‹ En SibérieChapitre 10 sur 34 · TCHÉLIABINSK · texte numérisé non relu

TCHÉLIABINSK

rage ni endurci son regard. Secondé par .sa femme, infatigable autant que lui, il incarne avec elle, au seuil de la Sibérie rude et égoïste, ce qu'il y a de meilleur dans notre civilisation : la charité active. Dans cette Russie apathique et résignée. Tune des qualités les plus touchantes qu'il m'ait été donné de rencontrer, c'est le dévouement aux humbles. Chaque fois que j'ai vu s'abattre sur ce pays quelque fléau, famine, épidémie, tourments et misère de l'émigration, j'ai constaté qu'il faisait lever comme une moisson ^e modestes sacrifices personnels. Ce qu'il y a de hâtif et de rudimentaire encore dans l'organisation sociale de la Russie fait que les caractères s'y révèlent plus nettement : les occasions y sont nombreuses, sans doute, d'être indigne sans mesure; mais, en revanche, elles y sont fréquentes de se donner tout entier à une œuvre que Ton croit bonne et à laquelle, bien plus que chez nous, on a conscience d'imprimer quelque chose de soi-même. Certes, je connais assez la Russie pour n'être pas aveugle, sur ses défauts ; mais cette éminente qualité que je signale est un des plus puissants attraits que présente pour moi l'étude de sa vie sociale. Les fonctions de commissaire d'émigration sont mal définies, comme la plupart de celles qui, en Russie, ne portent pas un caractère purement bureaucratique : c'est ce qui en fait le charme. Ce service a quelque chose de plus intime que tous les autres; j'oserai même dire qu'il a quelque chose de sacré. Lorsque, ep effet, on agit dans un état social bien établi, il semble qu'on porte moins la responsabilité du bien et du mal que l'on y crée'. Au contraire, l'homme qui se trouve, dans une société encore incertaine, placé en face de plusieurs milliers d'émigrants, a

EN SIBÉRIk:

ge d'âmes. Ils s'adressent à les, ignorants : c'est de lui > ielleraent el moralement. Ci I entreprend par là de créer de la place qu'il leitr assigne e leur famille : s'il parvient I favorable, c'est peut-être le dire le bonheur modeste, qu'i :ontraire il les inslalle dans uni nne ni à leurs aptitudes, ni i les condamnera par là mê : misère au champ natal, ou 1 1 proie à l'hostilité des homii s l'immense pays, qui déjà \ , et s'en défendre. Quelle com 'ice, quelles difficultés multi ussi, qui veulent être prises en part ordonne la loi, faite pa lu courant des détails de l'en L des considérations fmancièi 1 part s'étalent les préjugés, ] et l'imprévoyance des nou' ies qualités de pure abnégati jien peu, en ce poste, s'en dépourvus.

•ation de Tchéliabinsk occupe ur ; grandes constructions en poutres lées parmi les bouleaux blancs, sui des dortoirs, des réfectoires, des

infirmeries, des cuisines, une salle de bains. Plusieurs heures se passent à examiner en détail ces installations, à questionner de-ci de-là les émigrants rencontrés, et à observer le va-et-vienl des solliciteurs que reçoit le commissaire. En cette saison, Téraigration proprement dite n'a pas encore commencé : on n'attend guère le premier lot de colons que dans une quinzaine, lorsque le dégel se sera affirmé en Russie. Les paysans qui, à cette heure, sont campés à Tchéliabinsk, sont des retardataires de Tété dernier, ou bien des retournants^ à qui le premier essai a déplu. Cependant quelques dortoirs sont pleins. Figurez-vous une grande salle oblongue, autour de laquelle court, à m. 80 du sol, une espèce de table légèrement inclinée, large d'au moins deux mètres. Cette table (nary) sert à la fois de siège et de lit aux locataires de la pièce. L'installation n'a rien d'original, c'est celle qui est adoptée dans les corps de garde, dans les asiles de nuit et dans les prisons. Seulement, ici, l'encombrement est considérable, et surtout paraît tel à cause des innombrables bagages étalés pêle-mêle sur la planche à côté de leurs propriétaires. Au dehors, le froid est très vif, malgré le grand soleil; aussi, dès qu'on ouvre la porte du dortoir, s'en échappe-t-il, comme d'une étuve, un nuage de vapeur. La pièce est sombre ; la chaleur y est suffocante, et l'air extrêmement pénible à respirer. On distingue, dressés, assis ou étendus sur les nary, des corps à demi nus, dans un pêle-mêle lamentable. Les enfants sont, pour la plupart, vêtus seulement d'une chemisette qui leur tombe aux genoux; les hommes portent un pantalon et une chemise-blouse, sur laquelle ils endossent, pour sortir, la lourde pelisse en peau de mouton ; les

