‹ En Sahara à travers le pays des Maures nomadesChapitre 9 sur 57 · BORDEAUX — LISBONNE — DAKAR — CORÉE · texte numérisé non relu

BORDEAUX — LISBONNE — DAKAR — CORÉE

RUFISQUE — SAINT-LOUIS

DAGANA — PODOR — MAFOU

LIEUTENANT, je vicns, sur. les ordres de... . — Excusez-moi, monsieur, mais je ne suis pas lieutenant.

— Vous n'êtes pas lieutenant? Tiens, c'est extraordinaire !... Cependant vous vous appelez bien Donnet?

— Je crois que oui...

— Alors je ne me trompe pas... Donnet... C'est bien vous le lieutenant Donnet !... Tenez, lisez.

Et je lis. Et c'est parbleu exact. xA. trois reprises différentes je trouve mon nom précédé de ce joli mot de « lieutenant ».

« Marinette, allez-vous en coudre deux galons d'or à mon pourpoint, me voilà officier! »

Mais bientôt tout s'explique. C'est encore une erreur de l'Administration, — qui ne s'habituera que très diiïicilement à cette singulière manie qu'ont les ministres, aujourd'hui, de confier parfois des missions à des civils.

— Licute... pardon... Monsieur,... reprend mon interlocuteur, je viens, sur les ordres du chef de bureau, lever toutes oppositions de la part de la douane et faire immédiatement procéder à l'embarc;uement de vos bagages.

Cela est dit le 5 février 1894-, vers onze heures de matinée, à Bordeaux. Et celui qui nous apporte cette bonne nouvelle est un garde-magasin appartenant au ca^dre colonial.

Le brave homme ! Songez au service qu'il nous rend ! Depuis le lever du soleil nous pataugeons dans la boue des quais, lancés à

la poursuite de nos malheureux colis que des douaniers trop zélés s'arrachent.

— Combien les cotonnades ? demande l'un.

— Attends un peu, je vas voir au bureau, répond l'autre.

Et à pas comptés, aussi lentement qu'un douanier peut marcher, il « va voir au bureau » .

— Eh ! là-bas, crie un troisième, que contient ce ballot? et cet autre? et puis cet autre encore ? — Total : quarante-deux", comme cela, à visiter.

Bref, je suis persuadé que nous y serions encore, sans la providentielle intervention des Colonies.

Ouf ! il ne nous reste plus maintenant qu'à nous mesurer avec un ennemi également fort redoutable : le lieutenant de la Compagnie des Messageries Maritimes chargé de l'embarquement général.

Là, nouveau genre de difficultés. Sur les caisses, les marques ne sont point assez apparentes. D'où nécessité de se procurer un pot de peinture, un pinceau, des vignettes, — et de procéder, nousmême, à cette besogne supplémentaire.

Ci, une heure de travail et la perte jDresque totale, par suite de taches successives, d'un superbe complet gris, arboré pour la première fois.

MAIS l'on sonne. Le chaland va partir, qui doit nous transporter à Pauillac, où se trouve le paquebot.

Il est parti. La Gironde s'élargit. Dans le brouillard ses bords plats disparaissent. La houle s'accentue ; les flots se donnent déjà des allures de jDctites vagues.

Un Bordelais, près de moi, m'affirme que c'est là spectacle unique au monde.

Cahotés et roulés pendant quatre heures. Soudain devant nous, sous le ciel gris, une masse énorme : le Poriiigal, l'un des plus beaux bâtiments de la Compagnie des Messa-

gei^ies.

« Un des plus beaux »... Le voyageur a toujours rinoffensive manie de considérer comme « le plus beau de tous les bateaux » celui sur lequel il doit accomplir une traversée. '

On hisse les marchandises ; les passagers se hissent. Le chaland s'éloigne. Et le Portugal lève l'ancre une demi-heure plus tard, pour en faire autant.

Six heures. Le dîner. Dans le vaste salon servant de salle à manger, chacun s'étudie, s'observe. Il est fait de grands efforts pour assigner, d'après leur tête, une profession à ceux que l'on verra passer et repasser tant de fois devant soi durant le voyage, — ce pendant que le maître d'hôtel, grave et solennel, procède à l'installation des convives.

La volonté de cet homme nous place devant un officier d'artil-

Ici'ic de Dakar cL un notable Argentin, rentrant dans le pays de ses pères, après huit mois de fugue à Paris.

Début de repas fort calme. Potage et liors-d'œuvre mangés en silence. Pas un mot : l'Argentin seml^lc de marbre, et l'officier soulfre des dents.

Soudain, au poisson, des éclats de voix claironnante nous

Sur le pont.

tirent de notre torpeur. Un monsieur très gras, flanque d'un monsieur très maigre, ayant en face de lui deux dames jouant le rôle de personnages muets, cause avec grande animation. .

Nous sommes au lendemain de la mort de l'anarchiste Vaillant, et le gros monsieur exprime en termes enflammés sa haine contre les ennemis du capital.

— Il faut les exterminer tous, vocifère-t-il, en levant les bras. Pas de quartier ! Je ne fais pas de politique, moi ! Je suis un homme paisible, moi ! mais !!!...

Le monsieur très maigre hoche du chef approbativement. Les deux dames restent impassibles.

Et le monsieur très gros continue.

Longtemps il continue... La politique fait place à la littérature : Emile Zola, Theuriet, Jules Verne... Et la littérature, à son tour, cède le pas à l'art dramatique. C'est Sarah Bcrnhardt qui fournit le sujet d'une vive discussion, — Sarah Bcrnhardt qu'il a pu voir « comme je vous vois », lors d'une traversée du Havre à New-York.

— Ça peut être une grande artiste... c'est même une grande artiste, quoi qu'en disent certaines gens; mais à coup sûr ça n'est pas une personne bien élevée. Imaginez-vous — et ici la voix baisse, comme honteuse de ce qu'elle va révéler, — imaginez-vous qu'elle montait sur le pont en pantoulles et en cheveux !...

