagopèdes. —- Les Esclaves ou Ælcha-Olline. — Abjection des femmes. — Foi et fourberie du Petit Bouleau. — Biandrie et bigamie. — Tétras.

— Fabrication du savon, de la chandelle et de la teinture, — Préparatifs de départ.

Quand j’arrivai au Rapide, à mon retour de l'ile de l’Orignal, j’y trouvai une cabane de plus, celle de nos engagés. Elle était construite en troncs d’arbres et à têtes-de-chien, comme la nôtre. On l'avait disposée pour recevoir deux familles.

Présentement on bâtissait un hangar à provisions.

Ce qui me frappa le plus dans ces bâtisses, c’esl qu’elles avaient été disposées avec autant d'ordre et de plan que si on les eût jetées en l’air à pile ou face, et qu’elles fussent retombées comme elles auraient pu.

Toutes les missions, à l'exception de celle de l'Isle à la Crosse, présentent ce même aspect. Pas la moindre symétrie, pas le moindre projet de régularité pour les constructions à venir. On ne voit que trop que ce ne sont ni des géomètres ni des architectes qui les ont élevées. Ce sont des Robinsons issus le plus souvent

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des populations agricoles de la France et du Canada, lesquelles, on le sait, n'ont pas reçu en partage la bosse de l’ordre ni de la symétrie.

Une simple couche de torchis avait été donnée à notre cabane; mais ce bousillage était déjà tombé en tant de places que l’on y vovait une foule de constellations, comme dans une n"1t profonde. Le vent et le froid y pénétraient ampler.ent. On y couchait encore sur la terre battue, sans plancher, sans lits ni même de grabats. Chacun y mangeait et y écrivait sur ses genoux, et nous célébrions le saint sacrifice sur un coffre qui reposait sur un baril de clous.

La grande fosse décorée du nom de cave que j'avais creusée, les mois précédents, était encore béante au milieu de la maison, appelant les chutes comme un abime. Il ne restait qu'un étroit passage entre elle et les murailles. Mon premier travail fut d'aller couper quantité de petits arbres bien droits que je disposai sur la cave pour l’obturer provisoirement. Avec d’autres arbres disposés en rangs pressés sur les soliveaux et recouverts de larges écorces de sapin, j’obtins une façon d'étage et de suspente sur lequel je disposai les marchandises-monnaie dont nous disposions, ainsi qu’une foule d’objets qui nous encombraient.

J'avais été constitué économe attitré du futur évèché en herbe. Quant à M. l’administrateur, après mon retour, il avait pris avec lui Baptiste Pépin, Joseph Norqway et deux sauvages, et était parti pour la Grande Ile, dans le dessein d’en ramener quelques colis.

Notre personnel s'était augmenté de plusieurs bouches nouvelles. Nous avions deux autres familles de plus, celle d’un chasseur esclave nommé Baptiste Le Noir et celle d’un pêcheur de la même tribu appelé le

Grand Maigre qui était aidé de son fils. I. ompagnie nous avait cédé un Canadien nommé N.boléon Roy, dont le nom jurait autant avec le prénom que ses apti-

à tudes de bon-à-rien étaient en désaccord avec ses prétenen tionsautitre decharpentier. Charpentier, il l’était encore la- moins que moi. ll ne réussit qu’à gâter du bois, à com- ë oid mettre des brioches et à nous faire dépenser de l’argent ; la inutilement. Il finit par se faire renvoyer avant l’hiver, 1 r'a- et fut remplacé par un excellent garçon nommé Cassette. n X; Le Noir avait déjà fourni à la mission trois orignaux. 1 qui Sed quid sunt hæc inter tantos ?

Les deux pêcheurs avaient suspendu 3,000 corégones ais à notre échafaud. C’était un joli commencement, mais au qui satisfaisait plus l’œil que l’odorat ; car l’arome qui un s'échappait de ces corps pendus n’était pas précisément > et celui de l’ambre.

per Nousavions calculé qu’ilnous fallait encore 5,000 poissai ;r 6 | sons pour que notre approvisionnement fût complet. au- % En conséquence, après le départ du prélat pour le fort 1 aux Big-Island, et d’après ses ordres, je fis tendre tous les 4 une filets et bouts de filets que je pus trouver dans mon ‘ les magasin. Cependant nous ne primes jamais plus de Al insi 250 corégones par jour. Le poids de chaque poisson ne était de 2 kilos. La pêche terminée, nous nous trou- : ; ché vâmes toutefois possesseurs de 15,000 de ces excellents ne non poissons s’élevant ensemble à 30,000 kilos de victuailles; ‘ eph $ ce qui était bien satisfaisant et de nature à nous faire la | passer sans jeùner les sept mois de ce rude hiver du Nord. lis. l M. Boisramé en retira tout le frai, dont il remplit ou- plusieurs tonneaux. Il n'avait plus ensuite qu’à le déde tacher à coups de pic ou de hache pour le moudre, le Le réduire en farine et en faire du pain qu'il mélangeait

à une certaine quantité de baies de bruyère.

