S'il plait à Dieu
15 juin.
HUIT heures de marche à travers épaves granitiques trouant le sol, pitons aigus trouant le ciel, nous mènent à Bir-y-Guerb — patrie de Mohamcd-x\mar.
Le digne interprète est persuadé qu'il lui sera facile dans ce ksar, habité d'un bout de l'année à l'autre par ses compatriotes, les Oulad-bou-Seba, de former une escorte pour nous conduire au Sud-Marocain. Mais il a compté sans Ibrahim-Moktar.
Après d'interminable palabres, après distributions sur distributions de pains de sucre et de rasoirs ; malgré l'appât d'un plantureux kouskous, malgré la promesse de noml^reux cadeaux — cadeaux que j'aurais achetés à crédit aux colons espagnols du Rio-de-Ouro, — Ibrahim-Moktar, grand chef du village, refuse énergiquement de nous accompagner.
Le mot « Oulad-Delim » est un leii-moiiv dont il abuse un peu trop dans sa conversation. Du reste, tous avec lui, guerriers et marabouts, tiennent pour certain que s'ils s'avançaient seulement à cinquante kilomètres au nord de leur propre district, les Oulad-Delim ne feraient qu'une bouchée et de leurs femmes et de leurs enfants.
AÏS il y a des réticences dans ces déclarations, me fait observer Bonnival, le soir, sous la tente.
— Eh! je le sens bien, qu'il y a des réticences... Il y a quelque chose que je ne puis parvenir à expliquer. La peur des Oulad- Delim ?... Non, ce n'est point là motif suffisant.
Les Bou-Seba sont braves, âpres. au négoce; la perspective de gagner beaucoup de pièces de cotonnades aurait dû les décider. . . Il y a autre cause : mauvaise volonté évidente, calculée, intentions hostiles. Saurai-je jamais?
— Tiens, Mohamed!... Eh bien, mon vieux, quoi de neuf?
— Ibrahim dit que Grand Sultan Maroc est mort.
— Mouley-Hassan mort !
Je comprends tout, maintenant : hésitations, mauvaise foi. La fatale nouvelle a jeté le trouble parmi ces peuplades. Une recrudescence de fanatisme est à craindre. Pourvu que les « blancs » ne soient point victimes expiatoires !...
Tout va de mal en pis. Tout conspire contre nous.
Pour la troisième fois depuis le commencement du voyage, je me pose cette question :
Que faire?
Marcher seuls ! — Mais notre escorte se compose de trois laptots, et nos marchandises d'échange sont plus qu'aux trois quarts
entamées par les exigences conlinuclles el les vols nombreux dont nous fûmes victimes.
Marcher quand même? en plein territoire Oulad-Delim? Mais nous ne pourrions même plus cou\ rir deux étapes !
Revenir sur nos pas?
Oui, sans doute, encore qu'il me paraisse très difficile de suivre la côte du Tasiast, car tous les points en sont bien gaixlés par les Elib.
Que faire?... Mohamed vient de nous le dire: — S'enfoncer sans hésitation dans l'Est, gagner à travers le Tiris, FAzfâl, le Tidjirit, l'Ackhar, l'Inchiri et l'Emelil, un point connu du littoral: Portendik, par exemple.
De Portendik, quekjues jours d'étapes forcées nous mèneront à Saint-Louis.
AINSI donc, il faut nous arrêter, — nous avouer vaincus! vaincus parUne jiersistanlc malechancc, par toulc une longue série d'événements contraires !
Quelle profonde tristesse ! Est-il heure plus navrante, dans la vie d'un homme d'action? .
En pleine santé, renoncer à ce qui devait être l'orgueil de plus tard !
Partis de Saint-Louis pour aboutir au Maroc !... mais ça valait Nachtigall, Duveyrier, Rohlfs, Lenz!... Mais c'était une des plus belles explorations de ces trente dernières années! — une des plus utiles, aussi. — C'était donner son nom à une Ijonne et grande oeuvre.