— Si j'avais été commissaire, je ne l'aurais pas to-lé-ré ! reprend le monsieur très maigre, en appuyant sur chaque syllabe.

Et cette conversation, très scrupuleusement rapportée, résume toute la vie de bord. Le bord, c'est la société en raccourci, avec toutes ses intolérances, ses hypocrisies, ses préjugés.

Vous quittez Paris, un peu las du monde, de ses obligations, — et vous retrouvez, circonscrites dans un espace de 400 pieds carrés, sans aucun espoir d'y échapper, toutes ces obligations : cette discipline féroce à laquelle on est bien forcé de se soumettre quand on ne veut point passer pour un trouble-fête, un original, un ours mal léché...

6 janvier.

LEVER le plus tard possible. On s'accoude sur les bastingages, regardant fuir la mer. Puis on s'assied ; puis on se lève ; puis on se rassied... Et les mêmes personnes passent et repassent devant vous, processionnellement, marquant le pas avec la houle... Et les mêmes conversations s'engagent. Les ollicicrs parlent chevaux ou commentent VAnniuiire ; les commerçants se laissent tenter par la diplomatie ; ils renversent des cabinets, opèrent des réformes dans les tarifs de çlouane ou tracent un plan de campagne pour la prochaine guerre ; les administrateurs coloniaux se livrent à d'intéressantes études comparatives sur la vitesse des bateaiix à vapeur.

— Je parie pour 15 noeuds. ' , — ^ Et moi pour 14 ! .

— Vous vous trompez, messieurs, ajoute un troisième, la vitesse est, en ce moment, de 14 nœuds et demi.

— Enfin nous verrons bien, reprend le premier, qui tient à ses 15 noeuds et n'en veut point démordre. Nous n'avons qu'à consulter le tableau déroute... Et tous de se diriger vers le tableau de roule, apjoendu à la paroi de la salle à manger.

Brochant sur ces distractions, de fréquentes parties de piquet, de poker ou de tonneau ; deux ou trois romances chantées le plus souvent par quelque amateur ayant plus de bonne volonté que de réel talent, accompagnées sur un piano très faux et presque aphone ; la permission accordée à un petit nombre de privilégiés.

EN SAIIAIÎA 49

par le commandant, de s'aller promener sur la passerelle...

El voilà, sans en rien omettre, ce que l'on peut faire et dire à bord d'un paquebot.

Ah ! pardon, j'oubliais, il y a le mal de mer.

Bien amusante — faite pour tenter Caran d'Ache — la silhouette du monsieur qui a le mal de mer, tout en ne ■\oulant pas l'avoir.

On le voit venir de loin, rapide, imposant. Envahissant, il s'installe sur le pont — et parle fort. Léger accent méridional. Il raconte ses nombreux voyages, croisières immenses à travers les trois Océans.

Une dame lui demande, admirativc :

— Et vous n'avez pas eu le mal de mer ?

— Le mal de mer ! Oh ! vous plaisantez ! Qu'est-ce que c'est que ça, le mal de mer? ,

Mais voici que la brise se lève. Ce n'est rien, — et déjà notre liomme, qui comptait sur le « beau fixe », commence à s'agiter.

On le voit, lui, le dur-à-cuire, se lever fréquemment, arrêter les matelot^', interroger les officiers. Une vague inquiétude perce dans ses multiples demandes. Il pâlit.

— Qu'avez- vous?

— Oh! rien, un malaise passager. L'n peu de migraine.

— C'est le mal de mer !

— Moi, le mal de mer! Jamais!

La houle augmente. On tangue, on roule, et à chaque

oscillation le patient gémit, moribond :

— C'est drôle, comme je suis malade. Imaginez-vous que moi, qui n'ai jamais le mal de mer...

Patatras ! une énorme lame vient rejaillir jusque sur le tillac !... Et tant de stoïcisme doit aboutir à la plus lamentable des fuites.

Le monsieur cjui n'eut jamais le mal de mer, n'a que le temps de se lever, de saisir la rampe de l'escalier des cabines, pour disparaître dans ses profondeurs.

Il ne racontera plus ses voyages de circumnavigation d'ici deux jours. C'est toujours autant de gagné.

Nous passons en vue de la Corogne. Désormais notre marche sera : droit vers le sud.

Ce matin 7 février, l'atmosphère, jusque-là plaquée de gris, s'illumine. Le soleil est de la fête ; la mer semble de diamant.

Lisbonne est près de nous.

A trente milles au large, un immense circuit formé par un ahgnement de roches.

Puis l'entrée dans l'estuaire du Tage. Des falaises au pied desquelles la vague paresseuse vient se briser avec regret, — des falaises dominées par des maisons blanches, des moulins à vent barrant le ciel de leur rotondité.

Et plus loin, bien plus loin, derrière ces falaises, des hauteurs boisées s'en allant mourir en pentes très douces en l'intérieur des terres.

La côte s'efTde. Ce sont maintenant de véritables montagnes que surmontent d'anciens châteaux forts. Et de nouveau des maisons blanches, pittoresquement groupées, — au premier plan.

De plus en plus, on se rapproche. L'Océan devient lac. Oh ! ces blanches maisons essaimées sur la grève, perdues dans les épaisseurs de verdure... ces maisons en leurs formes rigoureusement carrées, écrasées au sommet par la terrasse, qui rappellent les châteaux de carton que l'on nous donnait quand nous étions petits ! . . .

Et sous ce ciel bleu, ce ciel qui rit éternellement, cette évo-

cation du premier âge vous redonne les joies de l'enfance. Et l'on en vient à se demander comment, et par quelle cruauté delà nature, il se fait que tous ces peuples aimés du soleil, de ce bon soleil qui conserve les choses, ne gardent pas, comme leurs maisons, leur aspect de jeunesse; — comment il se fait qu'ils vieillissent?

Tour de Belem, et entrée du port de Lisbonne.

