Mot exprimant la surprise
Un tributaire.
soldats montés sur de grands vaisseaux à vapeur viendraient avec des canons égorger sa famille et mettre à sang El Mehambar et toute la région des Elib. Il dut certainement ajouter bien d'autres choses bien plus terribles encore, car, après une demi-heure de conversation,— conversation ponctuée de gestes et de cris, parfois douloureux, de la part de l'infortuné patient, l'accord régnait.
JE décidai que nous partirions le lendemain matin, soleil levant. Et, pour aller plus vite en besogne, ordre fut donné de lier les colis, — ne gardant à notre portée que le minimum indispensable au campement de la nuit.
Combien j'eus raison de né pas négliger pareille mesure ! Il y avait à peine vingt minutes que le dernier ballot était serré dans son enveloppe :
— Tiens, un chameau ! fait Bonnival. Regarde donc : il « fonce » au moins huit lieues à l'heure !
— Mais il me semble qu'il y a quelqu'un sur ce chameau ?
— Et ce quelqu'un est double : un homme et un enfant. Et ils agitent à grands plis les manches de leurs gandouras...
— Et ils viennent vers nous ! Allons, il est écrit que dans ce maudit Désert on ne pourra seulement plus nous laisser une journée tranquilles !... Abdallah, va voir un peu ce que veulent ces cavaliers ! Et toi, Idris ! et toi, Omar, le doigt sur la détente, et l'œil au guet !
— Selam-alek-oum ! L'homme a mis pied à terre, et — sans
même prendre le temps d'entraver sa monture, sans même se donner la peine de répondre au chamelier qui l'interroge — il s'est dirigé droit sur Mohamed-Amar. Il lui parle à l'oreille, en menues phrases rapides.
Mohamed jaunit, verdit, rougit tour à tour, laisse tomber ses bras le long de son serounl.
— Qu'est-ce que ce rébus? Parleras-tu, Mohamed?
Le rébus est facile à expliquer :
Cet homme, qui est un brave homme — il y en a encore quelques-uns, paraît-il, chez les Maures, — connaissant de longue date l'interprète, est venu à bride abattue l'avertir que nos bons voisins les Elib, d'accord avec leurs compagnons de brigandage, les Oulad-Delim, prennent en ce moment les dernières dispositions pour venir nous attaquer.
Il m'en coûte une superbe pièce de flanelle et une caisse de sucre ; mais vrai, pour une pareille nouveUe, ce n'est point payer trop cher !
VITE, il faut quitter Meliambar, et filer au plus près. Tout le monde met la main à la besogne. Les bagages, d'épaules en épaules, sont portés dans rembarcation. Mahmadou les empile à fond de coque.
La nuit est maintenant tombée ; la lune éclaire faiblement.
— Goum !... Et ce cri de Mohamed, je l'entends encore.
— Goum!... Des points noirs s'agitent dans l'ombre... Ils grossissent, ils se détachent en masses incertaines...
Les Élib arrivent !
Un dernier effort ! A bout de bras, je soulève une boîte de munitions pesant au moins quatre-vingts kilos !
— Un dernier effort ! Il y va de notre peau, les garçons ! Mettez les charges triples!... Voilà les Élib !
— Oui, mais ils marchent doucement, dans l'obscurité. Et cette obscurité nous sauve, ajoute Bonnival.
Le suprême coup de collier !
Oh... hisse! Et d'un terrible tour de rein l'hercule Dialo soulève l'ancre.
Au large. Il n'est que temps.
Les bandits sont sur la berge.
Quelle déconvenue pour le respectable coquin qui leur sert de chef ! Nous sommes hors de portée de ses vieux fusils à pierre, et nous avons la mer devant nous !
Sauvés ! Hélas ! pouvons-nous vraiment dire que nous sommes sauvés? Tout à l'heure le danger, c'était l'Elib — maintenant c'est la faim, c'est la soif. Deux sacs de biscuits, dix tablettes de chocolat. Plus de boîtes de conserves, presque plus de thé ; la moitié de notre matériel de campement, de nos rouleaux de pacotille, abandonnés — trop volumineux objets — sur4a plage de El Mehambar.
Oh ! les bonnes grillades que nous ferions de ces merlans qui suivent, en masses épaisses, le sillage du canot, si nous avions, du bois ! — mais pas de bois : pas de feu !
Comble de malheur, une des outres amarrées le long du bordage, se crève. Si dans trois jours nous n'avons pas trouvé le moyen d'arriver à Agadir, nous serons obligés de nous rationner.
Gi^ ^
LA barque, vent arrière, file toujours, sous l'énorme globe d'or de la lune, — sur les eaux phosphorescentes.
De grandes flammes s'allument aux crêtes des vagues, s'y fixent comme des diadèmes, flageolent en feux follets, s'éteignent — pour renaître bientôt.
