‹ En Sahara à travers le pays des Maures nomadesChapitre 8 sur 57 · LES MARABOUTS · texte numérisé non relu

LES MARABOUTS

Que votre pèlerinage soit heureux !

Ce que vous avez gagné est sans pareil ;

Vous avez fail une ghazia sur vos péchés.

Les cantiques ne cessèrent qu'à la halte, entre le ksar des Oulad-bel-Kassem etinsalah, au heu nommé Mekamet-el-Hcdjadj (la Place des pèlerins). La caravane, jusque-là confuse, fut en un instant campée dans un ordre admirable ; tous les gens qui la composaient :

Ceux du Touat,

de Figuig,

de Tafilalet,

de Fâs (Fez),

de Merakech (Maroc),

de Mckuencrs (Mekinès),

des Oulad-sidi-Cheikh,

des riamyânes, etc., etc.,

et des trois tribus berbères, les seules qui fassent le voyage de la Mekke :

Aït-Atta,

Aït-Dezedeug,

Aït-Markall, se rallièrent à leurs drapeaux et firent autant de douars à part, tous concentriques à la vaste tente de l'émir Er-Rekeab, qui s'élevait au milieu de ce cercle immense, formé d'autant de cercles partiels qu'il y avait là de tribus diverses.

A peine les chameaux étaient-ils débâtés et entravés autour de chaque douar, que les habitants du pays envahirent le camp, chargés d'outrés de lait, de poules, de viande fraîche de chameau, de dattes, de fèves, de kouskoussou ; ils venaient vendre ces provisions aux pèlerins, ou les échanger contre des marchandises. — Car la caravane, qui revenait parles oasis du Désert, avait partout fait le commerce et rapportait des chapelets, des pierres précieuses, de l'eau du puits de Zemzem (où l'ange conduisit Agar et Ismaël égarés dans le Désert), de la terre de la Mekke ou de Médine, en petits paquets, des négresses d'Abyssinie, qui sont très recherchées dans le Maroc, des nègres du Bornou, des peaux de buffles tannées, des défenses d'éléphant, des sayes, des cotonnades pour faire des turbans, des draps, des coffres, des peignes à barbe, des bracelets en corne et en verroterie, du corail, des miroirs, de l'antimoine en grande quantité, des épiceries, de l'essence de santal, du bois de gklromari qui parfume, du souâk qui teint les lèvres en noir ou en rouge, du musc, du zebed, du loubôn, des armes, fusils, pistolets, yatagans, des pierres j^récieuses, de l'or et de l'argent en lingots, et de la poudre d'or.

Les principaux marchands d'Insalah entrèrent bientôt en commerce avec les pèlerins, et nous leur achetâmes nous-mêmes ou leur échangeâmes beaucoup d'objets

Nous venons de relever, point par point, l'itinéraire qu'une mission devra suivre pour effectuer la traversée du Désert : Partir de Saint-Louis ; couper successivement le Trarza, le Tiris, l'Adrar, l'Ighidi, le Touat, le Gourara, et les hauts plateaux algériens, — jusqu'à Oran ;

Soit la pénétration complète, sud-nord-est. Programme d'action nouveau qui offre cet avantage d'avoir comme base d'accès deux pays plutôt favorables à notre influence. Et maintenant, en route

Faisons un rêve, pour finir. C'est bon, les rêves. Puis l'on dit qu'ils sont parfois la réalité de l'avenir.

Le Transsaharien est achevé depuis longtemps. Adoua, Gondar, El-Obeid sont maintenant de magnifiques villes pourvues de tout ce qu'on est convenu d'appeler le confort moderne

Voici Kouka. De larges c[uais courant droit le long des rives du lac Tchad, — et sur ces quais, entassées, des montagnes de coton, de caoutchouc, de café, d'indigo, de cuirs et d'ivoire.

Un coup de sifflet retentit : un steamer venant du Niger entre clans le bassin

Continuons notre marche. De Kouka à Saï, à travers le Sokoto et le Gondo, avec séjour à Kano. Juste le temps de déjeuner au Grand-Hôtel, pour parcourir ensuite cetCe magni-

fique cité, centre d'une immense plaine aux moissons épandues.