Doucement, glissant sur l'eau, nous passons devant le palais royal de Quéluz, les maisons de plaisance de Bellas, la tour de Belem, massive, engoncée, surchargée d'ornementations arabes, l'air d'une grande dame un peu ennuyée de ses dentelles et de ses bijoux qui l'écrasent ; le magnifique couvent des Hiéronimites, chef-d'œuvre de l'ogive, bâti par Manoël le Fortuné, « le seigneur de la conquête, de la navigation, du commerce de l'Ethiopie, de l'Arabie, de la Perse, de l'Inde », et rappelant ces temps légendaires de la gloire passée du Portugal.

Combien passée !

Que nao tem vislo lAshoa Nao lem vislo cosa boa.

OUI n'a pas vu Lisbonne — n'a rien vu de beau. En rade. Le bateau stoppe. Des miséreux hâves, dépoitraillés, « sans hauts-de-chausse et sans pourpoints », s'approchent à toutes rames. Leurs barques se pressent, se heurtent, se croisent et s'entre-croisent. Et ce sont des jurons, des menaces, des poings tendus.

Qui arrivera le premier?

L'un d'eux s'est agrippé à nous, — et il ne veut plus lâcher prise. En vain mon compagnon de route, Henri Bonnival, qui baragouine un peu le portugais, essaie-t-ilde l'éloigner. Le drôle ne comprend pas, ou feint de ne pas comprendre. Il faut nous résigner : nous sommes devenus son bien, sa chose. Il nous empile dans son canot.

Mais, à moitié chemin entre le quai et le paquebot que nous venons de quitter, arrêt brusque. Notre homme, au courant des procédés mis en usage par les maîtres-chanteurs, nous fait comprendre que, si nous tenons absolument à débarquer ce soir, il est indispensable d'accepter ses conditions.

Léonines, ses conditions : vingt francs, ou la perspective de passer toute une nuit dans le bassin du port !

Faute de sergent de ville pour constater la tentative d'extorsion de fonds exercée sur nos personnes, nous prenons le parti de

i:.\ SA 11 A H A

faire la police nous-mêmes. En de simples gestes — cl c'esl clonnant comme la mimique peut être éloquente en certains cas, — nous faisons ressortir à Manoël — ici tout le monde s'appelle Manoël — qu'exorbitantes sont ses prétentions. Nous lui donnei'ons cinq

Port ue Lisbonne.

francs. Que s'il n'est pas satisfait, nous prendrons en mains les avirons. Que s'il n'est pas satisfait encore, nous nous débarrasserons de sa personne en la jetant à l'eau. C'est bien simple. Manoël a fort bien compris ; Manoël fait preuve du meilleur caractère. Un quart d'heure après, Manoël nous dépose, sans encombres, sur le quai.

Kéi

I "FLANERIES au hasard, à travers les rues de Lisbonne. La ville, bâtie sur sept collines. Les maisons, capricieusement dévalant sur les pentes, pressées, serrées les unes contre les autres, en un défi jeté à l'équilibre.

Les hommes : en veste courte., pantalons collants, mouchoir noué autour de la tête.

Les femmes : en robes rouges à pois blancs, et mantilles.

Têtes brunes, massives, aux traits accentués, prognathes, indices de croisements avec les nègres ; corps carrés, trapus, solides sur la base, prédisposés à l'embonpoint ; vivacité, exubérance, surtout dans le geste ; — caractère plus méridional encore que ne le comporte l'origine ^^remicre.

Qui a vu l'Espagne a vu le Portugal.

Même aspect au dehors. A tous les pas, le bureau de tabac aux cent mille sortes différentes de cigares; le marchand de comestibles étalant jusque sur la chaussée ses tonneaux ventrus. De loin en loin, le café, lieu sévère de réunion, où l'on ne consomme que de l'eau sucrée additionnée de jus d'orange ; le magasin « à l'instar de Paris », derrière la vitrine duquel, en des écrins de velours, repose la montre-remontoir nouveau modèle et le bracelet simili-diamants, — ou bien encore rétolfe aux couleurs voyantes, dernier cri de la mode.

L'inévitable place Gamoëns, fière de la statue du grand homme,

bo

enclose de maisons basses, l)ordcc de larges Iroltoirs, rendez-vous du Tout-Lisbonne.

L'escale.

Un fouillis de ruelles, d'impasses, de carrefours, dédales des cjuartiers excentricjues, seulement habités par les plus besogneux.

K6 EN s A II AU A

La longue cnllladc des quais, empuantis de guano, encombrés de barriques de vin et de paniers de fruits, avec une population de débardeurs, forts gars aux lèvres lippues, à la peau bronzée, chargeant un sac sur leurs épaules ou donnant le coup de pioche, à des intervalles aussi éloignés que possible.

Marquant le pas, voici un régiment de fantassins qui défde. Et l'on se croirait transporté en pleine Allemagne, à voir ces uniformes sombres sobrement galonnés, et les gigantesques casques à pointe qui dominent les têtes.

Un ollicier à cheval précède la colonne. Il est grand, mince et blond. L'illusion est complète...

Moyennant la modique somme de 1.200 reis, — et ici j'ouvre une parenthèse pour dire que le reis, unité monétaire en Portugal, valant à peu près un demi-centime, il faut, pour acheter simplement quelques douzaines de faux-cols ou un complet de drap, se livrer à des calculs énormes, et mobiliser, dans une addition, un nombre incommensurable de zéros, — moyennant, dis-je, la modique somme de 1.200 reis, l'hôtel Francfort nous sert un merveilleux repas : quantité de petits plats à base de tomates et de piments, h noms barbares, et un vin épais, sirupeux, montant dru il la Icte.

LE lendemain à onze heures, après une fort mauvaise nuit passée dans un fort mauvais lit, nous regagnons le Portugal.

A petite vapeur devant la ville : un ruban de maisons toujours blanches cpù se déroule le long de la mer toujours bleue, et sous un soleil un peu voilé de nuages, mais coupé de brusques jets de lumière aveuglante, faisant pressentir les régions plus chaudes.

C'est la fin des falaises : un roc taillé en forme de proue.

Et ce roc, c'est la fameuse Quenouille, le promontoire le plus occidental du continent.

Puis plus rien : l'Océan et le ciel.

