Les chameaux
d'interminables plaintes contre celte dure loi de travail que l'homme leur a imposée.
Et c'est bientôt à en pleurer dans le campement, tant la douleur de vivre est imprimée en caractères visibles sur ces honnêtes faces de caméliens.
On s'approche : ils soupirent sourdement; on les touche : ils soupirent avec fracas ; on juche, en équilibre, sur leur gil^beuse échine, deux sacs de cotonnades: ils gémissent lamentablement; on ajoute à ces deux sacs deux autres sacs, et alors, c'en est trop, la coupe déborde. Lamentations, gémissements, soupirs, vont crescendo, et se terminent par de véritables explosions de désespoir.
Que si votre égoïsme naturel a permis au chef d'escorte d'accoler à chaque charge un colis d'un poids variant entre cinq et dix kilogrammes,... alors, contemplez votre œuvre. Les pauvres victimes affalées dans le sable n'ont même plus la force de se plaindre. A peine un gloussement — gloussement est ici le terme exact — s'échappe-t-il de leur gorge serrée. L'atavisme des longs siècles de servitude, destructeur des volontés, s'appesantit sur elles.
« L'atavisme des longs siècles de servitude »
Oh ! que voilà une belle phrase, mais combien fausse !
Si un observateur, quelque jour, tenté d'ajouter une page au livre de Grandville, prenait pour sujet d'études le chameau, que d'erreurs n'aurait-il pas à relever !
— C'est le plus docile des ruminants de la création, lui diraient ceux qui ne les ont guère connus que le dimanche, au Jardin des Plantes.
— Oui, le plus docile, à condition qu'il ne fasse que ce qu'il veut bien faire.
— C'est le plus susceptible d'attachement...
— Erreur! Il ne connaît personne, pas même l'indigène qui lui donne à manger soir et matin.
• — En tout cas, il n'a point de rancune. Jamais il ne se souvient des mauvais traitements infligés.
— Eh ! eh ! ne croyez pas ça ! Voulez- vous un conseil ? Prenez vos précautions quand vous êtes près de lui... un coup de dent est si vite donné.
124 KN SAHARA
— Vous ne nierez point son courage ?
— Au contraire, je le nie. Qu'un homme s'avance clans sa direction la main levée, et vous le verrez tortiller son long col et rouler de gros yeux ronds épouvantés.
— Alors il lui reste, au moins, des qualités physiques. Il résiste merveilleusement à la fatigue; il est vigoureux, sobre.
— Gouci-couci. Tout cela a été bien exagéré. On n'a pas craint d'aiïirmer que le chameau pouvait rester huit jours sans boire et sans manger ; qu'il lui était aisé de porter trois cents ou quatre cents kilogrammes, et de faire, avec ce poids considérable, des marches cjuotidiennes de cinquante à soixante kilomètres.
Un ancien consul d'Angleterre au Maroc, M. Gray-Jackson, est même allé plus loin. Il a donné une preuve de sa prodigieuse naïveté en afïïrmant qu'un méhari* avait dévoré la route de Saint- Louis à Mogador en une semaine. Soit un total de cinq cent vingt-cinq lieues.
Il convient de couper court à tous ces racontars.
Un chameau ne peut pas rester plus de cinq jours privé d'eau et de nourriture. Fréquemment, il nous est arrivé, en cette exploration, de passer quatre jours sans trouver de puits et de pâturages. Au bout de soixante heures nos malheureuses bêtes faisaient pitié. Elles ne marchaient plus ; elles se traînaient, — les pattes molles, l'œil atone.
Mourant de soif, nous aussi, nous voulions corser les étapes. Impossible. Les plus affaiblies s'écroulaient dans le sable avec leurs faix. Obligés de les débàter et de les abandonner sur le chemin. Nous en avons perdu cinq de cette façon.
Est-ce à dire qu'elles étaient trop chargées? Nous étions loin, cependant, des poids fantaisistes indiqués plus haut. Ce n'étaient point quatre cents kilogrammes qu'elles portaient, mais cent soixante-dix — y compris le cavalier (Les Maures ne dépassent jamais cent cinquante kilogrammes, et encore, quand ils veulent obtenir de grandes vitesses, diminuent-ils de cent livres, au moins, le poids total).
Gertes nous n'ignorons pas que certains animaux, d'une espèce particulière, produits de sélection raisonnée, tels ceux du