Le cheilih de l'Adrar
soit dit en passant, on obtiendra ce même résultat négatif à chaque fois que l'on confiera à un noir, fût-il le plus intelligent des noirs, le soin de nouer relations politiques ou commerciales avec les Maures. Pour ces derniers un Toucouleur ou un Ouoloff est un être de condition inférieure, — presque un esclave. Comprendraient-ils jamais que des Européens chargent un de leurs esclaves
Église de Saint-Louis.
de faire de la diplomatie, avec un prince berbère, plus ou moins neveu ou cousin du grand Prophète ?
— Si vous pouviez attendre quelques mois, les choses n'en iraient que mieux, me dit en terminant M. de Lamothe : le Désert serait abordable, et... Mais j'oublie que vous avez des ordres du Ministère pour vous mettre en route aussitôt.
— De plus, ajoutai-je, je n'ai à ma disposition que peu d'argent. Et le séjour à Saint-Louis coûte cher...
— Je sais. Agissez donc comme bon vous semblera. Je vais vous procurer un interprète. Puis, la semaine prochaine, je vous remettrai une lettre vous accréditant auprès de notre allié Ahmed- Saloum.
Qu E L Q u E s j ours après cet te conversation , un matin , en sortant de la fameuse chambre dont je donnais plus haut l'invcnlairc exact, — nous nous heurtons à M. Merlin, directeur des affaires politiques, juste au moment où ce fonctionnaire va pénétrer dans le bureau du télégraphe.
— Une mauvaise nouvelle pour vous, nous dit-il : l'administrateur de Dagana, M. Vincent, vient d'être assassiné par un Maure...
— Qu'est-ce cela ? Et pourquoi ce meurtre ?
— Une cjuerelle. Vincent voulut rétablir la paix. C'est alors que le propre frère d'Ahmed-Saloum, qui avait suscité cette querelle, craignant de se voir arrêté, tira sur mon malheureux collègue un coup de fusil qui l'atteignit en pleine poitrine.
— Gomment,, à deux pas de Saint-Louis, un crime jjareil? Qu'en résultera-t-il?
— Je ne saurais trop dire. J'ai grand'peur, entre nous, que ce tragique événement ne provoque quelque rébellion de la part des Trarza... Aussi vais-je aller ce soir môme à Dagana. Sur les lieux je me rendrai mieux compte...
— Eh bien, et nous ?
— Oh ! vous, vous n'avez qu'à attendre !... Du reste, ajoutet-il en souriant, inutile de récriminer. Le gouverneur ne veut à aucun prix vous voir partir.
— C'est son dernier mot?
— C'est son dernier mot.
— Et combien de temps pensez-vous qu'il nous retiendra ?
— Dame! je ne sais pas. Un mois... deux mois, peut-être.
— Malheureux ! Mais vous voulez donc nous forcer à nous faire rapatrier par un bateau d'émigrants ?
M. Merlin étend les bras, ouvre de grands yeux. Traduction exacte : « Que puis-je faire à cela ? »
En effet, il a raison, M. Merlin, — que peut-il faire à cela?
Accablés, nous prenons congé.
Et nous allons par les rues, tète basse et bras ballants...
Viennent le capitaine Tavernost, officier d'ordonnance de M. de Lamothe, et l'ancien commandant du cercle du Rio-Pongo, M. Guizonnier.
— Vous vous ennuyez? nous crient-ils du plus loin qu'ils nous aperçoivent. Voulez- vous deux heures de distraction? — Allez voir Dinah-Salifou.
— Dinah-Salifou, l'ancien roi du Nunez?... celui qui fit la joie des Parisiens en 1889?
— Lui-même.
Un sous-officier peul.
C'est, dans le quartier indigène, une maison branlante construite à l'européenne, avec un petit escalier en vrille, — au pied duquel s'étale une cour très puante.
Dinali nous a vus entrer. Et Dinah, flanqué de ses deux fils, nous attend au seuil de son jDalais.
Sa Majesté est grande, maigre... peut avoir cinquante ans, et porte une barbiche poivre et sel en tire-bouchon, au-dessous d'une paire de lèvres juste assez lippues pour satisfaire l'esthétique noire. Autour de son torse s'enroule un ample boubou blanc que le large ruban de la Légion d'honneur tache de rouge.
Dans le vestibule, sorte de terrasse bordée de murs en pisé, on s'assoit sur des chaises de paille.
Et la conversation s'engage.
Est-il besoin de dire que Sa Majesté garde le meilleur souvenir de sa visite à l'Exposition universelle ? Plusieurs de nos « merveilles architecturales » l'ont frappé. Que M. EilTel se rassure : s'il ne compte pas de bien nombreux admirateurs parmi ses compatriotes, il peut être certain d'avoir pour lui les habitants de l'Afrique occidentale. Et cela console de bien des avanies parlementaires.
Dinah ne se lasse point de parler de cette « haute cage... haute, haute. . . toute en fer. . . avec des escaliers qui montent seuls » .
