‹ En Sahara à travers le pays des Maures nomadesChapitre 42 sur 57 · XL IV · texte numérisé non relu

XL IV

■ . 29, 30 juin et 1" juillet.

NOUS avions des bruyères ; nous avions des genêts ; nous avions l'alfa, Finît, le tamaris, l'euphorbe, l'asclépia. Nous n'avons plus rien, maintenant.

Terre nue, comme aux vieux âges, alors qu'elle sortait de l'incandescence première. Terre nue ; ciel et sable.

Le ciel très bleu; le sable très blanc.

C'est l'Ackhar. Un grand trou, avec, pour couvercle, le firmament, — un grand trou, comblé de lumière, sur lequel s'est abattu le silence.

Pays maudit ; solitude pleine d'épouvante.

Pas un campement, pas un village, pas un cri, pas une forme animée...

Le vent glisse là-dessus, par rafales, en vainqueur que rien n'arrête, — dressant des bastions de poussière, fixant au sol des dunes de quartz tourmentées. On parle, et il semble que la voix vienne d'en haut, de très haut, assourdie, comme pressée dans de la ouate ; on appelle, et soudain la voix s'enfle, vibrante, dispersée en échos métalliques... Nous marchons toujours, — et toujours se déploie cet incommensurable cercle dont nous restons le centre. Et cela paraît devoir durer éternellement.

Sommes-nous donc encore sur la planète, ou roulons-nous déjà très loin d'elle et plus près du Soleil, dans la radiation d'un monde abandonné ?

Qui saurait le dire ! Puisque ce qui nous entoure c'est du vide ; puisqu'il nous enveloppe, nous étreint, ce vide! — pour nous briser, ensuite, nous prostrer si petits, si petits devant son énorme force de nature, que peu à peu la folie gagnante détruira, en nous, la notion même de l'existence.

La vie, c'est l'action. Or ici point d'action. Tout vous écrase,

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Les steppes de l'Inchiri.

VOUS tue. Un effort quelconque semble montagne à soulever en cette fournaise qui fait bondir le mercure au sommet de la colonne thermométrique '.

Et alors on se laisse aller, inerte, sans penser, — au petit pas de la caravane, en longue file indienne. A quoi bon la lutte, quand vous n'êtes plus rien — qu'une molécule morte d'un infini mort !

Le fatalisme est bien la religion qui convient au Désert.

h Les indigènes m'ont affirnié qu'en certains jours le « sable chantait ». 11 faudrait voir là un phénomène assez commun dans le nord du Sahara, où il est désigné sous le nom de sables sonores. Ehrenberg on a donné une explication complète, dans un de ses principaux ouvrages.

rpuiNJERï — Boumliara. — Mohamed est en lêtc. Abdallah X conduit FescorLe ; les noirs le suivent ; les blancs ferment la marche.

Misère de nous ! En quel pileux équipage de Touraniens !...

Quatre dromadaires — les autres, volés ou abandonnés dans la liamada — amaigris, fourbus. Nos laptots juchés par couples sur la même échine ; notre petite pacotille réduile à rien.

Misère de nous ! Moi qui me pavanais, autrefois, seul, sur mon coursier fidèle, me voilà aujovu^riiui oblige de donner abri h un tas d'objets volumineux, réduisant au minimum strict ma part d'assiette. De son côté, mon compagnon de voyage disparaît entre un rouleau d'outrés en peaux de bouc et tout le matériel de bivouac...

Avez-vous vu, au Luxembourg, la Fuile de Caïiil Eh bien, sauf l'expression tragique des physionomies (Tout le inonde n'a pas à se reprocher le meurtre d'un frère !) il y a de ça dans nos apparences réciproques. Même pittoresque en guenilles.

— Alas ! nias !...

... Et encore un mechhour qui nous arrête:

— Donne-nous cadeaux?

Gomme ils sont cincjuante, menaçant de tout prendre de force si on ne leur accorde rien de plein gré, je me laisse dépouiller; seulement, en échange, je réclame, ou plutôt j'essaie de réclamer, timidement, oh! très timidement, un mouton.

EN SAHARA Sa?

— Nous n'en avons pas, gémil, hypocrite, le chef. Je n'insiste plus. Mais attendez la fin., *

Le mechbour s'éloigne.

Tiens, tiens, voici qu'à deux kilomètres en arrière chemine, sans se presser, un troupeau, un grand troupeau d'au moins mille têtes.

Je fais un signe: Omar et Idris descendent de selle et, sans façon, ligottent une paire de superbes brebis.

Vociférations du berger.

— Pourcfuoi vociférer, bon berger? puisque c'est marché conclu avec ton Ichébir.

— No malou ! no malou ! suffoque le bon berger.

— Vas-tu te taire, animal! A-t-on jamais vu plus récalcitrante victime? Allons, finissons-en !

Trois canons de winchesters s'abaissent du côté du Tityre récalcitrant.

A voleur, voleurs et demi.

Nous nous proposions bonne chère avec cette viande fraîche acquise si malhonnêtement, mais nous n'avons pas d'eau.

Bon Dieu! quand cela finira-t-il? Et Bonnival qui s'affaiblit de plus en plus ! . . .

Arrivés à Feznetum dans la nuit. Peut-être pourrons-nous emplir nos gourdes?

Point. Guerriers et captifs nous reçoivent à coups de fusils.

Mouvement de recul, pour aller camper à deux heures de là, plus au Sud.

Coucher en plein air, car le vent souffle si fort dans la plaine qu'il est impossible de dresser la tente.

Coucher en plein air, à jeun, brûlants de soif...

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