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de ciel, un marché très animé, une circulation très dense, à certaines heures, voilà ce qui me frappe d-abord; or, tout cela est signe de prospérité. Tomsk est en eflet un centre important, bien pluîs vivant qu'Irkoulsk, l'ancienne capitale, à peu près détrônée aujourd'hui; seulement, ici, c'est encore l'esprit positif des marchands qui domine. On espère beaucoup, pour civiliser et policer la ville, de l'Université naissante, et du noyau considérable de fonctionnaires qu'a attirés ici l'ouverture du chemin de fer; Mais il faut compter d'une part avec la grossièreté native des mœurs et des goûts sibériens, d'autre part, avec les inquiétudes de l'autorité, peu soucieuse de voir se développer au grand jour, si près de la frontière russe, un foyer de libéralisme. Tomsk souffre tout ensemble de cette lutte que j'indique entre les éléments intellectuels, officiels et commerçants qui se disputent la conduite des affaires, — et de la situation difficile que lui fait sa position géographique. Elle se trouve en effet à 50 kilomètres de son vrai fleuve, rObi, — et à la même distance du Transsibérien; la Tome, qui l'arrose, n'est qu'un affluent du grand fleuve, et la voie ferrée qui la dessert n'est qu'un embranchement de la grande ligne. Peu favorisée de la nature, et n'étant, de plus, ni franchement marchande, ni franchement intellectuelle, la cité souffre beaucoup de cette situation ambiguë. C'est à démêler les éléments si divers qui la composent, que je compte employer les semaines qui vont s'écouler jusqu'au moment de la débâcle des fleuves.
...Pour commencer le récit de mes impressions, il n'est que trop juste de remercier le général Assinkrit Assinkritovit'ch Lomatchevski, Gouverneur de Tomsk,
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du cordial accueil qu'il m'a ménagé. Dépouillant volontiers avec moi cette morgue officielle dont quelques-uns de ses collègues croient devoir s'entourer, il m'a fréquemment reçu à son foyer avec infiniment de -gaîté et de simplicité. Ce sont des procédés que l'on n'oublie pas ; j'en garde au Général et à M- Lomatchevski une vive reconnaissance.
9 avril — La température attiédie transforme la chaussée. La neige superficielle, qui était réduite à une sorte de poussière grise, a disparu, laissant apercevoir un feutrage jaunâtre, serré, épais de plusieurs centimètres, et composé de tout ce que, durant sept mois, des milliers et des milliers de chevaux ont laissé tomber sur leur route. Sous ce feutrage, une boue glacée s'est constituée; voici que la chaleur mobilise cette boue; de toutes parts, dans la crasse de la rue, glissent des ruisselets et gargouillent des cascatelles. L'invraisemblable saleté est presque gaie, sous ce souffle printanier ; les enluminures des enseignes et des rares églises me semblent vraiment jolies, sous ce chaud soleil. Quand je suis rentré, les deux enfants du portier, qui jouaient dans la boue de la cour, ont interrompu leur intéressante besogne ; le petit garçon, qui a bien quatre ans, et dont la mine est si drôlei sous sa casquette trop grande, ma dit : « Oncle^ tiens, nous avons fait un canal! » — et de rire! Eux aussi, ces bambins crasseux et déguenillés, ils sentent la joie du printemps.
J'ai reçu la visite d'un professeur de l'Université un chirurgien : des yeux bleus, myopes, à fleur de tête, un air hollandais; on doit avoir à Sumatra, cette indolence et cette lassitude poHe. Nous avons causé de l'organisation chirurgicale des Universités
en Allemagne : elle est, me dit mon visiteur, vraiment de premier ordre : « A vrai dire, il faut payer pour tout; mais, pour de l'argent, on peut se procurer toutes les commodités; chez vous, au contraire, ajoute-t-il, tout est ouvert gratuitement, mais on n'a pas l'installation pratique que vous offrent les Universités allemandes : les Français sont trop praticiens, trop artistes, et trop peu professeurs. » — Cela n'est pas si mal observé! J'apprécie d'ailleurs autant qu'il convient ce collègue qui, à la veille des- vacances de Pâques, m'annonce qu'il part de Tomsk pour Berlin, et va renoncer à faire ici ses leçons d'été pour s'assouplir là-bas la main par l'anatomie du cadavre; cela me semble si rare et si précieux, cette régression passagère d'un artiste vers ce qui est la base même de son art, ce désir qu'éprouve un chirurgien de se remettre, en guise de repos, à refaire en quelque sorte ses gammes !
