‹ En SibérieChapitre 16 sur 34 · EN HBÉniE · texte numérisé non relu

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jusqu'au poitrail. Ce sont alors des jurons sana fin, et mon cocher, un jeune paysan de mine sympavelle dans son paletot fourré, se retourne ater de rire, chaque fois qu'il a lancé à )rge quelqu'une de ces affreuses injures es : il nous a vengés, pense-t-il, du retard [1 de neige. Deux fois, mon traîneau culbute ts plaques de photographie, grand Dieul t cela n'est qu'un hors-d'œuvre ; j'en verrai très, sans doute I

tnier relai, a Berzka, je quitte la glace du je loue un traîneau pour toute l'excursion, nonuoient que ce traîneau : une caisse en bois, lent lourde et solide, posée sur deux patins, erte à moitié par une capote rigide. N'ayant lin, désormais, de déménager à chaque stal'installe confortablement. D'abord, tout au H caisse, un lit de foin (il n'y a pas de sièges, véhicules sibériens); sur ce foin, deux cou- Je Buis vêtu d'un pardessus ouaté recouvert d'une pelisse en peau de mouton ; aux pîeds^ es de bas de laine et deux paires de pimy cau- 1, sorte de bottes souples en poil de chèvre la fois imperméables et chaudes. Une fois plutôt à demi couché, je me couvre jusqu'au 1 un plaid en laine, à^une couverture en et d'une toile imperméable sur laquelle je tablier. Mes bagages, calés à mes côtés, ennent. Dans cet équipage, je puis bien les — 20o au — 25" centigrades que j'aurai lent cette nuit; j'irais même jusqu'à — 30" ou ^'s. au delà, je devrais échanger ma pelisse "» contre une dakka, faite d'une peau de

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renne et d'une fourrure, adossées cuir à cuir. J'évite heureusement ce surcroît de dépenses et d'embarras : ne me répèle-t-on pas, depuis huit jours, que Thiver est bien fini !

Les intervalles des stations varient de 25 à 40 kilomètres; mais, aux relais, tandis qu'on attelle, je sors rarement de mon traîneau, me contentant d'un verre de lait et d'un morceau de pain noir qu'on m'y apporte. Vers deux heures, cependant, j'ai fait halte dans un grand bourg, et commandé un samovar et des œufs. Une vieille maman, indolente et grasse, tient la maison de poste : elle a près d'elle en ce moment une de ses filles et un garçon de quinze ans secoué de fièvre. Je donne à ce pauvre diable quelques doses de quinine, et me mets en devoir de confectionner des œufs brouillés. . La jeune fille qui m'aide à cette opération est d'une laideur toute sibérienne, mais elle a de bons yeux doux et francs, et rit à pleine gorge. Je casse les œufs, j'y mêle un peu de lait, et je bats : c'est un événement, et tous, jusqu'au cocher, me regardent faire. La jeune paysanne se charge de surveiller la cuisson : « Veux-tu goûter? lui dis-je, quand tout est prêt. — Oh non! c'est jour de jeûne, nous ne pouvons pas manger d*œufsl » — et de rire...

Toute la journée et toute la nuit, je glisse au grand trot, parfois au grand galop de ma troïka. Le paysage^ tout plat, n'offre de charme que grâce aux jeux de la lumière î tantôt une coulée de rayons d'or, tantôt une vision rapide, au crépuscule, de bouleaux frêles et comme vaporeux se détachant sur la ganse lilas qui encercle le bord du ciel. Au dernier relai, il faisait nuit encore, et après avoir payé mes chevaux, je

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)rmi. Quand je m'éveillai lis de nouveau sur la gla<

rejoint, entre des bouqi ivre; puis, tout à coup, à

maritime se détacha en i mes si capricieusement < ibres ^i harmonieux sur , que ce l'ut un sentime

saisit, à cette infixable j

i les gorges au delà desi centaines de traîneaux soi se étroite; la montée est l ge y a fondu, on est contr terre gelée. Les chevau i détendent sous les sifllt adres, les coups, el, dani pittoresque, au prix de eaux se hissent peu à pe e toute civilisation, et l'i ;es dénudées, tous les hivi le ciel fin, peineront, dur orieux petils chevaux rou 2st une petite ville bat!

