OULAD-DELIM — YAHIA-BEN-OSMAN
AFTHOUTH — IDOU-EL-HADJ — TARAD — TAFFOUELLI — AGNEITIR — : TASIAST-
BANC d'aRGUIN — TIRIS AZFAL TIDJIRIT ACKHAR INCHIRI
FRONTIÈRES DE l'aDRAR.
CECI commence comme un roman de Fenimorc Cooper. A quarante kilomètres de Saint-Louis, dans un repli de dunes de sable ocreux, tout au bord de la mer, une grande tente se dresse.
Autour de cette tente, pêle-mêle entassés enforme de murailles, des ballots, des caisses, des sacs de tissus, de cotonnades, de sucre, de tabac et de verroterie... dix chameaux couchés à la sphinx, les pattes repliées sous le ventre, le cou tendu en une attitude de vague défiance... Un peu plus loin, une grosse marmite aux flancs rebondis que viennent lécher les flammes d'un anémique feu de bois.
Est-ce un campement de trappeurs ? des bandits qui se cachent dans ce repli de dunes de sable ocreux, au bord de la mer? — Ni l'un, ni l'autre.
Les trappeurs perdraient leur temps en ce pays où la faune n'est représentée que par quelques couples de chacals faméliques. Et les bandits, de même, perdraient leur temps : la proximité du poste français de N'Diago, enlevant toute sécurité, hors laquelle le métier de voleur devient si difficile à exercer.
Que sont donc ces gens qui campent dans ce repli de dunes de sable ocreux, tout au bord de la mer ?
Votre serviteur, son escorte et ses dromadaires, tout simplement.
Pénétrons sous la tente. Un vent violent l'agite, faisant claquer ses amarres sur la toile tendue. Mais on ne semble guère s'en aper-
cevoir dans rintéricur. L'étape a été longue, et chacun se repose à sa manière.
Le chef de la mission est assis sur une caisse : il fume une pipe. Son compagnon de voyage est assis sur une autre caisse, — et fume une autre pipe. Tous deux ont une forte envie de dormir, — mais héroïquement ils se contiennent, par respect mutuel.
A quatre pas de « l'état-major », en plein soleil, un Maure est accroupi sur une natte.
Ce Maure, le personnage le plus considérable de la caravane, c'est le chef-convoyeur, interprète juré, Mohamed-Amar.
Instruments de musique.
— Lève-toi, Mohamed, on va faire ton portrait.
Et Mohamed se lève, docile.
Il est de bonne taille moyenne, maigre, sec, comme tout Arabe de sang. La tête est longue, osseuse, chevaline, embroussaillée de cheveux noirs, forêt vierge jamais explorée... Yeux gris, profondément enfoncés en l'arcade sourcilière, lèvres épaisses entr'ouvertes sur une double rangée de dents blanches.
Il reste entendu c{ue Mohamed est mahométan... Mais si peu ! Croyez bien qu'il ne se gêne pas pour boire du vin en cachette, pourvu toutefois cju'on ne le fasse point soulage (qu'on ne le grise pas) !
Mohamed est de souche illustre. Son père, grand chef parmi les plus grands, le fit élever à l'école des otages de Saint-Louis. Mohamed sait lire ; Mohamed sait écrire, — ou à peu près ;
Mohamed chante quelques vieux refrains de troupiers en goguette ;
Mohamed, sans être un homme du monde, n'ignore rien des raffinements de notre civihsation : il se sert de la fourchette, de la cuiller ; il s'essuie la bouche du revers de sa main après avoir bu ;
il fait toujours suivre ses demandes, — et Dieu sait si elles sont nombreuses ! — d'un correct « s'il te plaît » ; il dit quelquefois « pardon » , quand il passe devant vous ; il s'informe dès l'aube de l'état de votre santé et, toujours à propos, sait prendre un visage attristé quand vous lui dites que vous avez mal dormi, ou un visage aimalîlement souriant quand vous lui confiez que pour vous la nuit fut courte et le sommeil réparateur.
