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d’une des casemates encore debout, la première à droite, on voit une excavation où s’encastrait le mât de pavillon. Ces casemates, en hiver, servent d’écurie aux moutons de Kennedy. Dans l’étang qui dort en arrière d’elles, il y a d’énormes anguilles.
Tout en nous faisant visiter ainsi Louisbourg, Cryar s’arrêta et nous montra, entre deux rochers qu’on aperçoit du Cap-Noir, l’endroit où les Highlanders de lord Dundonald ont été exterminés par les troupes françaises.
D’ici, toute la ligne de fortifications, bien qu’en ruines, se voit parfaitement ; la pensée peut reconstituer les forts, les bastions, les lunettes, les courtines.
Toujours du côté du Cap-Noir gît un troisième cimetière. Cet endroit est marécageux, et en fouillant avec ma canne, je découvre une mâchoire humaine. Près de là, on voit une grande pierre, qui a servi de cible aux soldats de la garnison. Elle est criblée de balles. J’écris sur elles les enseignements que me donne le père Cryar.
Un mur court encore le long de la rade tfe côté de la batterie de la Grave. Il est en ruine ; mais on y voit d’immenses boulons en fer forgé et des poteaux en cèdres très sains.
Ainsi que nous le dit le père Cryar la pointe de Rochefort est couverte par les tombeaux des soldats de la Nouvelle- Angleterre. On distingue l’endroit où repose chaque corps. Çà et là une tombe a été ouverte, un trou a été creusé par les chercheurs de trésors. Devant nos pas Se lèvent des nuages de bécasses et de courlis. Ce sont les seuls êtres vivants qui hantent ce lieu désolé 1
A côté du cimetière des- soldats Anglais, se trouve celui des catholiques. CFyar m’indique la tombe de son grand-père. Ces tombes sont marquées par quatre petites pierres qui se trouvent à chaque extrémité. Toujours de ce côtésdans la partie qui regarde la barachois, ont voit le fossé sur lequel était jeté le pont-lévis. Il a une profondeur moyenne de neuf pieds. Les chercheurs de trésors ont voulu l’assécher * mais, après un été de travail, les équipages de
deux goélettes américaines n’y ont trouvé qu’une grosse bombe.
En 1886 la barque la Moselle hivernait à Charlottetown. Sa cloche de quart portait le millésime de 1674 et l’inscription suivante : Franco Nicolas Sol de Salvador Lorenzo. Sur chaque côté il y avait tine croix.
En 1878, cette cloche avait été ramassée dans les ruines de Louisbourg par le capitaine de cette barque.
En revenant Vers la ville, par la porte du pontlévis, on passe près des ruines de la chapelle et de l’hôpital. C’est dans cette chapelle que repose le corps d’un vice-amiral de France. Il était de son nom duc d’Anville, et de la famille des de Montmorency. J’ai fait ramasser de ce côté une pierre rouge oh sont sculptées des grappes de raisins et des feuilles d’acanthe.
Auprès des casemates, git une tombe isolée.
•il 6
C’est la seule à Louisbourg qui porte une épitaphe. On y lit ce qui suit :
Here lies the body of
- Alderman
6oth régiment Drowned the
iôth of September
Aged 23 years.
A deux heures, il nous faut quitter Louisbourg En route, on nous montre les hauteurs, — boisées aujourd’hui — où le général Wolfe a établi son camp. On y trouve encore beaucoup de projectiles. En dehors de la ville était la brasserie ; ses ruines sont visibles ainsi que la carène d’une frégate française échouée, de ce côté-là.
M. Cryar nous accompagne toujours. M.
Kennedy l’a rejoint. Ils nous fait visiter les restes de la grande batterie Royale, de 40 canons, et de la petite Royale de 1 5 canons. Elles
défendaient l’entrée du port. Les casemates sont en ruines ; quelques meurtrières sont bien conservées. Ce poste stratégique est admirable, et il est incroyable qu’on ait pû l’enlever, sans le prendre par la famine. En sortant de là, Rouyaud et moi nous cueillons un bouquet de roses sauvages et de chicorées violettes, humbles fleurs poussées sur les ruines.
La rose n’est-elle pas l’emblème du sang ? la violette celui du deuil et du souvenir ?
Inutile d’ajouter que ce soir-là nous fûmes tristes au carré de la Galissonnière, et que nous causâmes longtemps du passé.
Mais j’oublie que je suis aujourd’hui sur le Shattuck. Pendant que je relis à la hâte ces notes, notre steamer fait l’entrée de Cow Bay, l’ancienne baie de Morienne. . C’est notre dernière escale au Cap Breton.
