Au coucher du soleil
il paraît qu'ils tiennent à nous! Brûlons-leur la politesse... Droit sur le cap Blanc !
Je fais montre d'une grande tranquillité. Et pourtant, quelle inquiétude est la mienne !
Si ces bandits persistent dans leurs idées de vengeance; s'ils s'opposent, plus loin, à notre débarquement, que ferons-nous? que deviendrons-nous ?. . .
Deux journées panachées d'arrêts, d'échouages, d'avaries, de luttes contre les vents contraires ; — deux journées passées presque sans eau, pêle-mêle sur des paquets de marchandises qui, mal amarrés, se pressent, se heurtent, roulent sous les coups des vagues...
Enfin descente h Agadir — énorme colline de sable composée de minuscules grains de quartz roulés. Au pied de cette colline, une citerne revêtue de tuf. Végétation peu abondante ; nulle trace d'habitants.
Les Maures de la tribu des Oulad-bou-Seba sont installés plus loin, — et encore en différents endroits qu'il est impossible d'indiquer sur la carte, car ils changent à chaque saison, suivant les nécessités de la pêche.
Nous restons à Agadir juste le temps nécessaire au renouvellement de notre provision de liquide, puis nous nous remettons en route. Quatre heures après, avec des fonds ne dépassant jamais cinquante à soixante centimètres : — Terre ! s'écrie la vigie improvisée.
— Pas d'Élib ?. . . Pas d'Oulad-Delim ?. . . Parfait I Tout va bien ! Prenons pied, alors.
Mohamed m'a affirmé qu'un campement d'El-Boëni se trouvait à peu de distance, vers l'est. Je l'envoie en ambassadeur.
Il revient bientôt, flanqué d'un petit vieux à la figure couverte de pustules eczémateuses, traînant à sa remorque six chameaux.
Le petit vieux pas propre exerce la profession de marabout àTidre.
— Combien tes djemels'l
— Trente pièces de guinée.
Le comptable Bonnival a un haut-le-corps : — Trente pièces !
— Paie, lui dis-je à voix basse : ce repoussant petit vieux sait bien que nous ne pouvons jDoint nous passer de son concours. Si nous ne le prenons pas au mot, il est fort capable de s'en retourner, quitte à revenir le lendemain, plus exigeant que jamais.
Trente pièces de guinée multipliées par six, cela fait cent qualrevingts pièces. Et nous en avons, au total, deux cent cinquante ! Le sacrifice est pénible.
Enfin ! après tout, nous ne sommes pas venus dans le Désert pour faire fortune...
ou s prenons congé d'Abdallali-Ély.
Pauvre Abdallah-Ély ! avec quelle hâte il vire de bord et s'éloigne ! . . .
Il a grand'peur que les Élib, pour le punir de sa défection forcée, lui aient démoli sa case et brûlé ses filets.
Pauvre Abdallah-Ély!... Allons, bon! voilà maintenant que je vais me mettre à le plaindre, celui-là !
Charité bien ordonnée commence par soi-même.
Si je commençais d'abord par plaindre le personnel de la mission Donnet, — y compris M. Donnet et son compagnon M. Bonnival? Car la situation dans laquelle ils se trouvent est loin d'être brillante. Poursuivis, traqués, cernés, volés, pillés, — tellement volés, tellement pillés, qu'il ne leur reste plus que 1 .000 mètres de cotonnades sur 15.000 mètres qu'ils avaient au départ de Saint- Louis, — qu'espèrent-ils faire ?
Est-ce avec six chameaux — six chameaux pour sept hommes ! — est-ce avec trois sacs de biscuits, qu'ils pourront aller de l'avant?
Ils vont de Pavant, pourtant ! A petites journées à travers le Tasiast. Toujours du quartz ; de maigres brins d'herbe à fleur de sol ; des tamaïis blottis en touffes au pied des dunes — de hautes dunes à pic, brunes ou blanches, opalines ou violacées, roses ou bleuâtres, suivant que le soleil, admirable coloriste, monte ou décline dans le ciel vide.