A l'avant, tout un lot d'émigrants portugais. Des hommes à figures de bandits, pêle-mêle couches, jouant aux cartes, avec, pour enjeu, la hola pleine cVamonUllado, qui circule de mains en mains.

Des disputes éclatent, des lueurs, vite éteintes, passent dans les yeux...

On se menace, à mots couverts, pour ne pas éveiller l'attention des matelots dont la tranquillité s'étonne de tant d'agitation.

Cependant que, dans quelques coins, on entend l'accordéon geindre et des chants s'élever ; on voit des groupes se former, et les quadrilles commencer.

Et dans ce silence du plein large, au clair-obscur des feux qui oscillent à la pointe du mât, on trouve joliment pittoresques ces mélopées barbares qu'un rythme unique appuie — un rythme

unique, tantôt sortant comme une plainte, tantôt se dispersant en notes stridentes, qui font surgir les dents blanches, du noir d'encre de la barbe.

La danse? Un déhanchement, une ébauche de luxure, — mais

Un des noirs de l'équipage.

avec ce quelque chose de naïf qui rappelle le piétinement nègre au son de l'unique tam-tam.

..... Cercle autour d'une grande et forte fille. Elle tourne, tourne, lente, autour de son écliarpe déroulée... les bras en amphore, le torse violemment rejeté en arrière, le regard extasié.

Et nous la trouvons belle, cette fille aux lèvres en relief, aux

mains pataudes déformées par le travail ! . . . Nous la trouvons belle de toute la beauté donnée par l'art. Car il y a de l'art dans cette musique à la diable, de l'art qui s'ignore. Et c'est peut-être celui-là qui est l'art véritable !

A quelques ^^as de la danseuse, un second rassemblement s'est formé. Un passager interprète, ad usiim populi, les chefsd'œuvre de nos maîtres. Il mêle agréablement le classique au moderne, voire à l'ultra-moderne. Mais son morceau de résistance, toujours bissé, c'est la Grève des Forgerons :

Mon histoire, messieurs les juges, sera brève

Et cela dit avec de grands gestes, des sursauts de voix, puis une véritable explosion tonitruante lorsque le vieil ouvrier, se précipitant sur son adversaire, d'un seul coup de son lourd marteau d'enclume, lui brise le crâne.

L'auditoire en reste béant d'admiration. Et d'applaudir !...

10 février.

Quelque chose d'indécis, cachant la ligne de l'horizon, et qui disparaît bien vite : l'archipel canarien. Plusieurs frottent consciencieusement les verres de leur lorgnette, croyant apercevoir le pic de Ténériffe. Peines perdues.

12 février.

EUF heures du soir, en vue de la côte sénégalaise. Un feu, deux feux qui brillent : c'est le phare du cap Manuel,

c'est le phare des Mamelles.

Et voici, se donnant presque la main : les îles Madeleine et Gorce. Enfin devant nous, se penchant doucement vers l'eau, Dakar — Dakar, devinée plutôt qu'aperçue dans la nuit noire, Dakar presque fantastique à la lueur clignotante de ses rares réverbères.

Une barque accoste. Un r^>^ fonctionnaire colonial, quelques otFiciers d'infanterie de marine, montent à bord. Nous apprenons de leur bouche le massacre de l'expédition Bonnier.

Tous ces braves gens cernés par Femme du Cayor. Jes Touarcg, faisaut leur trouée

à coups de fusil, à coups de baïonnette, et tombant sous le nombre. . .

— Ce pauvre Bonnier, tout de môme! Quel bon garçon

Et l'émotion gagne

Ce sont des souvenirs ramassés au hasard, des épisodes des précédentes campagnes, des tranches de vie passée en de lointaines garnisons, dans les avant-postes, sous la tente ; de colossales « bordées » tirées à Paris, où dix mois de solde coloniale sautaient en quelques nuits, avec les bouchons des bouteilles de clicquot.

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Dakar. Vue prise du large.

Tout cela raconté avec une tristesse contenue, mais qui perce parfois, même à travers le gros rire, et fait trembler, au bord de la paupière, une larme vite essuyée.

— Pauvre Bonnier !

Et ces pauvres petits soldats, blancs ou noirs, serrés autour du drapeau, les mains crispées sur les crosses, mourant si loin, très loin... là-bas, au seuil du Grand Désert !...

13 févi'icr.

UNE plage basse de sable jaune : Dakar. Bâtie un peu en amphithéâtre ; de larges rues montant droit à l'ombre des cocotiers. Çà et là un baobab énorme, ventripotent, au bord d'iine avenue.

De petites maisons à terrasses, peintes en blanc ou en jaune ; tout autour, d'immenses étendues vides, dans l'attente vaine des constructions de rapport, servant de lieux de réunion à des tas de petits nègres, tête nue, pieds nus, narguant les tessons de bouteilles accumulés.

Vers le sud, fermant le port, d'énormes rochers montant les uns sur les autres : digue puissante contre laquelle les vagues s'émiettent... Et de "nouveau des rives plates, chauves, au loin se confondant avec la mer.

Sur les c{uais, à l'extrémité desquels s'entasse la houille destinée à l'approvisionnement de la flotte, se trouvent le mouvement, la vie.

Voici la gare ; voici le principal hôtel de l'endroit : une grande

Une beauté.

bâtisse bête que cerclent deux massifs balcons de bois, genre chalet suisse ; la pharmacie ; un peu plus loin l'hôpital, les bureaux des différentes compagnies de transports maritimes, la douane...

Çà et là, pêle-mêle, des noirs s'étirant au soleil. Des femmes passent en costumes bigarrés, avec le foulard traditionnel noué

autour de la tête. De gros traitants, le fez sur l'oreille, et — l'on

n'a jamais su pourquoi — une. ombrelle à la main

Toute cette foule hétérogène, vêtue, au hasard, de « boubous » blancs ou bleus, de vieux pantalons, de vieux tricots, coiffée de vieux casques, de vieilles boîtes de conserves, marque Rodel de Bordeaux — nu-pieds ou chaussée de bottines éculées, — toute cette foule piaille, jacasse, avec force gestes, avec force roulements d'yeux, dignes des Hanlon-Lee.

