‹ En SibérieChapitre 15 sur 34 · I. - Éles-vous Allemandî · texte numérisé non relu

I. - Éles-vous Allemandî

■l'entenle pnCrc larëiiaction et l'éditeur. Le journal il il même n qui Ta remplaci^e, me dit-on, n'a plus rien de commun avec e

non seulement, en effet, les journaux sibériens sont soumis aux conditions générales de la censure russe, qui sont loin d'être tendres, mais encore ils sont assujettis à une censure locale généralement exercée par le Gouverneur ou par un de ses employés. C'est un terrible étau. Pas un article, pas un entrefilet qui ne soient lus et corrigés par le censeur : les nouvelles les plus innocentes pavent être supprimées, s'il l'ordonne; -or, contre ses décisions, il n'est point de recours. Passe encore lorsque le censeur est un homme intelligent, fidèle à ses principes, conséquent dans ses suppressions; chargé d'empêcher certaines tendances de se faire jour, il efface tout ce qui lui semble incliner dans le sens interdit. Les journalistes alors se tiennent sur leurs gardes ; ils n'effleurent qu'avec prudence les sujets épineux et traitent les autres avec plus de franchise. Malheureusement, un tel censeur est bien rare en Sibérie. D'ordinaire, de minces employés déchargent de ce soin le Gouverneur ou le Vice-gouverneur : alors, les suppressions à l'encre rouge sont purement arbitraires. J'en sais un, par exemple, qui met son point. d'honneur à ne pas rendre un seul article sans l'annoter : il émonde jusqu'aux entrefilets. J'ai vu de mes yeux, dans une ville que je ne veux pas nommer, la note suivante exciter sa défiance : « Notre régiment s'est rendu au champ de tir; les résultats du tir ont été assez bons. » Le digne tchinovnik avait biffé le mot : assez/ Le même n'aA^ait pu admettre la phrase suivante : « Au bruit de son gazouillis (il s'agissait d'une dame qui parkit en w^agon), je m'assoupis. » Il effaça le mot gazouillis pour le remplacer par le mot paroles 1 Un autre avait supprimé le mot peuple toutes les fois

qu'il se présentait au cours d'un nrlicli insfilulion populaire! 11 est dirncile de plus de sottise ou d'hypocrisie. Remarquez, que si l'article aussi odieusement mutilé pas, l'abstention du journal est considér séditieuse. Si, enfin, dans un ou plusieu acceptés et paraphés par celte minutieus un journal a exprimé une série d'idées ( isolément, sont innocentes, mais, réunies,' dangereuses (la dynamite n'est-elle pas foi ments inexplosifs !), le journal est châtié pe tère. II reçoit ce qu'on appelle un .. averti! or, le troisième avertissement est un ordi pression. Oh ! les boulTons exemples que l't citer de cette comédie pseudo-politique, elle amuse un observateur impartial!

s'étonner, après cela, que la presse sibérie subsister; elle subsiste, pourtant, mais, qui bonnêle, son existence est une perpétuelU Outre les secs télégrammes de l'Age seules nouvelles promptes de l'extérieur qu eji Sibérie, noire journal, le Slepiioye Kra\ sur tous les événements d'importance, < qu'il emprunte aux journaux russes ou Sur la guerre turco-grecque, par exen avons, au bout d'une quinzaine, des rensi circonstanciés, Mais, il faut l'avouer, à me pénètre plus avant au cœur de l'Asie, l'i] le monde civilisé diminue : il est si loin, La chronique locale prend dès lors, de vi une importance croissante. L'originalité d Kraye est de comprendre cette rubrique au et d'y faire entrer des articles et des rens4

précis sur divers points de la province, beaucoup plus que sur les potins d'Omsk. Ses correspondants sont, en général, parmi les mieux informés de Sibérie, et je suis sûr que l'autorilé supérieure leur doit la découverte de plus d'un abus. Enfin, un feuilleton y est consacré à des questions de littérature ou de politique générale i c'est un curieux reflet des préoccupations qui agitent le monde cultivé de Moscou et de Saint* Pétersbourg : on y reconnaît bien vite que Tinfluence <les capitales n'est pas encore éteinte ici, et que nous ne sommes qu'au seuil de la Sibérie. Au fur et à mesure de l'éloignement, nous verrons cette influence décroître, puis s'éteindre.