10 avril, — Ce matin, par 12° de froid, j'ai vu un vélocipédisie se prélasser sur sa machine dans la rue principale; il n'avait pas l'air d'exécuter un tour de force : il se promenait lentement à cause des aspérités de la boue gelée : il jouissait du beau temps I
J'ai fait, dès mon arrivée, une visite au personnage le plus important de Tomsk après le Gouverneur, au Recteur*, Son Excellence V. M. Florinski*. Il a sous ses ordres la moitié occidentale de la Sibérie ; son académie est grande comme bien des fois la France ;
1. J'appelle recteur le Popélchitiel okrouga. Je prie mes lecteurs russes de croire que je sais mon frafnçais et que je ne confonds pas un Recteur avec le Hector russe, chef des quatre facultés.
2. M. Florinski a pris sa retraite quelques mois après mon passage, et a été remplacé par l'ancien Rectçr^ M. Soiidakof,
mais, en revanche, elle n'est guère peuplée. Le recteur est un homme qui a passé la soixantaine ; son regard, un peu lassé, est d'une rare pénétration/ On dit couramiment, en Sibérie, que Vasili Markovitjch est un des plus intelligents parmi les grands personnages de l'Asie russe : on a raison. Mais, en revanche, ses tendances autoritaires lui ont créé bien des résis-
lances et bien des ennemis. Je n'ai pas, témoin impartial, à intervenir dans les querelles qui partagent la ville de Tomsk; mais je puis bien constater que le recteur est un des combattants les plus acharnés de ces luttes politiques, sourdes ou avouées. Malheur à qui lui déplaît, car il a la main longue et lourde; sous lui, personne ne bronche, ni les professeurs de la Faculté de médecine (qui constitue à elle seule l'Université de Tomsk*), ni les étudiants, qui sont menés militairement,* et dont lé vêtement, la coiffure, les sorties, les réunions, le mariage même, sont soumis à une sévère réglementation : quant aux lycéens, garçons et filles, ils sont paisibles comme des communiants ^. 11 règne partout, dans le monde enseignant et étudiant, une crainte sourde qu'on n'ose ise confier qu'à l'oreille. Comme le recteur sort très peu, n'apparaissant qu'à de rares intervalles, au grand trot de ses magnifiques chevaux blancs, la retraite relative où il se complaît lui fait attribuer par le public le caractère d'une divinité qui foudroie derrière un nuage. A-t-on quelque difficulté administrative, encourt-on quelque reproche d'un supérieur :
1. La Faculté de droit, rendue nécessaire par la réforme judiciaire en Sibérie, n'a. été ouverte qu'au mois d'octobre 1898.
2. n leur est, par exemple, interdit d'aller- au théâtre en semaine, fût-ce avec leurs parents! Et ils sont tous externes!