Mohamed, dans la conversation, marque un goût particulier pour la transposition des genres... Je ne me souviens point, en six mois de voyage, l'avoir entendu dire autrement que : « Mon maison » ou : « Ma fusil... »
Mais qu'importe? Cela n'empêche pas Mohamed d'être un interprète merveilleux... un poète aussi... Et, enfin, pour clore cette longue litanie en son honneur, j'ajouterai : un fort honnête garçon.
Tous les gouverneurs du Sénégal, depuis Faidherbe, l'ont connu. Tous se sont accordés, dans leurs certificats, à rendre hommage à ses qualités d'initiative et de dévouement.
Pourrais-je lui reprocher son âpreté au gain? Mais qui n'a ses petits défauts?... Je connais même, à ce sujet, bon nombre d'Européens qui sont Maures.
Tournez maintenant vos regards vers le feu de bois sur lequel est posée cette marmite ventrue déjà signalée tout à l'heure. Un homme, du plus beau noir, est assis sur ses talons, faisant face au foyer. Il est très affairé ; il tient de la main gauche un quartier de chèvre, et de la main droite un couteau. Mais voilà que le couteau ne lui sert plus de rien ; alors il empoigne à pleins doigts le morceau de viande, et tire dessus si fort que la chair se détache en longs filaments.
Cet homme, assis sur ses grègues, répond au nom néo-mystique d'Idris-Sar. C'est le membre le plus important de l'expédition, après Mohamed-Amar. Il exerce, comme vous avez pu vous en douter, la profession de maître-coq. A parler franc, il ne me fait pas l'effet de posséder un grand nombre de recettes culinaires, mais celles qu'il possède, il les possède comj^lètes : c'est ainsi qu'il excelle dans le mouton au riz,... et le riz au mouton.
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Idris est un pince-sans-rire, un gavroche silencieux, se plaisant dans la confection de farces de très mauvais goût dont ses camarades sont toujours victimes. Aussi a-t-il le don — funeste don ! — d'exciter de fort déplorable manière les nerfs de Mohamed. De là des scènes tumultueuses où nous sommes obligés d'intervenir, pour sauvegarder la dignité de notre interi^rètejuré. Idris — M. Cuisinier, tel est son titre — - est sévèrement blâmé, quelquefois puni avec inscription du motif de la réprimande sur le livret de route. Il ne se départ point un seul instant de son beau calme, il proteste jusqu'au bout de son innocence. Mais quand il constate qu'on n'ajoute pas foi à ses déclarations , il se garde bien d'insister.
Il se retire en quelque coin, sous la tente... et on peut l'y voir rire, à l'étouffée, en songeant, sans doute, au bon tour qu'il jouera demain à son chef Mohamed.
Un grand diable chevelu, crépu, lippu, là-bas près des chameaux, s'est étendu sur le sable, et dort à poings fermés au soleil. C'est Mahmadou-Dialo, colosse épanoui, toujours gai, toujours riant, toujours content. Avec cela bavard, paresseux comme pas' un. Marque particulière : ami intime d'Idris-Sar.
Mais voici qu'un goddam, très fort articulé, me fait soudain
Omar-Semba, costumé Er( chef indigène.
tourner la tête. Omar-Semba vient ainsi de révéler sa présence. Omar-Semba est le meilleur Toucouleur du monde, mais la patience est sa moindre vertu. Quand quelque chose ne va pas à sa fantaisie, il frappe violemment du pied, serre les poings et déroule d'affilée une demi-douzaine de goddam. Pourquoi ce juron anglais plutôt
que doiil quiestouolofî, oumême qui est français? je n'ai jamais
pu le savoir. Aussi bien cela n'a que peu d'importance. Qu'il suffise de ne point ignorer que Omar-Semba est un ancien matelot, qu'il a gardé de son passage à l'État une certaine fierté lui faisant prendre en mépris tous ceux qui n'ont pas eu l'honneur de servir cinq ans dans la flotte, qu'il n'a pas son pareil pour tourner une épissure, raccommoder une toile... et voler des provisions de biscuits, offertes ensuite galamment aux dames mauresques.
