Chameau coureur
Sénégal qui servent au transport de l'arachide dans le Cayor, sont capables de fournir une somme de travail beaucoup plus considérable. Mais on voudra bien tenir compte de ce fait : c'est que les conditions d'existence diffèrent.
D'un côté — en plein Désert, — privations continuelles, souvent marches forcées à toute heure du jour et de la nuit ; de l'autre côté, au contraire — dans le Cayor, — repos assuré après le temps de labeur, bonne herbe tendre recouvrant le sol sans discontinuité, eau limpide jaillissant des puits creusés à toutes les étapes...
Et maintenant, est-il nécessaire de reparler de la docilité du chameau ?
Oui, car cette docilité est passée, avec la sobriété du dit chameau, à l'état de proverbe.
Un exemple prouvera que ce proverbe, comme bien d'autres proverbes, du reste, est complètement faux.
Nous nous sommes arrêtés, tout à l'heure, je crois, à ce moment précis où nos coursiers venaient d'être chargés. Il ne s'agit donc plus, à cette heure, que de les mettre sur pied.
Eh bien, vous allez voir comme cela va être facile !
Je choisis, pour type, ce carcan beige qui paisiblement rumine à peu de distance de la tente :
De petits mots doux. — Rien.
Des caresses. — Rien.
Un coup de pied. — InsensibiHté absolue.
Un coup de bâton sur le dos. •— Mépris parfait.
Un grand coup de soulier dans le ventre. — Indifférence méprisante.
A la fois sept coups de pied, sept coups de bâton sur
le dos, sept grands coups de soulier dans le ventre. — Même attitude superbe de dédain.
La sale bête s'est plongé le nez dans le sable, et renifle bruyamment. Ronnival soutient qu'il l'a vue hausser les épaules.
C'est alors que Mohamed furieux, à bout d'arguments frappants, se décide à employer les grands moyens : une gerbe de paille enflammée sous la queue...
En France, les ânes les plus têtus ne résistent pas à pareil
traitement. Ils se lèvent, comme lancés par un ressort, poussent un temps de galop, et s'en reviennent afin d'amende honorable. Mais les dromadaires du Sahara sont plus stoïques que les ânes de France.
Scsevola — ainsi l'avons-nous nommé — ne sort pas de son immobilité farouche. Sa peau grésille, elle va cuire, elle va rissoler — et II (permettez que j'emploie un I majuscule pour le désigner) ne pousse même pas le cri de grâce.
Que faire? Le décharger, puis le recharger en ayant soin de répartir son excédent de bagages sur ceux de ses camarades animés d'intentions plus conciliantes.
Ci, une heure de perdue.
De la sorte allégé, le protestataire ne fait aucune difiîculté pour se relever — parbleu, il ne porte presque plus rien! — et encore tout fumant, s'en va, de lui-même, reprendre sa place en fde indienne.
Après cet exemple, se trouvera-t-il encore des personnes assez osées pour soutenir que le chameau est un animal docile?
OUF ! Tout est achevé. Nous jetons le coup d'œil du maître sur les fardeaux amarrés.
Qu'est-ce? L'un penche à gauche ; l'autre penche à droite. Un troisième dodeline de la base, prêt à s'elïrondrer ?
— Tu connais bien, me dit notre patron de caravane, en haussant les épaules, cpie noirs pas savoir travailler, pas savoir faire autre chose c[ue planter mil et manger kouskous... Allons, Omar, Mahmadou ! Et cette méchante cuisinier qui est là qui me regarde ! . . . Tu connais bien que c'est pas droit!...- Faut remettre tout ça sur grand bosse djemel.
^- Moi avoir appris à faire cuire viande mouton et poulet, à faire cuire civet lièvre et omelettes — Moi pas avoir appris h faire cavalier, observe, fort judicieusement du reste, Idris-Sar.
— Tu vois, s'écrie tragiquement Mohamed, cette mauvaise noir !... Tout le temps me chercher raison ! Dis lui donc qu'il me garde tranquille !
— Idris, je te défends de parler ainsi à ton chef.
Notre cuisinier.
Les faix ont été remis en place, Abdallah a attaché les
chameaux à la queue les uns des autres, pour ne pas être oblige de les surveiller constamment dans leur marche. Chacun s'est installé du mieux qu'il a pu sur le dos de sa bcte.
Et j'ai donné le signal du départ.
La caravane quitte le rivage pour s'enfoncer en l'intérieur des terres.