Et d'autres vagues se dressent derrière celles-là, et d'autres encore, droites comme des murailles, étincelantes comme des brisures de soleil.
Et tout cela rayonne, et tout cela palpite, et tout cela s'épand en un furieux accès de chaude vie amoureuse. La lumière fait éclore la vie ; sa poussière astrale se pose sur la mer, de même que le pollen se pose sur la fleur — pour la féconder.
Et c'est le tourbillonnement sans fin des êtres organisés. En certains endroits, au large, on dirait d'une plaine couverte de neige. Les flots sont vivants; chaque atome est infusoire.
Des méduses échevelées flottent en épaves ; des porpites et des vételles, tentacules enlacés, tournent, montent et descendent au gré delà lame... Des bancs compacts de morues, de dorades et de rougets, se pressent, se serrent. Les plus gros poursuivent les plus petits, — les mangent. Requins et espadons mangent gros et petits. Mais l'excès de fécondité est tel, que la destruction est toujours en arrière de la reproduction. Les colonnes, épaisses, profondes, vont, viennent, aiment, mangent et meurent...
Mi-couché à l'arrière, j'oublie les tristesses de l'heure présente
devant cette féerie d'illumination, cette grande fête, cet alléluia de panthéisme.
Gomme le Saint Antoine de Flaubert, je vois naître la vie, je vois le mouvement commencer. «J'ai envie de voler, de nager..; de beugler, de hurler... Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout... couler comme l'eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sous toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière, — être la matière ! » — Tu n'es pas un peu fou? grommelle Bonnival, qui se tourne et se retourne sur un ballot de cotonnades, bien dur pour servir de matelas.
— Ecoute !... lui dis-je.
C'est une mélopée étrange, faite déchûtes, de heurts de voix, — tantôt aiguë ou s'é tendant en nappes de plein-chant, tantôt s'arrêtant court.
Mohamed célèbre les hauts faits des ancêtres. Le geste est saccadé ; la ligure, cachée dans les plis du bernons, ne laisse voir que les yeux, deux flammes :
« Sidi Moktar est un grand chef. — Il a le cœur du lion. — Le courage du coq. — Jamais son bras ne tremble. — Il ne frappe qu'avec le sabre. — Sidi Moktar n'a que sa parole. — Il est le seigneur des hommes, — le protecteur des étrangers. — Sidi Moktar est un grand chef. . . »
— Est-ce assez « couleur locale » cette Chanson de Roland?
Et puis cette pirogue seule sur cette mer pleine de phosphore,... ce ciel chamarré d'étoiles... Quel spectacle, hein? Est-il composé de façon assez artistique ! . . .
— Et que dis-tu de cela? répond railleusement mon compagnon de voyage.
Patatras ! ... La barque vient de labourer le fond. Elle se couche sur le flanc, — et nous restons tête en bas, jambes en l'air. Position fort incommode. Abdallah, peu familiarisé avec le perfide élément, ne sait ce qui vient d'arriver, se désole, mais bientôt se rassure, en constatant que la profondeur de l'eau ne dépasse point vingt centimètres.
Que tenter ? Rien pour le moment. Attendre le jusant.
Chacun s'installe de son mieux, — qui sur une caisse, qui sur un sac. — Bonsoir !
Au petit jour, le lendemain, le flot monte, le bateau oscille, donne de la bande — et ferme ! Va-t-il se relever ? — Un coup de main! Hardi, Mahmadou! pousse ! !
La voile de nouveau se tend, et par petites bordées l'embarcation cingle vers le nord.
UN déjeuner succinct, composé de biscuit arrosé d'eau passablement croupie ; la pipe traditionnelle, — la pipe, consolation des mauvais jours ! — Et les Robinson du Banc d'Arguin se mettent, pour passer le temps, à interroger leur patron de galère :
— Quand arriverons-nous à Agadir ?
— Du fedjer * d'aujourd'hui au moghreh " d'après-demain.
— Mais l'eau va manquer. Si nous abordions ? La côte n'est qu'à quelques milliers de brasses. Peut-être, près de Kiji, trouverions-nous un puits ? .
Excellente idée. Je prends la longue-vue. Quand, sur le long ourlet de sable qui borde l'océan, j'aperçois, de loin en loin groupés, des indigènes montés sur des chameaux. — Hé ! hé ! attention ! on nous guette!
— On nous guette. Allons donc, pas possible !
— Mohamed, dis-je à l'interprète, en lui remettant la jumelle, regarde bien. Que vois-tu?
— Des hommes qui sont cavaliers.
— Quels hommes ?
— Des Elib et des Oulad-Delim, — le boubou relevé, et le fusil sur l'épaule.
— Le fusil sur l'épaule?... Des guerriers! Ah ! les gaillards,
i. Du point du jour.