Et j'en aurai fini avec la présentation de notre escorte quand je vous aurai fait faire la connaissance de cet individu mal peigné, ou plutôt pas peigné du tout, que vous apercevez là-bas, auprès d'un ballot de cotonnades, absorbé dans la réfection d'une vieille selle. Il s'appelle Abdallah ; il est chamelier, et originaire de la très peu noble tribu trarza des Erguibat. Mohamed le considère comme son captif, et ainsi pensant Mohamed a tort. L'intéressé l'a fait savoir en termes catégoriques à la gazette de la mission — Mahmadou-Dialo — qui me l'a incontinent répété. Dont acte.
Abdallah: une bonne tête de brute posée en tronçon, sur un petit corps trapu. Ne possède pas un traître mot de français, mais supplée à cette regrettable lacune dans son instruction par une pantomime des plus expressives. Un détail : Abdallah a trente-cinq ans, et ne s'est jamais lavé depuis son sevrage. La saleté s'est amoncelée en couches tellement épaisses sur sa peau, qu'elle a formé carapace. Bonnival prétend que cette carapace est à l'abri de la balle...
J'avais eu un moment l'intention de ramener Abdallah à Paris, pour le présenter à l'Académie de Médecine. La vue de ce Maure, magnifique de vigueur, aurait été, j'en suis sûr, un terrible argument à opposer à ces hygiénistes qui prétendent que la propreté est le meilleur moyen de se bien porter et de vivre longtemps.
DONC nous voilà avec nos cinq hommes, — notre seule société pendant dé longs mois. Et nous nous prenons à réfléchir : Que seront-ils, ces hommes ? Que feront-ils ? Voudront-ils marcher jusqu'au bout? C'est si loin !
Oui, ils marcheront; le difficile est de les faire aller jusqu'à deux cents ou trois cents kilomètres dans l'intérieur.
Passé cette distance, devant l'impossibilité de revenir sur leurs pas, ils seront bien obligés de nous suivre...
J'en suis là de mes réflexions, lorsque Idris-Sar pénètre sous la tente. « Tout est paré ! » s'écrie-t-il. Cela veut dire que le dîner est servi.
Nous sortons ; la nuit depuis longtemps est tombée, — une de ces nuits de tropiques qui ne sont qu'un jour plus sombre. Nous nous asseyons, en face de la petite table sur laquelle sont rangés l'unique assiette, l'unique couvert devant faire toute la campagne, et nous nous mettons en mesure de découper — déchiqueter serait plus exact — un gros morceau de chèvre cuit à petit feu dans un bain d'eau chaude et de saindoux. De temps en temps nous nous baissons pour ramasser par terre, dans le sable, la bouilloire pleine de thé brûlant, versé aussitôt à plein jet dans les tasses.
Près de nous, accroupis autour du feu qui se tord en longues flammes sous l'action du vent, nos laptots font plus intime connaissance avec la grande marmite de kouskous, objet de tant de sollicitude de la part du maître-queux. Tous les bras plongent, à
la fois, dans la pâtée ; les mains s'emplissent de viande et de riz, roulent en boulettes cette viande et ce riz ; puis les bouches s'ouvrent toutes grandes et, d'un seul coup, entonnent la boulette. Une vingtaine de mouvements du même genre, — et la marmite est vide, et tout le monde est rassasié.
On sait quel est le mépris des Arabes de haute volée pour les noirs. Mohamed — quoiqu'il ait la meilleure place et le privilège de choisir lui-même sa ration — Mohamed, qui est un grand chef, est un peu humilié de partager ses repas avec l'escorte. Je lui promets de l'inviter quelquefois à manger en notre compagnie.
Mais se dresse un écueil. Faisons-nous notre cuisine au beurre, ou à la graisse ?
— A la graisse.
— A la graisse de quoi ?
— A la graisse de cochon.
— Graisse de cochon ! Alors, moi pas pouvou^ manger à côté de toi, observe tristement Mohamed.
