Le colonel Crouzet
4. Les ordres religieux possÈdent au Touat d'importantes confréries : Les Taïbia, avec le chérif d'Ouezzan,
Les Bakkaya,
Et enfin les Senoûssya, dont nous avons déjà parlé tout à l'heure.
Arabes sédcnlaircs, qui verrait sans trop de contraintes notre protectorat s'affermir.
On peut donc se persuader qu'une mission partie du Sénégal, pour arriver à Tàmentit ou à In-Salah avec l'appui des marabouts de l'iVdrar et des Tedjadjna, contribuerait à lever la plus grande partie des difficultés qui forment écran en ce moment entre l'Algérie et le Touat.
Et les conséquences de ces négociations ne seraient pas rien.
Si de bons rapports avec les habitants des grandes oasis assuraient à notre commercera pénétration suivie de l'Afrique centrale, par la route de Tombouctou, ce serait enfin la porte fermée aux négociants de Tripoli, qui écoulent leurs marchandises dans toutes les régions désertiques, — jusques et y compris le Bornou ^.
1. Le gouvemement de la méti'opole, vient enfin de Créer sur nos frontières du sud, une série de marchés francs destinés i nous ramener toute une grande partie du mouvement saliarien.
Un arrêté fixe les conditions du transit des marchandises à la sortie d'El Goléa, d'El Oued, de Touggourt, de Lalla-Maghnia, de Djenien-bou Rezg, d'El Aricha et d'El Abioat Sidi-Cheick.
2. L'industrie du Touat consiste en tissus de coton, tapis en fibres de palmiers, petite chaudronnerie, arquebuserie, cordonnerie.
Pour Texportation, nous trouvons les dattes, le henné, les tissus de laine, le sel, le salpêtre et le thomela, sorte de sulfate de fer servant h fabriquer une teinture noire.
Il est bon également de savoir que le commerce saharien est aujourd'hui de 6 raillions par an, alors qu'il atteignait, au milieu du siècle, 60 millioiis.
UN Gliaamba a fait au général Daumas la descriplion suivante des terres du Touat :
C'est une vaste succession d'oasis, entrecoupées de plaines sablonneuses et divisées en cinq grandes circonscriptions qui sont, du nord au sud :
Maliarza, chef-lieu Tabolcouza ;
Gourara, chef-lieu Timimoun ;
Aouguerout, chef-lieu Kasba el Hamera ;
Touat, chef-lieu Sba ;
Tidikeult, chef-lieu In Salah.
On y compte, disent les Arabes, autant de villages que de jours dans Tannée.
Cet immense territoire nourrit deux populations de races et de mœurs très distinctes : les Ahall-Touat, gens du Touat proprement dit, qui habitent les villes et les ksours (bourgades), et les Arabes qui campent en tribus soîîs la tente.
Les Ahall-Touat sont d'origine berbère ; mais leurs fréquentes alliances avec les négresses ont, dans la partie sud particulièrement, altéré la couleur de leur peau; beaucoup sont mulâtres, et d'autres tout à fait noirs, sans avoir cependant aucun des traits qui caractérisent la face bien connue du nègre. Leur nez est aquihn, leurs lèvres sont minces, leurs pieds cambrés. Ils prennent le nom berbère de Zenata, et parlent l'idiome appelé zenatia.
Leurs maisons sont généralement groupés en bourgades : ce
sont, toutefois, de misérables bâtisses en terre cuite au soleil, que les pluies torrentielles font écrouler pour la plupart chacpe année, • — toutes sont recouvertes en terrasses soutenues par des traverses de bois de palmier. — Les zaouïas (chapelles) et les marabouts seuls sont blanchis à la chaux.
Les Arabes, bien cjue fortement basanés par le soleil, ne sont que par exception mélangés de sang nègre ; ils tiennent à honneur de se conserver djouad (nobles), et les scrupules de cet orgueil sont poussés si loin cpi'ils croiraient déchoir en s'alliant de familles avec leurs voisins, cpi'ils alfectent de mépriser, mais avec lescpiels des intérêts communs les tiennent cependanf en bonne intelligence.
Tous vivent sous la tente, et parlent la langue arabe ; ils usent toutefois du zenatia dans leurs relations commerciales avec les Ahall-Touat.
