‹ En route pour la mer Glaciale [microforme]Chapitre 76 sur 93 · CA · texte numérisé non relu

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nent sur eux-mêmes en présentant leur tête à l’oritice. Puis ils se pelotonnent, mettent la tête sous l’aile, et leur nid improvisé est si bien obturé par leur plumage, qu’on ne distingue pas du tout l'oiseau de la neige environnante.

Dame Nature les a revètus de ce blanc duvet jusqu'aux pieds. Ils ont les pattes emplumées comme celles des pigeons. De là leur nom de lagopèdes ou pieds de lièvre qui, d’ailleurs, n’est que la traduciion de leur nom dènè Kha-sba, manchons de lièvre blanc.

Dans l’énumération des animaux à pelage blanc, je n’ai point nommé l’ours ni le loup arctiques, le phoque, le morse, le bighorn, l’arghali ou antilochèvre, le renne, la martre et quelques autres quadrupèdes. Mais j'éprouve le regret de ne pouvoir offrir à mes lecteurs un merle blanc, ce qui, peut-être, les aurait émerveillés davantage.

Avec la peau du lièvre blanc, qu’elles découpent en minces lanières et tordent ensuite, les femmes dènè et dindjié tissent des vêtements à la samoïède que l’on revêt super nudum, ce qui donne à ceux qui les portent l’apparence de gros ours blancs. Ce vêtement, aussi chaud que léger et confortable, est porté en hiver

depuis le grand lac des Esclaves jusqu’au territoire

esquimau et même au delà. Dans l’Ouest, on le trouve répandu dans tout l’Alaska, dans le Kamtchatka, la

Mandchourie, et le nord de là Sibérie jusqu'aux Samoïèdes, y compris ces sauvages eux-mêmes.

C’est à cet accoutrement que les Dènè Peaux-de- Lièvre du Bas-Mackenzie doivent leur nom. Je lai porté maintes fois moi-même avantageusement, et en ai laissé différents échantillons en France, en 1875. Autour de nos pauvres /og-houses, je trouvai cinq ou

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six familles d’Indiens Étchu-Ottinè ou Gens qui vivent à l'abri des montagnes. Ce sont les mêmes sav vages que l’on appelle communément Esclaves. J’en avais vu quelques-uns au mois d’août. Ils étaient alors si timides qu’ils n’osaient pas prendre la main que je leur tendais. Ils cachaient la leur derrière leur dos, comme s’ils se fussent méfiés de quelque sorcellerie. Il est vrai qu’ils n'avaient vu de prêtres que depuis deux ans. Mais les . Dènè sont un peuple doux et docile. Au mois d'octobre, ces Esclaves étaient déjà familiarisés avec nous et remplissaient régulièrement notre maison, le dimanche, traversant le fleuve, pour venir assister au saint sacrifice et recevoir les enseignements de la religion.

Quelque nouveau que je fusse dans le pays, grâce après Dieu à mes efforts pour apprendre, j'étais déjà apte à faire le catéchisme aux Indiens, et fus chargé de ces Étcha-Ottiné.

Eu égard à son costume national, qu'elle avait su préserver plus ou moins primitif, cette peuplade avait conservé une physionomie originale. Elle était vêtue en peaux d’orignal boucanées, d’une belle couleur jaune safran. Ses vêtements étriqués et adhérents au corps en dessinaient les belles formes. Ils ne sont guère plus longs chez les femmes et les filles que chez les hommes. La robe leur reste au-dessus du genou, comme celle de nos cantinières ; mais elle est coquettement décorée de lisérés de drap rouge et noir, de verroteries blanches, bleues et rouges, de franges, de pendeloques, de boutons de cuivre, de fémurs de cygne, d’onglons de renne, de poils de porc-épic, etc., qui donnent aux jeunes femmes un air à la fois guilleret et élégant,

Elles se coiffent d’un grand capulet noir, semblable à celui des Basques, et qui a la propriété d’être une

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| FEMMES ETcA-OTTiNÈ OU ESCLAVES.

| (D'après une aquarelle de M. Petitot.)