Dans une heure, nous mettrons le cap sur Saint-Pierre et Miquelon. Ce rocher est tout ce qui reste de la France dans l’Amérique du Nord.
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LA BAIE DE MORIENNE — « COW BAY » — UN DES CIMETIÈRES DE LA MER — LE CAP AU DIABLE — LE COLOMBIER — AVE MARIA — AU QUAI DE LA RONCIÈRE
Le Cap Breton est un pays merveilleux au point de vue maritime. Partout ce ne sont que des ports, des rades, des baies. On lui donne une superficie de deux millions d’âcres. Les bras de mer occupent 800,000 âcres sur ce total. Nos ancêtres ont eu bon flair de s’y installer, et la France a fait une grande perte en se séparant de l’ancienne île Royale.
On y fait peu d’agriculture ; mais au Cap Breton, la pêche, les mines de charbon sont inépuisables. Elles seront pour des siècles une source de richesses pour la contrée.
Cow Bay a 4,000 âmes de population. On y voit quatre églises. On vit ici de l’exploitation de la pêche et du charbon.
Ce fut à Cow Bay qu’on ouvrit la première naine de charbon. C’était en 1720, époque ou les Français profitant d’un arrêt du conseil
SEPT JOURS ïig
d’Etat de 167.0, «permettant aux habitants du Canada d’apporter .en France des morues de pêche et du charbon de terre, » envoyèrent des mineurs travailler le charbon de la baie de Moyenne — Cow Bajn — Ils devaient approvisionner de combustibles les gens chargés d’ériger les fortifications de Louisbourg, et lorsque ces dernières furent terminées, la mine fut abandonnée et fermée. Ce ne fut que sous la dominationanglaise que l’industrie minière put prendre son essor, et encore eut-elle à lutter contre les exigences du pouvoir. Pendant longtemps l’Angleterre ne voulut se servir de ces richesses que pour l’usage de ses garnisons. Cette restriction ■était si sévère, qu’elle allait jusqu’à défendre aux habitants de la Nouvelle- Ecosse d’emporter le charbon que Faction du temps ou dfe la mer dé tachait des falaises de la côte, et en >1794, le gouvernement refusa péremptoirement à lord Howe la permission d’explorer la région minière et d’y faire travailler.
M. Belloni est le gérant de la mine. Il nous fait la réception la plus hospitalière. Causeur renseigné, il est homme d’affaire, ce qui ne gâte
lien. Des grandes lignes il descend aux plus petits détails, et reste toujours maître de l’ensemble.
M. Belloni a maisons d’été et d’hiver à Cow Bay. Dans cette dernière on voit une belle collection de tableaux.
Les. habitations des travailleurs aux mines sont propres, bien ventilées, bâties d’une façon uniforme, alignée au cordeau, un peu tristes, comme toute demeure de charbonnier..
Nous faisons une heure d’arrêt à Cow Bay, et nous reprenons la haute mer.
La nuit est belle. Nous avons la lune. Sa clarté n’a déjà plus de ce brillant qu’elle a au Canada. La lumière est plus tamisée, plus laiteuse. C’est le clair de lune des mers du Nord. A tribord, un arc-en-ciel lunaire nous, suit pendant une partie de la nuit. Nous, veillons tard, et nous chantons les vieilles rondes du pays,
A dix heures et quart, ce matin, le rideau de brume se déchire. L’ile de Langlade et le cap d’Angeac sont devant nous ; falaise sombre, tachetées de veines blanches. Il se forme autour
de cette île, un courant très fort qui va se perdre à Terreneuve, dans la baie de Fortune.
— Ici, la mer est toujours en ébullition, me disait un négociant de Saint-Pierre-Miquelon, qui fait le voyage avec nous. Un navire qui s’engage là-dedans est perdu. C’est ici qu’ont eu lieu la plupart des sinistres qui donnent une si triste renommée à ces parages.
Le 8 octobre 1841 un brick de guerre français la Vedette vint se jeter sur les récifs, les Veaux Marins , situés à cinq mille d’où nous sommes. Ce navire avait à son bord de hauts fonctionnaires de l’Eglise et de l’Etat. Cette nuit là, on entendit au milieu des mugissements de la tempête, passer comme des sanglots profonds. Longtemps ce bruit resta un mystère. « Puis, à quelques semaines de là, dit la chronique de l’île, des cadavres poussés au rivage révélèrent tout un désastre. Parmi eux dit-elle, on reconnut celui de l’aumonier, l’étoie de la miséricorde passée au cou, et celui du commandant du brick de guerre, ganté, en grande tenue, comme il sied quand On va se fiancer à la mort. »
Depuis 1816 jusqu’à 1881 deux cent quatrevingt-trois navires sont venu faire côte à Miquelon et Saint-Pierre. Le capitaine Smith, R. N., de la ligne Allan, lors de ma dernière traversée en Europe, m’a fait part de deux documents. Ils se passeront de commentaires.