Et de nouveau en marche, en plein pays mossi. Et soudain Tombouctou, avec ses maisons à terrasses empanachées de dattiers, son théâtre, sa grande avenue de Kabar, son champ de courses de mehara et sa bibliothèque arabe contenant plus de 50.000 volumçs.

Une heure d'arrêt à Ghingueti... puis à toute vapeur dans la hamada pierreuse et les dunes de sable qui semblent des murailles rouges au soleil.

Le Touat et sa capitale, où se dressent gigantesques les

statues de Flatters, de Douls, de Palat et de Mores Enfin

Alger la Blanche, clans le bleu méditerranéen.

Et c'est la fin de notre voyage En un mois, nous venons

de parcourir l'Afrique anglaise, française, allemande et italienne. En un mois il nous a été facile de nous rendre compte du degré de prospérité auquel étaient arrivés les nouveaux Etats-Unis.

Nous avons, comme bien on pense, renoncé à cet exercice stupide c[ui s'appelle la guerre, de sorte que les transactions commerciales s'opèrent le mieux du monde. De grandes Compagnies assurent le service des transports, et exploitent les régions exigeant un outillage industriel dispendieux.

Les territoires de petite culture ont été laissés aux particuliers ne disposant c[ue de capitaux modestes.

En peu d'années ces particuliers, tout en vivant largement, ont pu économiser une somme suffisante pour leur permettre de faire bâtir, sur les hauteurs, une maison à larges galeries dans laquelle ils iront passer leurs vacances, durant les mois les plus chauds.

La population indigène s'accroît sensiblement, mais cela ne semble causer aucune crainte aux colons. Noirs et Arabes ont conservé leurs kadis et leurs cheikhs ; ils s'administrent à leur guise.

Tout ce que nous leur demandons, c'est de ne point s'emparer de la propriété d'autrui, c'"est de ne point attenter à la vie d'autrui. Il y a un bourreau clans les États de l'Afrique Septentrionale, mais ce bourreau travaille peu.

Nos protégés sont heureux, — et, comme ils sont heureux, ils sont bons. Aussi bien la loi leur accorde tout ce qu'elle leur peut accorder. Ils sont libres d'acquérir, ils sont libres de cultiver eux-mêmes leurs champs, — mais il est à remarquer qu'ils préfèrent de beaucoup se mettre à notre service. Un salaire suffisant les débarrasse de tous soucis d'existence

Dans la mosquée de Kano, au milieu de la grande cour d'où jaillit la fonlaine servant aux ablutions, nous avons pu entendre riman priant la prière du soir.

Il s'est prosterné trois fois, puis il a appelé le regard d'Allah sur sa créature ; puis il a supplié le Prophète d'inspirer . son successeur direct, son calife, le sultan de Stamboul.

Et tous les Croyants se sont inclinés, car le sultan de Stamboul est le chef suprême.

Le sultan de Stamboul, d'accord avec les puissances européennes, est devenu le pape du Continent noir.

Le sultan de Stamboul, grand prêtre de l'Islam... L'Afrique pacifiée sous son unité spirituelle... Et le Soudan grand ouvert... Et Tombouctou centre intellectuel, école française des arabisants.

Très beau, ce rêve ! Oui, mais c'est un rêve !

Un rêve, qui sait? Nos petits-enfants verront de belles choses !

Et de ces belles choses notre égoïsme ne souffrira point.

Ce sera notre récompense à nous, grands et petits coloniaux, obscurs ou illustres d'aujourd'hui.

Ce sera notre fierté à nous, les vieux, d'avoir entrevu et préparé le règne de la nouvelle Afrique, l'Afrique accueillante, aux déserts enfin pacifiés, aux fleuves enfin contenus... L'Afrique radieuse, l'Afrique toujours jeune et à jamais féconde, dont la possession assurera aux hommes plus de bien-être et plus de paix, — avec plus de hberté encore, plus de liberté toujours !

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