Le costume de ces deux peuples, vivant côte à côte, a subi, comme leurs mœurs, une cjuasi-assimilation ; il est pourtant resté distinct.
Ainsi, les habitants des ksours ne portent point le bernons, mais une espèce de robe en laine appelée habaïa, une culotte en cotonnade cpii semble avoir c{uelque rapport avec le pantalon européen, mais qui se plisse à la ceinture, et dont le bas est bordé d'une passementerie en soie rouge ou noire ; — sur le tout, un haïk attaché à la tête avec une pièce d'étoffe roulée en turban.
Quelques-uns se rasent un seul côté de la tête chac|ue mois, et tous portent de petites boucles d'oreilles en argent ; aucun n'a de tatouaoes.
Leurs femmes portent, sur une haboïa sans ceinture, un haïk cjui les enveloppe tout entières, leur recouvre la tête, et vient se nouer sous le menton. Elles ornent leurs bras et leurs jambes de bracelets en or, en argent, ou en corne noire.
Les Arabes ont le costume invariable que l'on connaît : sur la tête une haute chachia recouverte du haïk retenu par une corde en poil de chameau, un ou deux bernons, suivant la saison, et la culotte à grands plis. Ils ne portent point de boucles d'oreilles ; mais hommes et femmes ont de petits tatouages au front, aux tempes, ou sur les mains.
Chez les Zenata les femmes ne se voilent jamais; chez les Arabes, les plus nobles seules, celles des chérifs, des marabouts et des kadis, ne sortent point le visage découvert.
Sous la tente, on mange les dattes cuites dans le bouillon dont on arrose le kouskoussou ; dans les ksours cet usage est regardé comme indigne, et la datte se mange crue, mais mélangée avec de la regrhida, espèce de bouillie faite ayec delà farine, de la graisse de mouton ou de chameau', ou du iDCurre ; sans cette précaution, l'usage habituel des dattes crues ^donnerait des inflammations gastriques très dangereuses ; aussi les invitations à dhicr se fontelles, entre amis, avec cette formule consacrée : « Viens chez moi rafraîchir les dattes » .
Arabes et Zenata sont très superstitieux et portent de nombreux talismans ; — ce sont des versets du Koran écrits par des marabouts sur de petits carrés de papier, et renfermés dans des sachets de cuir, que l'on suspend au cou, ou que l'on s'attache au bras. Mais, à part les marabouts et les tolbas, ils sont l)eaucoup moins rehgieux en réalité qu'ils ne semblent l'être à en juger par leurs pratiques extérieures.
L'usage du tabac est devenu pour tous, excepté- pour les marabouts, un besoin si impérieux et d'une nécessité si absolue, qu'ils accablaient de supplications exagérées les gens de notre caravane, pour que nous leur en fissions l'aumône ; — quelques-uns allaient jusqu'à nous dire : « Donne-moi du tabac, et je suis ton esclave ». J'en ai vu le mâcher avec avidité, non seulement en feuilles, mais en poudre à priser ; ils fument également beaucoup de hachiche.
Ce sont, au reste, des gens simples, bons et fort hospitaliers ; les querelles sont rares entre eux, et, s'il en survient, c'est l'affaire des djouads de les arranger par la parole ou par la poudre. — Le peuple ne se bat guère.
Dans la prévision de nous en défaire aisément à Timimoum, nous y avions apporté des pioches, des fers, des huiles, des parfums, du corail, tous objets particuhèrement recherchés sur les marchés du Touat, et dont quelques-uns, par leur volume ou par leur poids, nous auraient beaucoup trop embarrassés jusqu'au Soudan ; nous les vendions à cent pour cent de bénéhce ; nous
achetâmes des haïks, qui sont d'une vente lucrative et facile chez les nègres, où les ouvriers-tisserands les coupent en lanières, et les défilent pour en fabriquer une étoffe très forte et très belle.
INSALAII
Insalah est une ville de cinq ou six cents maisons, avec une kasba, mais sans muraille d'enceinte. Les habitants donnent pour raison de cette exception, qu'ils sont assez forts de leur alliance avec les Touareg leurs voisins, pour n'avoir point à craindre un coup de main. Une source nommée Aïn-ben-Jacoub (la source du fils de Jacob) prend naissance au centre d'Insalah et l'alimente. Du côté du sud, des vergers et des plantations de dattiers dominent la ville ; mais, sur les autres côtés, les sables, chassés par le vent, s'amoncellent en vagues jusqu'au pied des maisons.