« Bon! se dit-on, j'ai déplu à Vasili Markovitchl... » Tel est, ou à peu près, Thomme que se représente toute la Sibérie, ^- car M. Florinski est un des personnages les plus connus du monde officiel russe. — Il m'est apparu, à moi, un peu différent de ce portrait, au cours des fréquentes visites que nous avons échangées, et des longues conversations dont il m'a honoré. D'abord, ce terrible chef du corps enseignant est un parfait galant homme; puis, c'est un savant, avec qui causer est une vraie joie. Il est probable que, sur bien des questions que nous avons eu la discrétion de ne pas aborder, nous ne serions pas tout à fait du même avis, mais je ne puis me souvenir sans un vif plaisir des conversations que nous avons eues sur la Sibérie, sur l'histoire de Tomsk, sur l'archéologie locale, sur des questions de méthode en histoire et en critique. C'est avec le recteur que, dans ce voyage d'un caractère surtout pratique, j'ai passé quelques-unes des heures les plus intellectuelles de mon long séjour à Tomsk. Point d'enjouement, on le croira sans peine, peu de fioritures et de penchant aux digressions a'necdotiques, mais, quelle vision nette et quelle souplesse dans cet esprit! Sans effort, il passe d'une discussion pratique sur le prix des briques, par exemple, à une suite de réflexions originales sur la marche de la migration des peuples en Sibérie, ou à la discussion d'une trouvaille archéologique et des déductions qu'impose au savant le dernier kourgane é ventre. Quand on se promène à travers le Musée qu'il a installé dans deux salles de l'Université où il loge, quand on examine, sous sa bienveillante conduite, des aiguilles de Tâge de bronze, ou bien des ornements ostiaks qui lui per-
mettent de supposer que rAmérique.du Nord â été peuplée par une migration asiatique passée par le détroit de Behring, on a peine â se représenter alors que ce même savant fera peut-être punir demain un étudiant aperçu sans sa casquette d'uniforme.
M. Florinski est médecin; il fut autrefois, à l'Université de Kazan, professeur de clinique obstétricale : mais il se consacre exclusivement, depuis bien des années, à Tadministratioii et à rarchéologiè. D'une santé débile, il ne recule pourtant pas devant des tournées en iarentass par les villes et villages de son académie; il fait ainsi chaque année des milliers de kilomètres, recueillant dés pierres et des souvenirs préhistoriques, distribuant des exhortations et surtout des ordres. En Russie, le rôle d'un recteur ne se borne pas à réglementer ou à contenir les enseignements secondaire et supérieur : les principaux efforts de ce fonctionnaire doivent porter sur l'enseignement primaire. Qu'on le veuille ou non, l'instituteur est plus important, au point de vue politique, que le professeur de Faculté, et le Gouvernement i'iisse, tout comme le nôtre, s'efforce de modeler les écoles à son image. Seulement, en Russie comme en Sibérie, la question est plus compliquée que chez nous. En France, le préfet et le recteur ne s'occupent pas de savoir si l'on enseignera : ils examinent seulement dans quel esprit on enseignera. En Sibérie^ les deux problèmes se posent successivement; avant d'examiner la direction qu'il convient d'imprimer aux instituteurs, il faut, là-bas, résoudre la question suivante : convient-il d'encourager le mouvement d'instruction primaire, d'augmenter le nombre des écoles et d'en étendre le programme? Chez nous, de quelque
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nuance que soit le ministère, et par suite, le préfet, on n*empôchera pas que tous les petits Français n'apprennent à lire et à écrire ; en Sibérie, selon que le recteur suivra telle ou telle politique, il y aura plus ou moins d'enfants instruits des éléments. On voit toute l'importance d'un tel poste. Or, le Gouvernement russe a bien compris que multiplier le nombre des écoles, c'était déposer dans le peuple des germes nombreux de libéralisme, c'était, par suite, se préparer des ennemis. Toutefois, ne pouvant songer. à tenir de force tout un peuple dans l'ignorance, il a eu l'habileté de prendre la direction du mouvement qu'il ne pouvait entraver. A cet effet, il a cherché à mettre les écoles aux mains des ecclésiastiques, les popes n'étant jamais suspects de libéralisme. Mais, en face de ces écoles religieuses, auxquelles le procureur du Saint-Synode, M. Pobiédonostsef, a donné une si puissante imjpulsion, il existe d'autres écoles, en général beaucoup mieux organisées, qui sont subventionnées par les conseils généraux ou les particuliers. Ces écoles non ecclésiastiques sont de beaucoup les plus florissantes et les plus aimées du public, mais elles portent souvent ombrage aux autorités; on ne pourrait les supprimer : on leur fait une guerre sourde, et c'est de cette lutte que se compose toute l'histoire ^de l'instruction primaire en Russie depuis une dizaine d'années. Le rôle du recteur consiste donc surtout,
ici tout au moins, à soutenir les unes et à contenir les autres. Or, en Sibérie, ce rôle est délicat, car, si, d'une part, l'autorité est plus armée encore qu'elle ne l'est en Russie, l'opposition, de son côté, est moins coercible, car ceux qui vivent en Sibérie ne craignent plus d'y être expédiés.
