ROSES ET VIOLETTES
Le 12 septembre 1879, je quittais le La Galis sonniere en compagnie de M. Rouyaud, enseigne de vaisseau. Nous allions explorer la cité détruite. La route pour s’y rendre est hoisée, un peu ondulée. De chaque côté, on voit des sapins, des génèvriers, des épinettes. De temps à autre un écureuil traverse le chemin. Une corneille croasse. Tout est triste, muet,, désolé. On dirait que la nature a conscience du drame qui s’est passé ici. Nous laissons, derrière nous le fiord de Minas,, nappe d’eau large comme l’Ottawa. Cette échappée de vue nous permet d’entrevoir un beau paysage où se dresse une église bâtie sur une éminence, aux
pieds de laquelle vient battre le flot. Un peu plus loin, nous dépassons Catalogne, autre fiord, et quelque temps après nous arrivons à Louisbourg.
Il est cinq heures de l’après-midi.
Nous descendons chez la mère Kennedy.
Nous lui sommes recommandé par l’honorable M. Bourinot ; elle met sa maison à nos ordres.
— Les ruines? où sont les ruines? demandâmes-nous. Et Kennedy de nous conduire.
Louisbourg avait déjà été pris par l’ennemi en 1741,
Lapérouse-Bonfils raconte ainsi dans son histoire de la marine comment ces choses se passèrent :
« — L’expédition anglaise renforcée de Indivision Warren sortit d’Anapolis (port Royal) au printemps de 1741 et arriva à Louisbourg dans les premiers jours de mai. Les français ne purent s’opposer au débarquement des anglais. Louisbourg se rendit après un siège de 10 jours.
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» Cette conquête fut due en grande partie à l’imprudence du marquis de la Maisonfort, commandant le vaisseau le Vigilant qui venait de se faire prendre après un glorieux combat Ce capitaine était parti de France avec des canons, des boulets, de la poudre et autres munitions destinées pour la ville assiégée. Il avait traversé heureusement la croisière anglaise ; un bon vent favorisait son entrée dans le port dont il se trouvait à petite distance. Un corsaire anglais s’offre à sa vue et semble le provoquer. De la Maisonfort consultant son indignation plutôt que la prudence cingle sur lui et le chasse vigoureusement. Il conduit insensiblement le Vigilant au milieu d’une escadre anglaise cachée dans une anse voisine. Celui-ci appercevant la gravité du piège où il était tombé vire de bord, mais il est atteint par l’ennemi et il succombe. i>
Mais continuons à suivre Kennedy, et ne nous occupons plus des sièges subis par Louisbourg : car, cette ville retomba en 1757 au
pouvoir des anglais. Etudions-là telle qu’elle est maintenant.
Avant d’arriver il faut prendre le chemin de la vieille ville. Les anglais l’appellent the old town. C’est une route sous bois, couvertes d’herbes, bordée de mare'cages. En y entrant, Rouyaud et moi nous sentons nos cœurs se serrer.
Kennedy, nous bat le chemin. Il se retourne vers nous et nous dit tranquillement :
— L’an dernier, un petit garçon a trouvé ici deux canons en cuivre.
Et il continue à nous frayer la route, en sifflottant une ballade irlandaise.
En débouquant sur Louisbourg, nous apercevons, de l’autre côté de la baie, ses ruines ; elles se détachent par un soleil splendide. Nous nous arrêtons sur un tertre, et pour mieux nous orienter nous déployons les plans de 1744 et de 1756 Puis après nous être reconnus, nous traversons le barachois, d’où nous faisons lever des myriades de pleuviers.
Nous foulons le sol sacré.
Sunt lacrymcie rerum !
Louisbourg la forte, Louisbourg la vaillante, Louisbourg l’opulente, n’est plus habitée que par cinquante familles de pécheurs. Partout gisent des pierres, des briques. On voit le tracé des rues : les caves existent encore en certains endroits. Les casemates, au nombre de trois, sont bien conservées. Que les lecteurs se reportent au lendemain de l’incendie du quartier Montcalm, à Québec. Les maisons, les rues, n’étaient plus reconnaissables que par leurs fondations et que par les caves. Ainsi se montre Louisbourg, aujourd’hui.
En face des casemates se trouve l’esplanade. Elle est devenue un champ de pommes de terre : à l’autre extrémité du carré s’élèvent les casernes. Il en reste quatre arches. Les bastions, les fossés se dessinent parfaitement. Au milieu de ces ruines du passé paissent les vaches, les moutons. Debout sur une des casemates, Rouyaud dessine ce qui reste de Louisbourg. Le soleil couchant l’enveloppe de ses rayons et fait ressortir son mâle profil.
Cet officier français en uniforme, prenant un croquis de ce qui reste de la ville où tant de sang français a coulé, n’est-ce pas là un beau sujet pour un peintre ?
Tout à coup, Rouyaud laisse échapper son crayon. Il est ému, et moi tout autant que lui.
Un moutard déguenillé s’approche de nous.
— French ihings gentleman 1
— Débris de France messieurs ?
Et il nous tend un petit sabot, dont la semelle est en bois, le dessus en cuir travaillé. Il l’à trouvé dans le puits de l’hôtel du gouverneur de Drucourt.
Je m’empressse d’acheter cette relique qui aurait chaussé le pied de Cendrillon.
La nuit tombe ; il faut rentrer. En allant vers le haut de la pointe nous rencontrons un vieillard, M. Cryar. Il est âgé de 82 ans ; il réside ici depuis 63 années. Son grand-père était au dernier siège de Louisbourg : son père a demeuré longtemps et est mort dans la ville.
Rouyaud s’empresse de le retenir comme guide pour le lendemain et lui fait envoyer une bouteille de vieux vin de France.