...Sans compter mon ami Gavril Pétrovitch, qui est tombé malade, et que nous soignons de notre mieux dans sa chambre d'hôtel, je connais intimement, depuis mon dernier voyage ici, trois hommes que je vois chaque jour, soit l'un, soit l'autre, entre deux courses, à dîner, ou au chevet du malade. Ils m'inspirent tous trois une vive sympathie. Le premier s'appelle Alexandre Pavlovitch : il est ingénieur. C'est un. homme de haute taille, marchant, sans se plier, d'un pas glissé toujours rapide et brusque ; il a de longs cheveux rejetés en arrière, et son visage est encadré d'une barbe longue. C'est un honnête visage russe, sans rien de frappant; mais, dans ses yeux où brille tant de douceur, on voit passer, de temps à autre, un fugitif voile de tristesse, et aux coins de sa bouche qui révèle tant de bonté, se marque, par instants, un pli amer. On sent que cet homme a plus souffert qu'il ne veut paraître, et que la douceur de tout son être, après avoir été impulsive, a dû devenir volontaire, comme une sorte de réaction voulue contre des senti-

40 EN SI6ÉHIE

ments de colèrq ou de vengeance qui 1' instant troublée. Les Russes ont souvent a caractère quelque chose qui nous échappe et parfois nous déconcerte : chez Alexandre Pavlovilch,je crois deviner ce fond mystérieux; nous n'en avons jamais parlé, mais je crois sentir, à la façon dont il me serre la main, qu'il me sait gré de ne pas m'être arrêté au masqu.e de douceur satisfaite dont il s'est couvert.

Le second, que-ses amis appellent l'Enfant, est tout petit, tout frêle, avec une voix douce, une voix defemme, presque. Très silencieux, très timide, mais toujours à l'œuvre; un homme sûr, précis et bon. Le dernier, enfin, de passage seulement à Omsk, est une étrange figure : des cheveux blonds demi-longs, en broussaille ; unebarbe blonde, rude et rare; dans cet encadrement, deux yeux très bleus, singulièrement rapprochés, des yeux restés très jeunes, et qui rient, de temps à autre, d'un rire charmant, en quelque sorte intérieur, qui les plisse d'une façon bizarre : audessus de ces yeux, enfin, une ligne droite de sourcils retroussée aux angles extérieurs, démesurément, comme une mousiache de Méphisto.

Outre ces trois amis, cinq ou six autres jeunes hommes de trente à trente-cinq ans, quelques-uns mariés, font partie du cercle, et, dans ce grand village où l'on voisine si aisément, où, pour un peu, on irait, comme les bonnes femmes de chez nous, à la veillée avec une lanterne, nous sommes toujours en nombreuse compagnie. C'est là que je me repose de mes visites officielles, de mes enquêtes. Nous causons beaucoup; nous transformons dans nos discussions l'informe Sibérie : nous abordons mêlne l'Europe. Nous sommes rarement d'accord en politique, car, à

ces Russes un peu portés à Tabstraction et au dédain des nuances, mais libéraux (comme tous les Russes qui savent lire), j'explique parfois le jeu de nos insti- • lutions avec une pointe de scepticisme. Je me sOis attiré un soir de vertes remontrances pour un mot plutôt dur dont j'avais caractérisé les quatre cinquièmes jde notre Chambre des Députés. Mes interlocuteurs comprennent mal la situation d'un député engagé quatre ans d'avance sur des guestions importantes, par ses promesses électorales. De plus, eux qui, pauvres, travaillant pour vivre, s'intéressent pourtant à cent questions diverses, ils croient que j'exagère quand je parle de l'ignorance qui distingue la plupart de nos représentants. IJs concluent en disant que^e suis un échantillon (épuré, je l'espèrel) de cette « abominable bourgeoisie qui paralyse l'effort de la France ». Pour eux, d'ailleurs, le mot « bourgeois » a un sens beaucoup plus large que pour nous, et dans un journal qu'ils reçoivent, j'ai lu, par exemple, avec stupeur, un article constatant « la dégénérescence de cette bourgeoisie française qui encourage Tart inutile et vain des décadents! »...

Ce soir, Alexandre Pavlovitch m'a proposé d'aller souper chez un jeune officier de sa connaissance : je dois goûter là un plat exotique. 11 fait nuit noire, et seule la réverbération de la neige nous indique la direction des rues, des rues sombres où, çà et là, un traîneau passe avec un grésillement. Nous atteignons enfin la maison où T. est installé avec son ordonnance. Nous entrons sans cérémonie dans la cour, nous traversons des corridors très compliqués, nous enjambons des pas de porte : nous voilà dans la salle à manger, une grande pièce toute nue, meublée seulement d'une

juelques chaises, d'un pelit b nique.' On me montre le joujoi us dit-on, va bientôt nous rejoi

