‹ En Sahara à travers le pays des Maures nomadesChapitre 20 sur 57 · Allez-vous en · texte numérisé non relu

Allez-vous en

à nos souhaits d'arrivée. On voit tout de suite que le monarque n'aime pas se répandre en vaines paroles. Mais quelle entente supérieure de ses intérêts ! Apercevant une blague pleine de tabac sur les genoux d'Idris, sans façon il s'en empare, sans façon l'examine, et sans façon la fait disparaître dans l'ample ceinture de son boubou. Se suivent bientôt en la même cachette : un briquet, une boîte de pastilles de menthe, un cahier de papier à cigarettes et un tournevis. Que va-t-il faire de tout cela, mon Dieu !

Qu'est-ce? L'émir s'agite. On dirait qu'il veut quelque chose.

Encore un tournevis, peut-être?... Et, prudemment, je me hâte de déposer en lieu sûr les menus objets encore épars autour de moi.

Il s'agit bien de tournevis ! Le roi manque de confortable. Comprenez-vous? Il a les jambes trop hautes, les épaules trop basses. Le bon Abdallah s'en inquiète, et cherche un remède... Et voilà que soudain il a trouvé, le bon Abdallah : il ira s'étendre près de Sa Majesté, — et celle-ci lui mettra sa tête sur le ventre.

Ce qui est fait incontinent.

Un membre de notre escorte en aussi vile posture ! Je proteste. Mais Mohamed m'arrête d'un mot : — Vile posture. Allons donc ! Tout l'honneur est pour lui !

Et je m'explique maintenant les hésitations d'Abdallah!

Le brave chamelier s'estimait-il assez bon gentilhomme pour servir ainsi d'oreiller à son roi?

Enfin, non sans peine, notre auguste visiteur a pris position. Il a envoyé loin de lui — mais trop près de nous, hélas ! — deux ou trois jets de salive ; il a regardé à plusieurs reprises, avec un intérêt marqué, nos armes et notre matériel de campement ; il a retiré une savate de son pied droit pour la remettre à son pied gauche ; il s'est mouché avec ses doigts.

Et nous avons profité de ce temps qu'il passait à ces diverses besognes, pour tracer de lui un signalement complet, digne de figurer sur un permis de chasse : Très jeune. Vingt-cinq ans à peine. Taille moyenne. Yeux noirs ; visage arrondi, d'une grande ex^^ression de douceur, avec cependant une pointe de rouerie qu'accentue encore une barbe de coupe droite accumulée sur les joues en favoris de procureur.

Un peu d'cLiquette : le monarque maure, vêtu d'un costume de guinée recouvert d'une sorte de gandoura de couleur plus claire, a seul le droit de porter le seroual — pantalon de toile blanche s'arrêtant aux genoux, serré à la taille par un lacet de cuir.

Ses sujets, bien entendu, ont tous droit, eux aussi, au port de « l'inexpressible », mais cet inexpressible ne peut être que d'étofTe bleue, — jamais, au grand jamais, d'étoffe blanche.

Ainsi l'a prescrit le protocole des Oulad-Aïd.

Et j'avoue cjue, connaissant notre protocole européen, je n'ai pas eu le courage de rire.

Sur LA ROUTE DE BouzoBBRA. Cheikh Saloum a parlé. Il a

dit (traduction Mohamed j : u Qu'Allah soit avec vous, et vous protège, s'il lui plaît. Pour moi, je crois que vous ferez comme vous voudrez. Français amis des Maures. Maures voudraient pas quelque chose mauvais arriver à Français ». Et sans transition : « As-tu apporté cadeaux ? »

« As-tu apporté cadeaux? » Hum!...

Nous avons grande envie de répondre, tel Harpagon à Maître Jacques : « Que diable ! toujours des cadeaux ! On n'a que ce mot à la bouche ! des cadeaux! toujours parler de cadeaux !... »

Mais voilà :1e Roi n'a jamais lu Molière. Etmême, l'aurai t-il lu?...

Quel peintre pourra rendre l'expression de physionomie d'un Maure, devant quinze mètres de calicot !

Oli ! ces yeux qui fixent la toile se déroulant! Et ces mains tâtant la trame, tirant sur les fils pour s'assurer de leur solidité !