Passé le marigot de Oualalan. L'aspect du pays reste le
même. De grandes étendues herbeuses sur un sol uniformément plat. Mais bientôt ce sol se boursoufle ; des collines essaient de se former.
Une remarque en passant : comme il y a toujours connexion entre les accidents topographiques et la nature du sous-sol, on peut conclure qu'en cette région les changements, résultats des bouleversements de l'écorce terrestre, n'ont pas été nombreux. La même roche s'étend, à des kilomètres et à des kilomètres, dans l'Est et dans le Nord. Si nous creusons un trou nous constatons qu'aucune modification ne se devine en cette masse compacte. Rien qu'une épaisseur de sable gréseux...
Escaladons quelques dunes — car les dunes, signe caractéristique du Désert, commencent déjà à se montrer aux portes du Sénégal — escaladons quelques dunes, pour retomber dans cette brousse jaune qui s'ouvre en sillons sous les pas...
QUEL est celui qui a eu la malencontreuse idée de faire halte au bord de ce petit marais, formant suite au marigot de Oualalan ?
Bonnival prétend que c'est moi ; moi je prétends que c'est Bonnival. Il est difficile de nous entendre. Tellement difficile c{ue, maintenant encore, nous continuons à nous accuser réciproquement.
Ah ! c'est que la nuit que nous avons passée au bord du petit marais en question comptera pour une des plus abominables de notre existence. Songez que, de huit heures du soir à quatre heures du matin, des légions pressées de moustiques n'ont cessé de se ruer sur nos malheureuses personnes, et que le sang coula, tant les piqûres étaient profondes et répétées.
Le sfeul Abdallah n'a rien senti. Fortuné Abdallah !... Impossible de séjourner sous la tente. Nous nous étendons avec nos hommes devant le feu allumé pour écarter les lions rôdeurs, et, la pipe aux dents, en des apothéoses de brouillards nicotineux, chacun essaie de chasser l'ennemi.
Efforts vains...
Heureusement, il nous reste Mahmadou-Dialo. Mahmadou- Dialo, le troubadour et la gazette de l'escorte, nous fera prendre notre mal en patience.
Je le prie de nous raconter une histoire. Et Mahmadou obéissant nous en raconte quatre. Et parmi ces quatre, une toute d'actualité, c[ue je vais à mon tour vous conter.
Comment Bon Dieu fit « mousqiiites », par Maiimadou-Dialo.
Y a passé bien longtemps, bien longtemps, noirs ouoloffs avaient grand roi. Lui grand roi s'appelait Abdoulaye-Diop.
Il était fort — plus fort que tous autres hommes... Craignait pas crocodiles, pas serpents, pas
lions Quand voyait
lion, lui prenait lion sous le bras, et portait lion mouri dans rivière...
Abdoulaye - Diop était pas méchant. Mais il avait gagné tant force qu'il avait gagné aussi beaucoup fierté.
Un jour dit Abdoulaye : « Moi avoir peur rien ce qu'a fait Bon Dieu ! »
Bon Dieu, entendu.
Va sur terre en pays ouoloff , habillé vieux marabout, avec boubou déchiré et grand bâton.
Bon Dieu entre dans case Abdoulaye.
Le bon Mahmadou-Dialo.
« Selam-alelx, Abdoulaye-Diop !
— Selam-alek, dit Abdoulaye-Diop.
— Je suis, dit Bon Dieu, marabout bien vieux, beaucoup fatigué. Sais que toi, Abdoulaye, homme fort. Veux-tu porter mon sac jusqu'à paillotte là-bas? »
Abdoulaye prend sac. Mais pouvait plus marcher parce que sac bien lourd, — plus lourd que tout.
Alors Bon Dieu dit :
« Suis Bon Dieu, venu te voir ; pourquoi toi as dit avoir pas peur de tout ce qu'avait fait moi? »
Abdoulaye-Diop dit :
« Selam-alek, Bon Dieu ! Suis poussière devant toi. Moi avoir pas dit pas avoir peur de toi, Bon Dieu ! moi avoir dit avoir pas peur de tout ce que toi avoir fait. Bon Dieu ! »
Bon Dieu fâché. Il envoya gros tonnerre, poum... poum !!... gros éclairs, gros vent. Mais Abdoulaye pas eu peur.
Alors Bon Dieu envoya trois gros lions pour manger Abdoulaye. Mais Abdoulaye prit trois gros lions et fit mouri étouffés.
Alors Bon Dieu mit gros serpents qui faisaient : xi, xi, xi, avec langues feu. Mais Abdoulaye tira couteau et coupa serpents.