Le chef le plus puissant d'Insalah, qui du reste est gouvernée par une djemâa, appartient à la tribu arabe des Oulad-Mokhtar, qui vit sous la tente en dehors du ksar, dont elle possède cependant presque toutes les maisons. Nous allâmes le visiter, et, selon l'usage, lui faire les présents de la bienvenue.
C'est dans le Tidikeult surtout que se fait sentir la puissance de l'aristocratie de race.
Les habitants des ksours sont presque tous nègres ou mulâtres, et les Arabes qui partagent avec eux le même territoire, les Oulad-Mokhtar particulièrement, qui sont les djouads par excellence, dominent et gouvernent le pays. Tous les chefs de la djemâa sont Arabes.
Quelques familles de la tribu des Touareg El-Biod, les blancs, qui campent à l'extrémité sud du Tidikeult, se sont installés sous des gourbis auprès d'Insalah ; elles peuvent mettre une soixantaine de chameaux sur pied. — A côté d'elles cahipe, sous des tentes en peau, la tribu araire des Oulad-bou-Hamou, qui peut également lever soixante ou quatre-vingts chameaux, et qui partage avec les Touareg l'honneur d'être makhzen (cavaliers). Ce sont des enfants du péché dont le chef d'Insalah utilise les instincts vagabonds.
INTRODUCTION 3.j
IDOur faire la police de tous ses ksours, et pour se venger au besoin de ses voisins.
Nous étions depuis deux jours à Insalah, quand les chefs de la djemàa firent publier par des crieurs que la grande caravane de la Mekke venait d'arriver ; qu'elle s'était arrêtée un peu à l'ouest d'Aoulef, près de la zaouïa de Moula-IIaiba, et que la population entière eût à se préparer à aller faire honneur aux pèlerins.
Cette nouvelle mit en mouvement toutes les tentes et tous les ksours, et le surlendemain matin les Oulad-Mokhtar, les Ouladbou-Hamou, les Oulad-bel-Kassem, les Oulad-el-Hadj, les Oulad- Mohammed, les Deghromecha, les gens de Meliona, de Gousten, des deux Sola, de Zaouïet-el-Hadj-bel-Kassem, de Fougaret, Ezzoua, hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves et serviteurs, à pied, à cheval, sur des chameaux, sur des ânes, tous vêtus de leurs plus beaux habits, prirent la direction d'Aoulef, au son de la musique et des chansons pieuses, en agitant de petits drapeaux .
L'avant- veille, au Fedjer, la caravane avait mis elle-même en marche ses deux mille chameaux, espacés par groupe de cent ou de cent cinquante, sur une immense étendue ; elle s'avançait dans un nuage de poussière. Nous la saluâmes à trois lieues à peu près d'Insalah. — A nos cris, l'émir Er-Rekeab, qui la commandait, planta son drapeau et s'arrêta.
Un moment après, les deux foules se confondirent dans un désordre indicible ; .c'était à qui baiserait les étriers de l'émir Er-Rekeab ; les parents et les amis s'appelaient à voix pleine ; tous les noms musulmans se croisaient à la fois, avec les chants des pèlerins, avec les cris des femmes et des enfanls suffoqués par la poussière, roulés dans le reflux de cette mer tumultueuse, aux bords de laquelle dansaient les nègres exaltés par le soleil et par le bruit assourdissant des, tam-tams, des tambours et des keghakeb ; quelques chameaux effrayés avaient jeté leurs cavahers à terre, et, par leurs beuglements et leur course insensée, ajoutaient à la fois à la confusion des clameurs et des masses.
Peu à peu, cependant, ces premiers épancliements calmés,
l'ordre se rétablit, et l'émir, entouré de tous les chefs, donna le signal du départ en élevant son drapeau.
Alors, les gens du Tidikeult, les pèlerins et les marabouts se prirent à chanter alternativement :
G pèlerins dans la Chambre de Dieu, Avez-vous vu le prophùle de Dieu?