! soDt vêtues d'une chemise Les paysans russes' adorent nte comme celle qui règne i( frenl chaudement; mais, dai nettraient volonlier^ tout nu:

nd silence se fait, interroni] iflements, des accès de toux de nouveau-nés. Les homm . regardent curieusement; qu entes, elles interrompent à e. Sur la table fraternelle où ent côte à côte, gisent d'indes' Ions. De toute cette vie amoi lisère se dégage une odeur ■end à la gorge.

t, patiemment, nous continu il pas mon intention d'ent techniques sur l'émigration; ins quelques semaines, sur ci croisent à celte heure un Tés, l'animation sera sans fi qui viennent en Sibérie par cl le se présenter à Tchéliabinçk : l'an dernier, ils 203000... Yous faites-vous une idée de l'a le présente une telle armée de miséreux, < a souffrance, de toutes les maladies qiTel ivec elle, et de tans les dangers auxquels Te; la fatigue et le dénûment?...

1/ mars. — J'ai repris le train, le train lent ( . Tout le monde sait le confort que préseï

LES ÉMIGRANTS- Il

tent les wagons russes : or, les wagons sibériens sont meilleurs encore. Non seulement vous y trouvez les commodités ordinaires des trains à couloirs, mais encore vous y avez droit à une couchette pour passer la nuit : ne doit-on pas, en effet, quelques égards aux malheureux qui s'enferment durant huit à dix jours dans la machine roulante * ! En outre, le train sibérien présente une physionomie à part; Sans doute, vous ne trouverez guère d'agrément dans la première classe, encombrée par les employés de toute sorte, ingénieurs, contrôleurs, chefs de train, par tous ceux, en un mot, qui, circulant gratuitement, ont une casquette suffisamment galonnée pour ne pas craindre une semonce d'un inspecteur imprévu, — dans cette première classe où vous n'êtes jamais à l'abri d'une irruption d'employés sans gêne, fumant, causant bruyamment, malgré vos protestations, et «'inquiétant peu de troubler la dixième nuit d'un malheureux voyageur, pourvu qu'ils parviennent gaîment à la station où les appelle leur service. Mais, en deuxième classe, et, si j'en puis juger, en troisième et en quatrième, la vie est tout autre : il y règne cette cordialité à laquelle les Russes n'échappent guère, s'ils n'ont pas sur la tête la casquette ornée de la petite plaque du tchinovnik. Me voici donc en deuxième classe. A peine casés, on se questionne : « D'où venez-vous, où allez-vous? » On sait que l'on vivra côte à côte pluT sieurs jours de suite- il faut bien faire connaissance. Alors on prend ses aises, on s'installe. Le wagon est

1. Depuis le printemps de 1898, il existe un train de luxe qui va de Moscou à Tomsk en six jours au lieu de douze. Le succès en a été si rapide que, de bimensuel, il est devenu bihebdomadaire.

BN SIBERIE

)oxes (jui donnent directement sur un cou- , et dont les cloisons ne s'élèvent pas jus- )nd ; il ne présente donc pas une' série de cnts, mais une sorte de grande salle avec En un clin d'cell, il prend l'aspect d'une l'hôtel. Aux patères pendent les pelisses et sous les banquettes errent des chaussures ottes, pantoufles, caoutchoucs; sur les luprès des fenêtres, se montrent des boulivres, des boîtes de bonbons, une théière, à thé dans leurs soucoupes, du sucre dans toile; sur les banquettes, voici des sacs de surtout des oreillers — les indispensables nsde tout Russe qui se déplace. Bientôt on s menues friandises dont on s'est muni au Quelles de gruyère, ronds de saucisson, isons fumés, bonbons, etc.; de mains en «nt les journaux, vieux de huit jours, que en quittant la capitale; le thé circule, les s'allument..., on cause.

mmes au grand complet, dans le train lent , et dans mon boxe sont installés, outre îavril Pétrovitch et moi, deux tout jeunes gronome et un feldscker {officier de santé).

rovitch est un homme de quarante ans, s et fort, brun comme un Bordelais et ime un Sibérien, bien qu'il soit Russe. De uiète un peu par cet étalage de puissance is il suffit de voir sourire ses tout petits jour comprendre sa bonté et deviner son e. Appelé, par les fonctions que lui confie s entreprise privée, à parcourir sans cesse , il est un des hommes qui, à l'heure

actuelle, en connaissent le mieux la moitié occidentale, au point de vue social et économique. Il y possède dans tous les coins des. connaissances, amis simples et relations d'affaires, et comme il est un homme extrêmement cultivé, et déplus, indépendant, il n'est personne qui ne compte avec lui. Nous avons fait jadis connaissance en Russie, durant « Tannée de la faim », et, à l'automne dernier, nous nous sommes inopinément retrouvés sur la Kama, à bord d'un même bateau. Cette fois-ci, nous nous sommes, à quinze cents lieues de distance, donné rendez-vous à Tchéliabinsk, et nous faisons route ensemble.