Ahmcd-Saloum passe par toutes les affres de l'hésitation. Que de temps avant d'accepter tel coupon plutôt que tel autre ! Que de conseils demandés aux guerriers qui l'entourent !

Enfin, il finit par se décider en faveur d'un grand manteau rouge en drap soutaché de similor, de cinquante pièces de guinée, d'un fusil de chasse à deux coups avec ample provision de poudre, plomb et balles, de dix boîtes de thé, de cinq colliers d'ambre, d'une grande glace, d'un sac de tabac en feuilles, et d'une foule d'objets de diverse importance (articles de Paris).

En échange de ces richesses — et ici le mot « richesses » n'est pas pris dans un sens ironique, — en échange de ces richesses, l'émir nous remet une lettre assurant notre libre passage (on verra plus tard de quelle façon) jusqu'au pays des Elib — sudouest de l'Adrar.

E voilà maintenant perso7îa grata auprès de la « Cour ». Le ministre Khayeroume, dignitaire influent, me donne une poignée de... conseils.

— fleste à Bouzoubra, me dit-il. Dans trois mois tu viendras avec nous en mechbour h N'ten-Daten. Les Oulad-Delim sont méchants, méchants aussi les Zouguedou^ méchants aussi les Elib. Si tu es seul, ils te tuent. Si tu es avec nous, au contraire, ils fuiront « comme oiseaux » à ton approche.

Je fais cadeau à Khayeroume de deux pains de sucre, pour le remercier de son offre obligeante. Mais je me garde bien d'accepter sa combinaison.

Attendre, c'est aller à un échec certain.

Durant les trois longs mois qui nous séparent encore de la saison de départ, nos marchandises, déjà fort insuffisantes, -auront diminué, en de' telles proportions, que lorsque le moment de s'enfoncer dans l'intérieur sera enfin venu, nous n'aurons pour marcher de l'avant que les restes « d'une voix qui tombe, et d'une ardeur qui s'éteint ».

1. Peuplade fantastique créée de toutes pièces par l'imagination des Maures.

Les Zouguedou:» cavaliers fantômes qui courent aussi vite que le simoun, et boivent, dans des crânes, le sang de leurs ennemis ».

Un marabout.

(00 KN SAHARA

18 avril.

Baba est venu loucher le montant de la location de sa tente, et recevoir ses présents.

Le marabout n'a qu'à se louer de la générosité de Bonnival, — pourtant peu coutumier du fait. Il nous donne sa bénédiction, en de petits gestes saccadés de la main, — nous appelle « ses fils », et distribue aux laptots une grande calebasse de riz et de poissons séchés.

Le soir, sous la présidence d'Ahmed-Saloum, grand tam-tam en notre honneur. Un accordéon de 2 fr. 95 (bazar de l'Hôtel-de- Ville) obtient un succès prodigieux. Mahmadou en tire des airs « petit-nègre » qu'un aveugle, dans nos cours, ne désavouerait pas.

Après la représentation musicale, distribution de couteaux, de ciseaux et de feuilles de tabac. Beuveries de lait de chamelle, exercices de force, chants en chœur coupés de il la Allah! retentissants. Puis, conversations se prolongeant bien avant dans la nuit, — car les Maures, par cette raison cju'ils ne font rien de toute la journée, sont d'incorrigibles noctambules.

Les femmes consentent à s'approcher très près de nous. Mais défense expresse de les toucher. Un simple mouvement vers elles, — et les voilà poussant des cris aigus. Il paraît que nous avons le mauvais œil...

Et tous les hommes d'éclater de rire.

LONGUES conversations, ai-je dit plus haut. Sur quoi? Sur nous! Sur ce que nous voulons entreprendre, sur ce que nous avons déjà entrepris...

Pourquoi venir dans leurs terres , puisque les ^^^^^>:

nôtres sont si srrandes ?

Pour prendre le Trarza et l'Adrar, comme nous avons pris le pays des Ouoloff ?

Je proteste de nos bonnes intentions. Quelles raisons de prendre l'Adrar ?

A quoi cela servirait - il ?

Nous ne voulons de mal à personne, nous serons toujours les amis de ceux qui resteront nos amis.