Alors Bon Dieu envoya trois hommes grands, grands, plus grands qu'Idris sur Omar et Omar sur Mohamed. Mais Abdoulaye fit mouri tous trois.
Alors Bon Dieu envoya à la fin beaucoup petites bêtes avec ailes qui faisaient en volant en l'air : zi, zi, zi... à Abdoulaye. Abdoulaye donna coups de poing, coups de pied, petites bêtes piquèrent Abdoulaye ; Abdoulaye mit feu à herbes, petites bêtes firent zi, zi, zi, plus haut et piquèrent Abdoulaye; Abdoulaye beaucoup fâché coucha par terre, petites bêtes piquèrent toujours plus Abdoulaye.
Abdoulaye figure pleine sang — ■ comme chef Bonnival qui est là, — embrassa poussière sable et demanda pardon à Bon Dieu.
Bon Dieu remonta au ciel, — mais oublia i^etites bêtes.
Et c'est à cause Abdoulaye qu'y a mousqiiites sur la terre, conclut le bon Mahmadou.
UATiL, OÙ nous campons depuis deux jours, c'est encore le vaste steppe herbeux déjà vu.
C'est, au bord d'un marigot qui se déploie en arc de cercle,
gagnant vers la mer, une quarantaine de feux disséminés.
Mohamed est ici chez lui, — et il nous fait en grande pompe les honneurs de sa demeure.
Sa demeure : celle de tous les Maures de qualité. Une grande tente en poil de chameau frangée d'étoffes bariolées, masquant le soleil. Par terre une natte, sur laquelle on s'accroupit; deux coussins de cuir.,, un large colTre en bois cachant le « capital espèces » de la famille :
ambre, corail, pièces de guinéc... Puis, pêle-mêle, entassés, les vivres pour de longs mois : sacs de riz, sacs de mil, pains de sucre, grandes poches en peau de mouton contenant de petits bâtonnets gris, durs comme de l'os, qui ne sont autre chose que de la viande de chameau séchée à l'air... des calebasses pour faire le couscous ; la selle du maître de céans en acacia recouvert de marocjuin rouge ; la selle de la
Un captif Bambara.
maîtresse de céans, très large, très plate, surmontée d'une espèce de baldaquin en cotonnade bleue...
Et voilà, très exactement dressé, l'inventaire du « mobilier » acquis à tous habitants du Sahara, que la fortune n'a pas oublié de combler de ses dons.
Dans l'Afthouth.
Trois genres de commerce ou d'industrie leur assurent cette fortune :
1° La récolte de la gomme et la culture du dattier;
2° L'élevage ;
3" ... L'utilisation à bon compte de la main-d'œuvre esclave.
Nous reviendrons, en un ouvrage spécial, à l'étude de ces lois économiques auxquelles obéissent toutes les tribus de l'intérieure
1. Consulter à ce sujet : Une mission au Sahara occidental : Du Sénégal au Tiris, Trarza,»Elib, Oulad-bou-Seba, Oulad-Delim, Yahia-ben-Osman, par Gaston Donnet. 1896, Aug. ^ Challamel, éditeur, Paris.
Il y a là matière à fort curieuses observations... Et puis, peut-on savoir?... En ce moment, où nous cherchons tous, plus ou moins bêtement, un remède au mal de vivre, peut-être trouverons-nous, chez les Oulad-bou-Seba, quelque formule, quelque éclaircie de civilisation dont nous po.urrons tirer avantage?...
Il est certain que ces gens-là — captifs compris — sont parfaitement heureux.
Et que nous ne le sommes pas, nous !
Ils ne demandent rien, eux, tandis que nous demandons beaucoup de choses, nous !
Vaut-il mieux simplifier l'existence au point de la faire tenir tout entière clans la possession d'un joli cheval, d'une pipe de tabac et d'un plat de riz?...
Ou vaut-il mieux, au contraire, « brûler » cette même existence,... la rendre, chaque jour, plus inquiète, plus gênée, plus incertaine du lendemain, acceptant aujourd'hui ce qu'on refusait hier, ou vice versa, courant à la recherche d'émotions et de sensations neuves, de progrès jamais tenus?
C'est là le problème de l'humanité.
Et ce problème, vous pensez bien que je me sens fort peu capable de le résoudre...
J'aurais voulu vous présenter à Souadou, la première femme légitime de Mohamed- Amar, ainsi qu'à Fatimedou, la seconde femme légitime du susdit. Mais cela m'est impossible. Nous ne nous appartenons plus.