Puis, comme s'il craignait de nous avoir froissés en n'unissant pas, dans un commun concert de louanges, la capitale
EN SAHARA 9t
de la France, elle-même, à la tour de 300 mètres, il ajoute:
— Paris aussi, grand beaucoup... grand plus que tout. Rien à Guet N'Dar, ne peut donner idée !
— Et ce fameux bal auquel tu assistas, avec toutes ces belles dames qui voulaient te voir. T'en souviens-tu, Dinah?
S'il s'en souvient ! « Beaucoup lumière... femmes blanches... » Et il se met à rire, sa large bouche large ouverte, sans en vouloir dire plus.
Respectons les scrupules du roi ; il nous donne là un rare exemple de discrétion.
Un silence. Et l'histoire — cent fois répétée — de sa chute du trône : « Un matin, très beaucoup matin, quand on n'avait pas encore gagné six heures, par ordre de Monsieur grand commandant Ballay, goiivernor... », etc., etc.
Enfin une petite séance de halafont pour finir. Peut-être ne savez-vous pas ce que c'est que le halafont? Pour les tout à fait profanes j'expliquerai que le halafont est un instrument de musique composé d'un chevalet sur lequel, j)arallèlement, sont tendues une série de baguettes permettant de donner — ou à peu près — toutes les nuances de la gamme. L'artiste, jambes croisées, s'installe devant cet outil mélodieux — et, tel un joueur de xylophone, tape sur les baguettes avec deux chevilles de bois taillées.
Ce ne serait point la peine, assurément, d'être venu en plein Sénégal, entendre des airs sénégalais, pour déclarer, ensuite, que ces airs ne sont point originaux. Donc ils sont originaux, et non toujours dépourvus d'harmonie, assertion qui étonnera peut-être.
J'ajouterai que les leit-motiv y sont fréquents. Et que c'est par là que la musique de Wagner se rapproche de celle des nègres, — à moins que ce ne soit la musique des nègres qui se rapproche de celle de Wagner.
J' ADMINISTRATEUR Mcrliii cst ciicorc absciit. A la dircclion ^ des alTaii'es indigènes où je vais prendre langue, on me dit que les affaires se compliquent. Les Maures ne s'arrêtent que difficilement aux escales. On semble craindre l'interruption de la traite de la gomme.
Il faudrait nous rendre compte, par nous-mêmes, de cet état de choses. Nous allons donc pousser jusqu'à Dagana et Podor, les deux centres d'échanges des Trarza et des Brakhna.
Le lendemain matin, à huit heures, sommes à bord du Dorgnis-Deshordes, le paquebot-poste de la Compagnie des Messageries Fluviales, qui remonte jusqu'à Mafou.
Sur le pont, un encombrement de colis et de malles réduit le confortable au minimum strict.
Parmi les passagers, un chef de bataillon d'infanterie de marine, M. Dargelos, le même qui se distingua si souvent dans les trois campagnes menées contre Samory, — puis les chefs ou les représentants des principales maisons de la colonie, en tournée d'inspection: MM. Philippe Delmas, Sambain, Germain d'Erneville, etc.
Nous partons. La machine souffle. Le fleuve se fend en deux sous l'hélice. Et devant nous défile Saint-Louis, tout blanc dans le bleu du ciel.
Le long de côtes basses, boueuses, jaune ocre. De fréquents lacets où des îlots de verdure apparaissent, et, de nouveau, la
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ligne droite, le ruban liquide qui se déroule, bordé de terres plates que l'horizon circonscrit. Et sur ces terres plates de grandes herbes blondes pressées en touiïes.
De nombreux vols de goélands s'abattent en polygones sur l'eau. Ils plongent, et, à chaque relèvement du cou, on voit un poisson se tordre dans leur bec.
Bonnival demande à un Toucouleur, à côté de lui : — Quel est ce poisson ?
— C'est un mange-... Cambronne, répond ce dernier, impassible. Nous voilà fixés.
Passons devant l'ancien poste fortifié de Mackha, aujourd'hui petit village indigène. Quelques pêcheurs ont jeté leurs filets. Avec une dextérité sans pareille ils les retirent, chargés à rompi'e mailles.
L'un d'eux, dans sa méchante pirogue de quatre sous, a fièrement arboré une loque qu'à toute force il veut faire prendre pour un drapeau. Et, à l'ombre de ces trois couleurs illusoires, il nous salue, plein d'enthousiasme.
Pour le récompenser de son patriotisme, nous faisons semblant de diriger sur lui les canons de nos fusils. En riant il se couche alors au fond de l'embarcation, et fait le mort...
Que sont ces guenilleux, sur la rive droite? Des Brakhna. Ils regardent passer le vapeur, groupés en des attitudes de primitifs, sans qu'une ligne de leur physionomie vacille.
« La Ilah illa Allah ; Mohamed ressoul Allah '. » J'entends ronronner ça à mes côtés. C'est un vieux marabout à lunettes, qui commente à haute voix le Coran. Autour de lui une demidouzaine de Ouoloffs n'attendent qu'un signe pour psalmodier, en chœur, le monotone salam.