Vers le 20 octobre, les chenaux les plus petits étant assez solides pour porter, nous y tendimes nos rets sous la glace, Dans ce but, on creuse dans la glace, à l’aide d’un tranche-glace, des trous disposés en ligne droite. Par le premier trou, plus large que les autres, on introduit une longue latte de bois souple à laquelle on a attaché une petite corde. Au fur et à mesure que la latte passe devant l’orifice des trous, on la soutient à l’aide d’un crochet de bois. Lorsqu'elle arrive au dernier trou, qui est aussi large que le premier, on retire la latte et la corde avec. Mais à l'autre extrémité de ce cordeau on a lié'le filet; de sorte qu’en tirant à soi le cordeau, le filet pénètre sous la glace et y prend la place de la latte et du cordeau retirés. Parvenu au dernier trou, on fixe ce filet à un panforceau que l'on plante dans la vase du fond. Même opération est faite au premier trou, et le rets est tendu. C’est simple et ingénieux tout à la fois.

Les bassins des extrémités se congèlent bientôt, de sorte que lorsqu’on doit visiter le filet — ce qui se fait tous les jours — on a besoin d’en trancher la glace de nouveau. On en débarrasse les bassins à l’aide d'une sorte de raquette ronde sertie d’un manche, que l’on nomme escoubane. En guise de flotteurs à rets, on se sert de lames de bois blanc taillées en manière de poissons. Les plombs sont remplacés par des cailloux.

Dès que le pic à atteint l’eau, celle-ci s’élève en bouillonnant jusqu’au niveau de la glace et même l’inonde le plus souvent. Quand les deux bassins sont suffisam-

ment élargis, on attache le cordeau à une extrémité du

filet, on retire celui-ci par l’autre bassin en le disposant sur la margelle du puits de glace pour qu’il ne se congèle pas, et on en détache le poisson que l’on jette sur

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la glace où il s’enfarine de neige et se congèle instantanément. Puis, l’aide pêcheur court à l’autre bassin, tire sur le cordeau, et le filet reprend sa place sous la glace,

On répète cette opération pour chaque filet.

Cette pêche ingénieuse est plus facile et moins dangereuse que celle qui se fait en barque; mais elle est plus vite décrite qu’exécutée. Je dus m'y livrer comme les autres personnes qui résidaient au Rapide. Rien de plus pénible que de travailler les mains dans l’eau ou sur des objets mouillés, lorsqu'il règne un froid de 45° à 25° centigrades. Les moindres inconvénients sont les fortes onglées que l’on y gagne. A la vérité, il suffit de plonger les mains dans l’eau froide pour se sentir soulagé, parce que cet élément est plus tiède que l'air et surtout que la glace ; mais, comme il est cependant plus froid que le sang, ce bien-être n'est que relatif et ne laisse pas de rendre la pêche sous la glace une besogne rude et douloureuse. J'avais beau chanter avec Daniel : Benedicite, gelu et frigus, Domino! j'aurais préféré que nous eussions joui d’une température du mois d’août pour m’acquitter de ce travail.

Grâce à ce froid, qui cependant était loin d’avoir atteint son maximun, nous pouvions dès lors conserver le poisson sans le boucaner ni le mettre à égoutter sur des tréteaux. À peine tiré hors de l’eau et congelé, on le charriait en traîneau jusqu’au hangar où on l’entassait en grenier.

Me croira-t-on si j'assure que du poissou ayant ainsi passé une heure sur la glace, entouré d’une couche de glace et dur conime une poterie de verre, donnaitencore signe de vie lorsqu'on l’introduisait chez nous et qu’il sentait la chaleur? Il dégelait alors, palpitait, et se

mettait à frétiller et À sauter sur le plancher. Cependant peu d’instants auparavant, les nageoires et la queue de l'animal se brisaient au moindre choc.

De tous les poissons du Nord, la carpe est celui dont la vie est la plus dure et qui la conserve le mieux dans la congélation. Mais pour cela il ne faut pas que le poisson ait eu le temps de s’asphyxier dans l’air. Il faut que le froid le surprenne instantanément, en l’entourant d’une enveloppe de glace qui préserve les voies respiratoires de tout contact avec l’air extérieur et permette cette ultra-existence.

Lorsque le poisson congelé survit, il suffit de le . replonger dans l’eau pour le voir reprendre se vitalité première; mais, si on le laisse regeler une seconde fois, c’en est fait, la vie ne reparaît plus.