Ile est loule en bois) sur c l'est pas de celles qui, p înl l'étranger. J'y suis Iques rcnseignemenls gé taï, dont elle est le centre st impossible, cette annéf L'Altaï est le nom d'une c me une partie de la frontii (tension, on désigne du i

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province que limite cette chaîne, c est-à-dire la plus importante des Terres du Cabinet, On appelle, en Sibérie : Terres du Cabinet les territoires qui font partie du domaine personnel de- FEmpereur. Le Tsar est, en effet, Tun des deux propriétaires qui se partagent la Sibérie; Tautrè propriétaire, cest l'État russe. A d'infimes exceptions près, ces deux puissances possèdent l'immense territoire de l'Asie russe. On croira sans peine que les Tsars se sont réservé la meilleure portion. C'est à peu près comme si deux hommes se partageaient la France, de telle sorte que l'un eût toute la terre labourée et toutes les forêts, tandis que l'autre, modestement, se contenterait des vignobles. Les « grands crus », c'est-à-dire les bons coins delà Sibérie, s'appellent Terres du Cabinet. Le Tsar tout seul les administre et en touche les revenus ; il est vrai qu'il est, dit-on, déchargé de ce dernier soin par un certain nombre de tchinovniks chamarrés d'or, qui mènent grand train à ses frais. Cetle propriété privée du souverain est placée sous le contrôle de fonctionnaires spéciaux qui, bien que représentants d'une personne privée, sont néanmoins considérés comme fonctionnaires de l'Etat, qui les paye et les pensionne. C'est un piquant imbroglio.

Toute cetle province de l'Altaï présente pour la Sibérie une importance considérable : extrêmement fertile, jouissant d'un climat plus doux et surtout plus régulier que celui des gouvernements septentrionaux, elle est moins sujette aux écarts de récolte. Elle peut donc, dans une certaine mesure, régulariser les prix du blé dans le reste de la Sibérie, ou même, parfois, y prévenir des famines partielles. Elle est desservie par un fleuve immense l'Obi; aussi le trans-

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port du grain depuis Barnaoul jusqu'à h (point où le Transsibérien franchit l'Obi Tomsk, est-il d'un prix exirêmement fait le grain n'est pas le seul produit que U l'Altaï puisse expédier dans le reste de sans même compter les minéraux et le terre, il faut y joindre, par exemple, la sel. On comprend que je ne pouvais pareille province du cercle de mes in dont le but était précisément de délermii modiScations économiques et sociales c contemporaine. Pour cette fois, tout au m pas le temps d'explorer le pays en déta recueillir des renseignements, des livres, confidences auprès des gens qui, à Barn nistrent ou le voient administrer. Hélas!

a été bien courte! A peine avais-je prl d'une chambre dans l'auberge du lieu, température s'était élevée au-dessus de z ville haute, la neige et la glace fonda torrents d'eau boueuse bondissaient si dans la ville basse, toutes les dépressio des étangs noirâtres. Le dégel, la terriblt des Russes, était à nos portos. On design le laps de temps qui s'écoule entre le m( neige fondue ne livre plus passage aux ( celui où la terre, d'abord liquéfiée par le ] repris assez de consistance pour suppori d'une voiture. Durant cette période, Vous êtes vous sert de prison ; il serai que téméraire de tenter de circuler au vraie /lazpoulilza. Or, l'arrêt forcé peut t jours ou trois semaines : j'eusse été au <

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perdre tout ce temps à Barnaoul — en pareille saison. Cependant, en dépit de mes anxiétés, j*ai trouvé en Sibérie peu de villes où je me sois senti aussi à Taise qu'à Barnaoul. Comme Omsk, c'est un centre administratif, et Ton y trouve réunie une nombreuse société de gens cultivés qui se fréquentent les uns les : autres. C'est là- un des plus sérieux avantages de la