IL est près de midi, et nous ne i:)rendrons le train que demain à six heures. Que faire au soleil? Les rues sont désertes. Chacun se cache derrière ses persiennes bien closes. Si nous allions au café ?

Le café, sur n'importe quel point du globe, que ce soit à Paris, que ce soit à Shang-liaï ou à Calcutta, est toujours sujet d'intéressantes observations. En un coup d'œil, autour des tables de marbre, on fait connaissance avec les échantillons les plus divers de la population du lieu ; en quelques minutes, pour peu qu'on prête l'oreille, on est au courant de tous les « potins », de tous les dn-dit, de toutes les querelles...

Une heure de café, — et voilà acquis au psychologue des trésors de ridicules... La bêtise humaine, réserve inépuisable, peutelle atteindre de plus solennelles hauteurs qu'au café, dans ces conversations qui suivent ou qui précèdent l'habituelle partie de manille et de piquet?

Règle générale, dans toutes nos colonies, où cependant tous se connaissent, on se groupe, au bar, par grades et par fonctions. L'administrateur croirait déroger s'il partageait son vermout avec un commis des douanes ou l'humble employé d'un comptoir ; l'oITicier préférerait garder les arrêts de rigueur plutôt que d'admettre, en son intimité, un fonctionnaire qui ne ferait pas au moins partie du « cadre principal » .

Vous voyez ce personnage, au bout de la table, mélanco-

liqiiement assis en face d'un bitter-curaçao : c'est un chef de bataillon.

Combien triste est son sort ! Il ne peut frayer avec les capitaines, puisqu'il leur est supérieur; il ne peut lier connaissance avec un commerçant, puisqu'il reste entendu que le commerçant n'est pas de son monde.

Le rocher de Gorée.

Alors quoi? Alors rien, il reste seul, il s'ennuie, il aie spleen, — et meurt d'une maladie. de foie.

Cependant, peu à peu, la grande salle se remplit. Chacun

prend sa place habituelle. Les domesticpes noirs circulent de chaises en chaises, distribuant la glace à pleins verres. On se salue cérémonieusement, comme à Paris, comme dans le monde — en s'ajDpelant par son grade. Et l'on cause de tout et de rien. De l'avancement, des faveurs, des passe-droits, de ceux qui ont fait leur chemin, de ceux qui ne l'ont pas fait.

Et quelle variété de types !...

C'est d'abord le Monsieur habitant l'Afrique depuis cinq ou six années, qui attache une importance extraordinaire à la stricte observation des lois de l'hygicne.

— Méfiez-vous de l'alcool... de l'absinthe surtout ! l'absinthe est l'itale... on ne peut connaître le nombre des victimes de cette funeste passion !....

— Voilà, se dit-on, un brave homme. Il me donne uii excellent conseil. J'en profiterai.

GoRÉE. Le Débarcadère.

Le soir même vous retournez au café. Or, quelle n'est point votre stupéfaction en apercevant votre hygiéniste, nez à nez, en arrêt, devant un abondant pernod.

— Comment, vous ?...

— Oh ! déclare-t-il, innocemment, il est si léger ! Et puis cela m'arrive si peu souvent !...

Deux fois par jour, pas davantage.

Un autre type, c'est le colon qui se croit obligé de vous communiquer, à vous nouvel arrivant, ses vues personnelles dictées par une longue expérience, sur le meilleur vêtement à adopter en pays tropicaux.

— Surtout et avant tout, mettez-vous à votre aise. Ne vous

EN SAHAHA 67

serrez pas. Gardez-vous, comme de la peste, de ces abominables modes européennes. Pas de chemises de toile. Proscrivez très sévèrement ce diminutif de la guillotine qu'on appelle le faux-col...

Voilà, se dit-on, un brave homme (Voir plus haut). Or

quelle n'est point encore votre stupéfaction en rencontrant, deux

heures plus tard, qui ? ce même colon transformé en gravure

de modes échappée à'Old England. Faux-col élégamment cassé, chemise impeccablement blanche et brillamment calamistrée, complet de drap fin à revers de soie... tout, jusqu'aux souliers vernis. Brummel en pays noir.

Trois dames le suivent. Plus avisées que leurs compatriotes, ont-elles revêtu les formes amples qui laissent le corps entièrement libre de ses mouvements?

Pas du tout. Ces martyres de l'étiquette ont un corset très serré, une jupe tailleur, des bottines pointues à boutons, un chapeau-capote et une ombrelle dont un baigneur, sur une plage de Normandie, ne voudrait pas, à coup sûr.

Qu'on aille dire, après cela, que le soleil du Sénégal est dangereux !

TOUTE une après-midi à perdre. Nous allons la perdre en l'île de Gorée, massif basaltique, — gigantesques tuyaux d'orgue, noirs sur le bleu du ciel.

Une petite jetée de bois, avec un cjuai demi-circulaire. Et devant nous, symétriquement groupées, des maisons de pierre peintes en blanc.

Sur la principale place, devant la Chambre de Commerce, se tient le marché : une douzaine de vendeurs d'ignames et d'oignons, qui font du bruit comme mille. Dans tous les coins de ruelles, des amas pouilleux, gluants, ne représentant autre chose que des aveugles, des ulcéreux et des culs-de-jatte — demandant l'aumône de leur même voix lente et plaintive comme une prière d'agonisant.

Uiie clameur assourdissante, soudain s'élève. Ce sont les femmes qui viennent sur la plage laver le -poisson récemment péché. Elles se poussent, se bousculent, à la recherche des meilleures places, — laides à tenter le pinceau d'un Gauguin, dans leurs pagnes multicolores que soulève le vent, laissant voir de noirs tibias rongés de plaies, et des mamelles flétries lamentablement pendantes...

Et rageuses avec ça et grincheuses, et quinteuses, — et

prudes ! comble des combles !