Son dolman déboutonné, If haleur, il arrive de la cuisine, f ns une serviette, une casseroh

le merveilleux plat exotiqu< lince, grêle, avec un long cou X et cpnliants, où le succès 3 flamme : c'est une âpparitioi ant on y Irouve de candeur et olique vient, en droite ligne,

hommes très bruns, au nez nguement là-bas, quelque par ane ; cela s'appelle un kaoua^ taux de mouton, de pommes uils et servis dans de la grais e plat est positivement délici lors — ti," centigrades, et qua avec deux ou trois petits vei rdak et un pilaf d'agneau, ilgré ces ingestions de chose on est fort animée. T. me :

e la vie de garnison sur les ans des postes isolés où l'on ogis convenable, ni occupalic iiste sur cette terrible situatioi evoir triple paye, et ne pouvoi .. Voilà une soirée un peu sa eu asiatique, tout au moins : e assez lard dans la nuit, par lie et très précise sur Maupass tst bien là ce qui déroute m

trouvent tout naturel, avec leur flexibilité slave, que Ton puisse à la fois confectionner un kaouardak et disserter sur Maupassant. C'est là le moins, pensentils, qu'on puisse exiger d'un homme moyen, et ils croient que je plaisante quand je leur affirme que, chez nous., dans le monde politique surtout, les deux choses sont fort distinctes, et que la cuisine et la rhétorique suffisent, séparément, à illustrer un homme.

Nous causons souvent de politique sociale : c'est une question que les Russes de toutes les classes et de tous les partis abordent volontiers : ce peuple n a-t-il pas, entre tous, le communisme dans le sang? Ce qui me frappe, chez quatre ou cinq de ces hommes, c'est, d'une part, la conformité de leur vie sociale avec leurs théories, et d'autre part, je n'ose pas dire le danger, mais du moins l'embarras de cette conformité même. Socialement, ce sont des hommes parfaitement vertueux, trop vertueux, peut-être : ils dédaignent l'argent et les honneurs, vivent de fort peu, d'ailleurs sans compter, et partagent fraternellement. Ils n'agissent pas ainsi au nom d'une théorie morale ou d'une loi religieuse, mais en vertu d'un instinct. Un médecin qui est là, par exemple, soutient — et tous sont d'accord avec lui — que ni lui ni ses confrères ne devraient avoir le droit de se faire payer leurs visites, fût-ce par les riches. Il estime que l'exercice de la médecine devrait être une fonction plus ou moins modestement rétribuée par l'État, comme l'est l'enseignement, par exemple. Dans une pareille hypothèse, on conçoit en effet que les médecins ne seraient point absorbés par la clientèle au point de devenir étrangers à la vie publique. Tous

mes sont d'une anxieuse i d'enlre eux des exemples bornés d'ambition, indilTé cent, orientés vers le bien té universelle, ils ont pou il : ils n'ont pas assez co is et des nuances de la vie traits, et, par suite, trop < :une contrainte à mener Is concevant aucun orgueil tnjent à juger avec sévérili lent pas. Le monde est, | iplement composé de pui dent pas, ce semble, la fo é, qui est l'indulgence aci ces gens qui préfèrent i je d'en améliorer par dét ne dédaigne ni mon traitei je leur parais un homme i ^ableinent, mais pas en ce nd je vois des hommes si ^ e moi, pour m'estimer con )Ie être la négation môme ( r-aller de l'individu, son masse impersonnelle. E sut-être, au point de vue i s beaucoup meilleurs que :

irs. — Chaussé de boit que sur les oreilles, j'a promenade solitaire. D'à glacé : le fleuve est tout ge que les théories lentes X qui le traversent ont l'a

rive, d'un chapelet de grains noirs. Au loin, le pont qui coupe Tinfini horizon blanc semble un frêle treillage, un jouet. Des ouvriers, à grands coups de pic, entament la glace épaisse d'un mètre et demi, et en détachent de gros quartiers, dont les reflets de cassure sont bleus. Par un long détour, j'ai gagné les quartiers pauvres de la banlieue, et, dans la paix du crépuscule qui fait tout roses les toits enneigés, je suis arrivé à une petite place où se dressent une • vingtaine de moulins à vent gros comme le poing; sur le ciel qui s'assombrit, les croix de leurs ailes grises immobiles se dressent dans un bizarre pèlemêle. En face de moi est un cimetière planté de bouleaux blancs, d'où émerge, charmante, une église en briques rouges, avec des toits verts, cinq croix d'or étincelantes, et de capricieux rehauts de neige à la moindre saillie des corniches... Et, dans ce coiuj voici une isba pauvre, toute menue, enfoncée à demi dans le sol, où ses deux minuscules fenêtres viennent juste affleurer. Extérieurement, les volets de bois sont calés, à ras de terre, par d'invraisemblables galets d'argol aggloméré, que des chameaux indifférants ont semés là, et dont la gelée a fait des pierres.