C’est la liste des bâtiments naufragés sur Miquelon et Langlade. Elle lui avait été donnée par le capitaine Thompson, du vapeur Southbourn, naufragé lui-même au cap d’Angeac,
Miquelon :
En 1816
Amitié, Hermine.
En 1818
Catherine.
En 1823
Industrie, Suzanne.
En 1824
Endeavour.
En 1825
Effort, Friends.
En 1827
Betsey. \
En 1828
Bulstrode, Fulwoods, Glasgow.
En 1830
Thames.
En 1831
Marie O’Hare, Railsford.
En 1833
Emily.
En 1837
Amélie.
En 1839
Inverness.
En 1840
Wausweeke, Sarah Anne.
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En 1841 : Isabelle, Little Martha, Deux Soeurs, Bedotte.
En 1842 : Loyalist, Sympathy, Mary, Seal Hunter.
En 1843 : Cosmopolite, Phénix.
En 1844 : Corsaire, Prudence, New-Glasgow.
En 1845 : Breeze, Reynard, Queen, Duart Castle.
En 1846 : Messenger, Tenedos, Comète, Concorde.
En 1847 : Cœur de Lion.
En 1848 : Dungammore, Deux Henri, Prince de Joinville.
En 1852 : Victoria, Hyades,
En 1853 : Edward Cardwell.
En 1854 : (Goélette épave), Célestine, Gazette.
En 1855 : Harrington, Emma Julie, California, Trieste, Augustine, Queen.
En 1856 : Medora.
En 1857 : Commerce, Vague.
En 1858 : Sébastopol, Henrietta.
En 1859 : Earl of Musgrave, Petite Hermine, Ondine, Pallas.
En 1860 : Betsy.
En 1861 : Henri Thomas, Ontario, Lochiel.
En 1862 : Julie, Caroline, Anne Eloïse.
En 1863 : Amoor, Coriolanus.
En 1864 : Feu Follet, William Henri, Lady Daly, Joséphine, Suzanna.
En 1865 : LoetitiaAnn, Surprise.
En 1866 : Swan, Anna Callot, Providence, Bessie.
En 1867 : Jessie, Tridant, Emile, Elisa.
En 1868 : Emilie E. M. Carie.
En 1869 : Lady Dundas.
En 1870 : Hortense, Sainte-Cécile.
En 1871 : Noémie, Alma Carr., Trois-Frères.
En 1872 : Marie Georges, Auréas, Jeanne la Bayonnaise, Miquelonnaise, Gaspé, Trois Sœurs, Adieu, Hébé.
En 1873 : Elmina, Victoria.
En 1874 : Laura, Niobé, Assiniboine, Beaudet, Prescilla.
En 1875 : Active, Mary, Manse, Héloise, Marie, Transit.
En 1876 : Bertha, Alert, Jane’s Songs, Clothaire, Pacific, Noroë, Lizzie, Marchionnerss Queensborough, Ville de Saint-Servan.
En 1877 : Eugénie, Ortolan, Strathly.
En 1878 : Colombe.
En 1879 : Oiseau, Coquette, Rambler, Cadet, Lavoisier, Dauphin, Sauterelle, Souvenir, Mary Ann, Nine Brothers, Zoa.
En 1880 : Mary Brigitte, A. B. B., Mélanie, Amoureuse.
En 1881 : Langladier, Amaryllis, Anne Bell, S. S. Southbourn, S. S. Dowers.
Voici la liste des bâtiments naufragés sur Saint-Pierre, donnée aussi au capitaine Smith, du Circassian, par le capitaine F. Thompson, du steamer Soidhbourn.
En 1823 : Saint-Patrick, Isabella.
En 1826 : Mary.
En 1827 : Saint-Honoré.
En 1828 : Jennie, Edward. %
En 1829 : Phénix.
En 1832 : Saint-Clément.
En 1833 : Heloïse, Zoéj
En 1835 : Saint-Laurent, Capelan.
En 1836 : Lord Melville.
En 1837 : India.
En 1839 : Saint-Patrice.
En 1843 : Jubilé.
En 1846 : (navire-épave), Mary, Solider, Packett, Green.
En 1847 : Clarisse,
En 1848 : Impress, Dawson.