Un gros merlan est la cause fort inoffensive d'une dispute. L'une l'a saisi par les ouïes, pendant que l'autre s'est cramponnée à sa queue. Et toutes deux de tirer, — tant et si bien que, le merlan

leur échappant des mains, elles s'en vont rouler clans le sable. Vite elles se relèvent et, toutes griffes dehors, se précipitent l'une sur l'autre. Des poignées de cheveux crépus sont ari"achées, le sang va couler, quand soudain la police, sous la forme d'un nègre habillé à l'européenne, la lêle couverte d'un casque auquel manque la

-;âa!^-^ t^u^ '?y-»f i-"«1;^ Ltl^««^='^

Corée. Vue générale.

visière, fait son apparition. Elle n'hésite pas, la police : quatre vigoureux coups d'un solide gourdin, très équitablement plaqués sur le dos de chacune, les remettent bien vite d'accord.

Et nous nous demandons, quand cette petite scène a pris lin, quelle différence- peut bien exister entre ces deux mégères, et deux singes?

14 février.

DANS le train qui va nous cmriiener à Saint-Louis, M. Hélaut, chef d'exploitation de la ligne, a bien voulu, gracieusement, nous offrir deux passages.

Nou^jDartons à six heures et demie. Une matinée pâle, des fraîcheurs de teintes, délicatesses de ciel rappelant la France... Le long d'une plage basse, avec, çà et là, piqués, des bouquets d'euphorbes, des touffes de cocotiers...

Une terre grise, presque crayeuse ; par endroits seulement, ce sable rouge argileux avec lequel nous ferons plus intime — trop intime — connaissance, dans le Désert.

Mais peu à peu. le paysage s'élargit. Quelques tours de roues, et nous voilà dans une vallée profonde, présentant de nombreuses traces de phénomènes d'érosion. Des baobabs énormes gardent la voie ; des figuiers de Barbarie hérissent le sol, de nombreuses termitières se suivent en steeple-chases.

Arrêt d'un instant à Rufîsque, le grand marché d'arachides du Sénégal. Une nuée d'Ouoloffs et de Toucouleurs se porte sur la voie — piaillant, hurlant. Gomme contraste à toute cette agitation, trois AraJDCs graves, impassibles, dans les plis de leurs amples burnous blancs.

Le train repart. A perte de vue, une terre noire, abondante en humus. Champs de mil sur champs de mil...

Debout, de distance en distance, des Sérères, en des poses presque hiératiques, nous regardent fuir. Et dans leurs yeux perce

le mêipe profond étonnement qu'au premier jour où la locomotive pénétrait les vastes plaines du Cayor.

Vu le premier marigot, bordé de jjaobabs et de tamaiùniers. De l'eau croupissante, des ajoncs à la surface de cette eau, et la solitude morne tout autour.

Le pays s'élève. Ce sont maintenant de petites collines sabrées de verdure, chevauchant les unes sur les autres. En certains détours ces collines se resserrent au point de former de

HUFISQDE.

véritables diminutifs de gorges, au fond desquelles les wagons roulent, soulevant des flots de poussière.

La température atteint 40°. Heureusement, nous avons tous moyens de la combattre. La glace abonde, et en si grand nombre sont les bouteilles de limonade, qu'on n'entend bientôt plus que le bruit des bouchons volant de toutes parts.

Thiès !... Perigoùraye!... Je note cette dernière station parce qu'elle a été le théâtre d'un événement peu ordinaire : un officier de marine c{ui voyageait depuis l'aurore dans notre compartiment, s'est enfin décidé à prononcer quelques paroles. Le fait était assez rare pour mériter d'être consigné...

IL est cinq heures du soir. Et soudain tout change autour de nous. C'est le voisinage du fleuve. Voici de grandes plaines à la surface descjuelles ondulent de longues herbes jaunes semblables à des tiges de blé mûr.

Une halte au marigot de Leybar, rendez-vous de tout ce cjue le Sénégal compte d'élégances et de distinction. Plusieurs colons, se souvenant qu'ils étaient Marseillais, ont fait construire sur ses bords de cocjnets « bastidons » dans l'intérieur desquels ils attendent, à l'afï'ût, un giliier toujours aussi rare que le fameux chastre dont Méry guetta vainement l'apparition pendant trentecincj années.

Enfin, Saint-Louis ! Mais nous ne voyons .rien, nous ne retenons rien de ce cjui se passe autour de nous, — complètement absorbés par cette idée fixe : la découverte d'une chambre.

Un chef de bureau avec qui nous avons fait la traversée, nous a donné à ce sujet de terrifiants détails. Il paraît qu'en cette bonne ville, on néglige totalement d'observer la règle sociale c|ui veut que les étrangers ayant quekjue argent dans leur poche, soient toujours bien accueillis par ces établissements spéciaux appelés hôtels.

Un seul de ces établissements existe, paraît-il. Et comme on en fait le plus grand éloge, comme on nous affirme cju'il consent parfois, sans doute par pure bienveillance, à recevoir des voya-

geurs — précédés d'un noir cicérone, nous nous dirigeons de son côté.

Timides ainsi que de pauvres gens que le vagabondage eiïi^aie, nous comparaissons devant le gérant.

Celui-ci nous dévisage avec lenteur, puis, satisfait, ou presque.

Sur la ligne de Dakar a Saint-Luuis.

de son examen, d'un signe de la main nous indique une sorte de niche à deux grabats, sordide, sale, infecte, avec de longues théories de cancrelats grimpant le long des murs...

— C'est la dernière. Il n'y a pas à choisir.

— Et cela nous coûtera ?

— Dix francs par jour, pas davantage...

Que penser du « pas davantage », sinon qu'il est « en beauté », comme dirait Ibsen, et qu'il symbolise à merveille l'aplomb de l'hôtelier sans concurrents?

dO

15 février.

UNE toute petite ville de province bien paisible, Saint-Louis, qui s'elTile, en une bande de terre de cinq cents mètres de largeur, entre le Sénégal et la mer.