Mais le doute s'afTirme ,/*'"'■ \.v.L^cl^t<\

sur ces faces dures, —

. 1 p Esclave de race macinienne.

creuse un pli dans le Iront,

glisse des lueurs mauvaises dans les yeux

Mon attitude conciliante n'a pas produit l'effet voulu. Chez ces peuples de demi-enfance, adorateurs de la force, douceur est souvent synonyme de faiblesse.

Soyons forts. — Et je continue, en Rodomont :

— Nous resterons toujours les amis de ceux qui seront

nos amis ; mais malheur à ceux qui deviendront nos ennemis ! Les soldats blancs sont aussi nombreux que le sable, — ils ont de grandes voitures qui les transportent, tellement vite, qu'ils pourraient aller d'ici au Tiris en une journée ; ils ont des bateaux grands comme des dunes, et si redoutables sont leurs armes qu'elles fauchent d'un seul coup une caravane de deux cents chameaux.

— C'est bien vrai?... grommelle Khayeroume.

— C'est vrai !

Et avec sa faconde habituelle, commentant mes paroles, Mohamed fait une description tellement ampoulée de la puissance de la France, que ses auditeurs en restent confondus.

Le doute s'en est allé — mais le pli dans le front persiste ; les yeux, obliques, se dérobent sous le battement précipité des paupières — mais les mêmes lueurs méchantes s'allument, passent et s'éteignent...

Peuple abattu, dompté, — et pourtant indomptable !

— Puisque tu es si puissant, c'est que tu es très riche ! Donnenous cadeaux !

Logique impitoyable d'un jeune garçon de quinze ans qui, depuis une heure, me lapide pour obtenir un flacon d'eau de Cologne.

Son esprit d'à-propos mérite récompense. Il aura son flacon.

Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue...

Vers faux.

25 avril.

ri^oujouRS à travers sables hérissés de gommiers et de bouquets Jl de tamaris. Après cinq heures de marche fort pénible, sans eau — rien qu'une épaisseur de boue saumâtre au fond des outres, — nous arrivons à Tiffourthès, petit village au bord d'un puits.

Bonnival se sent malade : de sourdes douleurs, une diarrhée continue... Ce ne sera rien sans doute : une nuit de repos, et soulagement certain.

■ En attendant, il se médicamente.

Mais à peine le bruit s'est-il répandu que nous avons là, dans cette grande caisse, remède à tous les maux, que la foule des boiteux, des rogneux, des rhumatisants, des asthmatiques et des phtisiques, s'est hâtée d'accourir.

Une femme de soixante ans, crasseuse à faire peur à des pincettes, nous demande de lui enlever, comme ça... en soufflant dessus, un bubon qu'elle a depuis plusieurs mois à la hanche droite.

Une autre femme est atteinte de phlegmon suppurant à la main. Une incision semble indispensable... mais le moyen de la pratiquer? Le membre est dans un tel état de saleté, qu'en admettant qu'il fût possible de lui appliquer des compresses d'acide phénique pur, — cet acide phénique ne serait pas assez fort désinfectant. .

Nous voulons laver la plaie. Elle s'y refuse, indignée.

— Va au dial)lc ! vieille têtue !... A un autre. Et il en arrive de tous les côtés. C'est une vraie corvée, — et, qui pis est, une corvée inutile, car des remèdes appliqués une seule fois, sur des organismes aussi rebelles que ceux des Maures,

ne peuvent produire aucun résultat.

Aussi, après avoir fait avaler deux ou trois douzaines de pilules, après avoir usé du bismuth et surabusé de l'ipéca, prenons-nous le parti de nous débarrasser de notre clientèle.

Nous débarrasser. . .

mais comment? J'ai trouvé :

« Mohamed, dis à tous les malades qui sont là, que les médicaments des blancs, pour guérir, ne doivent être pris que le matin, de très bonne heure. »

Et ce fut, je vous l'assure, chose bien triste à voir, que cette procession d'éclopés regagnant péniblement leurs tentes — jetant sur nous de ces regards humides que la souffrance alanguit, — de ces regards comme en ont les pauvres •chiens sans maître que le passant a battus.

Une de nos malades.

Aperçu pathologique par un médecin malgré lui : L'habitude de dormir la nuit insuffisamment habillés; souvent en plein air, prédispose beaucoup les indigènes sahariens aux

affections de poitrine et aux rhumatismes. Les maladies de vessie, dues aux longs voyages à dos de chameau, et les maladies cutanées — prurit, surtout chez les très jeunes enfants, — résultat de l'action du quartz fin sur l'épiderme*, sont également fort répandues.