En 1849 : Gratitude, Renaissance.
En 1850 : Auguste-Julie, Montfavier, Psychée. En 1851 : Courrier de la Rance.
En 1852 : (navire-épave).
En 1853 : Bois Rose, Amis, Clyde, Glasgow. En 1854 : Minerve, Frère Jacques, Joséphine- Elizabeth, Triton.
En 1855 : Eagle, Hirondelle.
En 1857 : Saint-Pierre.
En 1858 : Espérance.
En 1859 : Joseph-Adrien.
En 1860 : Odessa, Simon de Mascate, Frasquêta, (goélette-épave).
En 1861 : Sarah.
En 1862 : Impératrice.
En 1863 : Violette.
En 1864 : Fearless, Prague, Southemer, Huron, Rob Roy.
En 1885 : Marie-Anne.
En 1866 : Courrier de Morlaix, Fille de 3’Onde, Odette, Champion, Sainte-Claire, Abondance, George Lawrence, Jeune Agathe, David, Augusta, Augustine, Angeline, Marion, Moonshine, Auguste-Charles, Alcyon.
En 1867 : Marie-Lydia, Adélaïde, Victory, Marquis de Canisay, New Providence, Laura Dodd.
En 1869 : Saint-Joseph, Palace.
En 1870 -, Saint-Joseph, Jeannie-Marie-Joseph, Isabella, Marie-Françoise, Chedebouctou.
En 1871 : Amiral des Touches, Marionette, Deux Louise, Firth of Clyde, Coonan, Edwin.
En 1872 : Monte Christo, Courrier du Golfe, Dorade, Marie- Joseph, Alexandre.
En 1874 : Henriette, Celestine-Marie, Eugénie-Marie.
En 1875 : Marie-Louise, Sirène, Eugénie, Virgo, Marie- Emilie, P. H. Kiîchin, Arbitrator, Hetgir.
En 1876 : Bacaleos, Prudence.
En 1877 : Hortense, Atlas, Duguay, Aigle, Arè'thuse, Saint-Victor, Alert, Mystery.
En 1878 : Drowning Waves, His.
En 1879 : Automne, Miser, Helena Stoop, Samuel Dolisar.
En 1880 : Allice, Good Run, Henriette, Margaret.
282 navires ! n’est-ce pas là un addition lugubre ?
Les vents qui dominent dans ce petit archipel me disait M. Nicolas, lieutenant d’infanterie de marine, sont ceux d’ouest. Lorsqu’ils soufflent le ciel s’e'claircit et devient beau. Les mauvais vents sont ceux que l’on désigne sous le nom d’assuéties : ils régnent de l’est au sud-ouest par le sud, et sont généralement accompagnés de brume et de pluie. Les plus impétueux soufflent du nord-est au nord-ouest, par le nord : on les appelle anordies. Le nord-est se nomme là bas le crachin ; notre poudrerie le poudrin ; et ce que nous appelons si poétiquement le revolain s’appelle l’embrun.
Un petit détroit sépare Saint-Pierre de Langlade. Un courant d’air empêche très souvent
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3a brume d’y rester. Le Shattuck s’engage dans cette ouverture» Le temps le favorise j le ciel est clair 5 au loin le brouillard couvre la mer.
A notre gauche se dresse le cap au Diable. C’est ici qu’est mort le lieutenant Boyer, de l’infanterie de marine» C’était en hiver. Cet officier, bon chasseur, venait de tirer sur un oiseau de mer. En voulant ramasser la pièce abattue, son pied glissa sur la glace. Le malheureux roula dans l’abîme. A huit jours de là, on trouvait le lieutenant Boyer, dans une brasse d’eau, au pied du cap. Sa figure était meurtrie, son crâne fracassé.
Non loin du cap au Diable serpente un sentier le long des flancs gris de la montagne ; à l’extrémité qui touche à la mer nous distinguons une maisonnette. C’est là qu’atterrit un des câbles transatlantiques.
En tournant le cap, on défile l’îîe du Colombier, rocher volcanique, taillé en pain de sucre. Il tombe abruptement dans les flots. Sur la cîme il y a un étang d’eau douce. Le Colombier est habité par des macareux du Nord. A
Saint-Pierre Miquelon, on les nomme calculots .
Çes palmipèdes nichent ici,, ne vont nulle part ailleurs-,, et disparaissent vers le 15 septembre, pour revenir à date fixe,, l’année suivante,. De mémoire d’hommes, ces oiseaux ne hantent dans ces parages que le Colombier,, oh. de hardis chasseurs viennent souvent leur tirer un. coup de fusil,
Laiiglade renferme de maigres pâturages.