^9 inars, — Alexandre Pavlovitch a offert, en l'honneur de mon départ, un dîner fin, dans sa maison basse, au coin de la grande rue blanche. Pour moi, il a tenu à dévaster son potager : son potager est constitué par quelques têtes d'oignons poussées dans les caisses des plantes vertes qui font partie indispensable d'un mobilier russe. Quelques oignons verts ont été cueillis, et on les a hachés menu pour les mêler au hareng qui ouvre notre repas. Le potage est fait avec des têtes d'esturgeons gelés ; il est excel-

iù EN SIBKRIE

lent; puis, voici du bouilli de cheval, un des m< favoris de nos voisins les Kirghizes, qui tuent poulain comme nous tuons un veau. Celte viande cheval jeune et sain est réellement succulente, et graisse jaune qui l'entoure est un régal. On s< ensuite une oie rôtie, sur un plat de sarrasin. Au di sert, du lait caillé et des gâteaux secs... Mais, à bonne humeur, à l'entrain qui assaisonnent ce fest; se mêle, de mon côté, une tristesse. Je pars ce si pour Barnaoul. Gavril Pétrovilch est hors de dangi et laissant mon ami achever ici sa convalescence, me hâte vers l'Altaï avant que le dégel ait rendu 1 routes impraticables.

30 mars. — Après une longue nuit de caholemer doux dans le train, me voici, au lever du soleil, pî venu à la rive gauche de l'Obi, oii je vais prend des chevaux pour gagner Barnaoul. Dans la peti gare (elles sont déjà toutes trop petites, en Sibérii la cohue est brutale : chacun tient à se restaur avant d'aller, de l'autre côté du fleuve gelé, prend le train qui mène vers l'est. Pour moi, j'ai bient trouvé un cocher pour me conduire au premier rel de poste, dans un traîneau de paysan, simple cais en bois et en nattes, où je m'allonge pêle-mêle av mes bagages. Nous partons dans le matin radieu Je ne me lasse pas d'admirer les effets de lumiè dans ce pays : ceux qui n'ont Jamais vu un lever i soleil sur la steppe neigeuse ne sauraient comprend un tel enthousiasme, qui se fige dans les mo rebelles. Dans ces contrées où le ciel reste pi presque aussi longtemps que sous les tropiques, ma prend des teintes adoucies et fondues, la lumière i diffuse infiniment sur toutes choses. Nous ne coi

EN TRAINEAU 47

naissons pas ici d'ombres violentes; nous n'avons que des nuances et des transparences. En outre, la gaze de vapeurs qui enserre le ciel bleu emprunte aux diverses inclinaisons du soleil des colorations qui sont si tendres que l'œil ne peut s'en détacher. C'est donc une joie sans égale que de glisser, chaudement vêtu, par les chemins glacés qui luisent comme des miroirs blancs. Bientôt, nous atteignons le fleuve, et nous voilà lancés au grand trot sur la glace. L'Obi est énorme à cet endroit : il a, selon les places, de 1200 à 1800 mètres de large; mais, couvert d'une croûte de neige, il ne se distingue de la plaine que par les caprices de ses rives brodées d'un feston noir de forêts. Une piste serpente sur le fleuve, évitant les blocs de glace, qui, par endroits, se sont superposés en muraille cyclopéenne ; sur cette piste, lentement, au pas, glissent les traîneaux des paysans qui transportent des marchandises vers le sud de la Sibérie. Ils s'en vont par files de cinquante, soixante, cent traîneaux, tout noirs de loin, sur la neige blanche; ils s'en vont, d'une allure résignée, suivant tous les méandres de la piste qu'ils obstruent, et ce long chapelet noir semblerait à peine vivant, si les chevaux, tous ensemble, à chaque pas, comme pour s'aider, ne faisaient .un hochement de tête. Quand nous atteignons l'une de ces files, mon cocher hèle les conducteurs d'arrière-garde, qui sommeillent ou rêvent dans leur pelisse, et, de groupe en groupe, le cri se propage : « Arrête! » La file, enfin, s'est arrêtée. Si la piste est large, et si les cochers sont complaisants, on nous fait, sur le côté, un passage. Mais, le plus souvent, mes chevaux sont obligés d'entrer dans la neige non frayée, où ils s'enfoncent

Page 1