Au lieu de cela, au lieu de la médaille d'or de la Société de Géographie, une simple note dans les feuilles techniques : « La Mission du Sahara occidental a complètement échoué. Arrivés dans le Tiris, jusqu'à moitié route de Tindouf, les voyageurs ont été obligés de rebrousser chemin ». Et voilà tout.
Et puis il y a gros à parier que notre échec aura rendu le Ministère oublieux : pas un mot de sa part, pas plus de regrets que d'encouragement. Rien pour favoriser une tentative nouvelle. Ainsi tous no^ efforts. nuls, et nos souITrances A^aines ! Heureux, encore, si d'aucuns — il en est qui jalouseront même notre insuccès — ne viennent pas soutenir que tout ce que nous avons rapporté est faux.
232 E N S A II A li A
Ibrahim-Moklar me fait savoir que si je veux attendre deux mois à Bir-y-Guerb, peut-être au bout de ce temps aura-t-il pu lever assez de guerriers pour me conduire au Rio-de-Ouro.
Le traquenard est tendu d'habile façon, — pas assez, cependant, pour que je m'y laisse prendre.
Je réponds à Ibrahim que je suis décidé à partir des demain, non pour le Rio-de-Ouro, mais pour le Sénégal. Puisqu'il ne peut pas me fournir de suite l'escorte que je lui ai demandée, je considère mon voyage comme terminé, et je rentre dans mon pays. Qu'il n'essaie pas de me faire revenir sur ma décision, — ma décision est irrré vocable.
17 juin.
Au petit jour, après avoir vide dans les poches de nos hôtes, le contenu de l'avant-dernière malle de pacotille, nous nous mettons en marche.
Pour ne pas éveiller l'attention, je fais semblant de ïne diriger vers Agadir; mais, arrivé à une suffisante distance du campement, Mohamed, qui est en tète de la caravane, guide à gauche — plein Est.
Pauvre caravane ! Quel piteux défilé de traîne-locpies ! Quelle exhibition de grotesque misère !
Nous n'avons plus de selles, — les deux dernières volées ; Bonnival, toujours ingénieux, les a remplacées par des matelas d'herbe laborieusement unis à grands renforts de fil de fer ; — plus de sacs de cotonnades
Sur le dos des chameaux, les charges ne sont point, comme autrefois, disposées avec art, suivant les lois strictes de l'ëc^uilibre. Une caisse assure le contre-poids d'une outre; une cantine, mal amarrée, trinqueballe de-ci de-là en un bruit assourdissant de ferraille.
Je me regarde : hirsute, pouilleux, crasseux, dégoûtant; une veste dépenaillée sur le torse, un casque bosselé sur la tète, des sandales sans semelles aux pieds.
Je regarde mes hommes : abrutis, affolés, ahuris.
Omar, juché sur le cou de sa bêle, jambes pendantes;
MalimacloLi « à croppetons », avec Idris derrière un rouleau de cordages ; Abdallah tenant amoureusement pressé contre son sein un malheureux mouton, notre seule réserve de viande fraîche, qui bêle, bêle, bêle... funeste pressentiment du sort qui le guette. Et nous allons, bohémiens du Sahara, patte-patte sur le sol durci.
18 juin.
UNE caravane grandit, et semble maintenant géante sous l'horizonv Elle se rapproche ; elle nous atteint.
— Attention, souffle Mohamed à l'oreille, tenez bien fusils ! Les El-ben-Omar-el-Boude * sont mauvais !
Cependant le khélDir s'est détaché de sa troupe, et, fort civil, nous a salués. Il a pris ensuite l'interprète par le bras, pour l'entraîner à l'écart.
— Ouais ! que veut dire cela ?
Je fais un pas en avant. Trois cavaliers me barrent le chemin. Je fais un second pas. Trois autres cavaliers m'arrêtent net.
Soyons diplomates, puisque la force ne peut réussir.
— Que demandent ces hommes, Mohamed?
— Des cadeaux.
— Des cadeaux? Dis-leur que nous n'en avons plus; que nous revenons de très loin, après avoir épuisé notre pacotille sur la route.
— Pas de guinées? ajoute le khébir.
— Non,
— Pas de sucre ?
— Regarde toi-même.
Et je donne l'ordre immédiatement à Omar de délier les ballots.