petite- ville, et il n'est pas un coin de Sibérie où 1'/??telliguensia m'ait paru plus unie et, partant, plus puissante qu'ici. Agronomes, chimistes, forestiers, ingénieurs, médecins, statisticiens, fonctionnaires de l'Etat ou du Cabinet^ ils se réunissent sans éclat pour discuter ou pour agir, c'est-à-dire pour fonder et entretenir quelque modeste établissement d'utilité publique : une école, un ouvroir, une infirmerie, une bibliothèque, un musée. Oh! les bonnes matinées sérieuses et pleines que j'ai passées chez Serge Ivanovitch C... Oh I les soirées douces, familiales, occupées à écouter les observations pénétrantes et parsemées d'humour de Nicolas Dmitrévitch Z... et de quelques-uns des hôtes qu'il réunit en mon honneur autour du samovar! Un courant de sympathie s'établit tout de suite entre ces hommes et moi, et je voudrais que, si jamais ils lisent ces lignes, ils se persuadent que j'ai emporté de leur groupe autre chose que la fugitive reconnaissance d'un touriste pressé. Sur les événements d'Europe, ils me questionnent avec passion; mais ils me renseignent aussi, sans se lasser, sur les événements locaux, sur l'immigration arrêtée provisoirement, sur la question si difficile en Sibérie des engrais efficaces, sur la nature de la terre et sur la production du blé, sur les lectures populaires, sur l'assistance médicale, sur le régime des forêts, sur

L&iur.

les mines d'argent, les gisements de fer et de houille qui viennent d'être cédés par le Cabinet à une grande compagnie — bref, sur toutes les questions vitales de cette riche province. On me conte aussi l'histoire du dernier recensement. Je savais déjà qu'en Russie, il avait causé des désordres graves, et que, près de Kazan, un employé avait été tué par la foiile. Dans la steppe sibérienne, il avait aussi provoqué une effervescence dont j'avais appris les détails à Omsk : sur les feuilles de recensement distribuées aux Kirghizes et traduites dans leur langue, on avait oublié de retrancher la question relative au service militaire. Les Nomades, qui sont exempts^ de ce service, ont cru à une atteinte portée à leurs droits déjà lésés par la défende qui leur a été faite d'aller cette année à la . Mecque, par crainte de la peste : on a dû leur distribuer de nouvelles feuilles explicatives. Dans l'ATtaï, les plus sérieuses difficultés ont été causées par la présence d'un fort contingent de Vieux Croyant*^. Cette secte n'admet pas le ministère des prêtres : elle a ici dès partisans parmi des populations rurales que l'on cite comme des modèles de tempérance et d'activité : mais, naturellement, les popes orthodoxes né cessent de les persécuter. Le recensement leur en a fourni un nouveau moyen. Les Vieux Croyants se marient légalement sans prêtres, par une simple déclaration à la police. Les popes en ont profité pour traiter, sur les feuilles de recensement, leurs femmes de concubines, et leurs enfants d'enfants illégitimes. 11 en est résulté des plaintes, des démarches officielles... N'a-t-on pas, dans ces simples indications, une idée singulière de cet enchevêtrement de races et de religions que présente la Sibérie, et de ce qu'il

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faut au Gouvernement russe de tact et dé flexibilité îpour faire avancer du même pas cette masse confuse?

Hélas! il me faut me hâter. Chaque jour, le dégel devient plus menaçant; les cochers ne répondent plus de me tirer d'ici avant la réfeçfion des routes, si je m'attarde auprès de mes hôtes si ehers. Nicolas Dmitrévitch ne me laisse plus perdre une minute : il me conduit de Tun à l'autre, fiévreusement. Puis, il m'annexe : c'est dans sa famille, dans son home si cordial que je dois prendre mes repas. Les personnes que je n'ai pu atteindre encore viennent me trouver là, et me donnent des brochures, des livres, des chiffres, des renseignements sur les objets de leur compétence. C'est un travail accablant, mais il m'est facilité par l'obligeance la plus affectueuse et la moins banale. En quatre jours, ici, j'ai recueilli autant de notes et de renseignements statistiques que dans telle autre ville en trois semaines. Par exemple, je n'ai pas eu le temps de les vérifier ; mais mes hôtes veillaient sur moi et ne laissaient point passer d'affirmation douteuse. Si je sais quelques petites choses justes sur l'Altaï, c'est à Nicolas Dmitrévitch et à Serge Ivanovitch que je le dois : ils ont fait le travail, je' l'ai cueilli seulement.