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Ces explications permettront, je Tespère, de comprendre le caractère principal des fonctfons exercées à Tomsk par M. Florinski, et, en même temps, la tendance de ce qu*on appelle là-bas la Société d'instruction primaire.
Dans le monde russe tout entier, les écoles sont souvent créées par initiative privée. Je sais, par exemple, une jeune fille qui a ouvert en Russie, par son seul dévouement, une trentaine d'écoles de village. En Sibérie, où les centres habités sont séparés par de longues distances, et où il faut lutter contre l'apathie d'une population qui vit grassement dans sa séculaire ignorance, les particuliers qui s'intéressent à l'instruction primaire se sont, dans les principales villes, constitués en sociétés. Ces sociétés, reconnues par l'État, ont pour but d'instruire le peuple par tous les moyens légaux, écoles, primaires, écoles d'adultes, écoles du dimanche, représentation^ populaires, créations de bibliothèques, lectures populaires, conférences, etc. Il semble donc qu'elles facilitent au recteur la parti'e la plus ardue de sa tâche. Ce serait exagérer, toutefois, que prétendre qu'il règne toujours entre eux une parfaite harmonie : je soupçonne que si les sociétés et le chef de l'académie sont d'accord sur le but : nécessité inéluctable de donner au peuple quelques miettes de savoir, ils ne s'entendent peut-être pas aussi bien sur le moyen d'atteindre ce but...
J'ai, en ma qualité de membre. du corps enseignant, pris grand intérêt au fonctionnement de cette généreuse société d'instruction primaire à Tomsk. Sans me mêler à des questions qui ne me regardaient point, j'ai assisté à plusieurs des séances plénières.
En voici une, par exemple. Dans- une grande' salle transformée en théâtre, sont réunies trois cents personnes environ. C'est dimanche, mais on n'est pas spécialement endimanché : tous sont vêtus simplement et proprement. On me montre des savants, des professeurs; dès ingénieurs, des fonctionnaires, des marchands, des paysans, des étudiants : les classes les plus diverses de la société sont représentées ici : çà et là, un joli visage de jeune fille se retourne, et c'est un repos pour l'œil, entre toutes ces barbes. Devant une petite table, trois messieurs, qui forment le bureau, sont assis, et, à tour de rôle, prennent la parole. On ne saurait se figurer le sérieux de tous les assistants, la conscience avec laquelle ils écoutent les rapports du comité, la franchise avec laquelle ils avouent leurs moindres scrupules. On discute par exemple sur les moyens d'augmenter les ressources de la société : divers membres font des propositions. « A Pétersbourg, dit l'un, nos collègues réalisent de beaux bénéfices en vendant de vieux papiers et des chiffons. — A Pétersbourg, répond un voisin, papiers et chiiTons se vendent 100 francs la tonne; ici, on en tirerait à grand peine 18 francs! » Durant deux heures, on cause ainsi, sans prétention, avec une bonhomie convaincue. J'emporte de là l'impression de m'être trouvé en contact avec de braves gens encore gonflés d'illusions, mais si fortement décidés à leur mission de charité intellectuelle, que je me sens rougir un peu démon scepticisme de blasé. — « Que diable êtes-vous allé faire là? » me disait, en souriant, un haut fonctionnaire. — « Ohl tout simplement me mêler à de très honnêtes gens désintéressés, et me chauffer à leur si noble enthousiasme. »
... J'ai fait connaissance avec le Bureau des voies de conoimunications fluviales. L'ingénieur en chef, le baron B. A. Aminof, est le constructeur du canal de rObi à ITénisséye. Il me reçoit avec une accueillante bienveillance, et, à peine lui ai-je avoué mon désir d'explorer le fameux canal, qu'il meta ma disposition le bateau qui ravitaille là-bas les postes d'éclusiers, et qui doit partir aussitôt après la débâcle des glaces. J'aurai encore 500 kilomètres à parcourir en canot toungouze pour gagner la ville d'Yénisseisk ; mais, l'eau ne m'a jamais fait peur. Le baron Aminof parle peu du canal, puisque je le verrai : en revanche, il est inépuisable sur la question du réseau fluvial de la Sibérie occidentale, et me donne de précieux détails sur son exploration de l'Irtyche noir. Durant une heure, nous remuons des cartes et des chifl'res, nous discutons des tarifs, nous posons des rails, nous perçons des seuils de montagne : l'union de la Sibérie avec l'Europe par eau est déjà faite quand nous nous quittons. Le « Baron » passe à bon droit pour un des plus éminents ingénieurs fluviaux de la Russie; malgré sa timidité, il fait une grande impression, que ne dément pas, je puis l'ajouter maintenant, l'examen de sa belle œuvre sibérienne.