Le bruit de notre arrivée dans le village s'est répandu, et tout le monde tient à nous venir voir. Notre tente est bientôt envahie par une foule de pouilleux, mendiants de toutes espèces et de tous sexes. Ils s'accroupissent autour de nous, devant nous, derrière nous, à gauche, adroite...
Ils s'accroupissent autour de nous, et nous regardent. Ce sont des gaillards sordides, repoussants, avec leurs cheveux toujours en révolte, leur barbe taillée à la diable, poil de-ci, poil de-là... et, par-dessus tout, cette invraisemblable couche de crasse qui recouvre leur corps, à jamais vierge d'ablutions — n'en déplaise à Mahomet... Ils nous regardent et se mettent à rire, découvrant des dents blanches, seul luxe de propreté que leur dégoûtante personne se permet d'avoir.
Et nous les regardons, nous aussi... Et savez-vous qu'il y a de fort beaux types, parmi ces écœurants bonshommes? Taille moyenne, bien prise, membres un peu grêles, mais nerveux et si finement attachés ! mains et pieds de statues antiques, bouche aux ourlets correctement tracés, nez droit, et, éclairant le tout, deux yeux noirs, très durs, que l'on devine inaccessibles à la pitié.
En leurs guenilles nouées autour du torse, pieds et jambes
nus, ils évoquent ces pasteurs de la Bil)le que Gustave Doré a fait revivre. On les voit tels qu'ils devaient être, quarante siècles passés, nomades comme aujourd'hui, errant au gré du désir de leurs troupeaux...
Et c'était une joie pour nous de les observer, de les immobiliser, en deux traits de crayon, dans des poses non prévues. C'est que, chez le Maure, il y a un artiste, un artiste à l'état brut... Chez ce demi-sauvage, pour qui la reproduction de la nature
Mohamed et sa famille.
animée est un crime religieux, chez ce demi-sauvage, cependant, l'idée plastique existe intuitive, inconsciente.
Voyez ces quatre drôles, là-bas, près de cette grande dune de
sable... Voyez-les fièrement drapés dans leurs loques Et comme
ils ont su se grouper avec pittoresque !
Ici il est rare qu'un peintre soit assez sûr de lui-même pour trouver, de suite, sans tâtonnements, l'attitude qui convient le mieux à son modèle. Là-bas, il semble qu'une parcelle de cet art qui sertit dans la pierre rx\lhambra et les blanches mosquées de Stamboul, soit restée en eux. Et quand processionnellement, ils suivent le marabout qui, les mains levées au ciel, va faire Selam, ils sont, sans le vouloir, un magnifique tableau...
OH ! ce Selam ! Gomme c'est bien la prière qu'on peut prier dans le Désert, — simple, nue et grande comme lui !
Je les revois encore s'agenouillant à la chute du jour, alors que le disque du soleil élargi troue le ciel d'une plaie saignante.
Le visage tourné du côté du Levant, à travers l'immensité éparse devant eux, les fils de Mohamed communient de pensée avec leur Père.
— Allah ! Allah ! Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mohamed est le prophète de Dieu !
Lents, ils se lèvent, extasiés, ils étendent les bras... Puis, en un mouvement brusque leurs genoux se cassent, et ils tombent le front dans la poussière... Et cette chute symbolise le néant de la vie, elle montre que le germe de tout est en cette poussière, et que poussière nous-mêmes nous nous fondrons bientôt dans l'infinité de ses atomes...
A trois reprises, c'est ce même élan furieux d'humilité. Mais soudain il semble que leur attitude change ; tout à l'heure, chétifs, vacillants, ainsi que brisés par quelque formidable puissance, n'est-ce pas une force nouvelle qui les agite maintenant? Le regard est assuré, le geste dominateur ; les mains épandues semblent vouloir étreindre un monde... Minute suprême où les prières de tous les Croyants ont pu arriver jusqu'à Lui.
Minute suprême... à peine une minute... Le fatalisme qui
encloue cette race est revenu. Selam est fini.
D'un pas d'automates, tous ont tourné le dos au Prophète, pour aller s'accroupir dans le sable. Machine humaine au ressort de volonté détruit par ce soleil impitoyable qui incendie encore l'horizon, par cette hamada figée dans le calcaire des âges dévoniens, par ce Coran grossièrement enluminé que quelque moudden psalmodiera, tout à l'heure, jusqu'à la nuit.
