MON AMI LITTAYE — UNE BONNE SOIREE — PRɬ CIEUX DOCUMENTS
Hélas! mon ami Ernest- Benjamin Littaye n’est plus !
Né dans la colonie de Saint-Pierre il appartenait à une famille de la marine. Un de ses frères servait, lors de notre passage, à la Nouvelle Caledonie, un autre au Sénégal.
Il faisait bon de voir cet homme à son foyer. Entouré des siens, il était choyé. De tout cet intérieur charmant se dégageait une tendresse, un abandon qui faisait trouver la vie bonne et ensoleillée. Littaye ne songeait qu’aux siens ; mais tout homme ici bas à sa monomanie. La •sienne était douce, mais persévérante. Il collectionnait les vieilles estampes, les eaux fortes. Il avait un faible pour les éditions antiques. Il aimait surtout notre histoire, et il l’aimait passionnément.
Il était de ceux pour qui Lacordaire disait :
— Un chef d’œuvre est pour eux un être vivant avec lequel ils conversent, un ami du soir qu’on admet aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre, le prendre, le poser sur la table, s’enivrer de son parfum, en aspirer la substance, est pour eux comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces
charmants entretiens de la pensée avec une pensée supérieure. Les larmes viennent aux yeux : on remercie Dieu qui a été assez puissant, assez bon pour donner aux rapides affections la durée de l’airain et la vie de la vérité. »
Littaye était ainsi taillé.
Un soir, j’étais chez lui : nous causions sous le manteau. Il ventait : la brume s’étendait partout : le temps était affreux au large et la sirène du phare de Gallantry pleurait dans les ténèbres. Littaye passa une partie de cette nuit à me lire des pièces établissant que la pension faite aux Acadiens déportés en France était prise sur une dotation d’un million, laissée dans ce but par un Acadien qui se souvenait.-
Parmi ces pièces rarissimes se trouvait le « Mémoire sur les Acadiens présente à Messeigneurs du clergé de France, assemblés à Paris au mois de' juillet 1773. » Ce document qui n’est pas dans le commerce avait été annoté par M. Louis- Duval conservateur de la bibliothèque de Niort. Il l’avait envoyé à M. Littaye en le faisant précéder des considérations suivantes.
Parmi les colonies que le traité de Paris nous a fait perdre en 1763, l’Arcadie n’est pas la
moins regrettable, et un siècle n’a pas éteint l'intérêt qu’inspirent les malheurs des familles, ■qui, pour avoir refusé de porter les .armes contre la France furent forcés par les Anglais à chercher un asile dans le sein de la mère patrie. Leur histoire se lie indirectement à celle du Poitou, car c’est à Montoiron et aux environs qu’après avoir languis plusieurs années sans autre ressource qu’une misérable solde, ces infortunés obtinrent une concession de 4,000 arpents de landes à mettre en culture. JJ/üstoire d-e Châtelleraud contient des détails sur l’établissement agricole des Acadiens à Montoiron ; dans le pays on connait encore un certain nombre de descendants de ces anciens colons de l’Amérique, mais M. l’abbé Lalanne ne parait pas avoir connu l’existence du mémoire présenté en 1775 à 1’assemblée du clergé de France dans le but d’obtenir une subvention annuelle de 300,000 livres pour faire face aux frais de cet établissement. Nous ignorons si cette demande fut acceuillie par l’assemblée du clergé : ce document trouvé parmi les papiers provenant du cabinet de M. Pilotelle et acquis par la biblio-
thèque de Niort n’en est pas moins digne d’intérêt.
Voilà ce qu’écrivait M. Duval, et M. Littaye me fit part alors de cette découverte.
Le mémoire disait r
— « Si l’humanité souffre au spectacle desmalheurs de nos semblables, combien n’est-elle pas attendrie à la vue de l’infortune de concitoyens vertueux, et surtout quand c’est une horde entière de frères qui depuis un long temps gémissent sous le poids de la misère, et que l’origine de ses maux vient d’un sentiment aussi respectable que celui qui naît du patriotisme et de la religion. Cet intéressant tableau est digne d’être offert au corps respectable du Clergé de France qui, dépositaire des vérités de la foi, ne respire que le bien de la Patrie.
» Pour attacher les regards de cette illustre assemblée sur ces victimes qui lui tendent les mains, l’éloquence serait inutile, l’histoire de leurs vertus suffit.
» Au commencement du règne de Louis XIV., dont la gloire et le nom tenaient déjà la balance
dans l’Europe, les puissances souveraines ayant fait entre elles le partage du Nouveau-Monde, l’Acadie échut à Louis-le-Grand ; vingt-quatre familles sorties de la France furent habiter ce nouveau climat oh la nature féconde ne dernandoit que des bras pour ouvrir son sein et leur faire part de ses richesses. Tant que les conquêtes du monarque s’étendirent, cette peuplade fut heureuse ; mais dans les jours de son déclin, sa fortune changée changea aussi la destinée des Acadiens par la guerre qui plongea la France dans cette crise funeste dont le souvenir est encore à peine éteint ; l’Acadie passa aux Anglais. Comme vainqueurs, ils donnèrent la loi. Ces colons, quoique sous une domination étrangère, n’en conservèrent pas moins leur religion, et cet amour que tout français porte à son souverain. Leur nouveau maître pouvait bien leur ravir la liberté avec leurs possessions, mais la perte de leur vie ne fut pas capable de leur faire abandonner le culte qu’ils avaient embrassé, ni la fidélité qu’ils avaient jurée à leurs véritable souverain. Le vainqueur, malgré tous les droits que donne la victoire, dans le pacte qu’il fit avec
eux, fut force' d’y consigner ces deux clauses et de s’obliger à les ratifier tous les ans.