Ces quatre jours charmants de hâte, de courses dans l'eau boueuse, d'interviews, de visites d'établisi5ements, de causeries enjouées ou sérieuses^ de discussions douces dans un cercle ami, ces quatre jours sont passés. J'ai serré des mains, j'ai embrassé des barbes, je pars. Il est sept heures du soir ; j'espère que la gelée va bientôt durcir la route. Les domestiques m'ont bordé dans mon traîneau, où j'4touffe

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maintenant, et cinq fortR chevaux, au lieu de lr< sont attelés : le cocher espère, de cette façon Bortirde la ville en me traînant sur la terre nue, 11 fait un soir superbe, avec des transparences de crépuscule que nos contrées ne connaissent pas : au ciel, une planète, je ne sais laquelle, brille, si grosse, si lumineuse, si proche, semble-t-il, qu'un frisson me saisit à la contempler. Je repasse par les gorges nues, solitaires à cette heure sombre, j'atteins les bouquets de sautes, dépouillés de leur givre vaporeux, puis la glace du fleuve, sur laquelle, déjà, un demi-pied d'eau miroite; enfin, au premier relai, au bout de trois heures, je respire : désormais, m'aasure-t-on, j'aurai de la neige en quantité suffisante pour continuer ma route. Je m'endors, réveillé de temps à autre par les cochers qu'il faut payer; je m'endors, rompu de fatigue, et sans me soucier des dangers légendaires de la forél sibérienne.

5 aeril. — Je m'éveille complètement à l'aurore, reposé, rafraîchi, et, dans cet état de bien-être physique, je savoure l'effet de neige le plus merveilleux qu'il m'ait jamais été donné de contempler. C'est une joie inexprimable des yeux que ces clartés tendres, ces couleurs simples et fondues, ce rose, ce bleu et ce blanc, atténués, semble-t-il, par le froid, et par on ne sait quelle buée indécise qui flotte à l'horizon. Puis, le soleil paraît, et alors, c'est une émotion à chaque brin d'herbe. Tout là-bas, de grands bouleaux clairsemés ont leurs moindres ramilles gantées de givre, et semblent d'énormes bouquets blancs dans des étuis bruns. Un peu plus loin, ils m'apparaissent, je ne sais pourquoi, comme une foule de gigantesques communiantes qui marchent, toutes un peu penchées on

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avant, vers les splendeurs roses de l'horizon. Et les grandes herbes folles que nous frôlons sont blanches aussi, et les [)erdrix blanches qui, près de nous, sans s'effaroucher, restent immobiles au bord de la route, semblent avoir, également, ré vêtu une livrée et jouir comme moi de celte paix blanche ensoleillée. Mais, par exemple, tout objet vivant paraît noir sur cette neige : des hommes que nous croisons ont la barbe engivrée, et, dans ce collier blanc, leur visage prend un air cocasse : on dirait des pantins noirs avec des taches roses, des bonshommes artificiels jovialement peinturlurés pour faire contraste... Le soleil m'a laissé longuement jouir de ces merveilles simples qu'il contemplait, lui aussi, le curieux; puis, il les a fondues, et mon rêve s'est évanoui. Je ne crois pas oublier jamais l'indicible émotion de ce lever du jour. Il m'a payé de bien des heures tristes, et j'y ai vu comme un symbolique retour à la nature, après les faussetés poussiéreuses de notre Occident affairé...

Mon retour s'effectue par les mêmes villages que l'aller, et, comme, vers la fin, je suis moins pressé, sûr désormais de me tirer d'affaire grâce au froid plus vif, je m'arrête volontiers pour causer dans les ishds. Je retrouve ^n passant la jeune paysanne à qui j'ai montré comment on fait des œufs brouillés : cette fois, elle les prépare toute seule, en riant de tout son cœur : — « Comment t'appelles-tu? lui dis-je. — Zénovia. Et toi ? reprend-elle — louli ! » Me voilà introduit dans la famille où tout le monde me tutoie, depuis la maman jusqu'à son fils aîné, un géant, un type magnifique et souriant de moujik sibérien. Je trouve, en somme, bon visage à tous les relais, et cette rapide excursion confirme la bonne opinion que j'ai

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conservée des paysans sibériens après un séjour far l'automne dernier datis le gouvernement de Tobols La suite du voyage me devait montrer que c'était un jugement bien téméraire!

a avril. — Je suis arrivé celte nuit au village Krivochokovo, où la voie ferrée croise justement robi, et, comme le train trihebdomadaire ne part qu'après-demain, j'ai tout un jour pour flâner. Je vais d'abord examiner le pont.