J'ai parlé de la femme, tantôt. J'y reviens.
La femme est peut-être encore plus sale que
son compagnon d'existence. Il est fort probable
qu'elle n'a jamais bien su à quoi s'en tenir sur
l'usage de l'eau.
Jolie pourtant, malgré ses poux. Plutôt petite, potelée, visage arrondi, yeux bien fendus, cheveux épais, dents éblouissantes... Mais un revers à cette médaille : elle engraisse très vite ; à vingt-cinq ans, c'est le plus souvent un fort imposant monument, sur la massiveté duquel le chameau, quelque philosophe plein de résignation qu'il soit, jette un regard inquiet, — quand il doit la transporter avec sa progéniture.
La femme, en pays saharien, est sans conteste la plus assommante, la plus absorbante, la plus insupportable moitié du genre bimane supérieur ; et la galanterie, avec elle, est toujours jeu de dupe.
Mettez bout à bout l'avarice de Shylock, la gloutonnerie de Falstaff", le toupet d'Artaban, et vous n'aurez qu'une idée très approximative des légers défauts constituant l'état d'âme d'une Mauresque.
L'homme consent, parfois, à de rares intervalles, à vous laisser en paix.
La femme, jamais. Elle est là devant vous, vous regardant. Et de s'agiter, et de se démener, et de sourire, et de tendre la main en répétant à satiété, l'éternel :
« A théné » : Donne-moi ! donne-moi !
Une captive.
en
— Tonnerre ! s'écrie Bonnival, elles surgissent plus nombreuses que les sables de leur Désert. En voilà tout un défilé maintenant ! Gare de dessous !
L'une montre sa gorge : elle veut un collier ; l'autre montre
ses cheveux : elle veut un peigne ; la troisième se passe à fréquentes reprises la main sous le nez, traduction : un flacon de senteur quelconque ; une autre se frotte énergiquement le visage : elle réclame un savon... — Voilà, au moins, un cadeau utile. — Puis c'est une avalanche, une grêle, une trombe de demandes de pipes — car elles fument comme des « cent-gardes », — de fil, d'aiguilles, de soie, de tabatières, de tabac en feuilles, de sucre, de biscuits, etc., etc.
Et ça n'est point fini. Les enfants s'en mêlent. Et ce sont, pour ces affreux petits êtres, des rasoirs, des bracelets, des couteaux... que sais-je encore? Il y a de quoi en devenir névropathe.
« La patience est la fleur de l'homme », s'est écrié un jour le Prophète.
Mon avis est que, en prononçant ces paroles, le Prophète n'a pas montré qu'il avait fait de la psychologie de ses compatriotes et futurs coreligionnaires, une étude approfondie.
« Une fleur », c'est bien peu. N'est-ce point tout un « bouquet » qu'il aurait dû dire ?
IL faut, comme écrivait dans le grand siècle M™® de Se vigne, que je vous conte une petite historiette qui est très vraie et qui vous divertira fort... à mes dépens.
J'avais cru reconnaître, à une heure de chemin, vers l'ouest de notre tente, la présence de nombreux cailloux ferrugineux.
Des cailloux ferrugineux... Rien que de très commun, dira-t-on... Oui, sans doute, mais ceux-là étaient stratifiés en si ])izarrcs formes, qu'ils pouvaient passer, à la rigueur, pour intéressants à recueillir.
Donc, un matin, je me dirigeai vers le lieu de mes recherches pétrographiques.
Je fais cinq, six, sept kilomètres sans trouver trace de cailloux ferrugineux.
Me suis-je donc égaré? Bast ! tant pis, je tâcherai de rectifier ma route tout à l'heure... Et je continue.
Grosse faute. Je m'éloigne de plus en plus du but à atteindre. Ce que voyant, d'escalader dunes sur dunes, — tant et si bien qu'enfin, moulu, fourbu, rompu, je finis par dénicher mon fameux gisement.
Grosse faute encore. Ces masses de sables métallifères, coagulées en prismes, semblables, toutes proportions gardées, aux aiguilles basaltiques, et aussi cet admirable spectacle de l'immense steppe qu'au loin la mer frange de blanc... tout cela m'absorbe à tel point que je ne vois pas le soleil, déjà prêt à me quitter.
La nuit, sous les tropiques, arrive vite. Une heure après, Phébé a pris la place de Phébus. Et moi, pauvre diable, je patauge dans une demi-obscurité détachant toutes choses ambiantes en reliefs fantastiscpies.