Puis soudain indigné :
— Mais pourquoi les blanches (j'ai déjà dit, je crois, que notre interprète avait la peu grammaticale habitude de mettre au féminin tout ce qui devait être au masculin, et vice versa)... Mais pourquoi les blanches verser toujours graisse cochon dans kouskous?
— Mon pauvre Mohamed, nous n'avions pas songé que ta religion te défendait...
— Oh! réplique ce musulman farouche, si moi étais sûr pas être vu par Maures... moi mangerais bien cochon... tu penses!
— Tu mangerais cochon, comme blancs?
— Moi blanche, continue-t-il avec feu. Mon grand-père blanche, mon père blanche, mon femme blanche... Tu verras mon femme !... Tout le monde blanche dans ma famille... et pas fous... Tu connais bien que je suis pas fou, moi?
— Certes, Mohamed !
— Eh bien, Trarza tous fous, ont pas compris prophète.
Prophète a dit : « C'est défendu manger cochons maures » , mais a pas dit : « C'est défendu manger cochons blanches... »
— Si tous les habitants du Sahara entendaient leur Islam
dé cette manière, murmure Bonnival, nous les aurions déjà faits prisonniers, le transsaharien serait construit, et Tombouctou éclairé à la lumière électrique.
— Qu'est-ce qu'il y a ? interroge Mohamed.
— Rien, mon vieux, rien. Va te coucher, tu déjeuneras demain avec nous.
— Pas graisse cochon ?
— Pas graisse cochon. Sois tranquille.
Le feu est éteint. Les fusils sont groupés en faisceaux.
Omar-Semba, enveloppé dans sa couverture, veille à l'entrée du camp. Les chameaux ont allongé leur long cou dans le sable, et dorment serrés les uns contre les autres. Les hommes, pêle-mêle près d'eux, en font autant. La lune vient de se montrer ; elle estompe le ciel de teintes très douces. Des vapeurs chaudes montent encore du sol...
Fumons une dernière pipe, et restons silencieux en ce grand silence apaisant.
Devant nous les dunes évoquent de monstrueuses choses vivantes. Une grande ligne noire de pénombre borne l'horizon, et semble cercler de deuil la terre...
Nos deux lits — une simple toile sur un cadre de fer — sont installés côte à côte, sous la tente. Si nous allions enfin nous reposer?... Mais je ne puis m'arracher à cette étreinte de néant... Et bien longtemps, encore, je reste debout, les yeux très las fixant ce je ne sais quoi épars qui est dans la nuit... et cette grande ligne noire de pénombre qui borne l'horizon, et semble cercler de deuil la terre
LEVER à cinq heures.
— Allons, Mahmadou ! Faut partir!
C'est Idris-Sar qui secoue le brave laptot à pleins bras. . — Dùul ! répond Mahmadou furieux [doiil, en langage sénégalais, est un fort vilain mot).
— Abdallah, ouste! les (//eme/s^
Mais Abdallah s'en est allé ronfler en quelque coin, derrière quelque monticule. Impossible de le retrouver. Omar-Semba est envoyé à sa recherche. Un quart d'heure après, il revient, remorquant le chamelier. Je j^rends ma fîgvu^e de service, j'élève la voix de deux tons, et de ma bouche sort la plus verte des semonces. Le coupable, à qui Mohamed traduit mes paroles, baisse la tête, mal à l'aise, inquiet, cherchant un trou pour fourrer dedans, tout à la fois, et sa propre personne et sa honte. Enfin j'ai fini de parler : on demande pardon, on promet de ne plus recommencer, d'être à l'avenir un modèle d'exactitude. Et l'incident est clos.
— Abdallah, ouste, les djemels !
Les djemels arrivent à la queue-leu-leu, dégingandés, ahuris, l'air bête et doux, le mufle violemment tiré en avant par la longue corde passée dans la narine gauche.
Lents, ils se couchent près des marchandises rangées au préalable. Mais à peine ont-ils fini de fourrer leurs longues pattes sous leur ventre aux côtes en saillies, que les voilà exhalant au ciel