‹ En Sahara à travers le pays des Maures nomadesChapitre 46 sur 57 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

UNE journée passée à N'Diago, en compagnie du lieutenant commandant le poste, — fort aimable homme, qui nous invite à un de ces repas !... un de ces repas dont on se souvient toujours. Imaginez-vous que nous avons mangé du pain et un ragoût de mouton ! Non pas un de ces ragoûts qui n'ont du ragoût que l'épithète,... un de ces ragoûts de mouton où trop souvent l'on déplore l'absence du mouton,... non, vous dis-je, un vrai, solide et honnête ragoût, le navarin classique, consciencieusement garni de pommes fondantes... Oh ! ce régal !... Et du pain ! et du vin! et du... J'en arrive à manquer de mots pour traduire mon enthousiasme...

— Bonnival, mon ami, allons embrasser le cantinier !

— J'y songeais, répond-il gravement. Toutefois, si nous commencions d'abord par embrasser le lieutenant, notre hôte ?

— Embrassons le lieutenant.

Mais le lieutenant, averti du danger qu'il courait, s'est prudemment dérobé.

Bonne promenade le soir, au bord de la mer. Tranquillité parfaite. Pas une ombre d'Oulad-Delim ou d'Elib.

Le Grand Désert expire à quelques pas de nous ; ses sables s'entassent aux pieds de ce fortin, sentinelle avancée du Sénégal.

Le Grand Désert, comme il est déjà loin ! Il semble que ce fut un rêve pénible... Nous ne gardons aujourd'hui qu'une mémoire

indécise, brouillée, dç tous ces ennuis, de toutes ces privations qui furent les nôtres !...

Et puis soudain, voilà que sans savoir pourquoi ni comment, la réalité reparaît devant nous... Triste réalité !...

Cette œuvre qui reste incomplète, ce voyage interrompu, — ce voyage qui aurait été le succès, presque la gloire. La malechancc, toujours la malechancc, d'un bout à l'autre!

Bast ! tant pis ! A chacun suivant ses forces et sa destinée. Nous n'avons réussi qu'à moitié : nous réussirons entièrement la prochaine fois. Il ne faut jamais désespérer.

Paroles d'encouragement que nous nous répétons bien haut, presciue à tue-tête, pour nous en mieux convaincre.

Paroles banales qui ne satisfont plus.

— Allons nous coucher, tiens !

Mais dans le lit bien blanc — un luxe à côté de la tente saharienne — le sommeil ne vient pas.

Nous prenons congé du lieutenant.

Les noirs chargent sur une pirogue les quelques menus bagages qui nous restent. Mohamed, avec les quatre chameaux et le matériel de campement que je lui abandonne, retourne à Ouatil. Dans deux ou trois jours, il viendra nous rejoindre h Saint-Louis.

Saint-Louis, ville civilisée. Sommes-nous civilisés ? Je veux dire : avons-nous apparence de gentlemen ? Hum ! hum ! bien crasseux, les gentlemen ! Au coin d'un bois, ils feraient peur.

Le barbier de la capitale chez lequel ils se présentent, peut, à peine, cacher son mépris.

Mépris bien mérité, car nos gentlemen, en dressant leur bilan, viennent de faire une fort pénible constatation : ils n'ont plus d'argent, plus un sou. La loi sur le vagabondage les menace...

Vite ils s'en vont chez le gouverneur. Celui-ci les reçoit de très aimable façon, les complimente, tout en regrettant avec eux — par politesse, car au fond ça lui est bien égal — tout en regrettant avec eux, leur échec. Il appelle, et un noir tout de blanc habillé couvre la table de sirops, de liqueurs et de glaces.

Le moyen, sous cette pluie d'apéritifs et de prévenances, d'avouer sa gène ? Terrible métier, que celui de pauvre honteux. Faudra-t-il donc emprunter l'écriteau de l'aveugle du coin? Enfin, je prends mon courage à pleins bras, je sais me faire un front qui ne peut plus rougù\

J'avoue tout.

Promesse est donnée de câbler immédiatemenl au ministère des Colonies.

20 juillet.

La réponse est arrivée.

Apres un rapport sur les résultats de mon voyage — rapport approuvé par M. de Lamothe, — le Ministère veut bien se charger du règlement de mes hommes.

C'est parfait. Mais nous, qu'allons-nous devenir ?

l'hôtel

gérant, qui sait,

par

aît-il, à quoi s'en tenir sur l'état moins que rothschildien de nos ressources, refuse de nous héberger plus longtemps. '^ '^ -^^.^^^

Dans la Vie de Bohème, Murger raconte que lorsque Schaunard voyait venir la date de paiement de son loyer, il avait un moyen, à la fois très simple et très ingénieux, pour s'acquitter. Il improvisait, au piano, un couplet dans lequel il essayait de prendre ses désirs de débiteur honnête pour des réalités de créancier satisfait :

Et quand sonnera au cadran suprême

Midi moins un quart, Avec probité je paîrai mon terme

A Monsieur Bernard.

Ceci écrit et chanté, le digne Schaunard se faisait passer quittance, — et s'en allait chanter ailleurs.

Peu pratique, ici, ce moyen-là. Néanmoins, nous avons voulu répéter en chœur le fameux couplet. Midi moins un quart a sonné, et nous n'avons rien trouvé qui ressemblât aux cjuatre pièces d'or que notre Monsieur Bernard réclame...