Me voici prenant le thé, ce soir, chez un autre fonctionnaire du même département, Piotre Mikhaïlovitch B. C'est un homme brun, un peu réservé, aux yeux très doux. Plusieurs ingénieurs et fonctionnaires sont là. Notre conversation prend tout de suite et sans peine le caractère technique que je désire partout lui imprimer. Il faut entendre avec quelle passion chacun ici s'occupe de ces problèmes si difficiles des moyens de communication, de colonisation et de culture.
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auxquels, chez.nous, les- spécialistes seuls prêteraient l'oreille. Naturellement, les hôtes ne manquent pas de jouer aux cartes ; j'en profite pour causer avec le fils de la maison, un enfant de sept ans, aux allures décidées, au teint de pêche, et aux lèvres si rouges qu'on les dirait peintes au carmin. Planté devant moi, dans ses bottes plissées, son pantalon n'oir bouffant et sa chemisette de soie bleue qu'il porte à la roisse, il pose sur moi, l'étranger, l'être nouveau et extraordinaire, ses regards interrogateurs : nous causons, et je lui donne cent détails sur notre genre de vie, à nous.
— Alors, vous n'avez pas de poêles comme les nôtres?
— Mais non !
— Et de la neige?
— Chez nous, c'est une exception; d'ailleurs, elle fond tout de suite.
— Alors, comment faitps-vous pour aller en traîneau?...
' A chaque réponse surprenante, il se retourne en riant vers sa mère qui est là, indifférente, elle, aussi, au jeu de cartes. C'est une femme brune, simple et réfléchie, d'une expression à la fois douce et décidée. Elle est originaire de L'extrême ^id de la Russie : les montagnes ont été l'horizon de son enfance. Elle souffre plus qu'elle ne l'avoue de son séjoijr dans ce pays rude, au climat extrême, dans cette Sibérie où le printemps n'a pas de grâce ni l'été de séduction, où l'on n'a pas de jardins, mais seulement, dans les bois, une soudaine et folle poussée de fleurs. L'amour des fleurs, des fruits et du plein air, voilà ce qui fera toujours la différence entre les habitants de l'extrême nord et nous autres, peuples gâtés de la nature.
Nous causons de la société féminine de Tomsk. M™° B. la trouve peu ouverte, peu accueillante, elle n'y rencontre pas trace de l'expansion naturelle aux femmes russes ,du sud-est. Aussi ne fréquentet-elle guère ici régulièrement que des femmes de fonctionnaires : entre elles, elles cultivent et choyent leurs tristesses d'exil volontaire. Et puis surtout, M"*'' B. se concentre sur sa famille : n'est-ce pas l'éternelle consolation ! A ce propos, nou.s parlons des Françaises, et, sur quelques exemples d'évaporées qu'elle a pu observer çà et là, nion interlocutrice les juge sévèrement. Hélas! on ne juge nos mères, nos femmes, nos sœurs, que sur nos romans inconvenants (on ne lit pas les autres) > et sur quelques fâcheux exemplaires de nos compatriotes que la gêne ou quelque mauvais génie a transplantées là-bas, tout en leur faisant perdre leurs qualités natives. Qui donc * sympathiserait avec les Russes, si on ne les voyait qu'à Monte-Carlo? Qui donc aimerait les Françaises, si l'on ne connaissait pas celles qui restent autour de leur clocher? Ah I que les étrangers nous sont injustes!