Enfin, nous sommes sm' les frontières du Tiris, — ce fameux Tiris que seuls, Vincent et Panet, ont visité avant nous.
Quel tour de force ! trouver de nouvelles expressions, reforger du « pittoresque » pour rendre pareils paysages ! — L'abomination de la désolation, dirait l'Écriture.
M. Pierre Loti comblera cette lacune si jamais il revient au pays de Fatou. Lui, unique, est capable d'écrire trois cents pages avec ciel bleu, dunes, ouidan ensablés, marais salants pour seul canevas.
Pour moi, je me déclare inapte, je renonce de la façon la plus formelle à faire jusqu'à la fm mon métier de narrateur descriptif. Tiris comme Tasiast, Tasiast comme Agneitir, — tous ces vais solitaires sont d'un « déjà vu » navrant, désespérant, décevant, exaspérant.
A regarder de trop près cette interminable plaine semée de roches granitiques aiguës, boufiie de chaleur, on se sent sous le coup d'une menace d'aliénation mentale, on voudrait mordre, crier, hurler à ce soleil que ces nuages stupides ne voilent jamais.
— De décembre à juillet, me certifie Mohamed, cette écorce rugueuse se couvre de pâturages.
— Je veux bien te croire, ô Mohamed, — mais je ne veux point, par exemple, rester ici pour le voir. Adrar, quand viendrastu? Chez toi, au moins, il y a des arbres, des montagnes, de l'eau...
— De l'eau?... où ça?
— Pas de fausse joie, cher ami, — je parlais de l'Adrar qui est, paraît-il, un pays très riche, plein de sources vives et de forêts ombreuses. Connais-tu ce pays?
C'est là que je voudrais vivre...
— 0 mon Dieu ! pourquoi torturer ainsi un pauvre voyageur qui n'a jamais fait de mal à personne? Je sommeillais doucement au pas de, mon chameau docile, lorsque ton exclamation m'a subitement réveillé. Je demande de l'eau, — et tu réponds par une mélodie.
— Vraiment c'est mal, ce que tu viens de dire là... c'est très mal !
Et Bonriival, sur ces paroles de blâme, se replongea dans sa torpeur première.
— Adrar, Adrar, quand viendras-tu?
Je suis las — vous êtes las, — nous sommes las de ce Souehel ' monotone.
1. Les Arabes désignent sous ce nom toutes les contrées de rOucsl-Saharien.
ADRAR n'est pas venu, — nous l'avons vu pourtant dans la personne du frère de son roi.
Sidi-ould-Aïda, tel est le nom de ce prince du sang, veut aller en Élib pour conclure avec Mouley, le fameux voleur Mouley, dont il a été longuement question plus haut, un traité d'alliance contre Abdallah-ould-Ély-ould- Ahmed, chef des Oulad-Lab (fraction d'Oulad-Delim).
Sidi-ould-Aïda est seul, sans escorte. Il a fort; grand air, ma foi, juché, jambes jointes, sur son chameau de course.
Un court portrait en pied de Son Altesse.
Ample costume de guinée bleue ; bottes en cuir rouge ; grande ceinture blanche ; poignard marocain passé en la dite ceinture ; fusil à crosse sculptée, à canon damasquiné.
La tête soigneusement couverte, — : mais le voile tombe* dès que Mohamed prononce les premières paroles de bienvenue.
La-ha ! Si-alkoiun ! "^
L'homme a trente ans. Mâchoire inférieure avancée — IDrognathisme, — longue barbe noire ; yeux très durs, très froids, regardant bien en face.
1 . Les Maures ne se cachent jamais la figure durant la conversalion. Est-il nécessaire de dire que le port du voile — chez les Maures comme chez les Touareg — est entièrement facultatif? C'est une mesure hygiénique, et rien de plus. On se couvre le visage en route, — jamais dans les douars, — pour se mieux préserver des dangereux effets de la réverbération, et aussi pour ne point avoir la peau criblée de myriades de minuscules grains de quartz arrachés des dunes — et soulevés par le vent en de vérilables tourbillons de poussière.