Le 9 octobre, l’administrateur du vicariat revint du fort Big-{sland avec plusieurs colis dans son canot. Le tout était si complètement couvert de glace, si lourd, si peu maniable, que c'était merveille qu’ils n’eussent pas sombré vingt fois en route, avec un tel canot et une telle cargaison de plomb. L’équipage était luimême dans un état de demi-congélation.

Le prélat nous amenait deux autres bambins plus Jeunes que Baptiste et qui pleuraient de froid, de fatigue et de faim. Ils avaient brisé la pirogue à plusieurs reprises, avaient dû la décharger chaque fois pour la radouber, puis la recharger ensuite; tout cela par un froid qui devenait de plus en plus insupportable, et des bordages de glace auxquels on ne pouvait accoster sans courir le plus grand danger.

Pendant que ces dix mains pagayaient, dans le canot,

l’administrateur, plein de sollicitude et d’anxiété pour notre avenir, y faisait du filet. De retour au Rapide, il

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se mit à pratiquer à la hache un chemin à travers bois, sur la rive droite de notre chenal, afin d’épargner aux courriers d'hiver la difficulté de traverser le Rapide sur les glaces qui y sont toujours raboteuses et dans un état de chaos indescriptible,

La neige commença à tomber abondamment deux jours avant l’arrivée du canot. Elle recouvrit bientôt la terre d'une couche de trois pieds d'épaisseur, et dès lors ne fondit plus qu’au mois d'avril 1863.

Le premier hiver que l’on passe dans les contrées hyperboréennes attriste, épouvante. On ne peut s’en faire une juste idée, dans notre belle France qui ignore l'hiver, où l'herbe des prés ne cesse de croître et de verdir d’un printemps à l’autre, où certaines fleurs éclosent même durant les mois de froidure, c* les parterres et les jardins ne sont jamais complètement dépouillés de verdure ni d’ornement végétal.

Au grand lac des Esclaves et au Mackenzie, l’herbe et le feuillage des arbres, jaunis et fanés dès les premiers jours d’août, meurent complètement pour ne plus reverdir qu’au mois de mai ou de juin suivants. Il y a à peine trois mois complets de vie végétaie. Par contre, la blanche livrée que la terre revêt en septembre ou octobre, elle la conserve pendant huit ou neuf mois sans aucun dégel; elle en revêt même la plupart des habitants du Nord comme pour leur donner une couleur locale. Et de fait, c’est la seule du Far North. Dès le commencement d'octobre, renards, belettes, lièvres,

—Japins, perdrix, passereaux, roitelets endossent leur

fourrure ou leur plumage d’hiver et le tout est d’une blancheur immaculée qui ne se distingue nullement de la neige elle-même. ï

Cette couleur locale est alors l’unique sauvegarde

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que la Providence départit à ces animaux. Et toutefois, . n comme elle établit sans cesse des compensations entre P les êtres, en pourvoyant à la subsistance des uns par le le sacrifice des autres, il est rare que ces animaux si par- FRE q faitement blancs ne portent pas sous leur livrée un vi point vulnérable qui, par sa couleur noire ou rouge,

tranche et broche sur le tout en décelant la malheu- q

reuse bête à ses ennemis, dès qu’elle se découvre et fuit. L’hermine a le bout de la queue noire; noires sont

aussi les pennes de la queue des tétras. Les ptarmigans à en ont de rouges. Quelques plumes rousses se montrent sur les ailes des moineaux blancs, et la crête rouge n . du roitelet blanc le trahit toujours. le Fait singulier, et que je ne m'explique que par une ré épizootie générale : Entre 1862 et 1870, dès les premiers M jours d'octobre, des tourbillons de gelinottes et de ptar- le migans blancs, descendaient comuie une neige vivante é des plages arctiques, avec les premiers flocons de la neige météorique que chassait le vent du nord-est. n Mais, à partir de cette dernière époque, rares, très d rares, devinrent ces lagopèdes. C’est tout au plus s’ils r se montrèrent par petits groupes de cinq à six indivi- te dus, aussi sauvages et farouches qu’ils étaient fami- a liers lorsqu'ils nous visitaient par grands voliers. d

Explique qui pourra cette anomalie et ce changement total dans les habitudes et l’habitat de ces gallinacés.

Il est curieux de voir bivouaquer gelinottes et plarmigans, à la tombée de la nuit. Ils s’abattent obliquement dans l’épaisse couche de neige, qui sert à la terre de couverture et qui leur tiendra lieu d’édredon pour dormir et conserver leur chaleur. Le poids de leur corps y fait un trou rond, dans lequel ces oiseaux se retour-

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