Tiens ! voici le fleuve qui s'élargit. A peine apercevons-nous maintenant un mince filet noir, — qui est la terre
1. Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu ; Moliamed est l'apôtre de Dieu.
DAGANA. — Il a plu pendant la nuit, et le ciel se fond en des tonalilés grises qui étonnent ici. Est-ce la peine d'être par 14° de latitude, pour retrouver la Hollande? Et au fond, pourtant, cela n'est point pour déplaire. Cela repose de ce bleu trop cru, un peu bête à force de franchise.
Des maisons alignées sur un quai de 300 mètres de longueur environ ; au centre, le palais (?) du Gouvernement, une grande caserne, bâtie jîar Faidherbe. Et voilà tout Dagana.
Vu M. Merlin. Le directeur des affaires politiques n'est pas encore bien rassuré.
— Je n'avance guère, nous dit-il. J'espère cependant arriver à ne point supprimer la traite de la gomme cette année. Mais les palabres seront longs... Quels maudits bavards que ces Maures !... A propos, voulez-volis un conseil, en passant?
— Donnez toujours,
— Eh bien, allez donc à Podor. Voici un mot pour notre administrateur M. Leclerc. Vous étudierez avec lui les moyens de pénétrer dans l'intérieur par le pays des Brakhna K
— Au revoir et merci.
Derechef à bord du Borc/nis-Deshordes. Capricieuse en diable cette promenade fluviale. Nous nous rapprochons de la rive gauche. Il est alors facile de distinguer la nature du sol. Le sable
1. Les Brakhna, grande tribu maure, située au nord du Diniar et du Fouta.
se perd, — remplace par de petits cailloux ferrugineux, aux strates régulières
Des chalands chargés se suivent lentement. Et de loin, ces chalands, coiffés de voiles triangulaires, on dirait de grands vautours, ailes déployées
Sur l'eau, en des coups brusques de soleil, des lueurs jaunes éclatent, détonent, — et c'est comme un embrasement d'or pur.
ENTRE RlCHARD-ToLL ET DaGANA.
Puis tout s'efl'ace. Maintenant le sillage que laisse derrière lui le bateau paraît se solidifier en traînées de bronze verdâtre. Le ciel nous écrase ; aucun souffle n'agite l'atmosphère. — Et cette chaleur d'étuve fait la joie des bons crocodiles, dont les gros corps gris dans la vase semblent quekpies vieux troncs d'arbres abattus... Mais voici les berges qui de nouveau se resserrent, et de nouveau l'uniformité générale se déroule. Ce sont de longues herbes s'avançant loin dans les terres basses. Par moments ces longues herbes se couchent, avec un bruit sec de papyrus froissé : un torse noir en émerge, puis un autre, puis un autre encore. Et processionnellement vont les Sarrakollés vendeurs de mil.
PRÈS de Podor, changement à vue. Les rives s'élevènt, soudain très boisées. Il est huit heures du soir quand le vapeur accoste. Trois lueurs zigzagantes sur l'eau : trois pirogues. Dans l'une d'elles a pris place M. Leclerc, pour lequel, on s'en souvient, le directeur des affaires politiques m'a donné une lettre de recommandation.
Depuis l'assassinat de son collègue de Dagana, M. Leclerc se montre très pessimiste.
— Si pessimiste, nous dit-il, que je n'ose plus sortir seul de mon poste. Que ferais-je avec mes deux gendarmes?
— Ah ! si l'on voulait me laisser agir ! Je lèverais trente cavaliers, et en moins d'une semaine j'aurais retrouvé le criminel. Mais, voilà, on ne veut pas... Les commerçants protestent, disant que la traite de la gomme est compromise pour plusieurs années si l'on tente un coup de force... Je n'y comprends rien.
Gomme suite à cette conversation peu encourageante, nous avons le lendemain long entretien avec l'interprète du Gouvernement. De cet entretien, il résulte que la route à travers le pays Brakhna n'est point praticable en cette saison : les puits y sont trop rares. Mieux vaut suivre l'itinéraire de Panet et de Vincent — par le bord de la mer, — jusqu'à la hauteur du Tiris.
Ne pas croire, toutefois, que la sécurité y soit plus grande, témoin l'aventure arrivée à Soleillet, il y a quelques années : ce vaillant explorateur complètement dépouillé par une bande
d'Oulacl-Delim, à 250 kilomètres de Saint-Louis, et n'ayant la vie sauve que grâce à l'intervention d'un marabout influent...
Donc, c'est bien entendu, nous ne passerons point par le Brakhna pour aller en Adrar.
Podor est ce que sont tous les postes situés sur les rives du Scncgal. Des maisons le long d'un quai, comme à Dagana, et, parallèle à ces maisons, une belle rangée de caïlcédrats, à qui le fleuve vient malheureusement rogner, tous les ans, pendant la crue, cinquante centimètres de terre végétale.
Sua LES BORDS DU FLEUVE.
J'allais oublier une grande place, au milieu de laquelle, près d'un baobab, s'élève une simple colonne de marbre. Sur cette colonne on peut lire :