XL IX
4 juillel.
GELA devait ariver. Mon pauvre Bonnival a lutté courageusement, pied à pied, sans une plainte, contre la maladie, — mais la maladie a fini par vaincre, et Ta couché ce matin sur le sable.
« Je suis paralysé ! » a-t-il dit, en un tel accent de douleur que j'ai eu à ce moment même la sensation bien nette qu'il allait mourir
Ce sont des souffrances aiguës, lancinantes, dansl'exacerbation d'une fièvre de 39 degrés; ce sont de sourdes tranchées, avec de brusques à-coups d'étouffement, — et une impatience de nerfs, à ce point avivée cju'au moindre bruit, au moindre geste, les larmes jaillissent.
Bientôt le délire l'a pris. Il a vu des ombres, des bêtes à gueule de feu se précipiter sur lui, l'étreindre à pleines griffes, le couvrir de bave sanglante.
Et toute la nuit, malgré la quinine et le chloral, nous n'avons entendu qu'appels sans nom, menaces, lamentations d'agonie, hoquets d'épouvante.
5 juillet.
A cette excitation cérébrale a succédé le coma, — l'immobilité est complète. — A peine quek[ues gémissements, des ha! ha! exténués. Les yeux se perdent dans le front, la mâchoire inférieure pend, les pommettes semblent vouloir crever l'épiderme, — tout ce
pauvre corps s'est effondré sur ce tas de paille qui lui sert de lit.
Le sentir si bas, — et être si loin, si loin, privé de tout, dans un désert !
Et ces noirs qui passent, repassent vingt fois dans la journée, devant la tente, guettant sa mort... Ils ont faim, les malheureux !... ils n'ont pas mangé depuis la veille... Mais moi aussi, je n'ai pas mangé depuis la veille... ou l'avant-veille, peut-être? Je ne sais pas, je ne sais plus... Je ne sais plus rien.
6 juillet.
L'interprète est venu me dire « que ça ne pouvait pas durer plus longtemps ». Les vivres manquent; l'eau diminue... sans compter que les Oulad-Delim, maintenant que les tribus Trarzaont quitté leurs douars pour s'en aller camper dans le Tiris \ les Oulad- Delim seraient fort disposés à revenir sur nous.
Il est uj^gent de plier bagage sans retard ; on installera le malade sur an chameau, et, à étapes continues, la mission gagnera le Sud idou-el-hadj. Mohamed raisonne juste: séjourner ici plus longtemps, c'est la fin de tout.
Je dirai à Bonnival (Grâce à la morphine, il va un peu mieux depuis ce matin), je chrai à Bonnival que son intérêt commande le départ immédiat. Et s'il refuse? Eh bien, s'il refuse, j'essaierai d'avoir du courage : je l'emmènerai de force.
J'ai essayé d'avoir du courage. Je n'ai jDas pu.
Aux premiers mots il m'a arrêté : — Ne fais pas ça, à la fin de l'étape je te resterais entre les mains.
Et d'une voix câline de petit enfant, fatigué entre chaque syllabe de l'effort de sa respiration sifflante :
— Patiente un peu, dis, veux-tu? Accorde-moi trois jours... non, pas trois jours, — tiens, quarante-huit heures seulement ! Qui sait? Un miracle!... Si, passé ce temps, mes forces n'ont pas
1. Du mois de juin au mois de novembre, les Trarza séjournent dans le Tiris. Là ils trouvent de l'herbe en abondance, pour leurs troupeaux.
augmenté, je t'abandonnerai ma pauvre carcasse. Tu feras d'elle ce que tu voudras ! . . .
Il m'a été impossible d'en entendre davantage. Je me suis sauvé, pour ne point pleurer devant lui.
Nous ne partirons pas. Mais qu'allons-nous devenir? J'envoie Mohamed en avant, à la recherche de quelque troupeau.
6 juillet.
Dans la nuit. — Une pluie torrentielle a jeté bas la tente. Les gouttes tombent larges, chaudes, lourdes d'électricité, sur mon malheureux compagnon, dont la violence nerveuse tourne à la folie.
Je me hâte, avec Idris, d'aller réparer le désordre. Opération difficile. Les piquets glissent sur ce sol meuble. Jusqu'au matin, à demi courbés, il nous faut, de nos deux bras tendus en arcsboutants, soutenir la toile qui se dérobe sous l'orage.
Des éclairs paraphent le ciel à intervalles réguliers, laissant voir la grande plaine dans un panorama d'incendie. Les chacals hurlent.
L 'horreur de cette nuit !
[8 juillet.
Il ne devait pas mourir. Hier, après une triple absorption de calomel, il a eu une crise terrible. Grise salutaire: ce poids énorme qui l'étouffait s'en est allé. Les vomissements bilieux ont été si violents, que j'ai dû le coucher sur le sable, à plat- ventre, pour diminuer autant que possible la contraction des muscles abdominaux.
C'est sa vigueur exceptionnelle de tempérament qui l'a sauvé, — ou peut-être aussi ce miracle dont il prévoyait la venue, dans son atonie ^
1. Et voici maintenant qu'il est mort, mon pauvre compagnon ! D'abord j'ai refusé de croire... Mais la dépêche est arrivée, terrible dans son laconisme : ci Bonnival décédé subitement au Havre ».
Et vingt ans de bonne camaraderie, d'amitié jamais lasse, se sont écroulés devant moi.
Je ne verrai plus cette tête franche de bon garçon qui n'avait pas peur, qui n'avait jamais eu peur... 11 est mort... à trente ansl...
Pionnier, exploraieur, Bonnival a été tout cela, au degré le plus fou, le plus r.".rc. Le difficile le faisait avancer ; mais l'impossible le faisait courir... — En avant ! toujours en avant !
Sa COU) te existence s'est passée dans l'action.
Marin, il parcourt l'Amérique, du Canada au cap Horn; attaché aune mission gouvernementale, il visite