« Cependant, le sol améliorée jour en jour, la population singulièrement augmentée, offraient dans un coin de l’univers l'image d’un petit peuple heureux ; partout on voyait régner dans cette colonie la probité, la bonne foi dans le commerce, la concorde dans les familles, la paix dans la société, et surtout ce zèle pour la religion qui ne s’est jamais ralenti ; en un mot, ces heureux habitants jouissaient du double avantage d’avoir des mœurs aussi pures que les hommes du premier âge, et une foi aussi vive que les premiers chrétiens.
m En 1755, époque malheureuse à la France et fatale aux Acadiens, la guerre se ralluma. L’Anglais voulut les forcer à porter les armes contre les Français leurs compatriotes et gêner le libre exercice de leur religion ; ce peuple, tout prêt à s’immoler pour la foi de ses pères, réclama les ■conditions du traité ; on viola les droits sacrés du pacte, on jetta les chefs de famille dans les cachots -, et presque tous les vieillards, les femmes et enfants, pour avoir montré qu’ils avaient le
courage de mourir dans leur fidélité à la religion et au roi de France, furent impitoyablement massacrés. On ne peut fixer longtemps sans horreurs de pareils objects ; mais on y admire un héroïsme digne des premiers âges du christianisme : les restes qui échappèrent donc à cette barbarie se jettèrent, les uns dans le Canada, les autres dans l’isle Saint-Jean, d’où ils passèrent en France en 1758, 59, 60 et 61, où ils furent rejoints par leurs chefs de famille qui, détenus dans les cachots les plus affreux depuis l’infraction du traité arrivée en 1755, furent réclamés à la paix par M. le duc de Nivernois, ayant résisté non-seulement aux souffrances inouïes qu’on leur faisait éprouver, mais même aux tentations les plus flatteuses qu’on leur présentait pour éteindre en eux les sentiments de religion et de patriotisme dont ils étaient les martyrs ; ce respectable ministre qui les a retirés de la captivité, citoyen aussi sensible qu’éclairé, ne peut encore se rappeler qu’avec attendrissement .le souvenir de ces malheureux, et c’est avec d’autant plus de vérité qu’il fait l’éloge de leurs mœurs, qu’il a été en quelque sorte témoin de leurs vertus.
» Rendus enfin à leur patrie, sans biens et sans secours, le feu roi ne put voir d’un œil indifférent tant de sujets fidèles errants et abandonnés dans ses états ; il leur fit assigner une solde de 6 sols par jour à chaque individu, ordonna qu'on leur formât des établissements sur des terreins incultes de son royaume et permit même qu’on leur en donnât de sa part l’assurance par écrit. Ce peuple infortuné, à qui la bonté du souverain assurait la substance et des établissements dont ils doivent être propriétaires, avait lieu de se croire à la fin de ses malheurs ; mais la bonté du roi à son égard a été trompée, et lui est en quelque sorte devenue inutile, car la solde de subsistance qu’il avait plu à ce monarque de lui accorder et dont les fonds étaient faits au département de la marine, a toujours éprouvé des retenues si considérables que, surtout les familles nombreuses, n’en reçoivent qu’environ moitié.
» C’est dans cette cruelle position que tous les Acadiens ont été oubliés pendant quinze ans sur les côtes maritimes où ils étaient répandus et où, trop distans du trône, ils ont gémi sans que
personne leur ait servi d’interprète auprès de Sa Majesté, et plongés si longtemps dans la misère la plus affreuse qui en a fait périr un grand nombre ; le reste quoique découragé, abattu et dans une sorte d’engourdissement total de corps et d’esprit, a cependant encore conservé ses vertus et ses mœurs, fruits précieux des vrais principes de religion si profondément gravés
dans leurs cœurs que, quoique manquant souvent des choses les plus nécessaires à la vie, aucun parmi eux ne s’est encore porté à commettre la moindre friponnerie, ni bassesse, au point que dans les endroits où ils ont habité depuis 15 ou 18 ans, personne n’a pu se plaindre de la plus petite rapine de leur part, même de leurs enfants qui n’oseraient dérober des fruits dans un jardin.
« Tel est le tableau fidèle de la suite de leur infortune et de la constance, de leurs vertus qui s’est soutenue au point de refuser les propositions les plus flatteuses que plusieurs puissances étrangères leur ont fait pendant cette longue suite d’années où le gouvernement semblait avoir oublié les promesses que le roi avait bien voulu leur faire.
i) Mais en 1772, les Espagnols, alliés naturels de la France, et gouvernés par un prince de la maison de Bourbon, leur ayant fait entrevoir que, n’ayant pas été établis dans le royaume depuis quinze ans qu’ils y étaient, ils ne devaient pas s’attendre à y avoir jamais de propriétés, leur firent offrir les établissements les plus avantageux, tant à la Louisiane qu’à la Sierra-Mo- »
rena, mais les fidèles Acadiens ne voulurent écouter ces propositions qu’après être assurés que le Roi, ne jugeant pas à propos de les fixer par des propriétés de son royaume, approuverait leur sortie pour passer sous la domination de l’Espagne ; et ce fut à cette occasion qu’ayant fait demander au feu roi son agrément et un passe-port pour sortir de ses états, Sa Majesté, surprise que près de 3000 de ses plus fidèles sujets, dont elle avait ordonné l’établissement depuis plus de douze ans, fussent forcés de lui demander la permission de sortir du royaume, faute d’y être établis, en témoigna du mécontentement à ses ministres, et donna des ordres précis pour que l’obligation qu’elle avait bien voulu contracter en faveur de ces infortunés fut promptement remplie.