On y voit en fait d’essences forestières des» spruces, des sapins, des- épinettes, On y chassele lapin,, la perdrix. Le gouverneur de Saintpierre-Miquelon, — c’était à cette époque M.- le comte de Saint-Phalle — y possède une résidence- — le Gouvernement — oh il vient passer un mois de vacance.
Au bout de Lar/glade il y a un rocher taillé en voûte, comme l’est celui de Percé y les embarcations de pêche passent sous cette arche : elle a une longueur d’un quart de mille.
La brise nous» est favorable. Nous voguons;voiles- dehors et à toute vapeur. En détournant le cap- à l’Aigle qui se trouve sur Saint-Pierre, nous apercevons l’îlê aux Chiens, avec son. village et sa jolie église. Bientôt la rade se
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déroule devant nous. Elle est couverte de navires pavoisés aux couleurs de France. La ville est en liesse. C’est le jour de la distribution des prix au collège. Il est dirigé par les Pères du Saint-Esprit et du Sacré-Cœur de Marie. En l’honneur de la jeunesse studieuse et récompensée, chaque capitaine au long cours a voulu donner un air de fête à son navire.
Petit à petit la ville de Saint-Pierre se montre à nos regards. Elle est sous le vocable de celui que le Christ a proposé à la garde de son église. Nom oblige. Saint-Pierre est dominé par un Calvaire.
Une statue de la Sainte-Vierge est dans une niche creusée le long des flancs du promontoire. Elle est connue sous le nom de Notre Dame des Flots et sert d’amarque aux navires.
Ami lecteur ne vous est-il jamais arrivé de comparer la vie du matelot à celle du soldat ? J’aime les deux. J’ai été soldat : j’ai une préférence pour le marin.
Le matelot lutte sans cesse avec la mort. Il n’y a pas de paix pour lui.
Les éléments voilà son ennemi ! Il lutte contre eux ; les mâts s’écroulent, le récif ronge le navire, la mort est devant lui. Qu’importe ? Il obéit. Il se bat contre l’immensité.
Le soldat blessé se couche : il sait que dans quelques instants une main amie, celle de l’ennemi de l’instant peut-être, viendra lui porter secours. Il s’efforcera de le sauver.
Il espère.
Le matelot lui est toujours, sans cesse pris corps à corps avec l’abîme. S’il faiblit, si les reins lui ploient dans cette lutte de géants, si le navire s’ouvre, le flot, le requin, les coups de rasoirs du récif, les écrasements de la vague l’attendent. Alors il prie. Il songe à la patronne ■des marins : il balbutie l’Ave Maria. Il promet un pélérinage à Notre-Dame delà Garde, s’il est du sud; à Notre-Dame des Flots, s’il est du Nord. Sauvé, il propage sans forfanterie mais fermement le culte de sa protectrice. Mort, la mer lui servira de linceul au moment oh peut-être il disait :
— Sainte Marie mère de Dieu priez pour nous maintenant et à l’heure de la mort.
Oui. Tant que durera la vie, tant que la vague chantera sa plainte, Marie sera l’espoir, le refuge, la consolation de ceux qui s’en vont dans les mers lointaines. Elle sera pour les vivants l’image de l’amour, de la famille, de la patrie absente. Pour ceux qui regrettent ceux qui ne sont plus elle restera la lampe des trépassés de la m’er. — Maris Stella.
La mer est basse : nous ne pouvons passer la
barre. Le Shattuck s’amarre à une bouée. Une chaloupe nous descend au quai de la Roncière. Nous nous installons à l’hôtel de Joinville, où la belle hôtesse, mademoiselle Jeanne, donne au voyageur bon gite et bonne table, ce qui est à noter en voyage. — Il est midi et quart.
Nous sommes venus du cap Breton en vingt heures. Cette traversée est considérée par chacun comme étant très rapide.
l’annuaire DE SAINT-PIERRE — EASQUES, NOR¬ MANDS, ACADIENS — APPRÉCIATION DES NOTRES — COURAGEUX PIONNIERS — LES COMEAU
A Saint-Pierre et Miquelon, nous sommes en France. Il est curieux pour nous Canadiensfrançais d’étudier ce que fait ici notre mèrepatrie.