Des rues régulièrement ouvertes, correctement macadamisées, éclairées à la lumière électrique, luxe dont les indigènes s'étonnent encore à l'heure présente, des maisons jaunes et des maisons blanches aux toits plats (airgamasses), de style italien ; de larges quais courant droit le long du fleuve.

Au milieu de ce fouillis de bâtisses, la place Faidlicrbe, avec la statue du grand général, — la place Faidherbe, flanquée à droite et à gauche de ses deux casernes de tirailleurs. Puis, en face, le palais du Gouvernement, quelque chose de lourd et de mastoc, entouré de galeries, coiffé d'une terrasse d'où s'élève un grand mât-signal traversé de vergues, sur lesquelles montent et descendent des flammes de diverses teintes.

Un pont de bateaux d'un demi-kilomètre de longueur mène à la banlieue de Sor, sur la ligne de Dakar ; trois ponts de bois de cent mètres de longueur mènent aux faubourgs de Guet N'Dar et de N'Dar tout.

Quelques pas en Guet N'Dar, — et nous voici au bord de la mer. Un brusque retour en arrière, — et nous voilà dans une allée de cocotiers étiques, qui va jusqu'à l'extrémité de la ville.

Passons devant le marché indigène, où un tas de petites

affaires pas propres sont vendues par des négresses, pas belles du tout, revêtues de pagnes jaunes. Un inoffensif cochon s'échappe de la basse-cour d'un propriétaire denieuranl tout près de là. Et c'est un exode général, — pour ne pas être touchés par cet animal impur... Le bon cochon, lui, ne semble point se douter qu'il est la cause de ce remue-ménage. Joyeux, dodelinant, frétillant, il gambade à travers de petits monticules d'oignons et d'ignames, flairant de-ci, flairant de-là, et ne se décide enlin à s'en aller que

Sakt-Louis. Aller de Cocotiers.

lorsque son maître, indigné de ce sans-gêne, le frappe à grands coups de canne.

Toujours remontant l'allée de cocotiers étiques. Encore

une caserne de tirailleurs. Justement, ces derniers sont en plein exercice. Un caporal, mulâtre très foncé, commande la manœuvre :

— Par file à gauche. . . arche ! . . .

— Mouvement raté... au temps !...

— Par file à gauche... arche !...

Trois hommes ont compris de travers : — marquant le pas, ils se dirigent vers la droite.

Alors le caporal furieux :

Au temps... Recommencez-moi ça ! sales nègres !...

Sans nous en apercevoir, absorbés par tout ce « nouveau » cpars sous les yeux, nous arrivons enfin dans le village indigène, — à la pointe nord de l'île.

Le trottoir se termine Ijrusquement. Nous enfonçons jusqu'à mi-cheville dans le sable. Ce sont des ruelles étroites bordées de cahutes en planches, de vieilles péniches renversées, avec un trou dans la coque en guise de fenêtre, un trou dans le fond de la cale en guise de cheminée... ce sont des cases en paille d'arachide, de cinq mètres de tour, serrées les unes contre les autres, encloses de palissades...

Et dans ces espaces restreints, quel fourmillement de vie extraordinaire ! Les enfants, complètement nus, le corps zébré de gri-gris, détalent devant nous, aussi nombreux que les crabes au bord de l'océan.

Pan, pan, pan !... Pan, pan, pan ! Les femmes, à l'entrée

des paillottes, égrugent en des mortiers de bois le mil nécessaire au kouskous. Les hommes, couchés, les regardent faire, A la nuit, seulement, ces hommes se souviendront qu'ils ont été jetés ici-bas, par le Créateur, pour gagner leur kouskous à la sueur de leur front... et ils s'en iront alors pêcher au filet dans le Sénégal.

Ce pan, pan, pan!... vous martèle la tête. De quelque côté qu'on se tourne, il surgit. On finit par s'y habituer

Et en ce grand soleil accablant, qui va d'un horizon à l'autre, sans jamais faiblir, détachant toutes choses en reliefs aux contours rouges, une sorte de lassitude heureuse vous prend.

On s'accroupit dans le sable. On allume un cigare. On fixe la silhouette de la négresse pilant du mil. Et cette silhouette bientôt grandit, puis elle diminue, puis elle se rapproche, puis elle s'éloigne... Maintenant elle danse sur place, quand tout à coup elle devient immobile et se fond dans le vague... Et l'on s'endort au son du pan, pan, pan !

Nous avons besoin de prendre un bain. Pardon pour ce détail un peu « improper », mais le lecteur verra dans un instant qu'il a bien son importance, et il ne nous en voudra certainement pas de nous être présentés à lui de si intime façon.

Donc nous avons besoin de prendre un bain. Mais comment faire? Il n'y a pas de maison d'hydrothérapie à Saint-Louis.

Heureusement nous nous souvenons d'avoir entendu dire qu'à l'hôpital il était possible de louer des baignoires.

Nous allons à l'hôpital.

— Monsieur, dis-je à l'employé de service, nous sommes venus ici pour prendre un bain.

— Parfait. Asseyez-vous.

Vos nom, prénoms et date de naissance ? ouolofks.

— Monsieur, nous voulons prendre un bain.

— Parfait ! Vos nom, prénoms et date de naissance? Ah ! et puis, j'oubhais : êtes-vous fonctionnaires?

— Non.

— Militaires, pcuL-ctrc... ollicicrs?

— Non plus.

— Diable ! Mais le règlenicnl ne prévoit pas...

— Le règlement ne prévoit pas le cas où un simple civil

aurait envie de se baigner?

— Non, nous répond ingénument l'employé. Cependant, attendez un peu : je vais reconsulter le règlement.

Rue ue la I'aix, a Saint-Loui?.

Un silence. Puis une exclamation :

— Le cas est 23révu. Voici ce c]ue vous allez faire : vous adresserez d'abord une demande, svu" papier libre, au gouverneur de la colonie. Ceci achevé, après avis favorable, vous adresserez une nouvelle demande au médecin en chef, lequel alors vous fera venir dans son cabinet, pour vous examiner.

— Mais nous ne sommes pas malades 1

— Le règlement le veut... Lorsque le médecin en chef vous aura ainsi examinés, il vous donnera un « bon pour deux bains de sous-ofiîciers », et transmettra le tout au commissaire adjoint.