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bien laide coiffure, en dépit des bandes rouges dont il est strié.

Les Esclaves ne portent pas plus de pantalons que les autres Peaux-Rouges du Sud. Ils prétendent que ce vêtement les empèche de courir, lorsqu'ils sont à la chasse. Ceux-là donc qui imitent les Blancs, au point de porter des hauts-de-chausse, les dépouillent pour reprendre le pagne et les mitasses de peau frangées, dès qu’ils partent pour cet exercice violent.

En instruisant ces Dènè, je remarquai, chez les hommes, une intelligence susceptible de comprendre et d'apprécier les choses de l’ordre spirituel, en dépit de sa médiocrité. Sur ce chapitre, les Indiens sont même supérieurs à la portion de nos classes ouvrières, que le matérialisme et l’infidélité envahissent chaque jour davantage. On ne peut nier que nous ne retournions à la sauvagerie.

Quant aux femmes, c'était autre chose. Il était impossible de leur faire comprendre ni accepter quoi que ce fût. Elles montraient une sottise, une niaiserie, dont on ne peut se faire une idée, et que je n’ai retrouvées nulle part ailleurs. Il faudrait les voir et les entendre pour comprendre le degré d’abjection et d’avilissement dans lequel ces pauvres créatures étaient tombées.

Leur type est assez joli. C’est mème chez les Étcha- Ottinè que j'ai vu les plus jolies figures. Ces Indiens ressemblent aux Apaches. Leur face est ronde et potelée; leurs yeux grands, beaux et limpides; mais la bouche, qui est sardonique chez les hommes, est abjecte ou niaise dans le beau sexe. C’est un apophthegme, parmi eux, que ceux qui ont de grands yeux ont plus de bêtise que d’esprit,

Les femmes esclaves éprouvaient de la honte lorsque nous les traitions avec considération. Elles ne pouvaient croire qu’on s’adressât à elles, qu’on leur parlât sérieusement, qu’on ne voulût point s’en moquer. Elles s'imaginaient que la religion est trop relevée pour elles, qu’elles n’ont point d’Âme, comme les hommes, ou que la leur ne vaut guère plus que celle des bêtes. Chez elles, ce n’était pas humilité, c'était servilité, abrutissement.

C’est surtout ici que la femme est entièrement sous la puissance de l’homme, et qu’il la domi. e dans toute l’acception du mot. Son nom générique, en esclave, est éha, ce que l’on commande, l’esclave de l’homme; car éha signifie aussi esclave.

Je le répète donc ici encore, il n’y a pas de maris proprement dits, chez les sauvages; il n'y a que des souteneurs ou des sultans.

Lorsque je demandais à ces malheureuses si elles comprenaient les instructions que je délivrais en tchippewayan :

— Je ne savais pas que tu parlais pour moi, me ré-

pondaient-elles,

Ou bien :

— Je suis trop bète pour comprendre ces choses-Ilà. Otsédendi él'i. Parles-en à l’homme. Il les goûlera peut-être. |

Beaucoup me disaient :

— Je vis malheureuse sur cette terre. Je m’ennuie toujours. Comment veux-tu que je prête l'oreille à de si belles doctrines? Elles ne sont pas faites pour moi assurément,

Et quand je leur demandais si elles désiraient le baptême :

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— Soundil Je n’en sais rien. Demande cela à l’homme. Si l’homme veut être baptisé, je le veux bien aussi. Puis-je avoir une volonté, alors que c’est lui qui est le maître?

L'homme, toujours l’homme. Quant à elles, leur opinion, leur seniiment, ne comptaient pour rien.

Elles avaient l’habitude de se pendre, ces pauvres femmes esclaves, lorsque leur triste vie devenait intolérable. J’ai connu deux de ces malheureuses qui avaient pu être décrochées à temps. Elles en étaient restées contrefaites. Maintenant, un rayon d’espérance luisait aux yeux de ces misérables, qui autrefois se réfugiaient dans le suicide pour mettre un terme à leurs maux et parce qu’elles ne croyaient à rien.