Fichtre ! mais c'est que je commence à ne plus avoir envie de rire du tout !
A OUATII..
M'orienter ? De quelle façon?... J'ai été assez stupide pour ne pas prendre au départ la position du camp ; je n'ai point de boussole. Et les astres, c'est bien trompeur !
L'étoile polaire, cette providence des marins de Jules Verne et des trappeurs de Gustave Aimard, l'étoile polaire me jette un coup d'œil engageant. Je suis l'étoile polaire... Et je viens me buter contre un des bras du grand marigot de Ouatil, large en cet endroit de plus de six cents mètres.
Je reviens sur mes pas, pestant, jurant, me criblant d'invectives plus injurieuses les unes que les autres. Ereinté, je marche
toujours, — et je ne sens plus la fatigue. Où vais-je? A l'aventure : en droite ligne, en rond, en zigzag.
Je marche pour ne pas me refroidir, — car la température est fraîche.
Et la nuit gagne de plus en plus. La lune joue maintenant à cache-cache avec les nuages. D'énormes gibbosités noires d'ombre se découpent sur la terre, cependant qu'au loin le marais salant d'Ouatil paraît plus blanc, d'une blancheur éteinte, mystérieuse de sépulcre.
Et un silence profond, accablant d'immobilité lourde, règne, — un silence profond que seul trouble, par instants, le murmure enveloppant, comme rythmé, de la brise se perdant dans les hautes tiges...
Et voilà que soudain mes inquiétudes si grandes s'en sont allées. Je sens si peu la vie autour de moi, que je suis tout étonné .de vivre encore moi-même. Il me semble que je fais partie de ce grand tout si accueillant, si reposant...
Inutile d'aller plus loin, je m'étends sur le sable ; des poignées de longues herbes arrachées me servent de couverture.
Je sommeille à demi inconscient en tout ce vague...
Quand de longs hurlements me réveillent en sursaut. Chacals et hyènes passent et repassent à dix mètres de ma cachette, me flairant sans doute. Leurs gros corps se suivent pressés... J'en compte dix, j'en compte A-ingt... Et je n'ai rien pour me défendre, ni fusil, ni revolver... pas même un couteau.
Mais à quoi bon insister davantage ?
Trois heures du matin. L'aube commence à paraître. En route vers l'Est...
Tout à coup, après une interminable marche, au sommet d'une colline, j'aperçois Mohamed-Amar et son fidèle lieutenant El Boîte, juchés sur le même dromadaire.
Les suivent Bonnival et une partie de l'escorte.
Tous en un appareil guerrier qui m'intrigue : fusils sur les genoux, revolvers dans les fontes. Pourquoi tant de précautions en plein jour ?
On me dit que le pays est loin d'être sûr, qu'on a eu peur
qu'au bord de la mer, sur le chemin de Portendik, je me sois fait assassiner par quelque mécréant.
Bien mieux, il paraît qu'un lion et sa moitié m'ont suivi à la piste durant une partie de la nuit. .
Si non e vero . . .
Mon brave camarade vient enfin me serrer la main. Il semble plus fatigué que moi. Voilà plus de huit heures qu'il me cherche. Je devine ses angoisses...
Juste le temps de manger un biscuit, et en selle ! nous rentrons à Ouatil.
Sous la tente, le thé fume dans les bouilloires. Mes hommes boivent à mon heureux retour.
— Eh ! eh ! fait Mahmadou-Dialo, en son langage intraduisible... Eh! eh ! y a pas bon coucher tout seul dans sables...
— Y a pas bon, répètent les trois laptots en chœur. Toi pas malade, au moins?
— De clef.
— Tu penses bien, se croit obligé de dire Mohamed, si chef avait mouri, moi aurais attaché grosse pierre à mon tête pour noyer dans marigot...
La « grosse pierre », c'est de l'exagération. Mais ce qui est plus vrai, c'est que le pauvre homme, durant mes longues heures d'absence, passa de longs moments d'inquiétude. A chaque instant, m'a-t-on répété depuis, il soupirait :
■ — Si lui perdu, que va dire monsieur Gouvernorl
Et Bonnival d'augmenter encore ses transes en ajoutant :
— Et le Ministre ? Que va dire le Ministre ?
— Tu penses Ministre mettre moi en prison?
— Sûrement.
— La Ilah illa Allah ! !
, ;.. Et ce fut la première fois, peut-être, qu'on eut ce spectacle, bien fait pour étonner, d'un musulman priant son Prophète de conserver la vie à un chien d'infidèle.