Un homme qui honore la magistrature française aux colonies et qui est un bon écrivain, M. Maurice Caperon, président de la cour d’appel, s’est donnée pour tâche de refaire l’annuaire de Saint-Pierre. Jusqu’alors on s’était contenté de remplir ce livre officiel de racontars plus ou moins vrais. C’est ainsi que dans l’ancien annuaire on lisait à propos de la Belle Rivière :
— « Sur ses bords les .arbres atteignent presque des dimensions raisonnables : elle forme sur la petite Miquelon ou Langlade une véritable oasis ou les habitants se rendent en pèlerinage pour admirer, malgré les moustiques qui abondent, cet endroit, des sapins et des bouleaux de io à 12 mètres d’élévation.
DansTannuaire de 1883, M. Maurice Caperoæ .-a su dire des choses nouvelles sur la géographie -du groupe m i que lo nais, sur sa constitution, géologique, ses cultures et produits naturels, son industrie, son commerce, sa météorologie, ses -divisions territoriales, la composition de sapopmlation, ses relations commerciales, son service ■civile et militaire, sa navigation, sa .pêche, ses «statistiques judiciaires, le tableau de sa population et celui du mouvement commercial, depuis 1841 jusqu’à «1883.
J’analyserai rapidement ce 'travail qui "honore son auteur et qui fait connaître Saint-Pierre Miquelon.
Cet archipel se compose de deux grandes .îles, celle de Saint-Pierre, où se trouve bâtie la vaille de ce nom, et celle de Miquelon divisée en grande et en petite Miquelon, reliés ensemble par une langue -de terre qui augmente -tous les -ans. C’était sur la grande Miquelon que le baron de l’Espérance avait, en 1763, sarésidence -comme gouverneur de. Pile. Elle était choisie comme chef-lieu parce que la rade était trop ouverte à. l’ennemi. Sa femme est enterrée ici.
La baronne de l’Espérance e'tait une canadienne elle était, m’assure M. Joseph-Edouard Roy, de la famille Lefebvre de Bellefeuille.
J’ai, sur le gouverneur de l’Espérance, des documents inédits que Je publierai un jour.
La petite Miquelon porte quelquefois le nom de Langlade. Les îles du grand et du petit Colombier, l’iïe aux Vainqueurs, au Massacre, aux Chiens, aux Pigeons forment aussi partie du groupe. Le puriste Voltaire, dans son, livre sur Louis XV, appelait Langlade Langlay et Miquelon, Michdon ,.
Il est assez curieux d’étudier la population décès îles. D’après le père Hamond trois races distinctes les habiteraient.
« Sur l’île Saint-Pierre dit-il, ce sont de vrais français, bretons et normands, pour la plupart,, très actifs, ayant beaucoup de cœur.. Us sont divisés en deux classes, celle des pêcheurs et celle, des commerçants. Il y a ici une colonie basque, race curieuse qui fait bande à part, ayant conservé sa langue, et ses coutumes.
# On compte aussi, à Saint-Pierre, quelques Anglais, employés au télégraphe sous-marin, qui atterrit en cet endroit, et environ 400 Irlandais venus pour la plupart de Terre-Neuve, dont les enfants se francisent rapidement.
» L’île aux Chiens est habitée par une race singulière, descendant de l’ancienne race normande, gens positifs, calculateurs, raisonneurs, qui ont gardé la simplicité de mœurs de leurs ancêtres. Les femmes s’habillent comme les femmes de la Normandie et portent le petit' bonnet blanc traditionnel. Les hommes ont gardé quelque chose du caractère des anciens Normands, ces rois de la mer, qui ont conquis le nord de la France et ^Angleterre.
u Ils sont d’intrépides marins et font la chasse au gibier de mer au milieu de l’hiver. Grâce a leur économie et à leur amour du travail ils ramassent tous au bout de quelques années une jolie fortune, et retournent tranquillement finir leurs jours, en Normandie.