Le feldscher est tout jeune, gai comlné un pinson, mais peu bavard : il rit sans cesse, mais ne raconte guère : il écoute, dort ou boit du thé. L'agronome, au contraire, qui sort à peine d'une école spéciale, prend à la conversation une part active. C'est une grande figure maigre, pâle, blonde, un peu maladive : il y a quelque chose dé hollandais dans son abord flegmatique, et de triste dans son regard, quand il songe. Il s'en va dans la Sibérie méridionale occuper un poste de confiance, et j'éprouve une véritable sensation de joie à constater le naïf enthousiasme qu'il y apporte. Nature toute droite, sans détours, il entend mal les roueries du fonctionnarisme; tchinovnik d'une génération qui vaut cent fois l'ancienne, il tient beaucoup plus à l'esprit qu'à la lettre, c'est-à-dire que, au lieu de n'être qu'un gratte-papier, il se montrera homme de cœur. Son métier, qui doit le mettre en contact perpétuel avec les paysans et les nouveaux colons, lui apparaît comme une œuvre à laquelle on doit se dévouer, et non comme une fonction de bureau à remplir mécaniquement, chaque jour^ de

telle à lelle heure. Je le vois tire, au lieu des romaos r, des livres spéciaux sur l'histoire de sa colonisation. C'est un sérieux Le, auquel bien vite s'allache la symans doute plus d'une fois dans ces d'esquisser des profils de coquins ne pourrai même pas noter au pasque j'aurai frôlés, ou même à qui, is, j'aurai donné la maiu : il m'est de rencontrer, au seuil de ce voyage, oute probité sociale...

iable peut-on bien se dire dans un

es conversations y sont fort variées, «, tout au moins, car, en première, plupart du temps, la même banalité nous. En deuxième classe, on s'ob- Bst plus franc et plus peuple. Certes, sots ne manquent point, et l'on n'y s qu'ailleurs aux faiseurs de calemiteurs de bons mots. Mais, en généraiment : on commente quelque fait 1 discute sur quelqu'une des grandes issionnent la Sibérie : émigration, roics fluviales, etc. Ces discussions ctère d'autant plus animé que la pluit«urs sont des gens qui ne connaislaissent peu le pays, mais y parvienune batterie d'idées préconçues au ■ de ces grandes questions. Aussi bien, lits sont-ils fort amateurs de « parthéoriques. .

dant, vous avez la bonne fortune de

mettre la main sur un homme qui connaît réellement un sujet : c'est un voyageur, un ex-déporté, un entrepreneur, un ingénieur ou un marchand. Vous Técoutez ravi, et vos voisins viennent, çà et là, pour TeBtendre, faire cercle à l'entrée de votre boxe. Mais, bientôt, vous vous apercevez qu'il convient de n accepter qu'avec réserve les renseignements et les chiffres qu'il vous communique. En Russie, et surtout en Sibérie, un homme, fût-il des plus honorables, a souvent des raisons qu'il croit bonnes pour dissimuler au moins une partie de sa pensée, et garder pour soi, tout en amusant la galerie, l'observation réelle, le fait précis dont il a connaissance. Il y a, dans ce pays, des virtuoses du mensonge, et ils sont parfois d'autant plus déconcertants que rien ne fait supposer qu'on puisse avoir è^ se défier d'eux. Le mensonge qui, dans l'Occident, n'est guère qu'une arme de défense, assez rarement employée, et à contre-cœur, joue ici un tel rôle que l'on songe parfois à la proximité de la Chine. J'éprouve moi-même, au cours des enquêtes les plus sérieuses et les moins compromettantes, une très grande difficulté à obtenir la vérité. Dans ce pays si neuf encore, bien peu de gens semblent capables de comprendre qu'un étranger puisse s'intéresser à ce qui les intéresse, sans avoir lui-même l'intention de leur jouer quelque méchant tour. Il est difficile de trouver ailleurs qu'en Sibérie autant de cachotterie enveloppée de plus de bavardage et d'amabilité. Le marchand vous trompe sur les prix moyens que vous voulez noter, l'entrepreneur sur le genre de vie de ses ouvriers, liisinier sur sa fabrication, l'armateur fluvial sur la nature des transports qu'il efîeclue; les fonctionnaires enfin, quand ils ne sont pas des amis ou

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toute franchise, éprouved'élonnement; ce sont de rche, et si, par bonheur, mbre respectable en profil par une explication préà- ■e mérite de leur vertu, ar là que les conversations lées qu'elles soient en ce ju'on s'y arrête. Connaisreverront jamais, les voyans que chez nous à gas-

au touriste naïf qui note lis de la sorte! Une grande

Russes ont relevées dans

pays, viennent de ce que ment foi aux confidences Ajoutez que, souvent, ces !s en français, et qu'à Ter-

se mêle souvent l'erreur !ns. Quelques jours après ussie, il y a sept ans, un : dit, afin de me mettre au r sortir nous mettons tourne. )) Grâce au ciel, je n'ai ce fait extraordinaire, et, ceignes, j'ai compris que,

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