‹ En route: sept jours dans les provinces maritimesChapitre 9 sur 19 · I IO · texte numérisé non relu

I IO

Ce soir, nous nous endormons au bruit du ressac de la mer qui nous arrive en pleurant au dessus des ruines de Louisbourg démantelé.

— Pourvu que le dernier témoin auriculaire de cette épopée, le père Cryar. ne meurt pas d’apoplexie, cette nuit, me dit Rouyaud, en étei gnant la bougie.

Rouyaud était une bonne tête à x, mais mauvais prophète.

Le père Cryar nous arriva avec le soleil levant, frais comme une rose, et le pied redevenu tout alerte, grâce au petit vin deFrance.

Nous l’invitâmes à déjeûner.

La conversation débuta par des généralités. Je me constituai le sténographe du vieillard.

-Peut-on emporter quelques souvenirs de Louisbourg ? demanda Rouyaud.

— Ah ! si vous étiez venu autrefois, répliqua le père Cryar, tout le terrain en était couvert. Aujourd’hui, il n’y a presque plus rien. L’an dernier, Kennedy a chargé de vieux canons une

Ifl

goélette de cent tonneaux. Moi-même j’ai donné au capitaine le levier qui fermait la porte du demi bastion Princesse qui se trouve du côté du cap Noir. A la pointe du Phare, il y a quelques années, deux autres navires américains sont venus emporter ce qu’iïs ont pu trouver dans les débris de deux frégates sombrées. Quant aux boulets, tous les pêcheurs en ont ici ; ils leur servent de grappins.

— -Où les soldats français ont-ils été enterrés ?

— Les Anglais ont leur cimetière sur la pointe de Rocbefort ; les Français sont près du Rocher Noir. Les Anglais catholiques sont enterrés dans ce dernier endroit. Il y a quelque temps une voiture est passée devant la maison où nous sommes. Elle est allée jusqu’au cimetière anglais. Le lendemain, on a trouvé des traces de roues, une fosse ouverte à quelque distance où elles s’arrêtaient, et auprès, des lambeaux d’uniforme assez bien conservés. Ils sont en la possession de mon frère, ainsi qu'un vieux bahut français resté dans une cave.

La conversation tournait au merveilleux : nous la remenâmes à plus sérieux.

D’après le père Cryar, jadis, le havre s’avançait plus dans l’intérieur des terres. La ville était divisée en quatre rues, terminées par des quais sur lesquels étaient les édifices de l’Ordonnance. Il y avait trente quatre blocs de maisons. Celle de Kennedy, où nous avons dormi, est construite sur l’emplacement qu’occupait l’hôtel du gouverneur français.

—Il y avait ici, me disait Kennedy, des caves voûtées, un cellier, un puits, un escalier en spirale. Le tout a été comblé par mon père.

Au bastion du Dauphin , qui est le premier qu’on rencontre en entrant, le terrain a été rongé par le flot. Au baissant, on voit encore des piquets et des tronçons de palissades bien conservés.

La porte ouest se trouve près de là. Elle était protégée par une forte chaine tendue jusqu’à la pointe au Pavillon (Flagstajf) : de plus par un fossé et par un pont-lévis. Sur le haut

Page 1