C’est l’incrédulité, le remords ou la crainte du châtiment qui font les suicides. Elles s’entendaient dire maintenant qu’elles étaient les égales de leurs maris devant Dieu et devant nous. Elles se voyaient traitées avec respect par des Blancs qu’elles voyaient se suffire à eux-mêmes et vivre en bourgeois. Elles entendaient prècher que leur âme a été créée à la ressemblance de Dieu, que l'Éternel les convie au bonheur dans une vie meilleure, où elles seraient dédommagées de ce qu’elles avaient souffert d’humiliations et d'opprobres dans celle-ci. L’audition de ces vérités opérait dans leur entendement une révolution salutaire. Ces filles d'Éve sortaient comme d’un cauchemar; leur cœur se prenait à battre d’amour, à se gonfler d’émotion et de reconnaissance pour le Dieu qui les avait tant aimées et qui venait les relever, elles qui, jusqu'alors, avaient entendu dire qu’elles étaient faites pour le bon plaisir et la seule jouissance de l’homme.

Ah! je comprenais alors pourquoi la femme est plus

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378 EN ROUTE POUR LA MER GLACIALE religieuse que l’homme; pourquoi Jésus était surtout suivi par des femmes et même par des pécheresses; pourquoi les principales consolations du prêtre lui sont fournies par la portion féminine de son troupeau. La religion est nécessaire à l'homme, mais elle est indispensable au bonheur de la femme, si elle ne veut pas être avilie. Malheureuses sont celles qui ont oublié l’insigne bienfait qu’elles tiennent du Christ.

Dans ces moments de réaction, j'ai vu des femmes esclaves se retourner d’un air menaçant vers leur mari, et leur dire devant nous, en leur montrant le poing :

— Ah! canailles, c’est donc ainsi que vous nous trompiez! Vous abusiez de notre crédulité et de notre ignorance pour nous ravaler. Maintenant, vous ne ferez plus de nous ce que vous en faisiez autrefois Nous connaissons enfin notre dignité.

Mais, quelque belles et consolantes que soient les vérités chrétiennes pour les déclassés, les déchus, les désespérés, on ne rompt point tout d'un coup avec la routine et l'habitude, sans que la nature, ou plutôt le vice qui en a pris la place, ne proteste et ne crie. Je me rappelle encore le cri d’effroi que poussa une femme esclave en recevant le baptème. On aurait dit qu’elle avait été touchée par un fer rouge. Cependant, c’était bien de son plein gré qu’elle avait reçu ce sacrement,

Nous la revimes le même soir. Elle était souriante et joyeuse. Elle nous remerciait avec effusion.

— Mais, lui dimes-nous, pourquoi as-tu montré tant de terreur, ce matin? Qui t’a portée à pousser ce cri d’épouvante?

— Je n’en sais rien, répondit-elle. Il m’a semblé qu’on m’arrachait le cœur. Maintenant, je ne crains plus. Tout est passé. Je suis rassurée et bien contente.

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Le 9 novembre, alors que le fleuve charriait depuis huit jours les glaçons du grand lac des Esclaves; alors que toutes les baies, toutes les criques étaient déjà congelées et capables de porter de pesants chariots, un Esclave nommé Kha-sendi vint nous apprendre que Le Noir, notre chasseur, tenait à notre disposition quatrevingts lièvres blancs, et nous mandait d'envoyer quelqu’un pour les chercher. Il ajouta qu’un vieillard nommé le Petit-Bouleau que nous avions laissé partir sans le baptiser à cause de son ignorance, était à toute extrémité, au même camp, et réclamait notre assistance.

Il fallait traverser le fleuve.

Pour des lièvres, je n’aurais pas osé me confier au Mackenzie dans une frêle pirogue d’écorce, au milieu des banquises qui dérivaient; mais pour procurer la régénération d’une âme prête à paraître devant Dieu, on peut tenter beaucoup plus que cela. Je partis donc avec trois hommes, nos serviteurs : William Houle, mon timonier de l’automne, maintenant scieur de long au Rapide, François Piché, son compagnon de hout, et Baptiste Pépin. Ce dernier devait m’interpréter si besoin était.