Le pont de l'Obi est le troisième grand pont du Transsibérien : le premier est celui de Kourgane, sur la Tobole, le second celui d'Omsk^sur l'irtyche. Celui de Krivochokovo est achevé, et l'on y termine les derniers préparatifs pour accueillir le comité de réception qui arrive dans dfeux jours. C'est un pont de belle allure : il mesure 1d5 mètres. Toutefois, pour se rendre compte de l'importance du travail, il faut l'examiner en détail : j'ai d'abord fait en voitufe le tour des piles, sur la glace; puis, j'ai dû, pour . en apprécier- la longueur, en conipagnie du très aimable ingénieur, M. V. Lenk, parcourir, en pelisse, par un tourbillon de neige, les lao mètres de traverses, sur lesquelles on n'avait pas encore achevé de poser la passerelle des piétons, et ^ui laissaient voir, dans leurs intervalles, comme au fond d'un abîme, la glace du fleuve. C'est un fort beau pont, et il a prouvé à l'essai, deux jours après ma visite, une résistance supérieure à toutes les prévisions.

J'avais une lettre pour un notable du lieu : je suis allé le voir, et j'ai trouvé auprès de lui et de sa femme la classique hospitalité sibérienne. C'est chez lui que j'ai goûté pour la première fois de ces excellentes pommes gelées dont parle un voyageur français, et

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dont, jusqu'ici, les Sibériens à qui j'en avais parlé, avaient ri comme d'une invention -de touriste. Je cite le fait, d'abord parce que peu de gens savent combien les pommes gelées sont délicates, puis aussi, pour souligner un travers fréquent chez les Russes, en Europe comme en Asie : celui de donner avec un air d'autorité des renseignements sur des faits qu'ils ignorent. Rarement ils conviennent de leur ignorance, si excusable qu'elle soit. On avait ri de cette <i invention » des pommes gelées, chaque fois que j'en avais parlé : cependatft, ces pommes se consomment bel et bien, et j'en ai goûté. Or, si, au lieu d'un mince petit fait, il s'agit d'une affaire d'importance, on comprend aisément combien on peut être induit en erreur par le travers d'affirmation que je signale : jointe cette propension aux erreurs volontaires qui est ici d'autant plus accusée, je crois, que l'on s'élève davantage dans la société, il contribue à rendre l'étude des choses russes beaucoup plus délicate et compliquée que ne le croient bien des touristes.

Grâce à l'hospitalité si cordiale dont je fus l'objet, grâce à une conversation animée et pleine, je passai chez mes hôtes une journée captivante. Ils m'avaient retenu jusque vers dix heures du soir en me répétant : « Mais, qui vous presse? » et j'allais décidément prendre congé, lorsque j'entendis la maîtresse de la maison dire tout bas à son mari : « Faut-il faire atteler? » Le mari répondit : « NonI » A ce mot, un frisson me passa. Sans doute, cet hôte si prévenant qui, le matin, m'avait fait -renvoyer le cocher que je voulais garder toute la journée, ne se doutait pas de ce que signifiait ce refus, car, s'il s'en était douté, il m'aurait dit simplement : « Voici un sofa, couchez