De même les ophtalmies. Pour se préserver de l'amaurose, Trarza et Oulad-bou-Seba se badigeonnent le tour des paupières avec une sorte de teinture rouge obtenue à l'aide d'un conglomérat de silice ferrugineuse, — très abondant dans la région.

Si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal non plus. . . C'est ce que nous appellerons — pour rester savant jusqu'à la fin — un « collutoire » neutre. Et, après tout, cela vaut bien la taupe que nos paysans s'appliquent encore sur le ventre, quand ils ont la colique.

Je disais tout à l'heure que les Maures avaient un organisme rebelle à toute action thérapeutique.

En voici un exemple : le chef Ibrahim-Moktar souffrait de constipation opiniâtre. A peine... Gomment dirai-je?... A peine, tous les six jours, éprouvait-il le besoin de s'isoler de son entourage. Il vint s'en plaindre à ma clinique.

« J'en fais mon affaire », pensai-je. Et successivement j'administrai au patient — à intervalles suffisamment rapprochés: — 30 grammes de santonine ; 1 dose de calomel ; 1 dose de sulfate de soude ; 25 grammes de ffeurs de kousso, sans obtenir, de résultats... appréciables. Je dus m'avouer vaincu. — Qu'en pense la Faculté?

1. Au bout d'un mois de voyage, le sable avait si bien pénétré nos pores, que, lorsque nous nous toucbions la peau, nous éprouvions une sensation désagréable analogue h celle que l'on éprouve quand on passe la main sur une lime.

VOYONS, mon vieux Mohamed, où trouverons-nous de l'eau? — ... GcUe nuit, si djemels font courir jambes vite, vite... Tu connais bien, continue notre interprète, railleur, qu'y a pas même entre marche de... Comment les blancs appellent cette petite bête qui porte calebasse sur son dos?...

— Une tortue...

— Tu connais bien qu'y a pas même entre marche tortue et marche oiseau?

— Certes... Alors tu crois que si nous ne perdons pas de temps...

— Cette nuit. Bon Dieu donnera eau loucc comme lait.

— Bon Dieu t'entende !

Mais quelle grande misère lorsque la caravane, au bout du long chemin, s'arrête au bord du puits comblé!

En selle. On brûle les étapes. Boutreyfia, Nteguen. Les indigènes ont fui à la recherche de l'oasis. Des piquets de tente aux trois quarts enfoncés dans la dune, le parc aux moutons avec sa clôture d'acacias, seuls indiquent la place du village abandonné.

Oh ! le besoin de descendre de ce dromadaire dont le balancement de bateau vous brise, de s'affaler au pied de ces gommiers, de s'anéantir sous ce pesant soleil !.... Une heure! ne fût-ce qu'une heure!...

Mais les outres asséchées flageolent aux flancs des méhara, et nous disent d'aller toujours.

Et nous allons longtemps, longtemps, — jusqu'à Bogueun.

— Doucement ! vous allez vous rendre

malades, que diable!

Pensez-vous qu'on m'écoute?

Chacun boit à gorge que veux-tu une sorte de mixture — eau et sable ! — bouillie jaunâtre déplorablement puante ^

— Mohamed, avance à l'ordre! Est-ce là cette « eau douce comme lait » que tu nous avais promise?

— EUe n'est pas bonne? répond-il les yeux baissés.

— Tartufe, va !

1. La profondeur des puits varie de trois à six mètres — mais pour atteindre dans l'Incliiri et dans l'Aclihar, trente mètres.

L'eau, cemme je le disais plus liant, est mauvaise, d'un exécrable goût de pourriture. Ce goût provient de toutes matières organiques que le vent et les indigènes laissent tomber au fond des puits — et aussi, de ce fait que le sable composant le sol est contenu tout autour des parois forées par de menus branchages qui, au contact de l'eau, se décomposent.

L'existence seule de nappes souterraines, peut expliquer l'origine de ces puits. Les pluies qui tombent très rarement, mais toujours avec beaucoup de force, traversent le sable pour s'aller réunir dans les bassins les plus déprimés des plateaux La salure des eaux n'a pas d'autre cause que l'influence des terrains environnants. — (Voyez Une mission au Sahara occidental.)

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