u Les habitants, de Miquelon sont des descendants d’Acadienso»
Ici, comme ailleurs, cette vaillante race a su inspirer les liommes de génie qui sont venus en contact avec elle. Le grand économiste français, Jules Duval, mort en 1.87*0 dans un accident de chemin de fer, a écrit une page émue sur les Miquelonais. Elle était adressé à M. Littaye, commissaire de la marine. Elle a d’autant plus sa place ici qu’elle est inconnue. Il m’a permis d’en prendre une copie. La voici :
« Au souvenir de l’Acadie et de ses valeureux habitants, doivent s’éveiller au cœur de la France bien des regrets amers comme des remords. Issus de familles originaires du pays basque, de la Bretagne et de la Normandie, Acadiens et Canadiens entre eux la différence est petite. Dignes fils des compagnons de Jacques Cartier, de Champlain, de Roberval, ils personnifiaient avec honneur et éclat dans le nord de l’Amérique, le génie éminemment colonisateur de la race française. Ils ne cédèrent qu’à l’inégalité du nombre et des forces, abandonnés par la vieillesse découragée de Louis XIV et par la coupable incurie de son successeur, Port Royal, Louisbourg et Québec succombèrent, l’un
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après l’autre, sous les coups de l’Angleterre ou des colons américains, et leurs vaillants défenseurs comme leurs plus paisibles habitants violemment dispersés sur tous les rivages, éprouvèrent ce qu’aux jours de luttes guerrières contiennent de vengeances le coeur des plus puissantes natures et de faiblesses l’âme des plus généreuses. Les malheurs des vaincus ont inspiré à Longfellow son touchant poëme à! Ev ange line. A partir de 1764, Saint-Pierre et Miquelon devint l’asile de ces victimes errantes de la politique. Les familles qui ne voulurent pas s’incliner devant la fortune britannique s’y rendirent de l’Acadie, de l’île Royale, de l’île Saint-Jean, sans y trouver une longue sécurité, car les nouvelles possessions françaises tombèrent au pouvoir des Anglais à chaque renouvellemènt de guerre.
>w Deux fois transportés en France, en 1778 et en 1794, et deux fois réintégrés à Saint-Pierre et Miquelon, en 1784 et en 1811, les Acadiens primitifs et leurs descendants s’y sont définitivement fixés, non sans trahir quelques inquiétudes sur la durée de leur séjour, par une
prédilection particulière pour les maisons de bois et les installations provisoires. La Restauration remit chaque famille en possession des grèves qu’elle avait jadis occupées, et distribua de nouveaux lots ; des subventions adoucirent la misère et soutinrent le courage, et l’on a vu une partie de cette énergique population acquérir l’aisance par le travail. C’est à la pêche de la morue qu’elle doit ce bien-être.
« Les Acadiens de Miquelon, comme les pêcheurs de Saint-Pierre la pratiquent sur des barques montées de deux hommes, dans les eaux très poissonneuses des deux Iles : ils s’avancent jusqu’à mi-canal de Terreneuve, sur des bateaux pontés et d'es chaloupes avec 4 ou 6. hommes d’équipage pour exploiter des bancs peu éloignés que leur abandonnent les grands navires dont l’équipage tout entier n’y trouverait pas de l’emploi. Enfin, avec des goélettes servies par un plus nombreux personnel, ils vont à l’est jusqu’au Grand Banc et au nord ouest dans le golfe Saint-Laurent, ainsi que dans les baies de la côte occidentale de Terreneuve. Dans leur navigation du golfe, ils cultivent des
relations d’amitié et de lointaine parenté que des mariages renouvellent parfois avec quelques familles de même souche qui sont restées dans les îles de la Madeleine et sur la côte méridionale de Terreneuve.
» Quelques Acadiens sont même descendus dans la Baie de Saint-Georges, à l’ouest de l’île, où ils se sont alliés aux belles familles irlandaises établies sur ce point pour y exercer en toute sécurité leur industrie de pêcheurs. Malgré ces alliances, qui sont peu nombreuses du reste, bien que la communauté de malheurs et de religion y invite, les deux races restent profondément distinctes. Dans tout l’extérieur de la race acadienne se révèle la supériorité du créole sur l’émigrant. Les traits fins de l’Acadien, son franc et calme sourire, son regard bienveillant quoique assuré, sa taille haute et ferme tout en lui atteste cette noble confiance que développe l’habitude des luttes victorieuses contre la nature, au sein d’une société dont on est un membre utile et actif. Cet instinct de puissante personnalité n’a pu que croître au contact des citoyens libres de l’Angleterre et des Etats-Unis et il
n’a pourtant pas altéré le caractère originel. Comme leurs ancêtres, les Acadiens de nos jours sont simples, honnêtes, hospitaliers, religieux, indomptables au travail, courageux sans bravade. Chez eux se perpétue la vie patriarcale des familles acadiennes du XVIeet XVIIe siècles, fidèle reflet des mœurs provinciales de la race française à la fois très sociable envers les étrangers et très persistante dans son type propre. »
Lors de la reprise de possession de Miquelon, en 1817, 37 acadiens et acadiennes et deux étrangers vinrent se fixer dans cette île. Un chercheur, un érudit, qui a consacré tous ses loisirs à l’étude de la race acadienne, M. Littaye, a bien voulu me communiquer une liste de ces courageux pionniers. Je la publie avec la date de la naissance de chacun, et l’endroit où il est né. Elle contient les noms de 20 personnes du sexe masculin et de 18 femmes, dont deux femmes nées en mer, l’une en 1767, l’autre en
Voici cette liste :
Briand, Jean, Ile Royale, 1744.