ici. » Il ne réfléchit pas, assurément, mais je réfléchis à sa place, et j'éprouvai quelque chose qui dut ressembler à ce que ressentit P.-L. Courier, lorsqu'il entendit le terrible : « Faut-il les tuer tous deux ! » Ma situation était grave, mais que faire? Au bout de quelques minutes, je me levai sans affectation pour prendre congé, et, ayant demandé où je pourrais trouver un cocher, je reçus pour réponse qu'il n'y en avait plus à cette heure; je sortis. La tourmente de neige s'était apaisée, et le dégel, qu'elle avait interrompu un instant, recommençait. Que faire? Krivochokovo est un village dont la position est si admirable que, depuis l'ouverture des travaux du chemin de fer, sa population a passé, en trois ans, de 600 à 11 500 âmes; malheureusement, ces âmes constituent un véritable ramassis de l'écume sibérienne. Le village ne possède encore ni rues, ni éclairage, ni police : il passe pour un coupe-gorge où les honnêtes gens s'enferment à la nuit close. Je n'avais ni canne ni revolver, et je portais sur moi une grosse somme d'argent; en outre, ma pelisse en peau de mouton embarrassait ma marche. Enfin, j'ignorais la position exacte de mon auberge, située là-bas^ à deux kilomètres, dans un taillis non défriché. Des chiens, tout d'abord, se jetèrent sur moi : je les écartai et partis devant moi, au jugé, la neige ayant effacé toute trace de la route. Oh! quel flux de pensées! indignation, colère contre mon hôte, regret de ma légèreté, résolutions pour l'avenir — si je me tirais de là, — puis la peUr, et, enfin, la résignation au pire. 11 faisait une nuit noire, sinistre. Dans l'informe agglomération du bourg, il n'y avait pas même de rangées régulières de maisons sur lesquelles

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je pusse me guider, à défaut de rues. Je me souvenais d'avoir traversé en voiture un ravin dont le fond était plein d eau. Comment y passer maintenant? Je Tavais atteint et me tenais, hésitant, tâtonnant, sur le bord de la pente, lorsque j'entendis un : « Qui va là? » C'était le gardien d'un tas de bois qui me hélait. Il ni'aida à passer à pied sec, et, me cassant une grosse branche en guise de canne, il me dit : « Tu as tort, bârine, de te promener comme ça sans ton revolver. Le lieu n'est pas sûr. Que Dieu te protège I » Faut-il détailler mes angoisses, mes tâtonnements, mes faux pas? J'hésitais dans l'obscurité, trébuchant contre des mottes, m'enfonçant dans des ornières profondes où la glece se rompait, étouffant dans ma pelisse que j'étais obligé de tenir fermée avec une main, car elle ne se boutonnait pas. Impossible de m'approcher des maisons près desquelles, çà et là, un gardien agitait ses castagnettes : des chiens accouraient dès que je paraissais à leur portée. J'appelai une ou deux fois : pas de réponse! Craignant d'attirer par ces cris l'attention d'un malfaiteur, je préférai me taire. — Tout à coup, je me trouvai dans un taillis, mais, loin de l'auberge. Je revins sur mes pas, à tâtons. Un gardien claquait ses planchettes. Malgré les chiens, et à tout hasard, je le hélai longtemps. Au bout de plusieurs appels, il m'entendit. D'abord, il parlementa prudemment à distance, puis, persuadé sans doute de la pureté de mes intentions, il s'approcha. Je le décidai avec peine à m'accompagner. Chemin faisant, il m'apprit que, l'avant-veille, une femme, logée à mon hôtel, étant partie de bonne heure pour prendre le train, avait été assassinée à cinq cents mètres de là ; et il ajouta t

« Vous êtes bien imprudent, vous! » — Enfin, j'aperçus l'auberge. Gn fut long à s'éveiller, à m'ouvrir : on m'ouvrit pourtant; j'arrivai dans ma chambre trempé de sueur, tremblant de fièvre et de fatigue, et je tombai là, sans force, ayant conscience d'avoir passé une heure et demie dpnt le souvenir serait long à s'effacer. — Quant à mon hôte si aimable, dont l'hospitalité aurait pu me coûter la vie, il ne saura jamais, sans doute, cette aventure...

Le surlendemain, après vingt-jquatre heures de cahotement dans un train lent, j'étaîis à Tomsk.

Tomsk.