En moins d’une demi-heure de lutte contre les glaçons, nous eûmes traversé le chenal et atteint la susdite île, sur laquelle nous continuâmes notre route à pied jusqu’au campement des chasseurs.

Je trouvai le malade couché à terre sur le dos, les yeux renversés. le visage décomposé, la poitrine haletante. Toute sa famille était rangée silencieusement

autour de lui, avec un air consterné sur le visage et une pipe entre les dents.

Je tâtai le pouls du moribond. Il était faible et petit, mais il n’accusait pas de fièvre. C'était le pouls d’un vieillard.

— Inrah, inrah, sé train, me dit la v'’ille Dent d’Orignal, sa femme. Vite, vite, mon Père, si tu ne te dépêches il ne sera plus temps. Il est très mal, pense-t-on. Douyé sit

Ce disant, elle essuyait un pleur, de ses cheveux grisonnants.

Je fis quelques questions au malade. Il ne: me répondit que par un vague murmure et des signes d’adhésion, par lesquels je compris qu'il m’entendait et se rendait compte de ce que j'allais faire. Je le baptisai donc, le mariai avec sa vieille Dent d’Orignal, et lui administrai l’extrême-onction.

Miracle! Quand mes gens eurent quitté la loge, chargés de nos quatre-vingts lièvres embrochés dix par dix, et que j'eus achevé ies cérémonies saintes, voilà mon prétendu moribond qui pousse un profond soupir, une sorte de soufflement palatal propre aux malades, aux femmes et, dit-on aussi, anx Chinois. Puis il se lève sur son séant, d’un air gai, et commence à jacasser comme une pie qui vient de trouver une cache-à-viande.

— Qu'est-ce à dire? fis-je un peu abasourdi. Aurait-on voulu se moquer de nous?

— Mais non, mais non, Père. Tu le vois bien, c’est ton baptème qui m'a guéri. Me voilà res necité. Je me sens tout à fait bien maintenant. Sé-kiénè khé, ma suite, donnez-moi à manger. Je ne mourrai pas encore de celle-là.

Et le petit vieux riait à gorge déployée en prenant

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de la nourriture. L'assemblée avait aussi changé de visage et de contenance. On se réjouissait du miracle, on riait, on chuchotait à voix basse en me considérant en-dessous.

Le jeune Métis demeuré seul avec inoi me dit :

— Ah! Père, le vieux t'a retapé, je vois ben. Il avait envie de se faire baptiser, c’té vieux-là. Vous l'avez refusé. A c’tte heure il vient de te jouer le tour, et il a son baptême.

Je donnai une bonne semonce à ce vieux voleur du Saint-Esprit ainsi qu’à toute sa famille. Puis nous repartimes, comme disent les Canadiens, à la brunante,

La traversée fut périileuse. A la débâcle du lac s'était joint une brume épaisse à travers laquelle nous n’apercevions pas même les glaçonsflottants dontnousreçümes plus d’un horion. Cependant notre périssoire d’écorce n’en fut point crevée et nous pûmes aborder indemnes sur nos rivages glacés.

Le lendemain ou le surlendemain, le Mackenzie était pris en glace, et toute la petite peuplade venait nous voir, après avoir traversé le fleuve à pied. Le Petit Bouleau marchait en tête de la bande, rayonnant.

Ce qui me consola dans la mystification dont je venais d’être la victime, c'était le mobile qui avait fait agir cet Indien et qui n’était autre que sa foi vive et la crainte de mourir sans baptème. De tels sentiments ne sauraient venir que de Dieu. Mais, malheur! peu de mois après, quelle ne fut pas notre stupéfaction d’apprendre que la Dent d’Orignal était une biandre adelphogame! Oui, elle avait simultanément pour époux les deux frères, le Petit Bouleau et son cadet, le Faisan danseur.

Ceci était peut-être dans les mœurs des Esclaves.

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