Il importe pourtant à tout prix de sortir de ce mauvais pas. Courons nous mettre à la recherche d'un généreux banquier, — que nous trouvons, du reste, presque aussitôt.

Avec une complaisance charmante, un lact qui double la valeur de cette complaisance, M. Blanc, de la maison Delmas et Clastres, de Bordeaux, me prête cinq cents francs.

Nous sommes sauvés ! Nous pourrons partir.

22 juillet.

Sui" le quai de la gare, le bon Mohamed, le brave Omar, le doux Mahmadou et le facétieux Idris sont venus nous dire adieu.

— Surtout pas oublier moi !

— Quand tu reviendras, moi partir aussi avec toi, tu penses !

— Tiens, voilà mon adresse.

Et l'on me tend un bout de papier sale sur lequel je parviens à lire, non sans peine :

Monsieur, Monsieur Idris Sar,

Cuisinier chez M. Bobo-Thiam, à Saint-Louis.

Cependant, Mohamed me prend à l'écart, et me confie qu'il aurait besoin, pour affirmer son autorité, d'un cachet où seraient écrits en arabe ses nom et qualité : « Mohamed-ould-Amar, chef des Qulad-bou-Seba ' » .

Je ne saisjusqu'à quel point notre ex-interprète a droit à ce titre d'honneur. Entre nous, je crois fort qu'il exagère. Mais qu'importe ! La dernière lettre du ministre de l'Intérieur, sur les fonctions usurpées, ne l'atteint pas. Et pour le reste, c'est affaire entre lui et les d'Hozier maures, qui rectifieront s'il y a lieu...

1. Pauvre Moliamed !... Il ne devait pas se servir longtemps de son cachet. Quelques mois plus tard, il mourait à l'hôpital de Saint-Louis, des suites d'une maladie d'entrailles dont j'avais pu maintes fois, durant ce voyage, reconnaître les prodromes.

Il m'a semblé que c'était un vieil ami que j'avais perdu.

Je fais apporter une bouteille de sirop — grand régal pour musulmans, — et nous sablons des verres d'orgeat avec du pain frais en guise de petits-fours. Exquis ! ...

La locomotive nous arrache à cette orgie d'anachorètes.

Six bras d'un noir d'ébène et deux bras d'un noir douteux se tendent vers nous...

En route !

It

Dakar.

UN bon et brave bateau que ce Pélion, sur lequel nous prenons passage. Un peu lourdaud, un peu mastoc, mais luron, solide à la lame.

Il revient du Dahomey, ce qui explique le nombre considérable d'officiers et de soldats qu'il transporte. Tous ces braves ont fait campagne, et c'est merveille que de les entendre redire leurs héroïsmes.

Recommencement de cette vie monotone du plein large. Manger, boire et dormir, — et rêvasser les coudes appuyés sur le bastingage en face de la mer, hérissée de vagues — la mer qui semble monter là-bas à l'assaut de l'horizon.

Un chien de temps depuis deux jours, des lames de dix mètres ! On tangue, on roule, l'hélice tourne dans le vide...

Enfin tout se calme ; le vent tombe subitement.

Nous sommes en vue des îles Canaries, des îles Fortunées.

Au pied des hautes roches, las Palmas, la Ciadad bonita ', s'étend paresseuse sur son lit de sable fin.

La mer ici se fait douce, câline, enveloppante; elle lèche la plage à petits coups lents et discrets.

, 1. La « ville jolie ».

EX S Ail AH A

Les maisons pourraienl presque se mirer dans son Ilot ; de belles maisons en enfilade, sur lesquelles les dattiers profilent au soleil réchevèlement de leurs palmes déployées... Et derrière ces maisons, d'autres maisons, d'aspect sordide, celles-là, qui s'accrochent, se scellent à la montagne, en des pentes rapides que le mulet seul peut gravir.

Quelques minutes, et notre voiture, conduite par un cocher très bavard et très ivrogne, mais bon enfant, nous mène au centre

de la ville.

Ville espagnole, — tout à l'espagnole. Le petit pont classic|ue sur le petit Mançanarez classique, sans eau naturellement; des rues superbes et des rues infectes, des palais et des masures, — tout, jusqu'aux* femmes en roJDC rouge qui passent portant sur la tête des coi'beillesde fruits, et le cahallero élégant drapé dans son manteau à triple collet.

Pour quelques sous, nous achetons une cargaison de bananes et de grenades, et nous voilà de trottoirs en trottoirs, rongeant et grignotant. Une multitude de déguenillés nous suit, — autant de Ribcira.

Chemin faisant, reconnu la cathédrale, encore bien espagnole, elle aussi — avec cette préoccupation d'idolâtrie qui pèse sur tout le catholicisme méridional, cette religion matérialisée, ce besoin à tout prix de parler aux sens qui fait habiller des statues de saints ou de saintes avec de vraies dentelles, de vraie soie, et semer ces oripeaux de perles fines et de j^ierreries.

Le tabernacle est en argent massif, ce que le bedeau nous explique, à grands renforts de phrases exclamatives et redondantes : Esmagnifico, Senores !

Et le chœur, avez-vous vu le chœur, Maria sanctissima ! Une chose précieuse ! Il est en bois sculpté, Bios mio, en bois du pays ! !

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