— Dans ce que vous venez de nous apprendre, observe Bonnival, un seul détail ne nous paraît point marqué au coin du meilleur bon sens administratif. Pourquoi dites-vous : « deux bains de sous-ofTiciers » ?

— Mon Dieu, voici : en matière de coniptal)ilité il n'existe que deux catégories de personnes : les militaires et les fonctionnaires, ces derniers assimilés, suivant l'importance de leur situation, aux grades d'officier ou de sous-officier.

Or — et avouez que la chose est fort eml^arrassante — vous n'êtes ni militaires ni fonctionnaires. Si l'on vous met dans des cabines d'officiers, ces messieurs trouveront peut-être, en ce fait, matière à protestations, tandis que dans une cabine de sousofficier pareils inconvénients ne sont plus à craindre. Comprenezvous ?

— A merveille ! Mais répondez-moi : combien de temps toutes ces formalités exigeront-elles ?

— Oh ! presque rien, — trois petites journées à peine, en admettant, toutefois, qu'à la Direction de l'intérieur on se hâte d'approuver votre demande. . .

J'abrège. Il est plus que probable que nous n'aurions jamais pu nous baigner au Sénégal si un aimable attaché de commissariat n'avait bien voulu faire lever en notre faveur la rigoureuse consigne.

Tous nos remercîments allèrent à M. JuUard, — ainsi se nommait cet attaché

Mais que pensez-vous de ce règlement qui exige la signature d'un gouverneur et d'un médecin en chef pour accorder à un particulier l'autorisation de prendre un bain de quatorze sous?

PROMENADE au cimetière noir.

On le voit de Guet N'Dar, tout au bord de la mer, — dans le sable d'une blancheur ardente strié d'étincelles cjui sont des paillettes de cjuartz éparses.

Au sommet de trois monticules d'égale hauteur, de grands

pieux plantés droits dans le sol mouvant, — de grands pieux quasi semblables à des calvaires à cause de leurs sommets cjue traverse un morceau de bois en forme de croix.

Nous pourrions nous signer et nous agenouiller devant ces symboles éternels, si nous ne; distinguions point, gravé sur l'écorce des troncs mal équarris, le trèfle du Coran...

Mais c'est cjuand même une grande tristesse c[ui nous envahit, devant les pauvres restes de ces pauvres créatures cjui dorment là, si mal, en l'immobilité dernière.

La terrible terre du Sénégal refuse de les abriter, de leur assurer cette profonde paix des choses et des êtres qui ne sont plus.

Le sable, sans cesse agité par le vent du large, on ne peut le

Un tisserand.

creuser... à chaque instant il se déplace, roule sur ses molécules... Et quand celui qui vient de s'en aller dans son cercueil en forme de berceau est couché dans ce sable — ^ ce sable qui devrait l'étreindre, se modeler sur ses membres raidis, aspirer ses germes de mort pour en faire de la vie, — ce sable traîtreusement se déplace et l'abandonne, misérable dépouille, en son linceul de toile bise, aux chacals et aux vautours.

Ceux-là, on les voit s'avancer, en triangle, sous le ciel bleu mat. Ils croassent, toutes ailes déployées, puis tournoient un instant sur eux-mêmes, et viennent d'un trait s'abattre, pesants, dans le sol, qui s'ouvre en sillons à leur passage...

Et qui pourra rendre ce long: « Hou... hou... » de la mer expirante à quelques pas?... Ses lames, soidevées par le fond, se tordent en cboulis d'écume sur la grève... Et, çà et là, dans cette gamme de blanc, voici de grosses taches noires, sorte de chiffons spongieux, qui sont des méduses.

Par-dessus tout : un éternel brouillard couvrant toute

cette eau de larges plaques d'ouate grise.

Nous marchons encore. Maintenant, à nos pieds, c'est une pauvre herbe courte, jaunâtre, d'aspect maladif, quelques fucus, de poussiéreuses graminées s'étalant comme des plaies...

Nous nous retournons. Déjà les trois nécropoles noires sont bien loin. Une nuée de corbeaux s'est épandue sur elles.

Et bientôt nous ne les voyons plus. Et les nuées s'épaississent ; et la terre se fait plus étroite, resserrée maintenant entre le fleuve et la mer.

Nous marchons dans un rêve... Quand soudain se dressent devant nos yeux, en arêtes vives, quatre maisons basses à toits plats : ce sont d'affreux hangars construits par l'artillerie de marine, et servant de remise à une batterie de canons.

Le rêve est fini

17 février.

UNE visite au gouverneur, M. de Lamothe, cinquante ans, poivre et sel, la lèvre rabelaisienne, gros, court, un peu bavard, jovial et bon enfant.

Tout de suite à son aise, avec lui. On cause de Paris et de la situation au Sahara... Les Maures sont agités...

— C'est le Maroc, me dit-il, et aussi le contre-coup du massacre de la colonne Bonnier... Puis ce sont de si tristes individus, ces Maures. Vous connaissez le proverbe ouoloiï : « Si tu rencontres une vipère et un Maure sur ta route : tue le Maure ».

N'empêche que ce serait d'une fameuse importance, si l'on

pouvait aller dans l'Adrar. Mais c'est bien difficile. Ahmed-ould- Aïda^ est un cachottier, il veut faire ses petites affaires sans permettre aux Européens d'y fourrer le nez... Enfin, essayez toujours, mais je doute fort de la réussite...

(En principe, du reste, je dois observer que M. de Lamothe était contraire à l'idée d'envoyer une mission française à Chingueti, capitale des oasis. Il venait de charger un indigène fort intelligent, Bou-el-Moghdad, le. fils de ce fameux Bou-el-Moghdad qui fit un si intéressant voyage au Maroc, d'entrer en rapports avec le cheikh des Yahia-ben-Osman, et il attendait avec impatience le résultat de ses ouvertures.)

Est-il besoin de dire que Bou-el-Moghdad ne réussit pas? Et,

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