Hébert, Anne, Miquelon, 1772.
Boudrot, Jacques, Halifax, 1797.
Briand, Bénoni, Ile de la Magdeleine, 1794, Bourgeois, Pauline, Miquelon, 1773.
Bonnevie, Marie, Miquelon, 1768.
Briand, Babet, Halifax, 1794.
Bertaut, Antoinette, Saint-Pierre, 1783.
Bourgeois, Madeleine, Ile de la Magdeleine, Î791.
Gautier, Jacques, Miquelon, 1768.
Guyon, Hippolyte, Miquelon, 1793.
Terriaut, Geneviève, Louisbourg, 1747.
Bourgeois, Auguste, Acadie, 1760.
Gaspard, Jeanne, 1816 Hébert, Auiastasie, Caroline, 1755.
Hannouet, Catherine, Miquelon, 1776, Leborgne, François, Halifax, 1795.
Mouton, Pierre, Arichat, 1795,
Briand, Julie, Halifax, 1796.
Coste, Jean, Ile Royale, 1741.
Hébert, Madeleine, Boston, 1759.
Godet, Marie, Louisbourg, 1759.
Cormier, Louis, Miquelon, 1 769.
Detcheverry, François, Miquelon, 1764.
Detcheverry, Grégoire, Halifax, 1797.
Doucet, Joseph, Québec, 1764.
Godet, Rose, Miquelon, 1767.
Grandin, Joseph, Miquelon, 1778.
Poirier, Jacques, Acadie, 1748.
Blanchard, Agathe, Lourêbourg, 1741.
Petitpas, Louis, Miquelon, 1781.
Petrowich, Louis, Boston, 1731.
Richard, Nelesme, Acadie, 1753.
Rio, Joseph, Port Louis, 1792.
Vigneau, Pierre, Miquelon, 1771.
Vigneau, Marie, veuve Petitpas, Caroline,
Vigneau, Marguerite, Boston, 1776.
Vigneau, Marie, Boston, 1759.
Commeau, Jean-Baptiste, Miquelon, 1793.
Les Commeau ! voilà un nom acadien que l’on retrouve aujourd’hui à partir des côtes du Labrador jusqu’aux Bayous de la Louisiane.
Une louisiannaise, madame de la Houssaye nous a raconté en termes émus l’histoire de l’un d’eux. Il s’appelait Louis Cômeau.
- — Au prix de toute sa fortune, disait elle, après avoir couru des dangers extraordinaires,
enduré des fatigues sans- nom, il réussit à conduire plusieurs centaines d’Acadiens sur les bords du bayou Têcbe. Aujourd’hui, leurs descendants les Comeau, les Aucoin, les Boutet, les Mouton— l’un d’eux a été général pendant la guerre de la sécession — les Brassard, les Bodin, les Leblanc, les Dupré, les Hébert, les Bérard, et autres dont les noms m’échappent, appartiennent aux plus nobles familles des Attakapas et des Opelousas. Et certes aucun d’eux n’a oublié les préceptes d’honneur, de courage, d’énergie, d’intégrité que leur ont légués leurs pères, ces nobles compagnons de Louis Comeau.
» Louis Comeau et ceux qui l’accompagnaient s’arrêtèrent un jour sur les bords du Meschacebé, à cet endroit où le vieux fleuve semble prendre plaisir à revenir sur lui-même comme pour mieux arroser les plaines fertiles qu’il sillonne, et rafraîchir ses ondes sous les ombrages des arbres géants qui les abritent. Après bien des escarmouches avec les indiens, après avoir entamé la forêt et asséché le sol par des travaux herculéens
ils y fixèrent leur demeure. Pour eux la terre
qui allait boire leurs sueurs et leurs larmes, recueillir leurs dernières espérances, donner des fleurs à leur vieillesse et garder leurs cendres bénies, la terre où leurs enfants allait naître et mourir ne pouvait s’appeler autrement que celle où ils avaient appris à connaître tout ce que la vie donne de délices dans les joies pures du foyer, durant ces jours d’illusions et de printemps qui charment toute jeunesse ici bas. Louis Comeau et ses compagnons firent comme les pèlerins de l’Ausonie. Ils s’agenouillèrent : ils prièrent et nommèrent le coin de terre qu’ils venaient d’adopter, la petite Acadie. Tous les proscrits, ajoutait madame de la Houssaye sont frères, qu’ils soient victimes des Grecs ou des Anglais. Le génie de l’infortune a partout la même poésie de langage.