Tomsk ne se trouve pas sur la ligne du Transsibérien ; les ingénieurs chargés du tracé ont joué à la plus grande ville de Sibérie le vilain tour de ne lui accorder qu'un embranchement : — « C'est faute de s'entendre », disent les mauvaises langues! — Cet embranchement n'a que 65 kilomètres; mais, comme on passe une nuit à les franchir, on a le temps de les savourer. J'arrive de grand matin dans une gare minuscule, située, bien entendu, au milieu des champs-, à quelques verstes de la cité. Des cochers sont là, qui se disputent à grands cris les voyageurs : un traîneau me reçoit, et nous dévalons cahin-caha dans la direction de la rivière. Mon ami Gavril Pétrovitch, chez qui je dois descendre, demeure tout làbas : il faut, pour atteindre sa coquette maison de bois, traverser la ville endormie. M'y voici enfin ; je confie mes bagages à son domestique, et je m'en vais, pour attendre son réveil, flâner dans les environs. La rivière, la Tome, s'étale largement sous une croûte de neige : sur la berge, des hommes et des

femmes attellent des chevaux à des poutres équarries, et, dans le silence du matin froid, leurs éclats de voix sont étranges. Me voici, un peu plus loin, sur une petite place commerçante dont tout un côté est bordé par des étals de bouchers. Plusieurs boutiques sont ouvertes déjà, et je jette, en passant, un coup d'œil dans leurs profondeurs. Ce sont des salles noires, d'une révoltante malpropreté; le long des murs, des cadavres de bœufs et de veaux décapités, raidis par la gelée, se dressent sur le train de derrière, accotés les uns aux autres dans une position à la fois comiquevet lamentable : les bouchers, chaudement vêtus, et gantés de grosse laine, saisissent de temps à autre un bœuf gelé, et le laissent tomber sur le sol; alors, les jambes écartées-, la tête penchée, le'regard attentif, ils découpent des morceaux de viande par de grands coups de leur hache acérée. Au dehors, on aperçoit devant chaque bou^ tique d'énormes balances de bois, hautes de 2 m. 50; ce sont les balances obligées du marchand de gros en Sibérie. Devant les portes, enfin, dans des corbeilles où les chiens errants fourrent le nez sans cérémonie, des tripes et des pieds gelés s'étalent ; tout cela est racorni par la gelée, noirâtre, répugnant.

Gavril Pétrovitch est debout quand je rentre : il m'installe chez lui avec cette bonhomie charmante qui est le signe de l'hospitalité russe : a Voici votre chambre, louH Antonovitch, voici utie clef! » Rien de plus, pas une phrase. Mais ce silence même veut dire : « Vous n'êtes pas chez moi, vous êtes chez vous ; je ne me gênerai pas pour vous ; ne vous gênez pas pour moi. » Cette impression est délicieuse : avoir un mtérieur, un véritable intérieur, auprès

d'un vieil ami, dans cette ville* lointaine, au centre presque de l'Asie.

Déjà, durant la journée; le dégel commence à s*an* noncer : la lutte est indécise encore, au milieu de la boue glissante, entre les voitures à roues et les traîneaux. Vers la fin de l'après-midi, j'ai escaladé la pente raide contre laquelle s'appuie la rue Millionnaya ; c'est une montée pénible, dans la glace fondante, parmi les immondices de toute sorte et de toute odeur que le dégel, peu à peu, découvre. Du sommet de ce rebord, on domine une partie de la ville, et le coup d'oeil dont on jouit est séduisant, bien que le crépuscule s'annonce par un ciel sombre, un vent glacial de tempête, et de la neige rare. Devant moi, la. ligne énorme, toute blanche, de la rivière insaisissable en ses limites ; puis, sur l'horizon une barre mystérieuse et triste de forêts saupoudrées de neige. De tous côtés, s'étalent des toits plats, verts ou gris, des maisons grises, sans rien de bien spécial, sinon ce mélancolique agrément que présentent toutes les villes russes, vues d'un peu loin. Tout près de moi, une égliser, avec des murs rosés et des coupoles sobrement verdâtres, se détache gaîment de toute cette grisaille,

La ville a bon air, malgré la saleté partout épandue et les immondices que la neige souillée ne peut déjà plus dissimuler. Les grandes rues sont sillonnées de fils électriques que relient les uns aux autres des fils perpendiculaires retenus au moyen d'anneaux en porcelaine; les fils cuivrés du téléphone, en réseau serré, pendent çà et là, si bas, qu'on les toucherait.de la main. Quelques grandes maisons de brique rouge, une grosse cathédrale blanche avec un dôme bleu

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