Je parlais de la France, l'autre soir, avec une jeune femme, russe elle aussi, et appartenant à la classe des petits employés. Joli visage, aux yeux brillants et comme noyés çà Qt là, intelligence moyenne, avec de la naïveté fraîche et quelque lecture. Elle m'interrogeait sur nos mœurs, sur nos goûts; et, tout en satisfaisant gaîment sa curiosité, je ne pouvais m'empêcher de trouver à part moi qu'une Française de sa classe sociale ne la vaudrait pas : la Française, qui croit toujours devoir s'observer et se retenir, comme si elle allait glisser, aurait certes moins d'abandon, et, en outre, dam^^ le souci qu'elle aurait de plaire, elle aurait
peine à dire autant de choses justes que cette Russe indifférente à Teffet qu'elle peut produire, et tout entière à la conversation.
i f avril. — Le bibliothécaire de l'Université, Stépane Kirovitch Kouznetsof, est un savant doux, myope, pince-sans-rire, très sympathique, et toujours plein de prévenance. L'autre jour, il me faisait voir les trésors de la bibliothèque, dont le fonds principal vient du comte Strogonof et d'un prince Demidof. Tantôt, je déjeune chez lui, dans une intimité reposante et gaie. La conversation est charmante, autour de la table, et je m'y laisse entraîner comme à une conversation de France. Je mets notre hôte sur le sujet des fouilles archéologiques poursuivies par lui aux environs de Tomsk. 11 me montre des bibelots préhistoriques, et des photographies d'un intérêt puissant : me voilà emporté dans un autre monde ; mais, çà et là, une malice lancée par notre hôte à l'adresse de quelque savant confrère, me ramène à la réalité. Stépane Kirovitch sait tout, positivement, mais il est surtout archéologue et ethnographe. Aussi, comme tous ceux qui ont une spécialité plutôt restreinte, est-il, malgré sa bonhomie, d'une humeur combative et intransigeante pour tout ce qui concerne la science. En voici un exemple. Il s'est occupé avec grand soin et avec une rare compétence de la race des Votiaks, qui vivent en Russie, dans le bassin de la Kama. Il est donc quahfîé pour parler de l'affaire fameuse de Moultane, dans laquelle un village votiak fut accusé faussement par quelques coquins russes, d'avoir pratiqué un sacrifice humain. Ce procès, qui passionna toute la Russie, fut embrouillé par un ethnographe qui prétendait étendre aux Votiaks les coutumes religieuses d'une peuplade voi-
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sine. M. Kouznetsof entra en lice, et, au point de vue scientifique, prit la défense des accusés. Je sais tout cela de longue date ; mais ce m'est un régal d'entendre le récit de ces discussions fait par le savant lui- * même. Il conte doucement, comme avec une ironie intérieure, et, autour de la table, une houle dTiilarité s'élève lorsqu'il nous fait le récit du défi qu'il a porté à son adversaire, le professeur Smirnof. L'idée d'un tournoi scientifique entre ces deux savants exaspérés est délicieuse; d'ailleurs, il n'y a pas eu de sang versé : le professeur Smirnof s'est dérobé, et Stépane Kirovitch triomphe modestement *.
Les étudiants donnaient ce soir, au théâtre, un concert de charité au profit de l'enseignement primaire : j'y suis allé. Le théâtre de Tomsk appartient à un particulier qui l'a fait construire sur une belle place, après s'être, comme il convient, muni de toutes les autorisations nécessaires. Malheureusement, l'archevêque s'aperçut un beau jour que, sans être directement face à face, la cathédrale et le théâtre étaient en vue l'un de l'autre : était-il possible de tolérer une si démoniaque impiété? Un théâtre, à trois cents mètres d'une cathédrale I Voilez-vous la face, pieux Sibériens! Non, jamais pareil lieu de perdition ne serait supporté à côté d'un temple. Les Russes ne sont pas bigots ; les Sibériens le sont bien moins encore. Aussi la colère de l'archevêque provoquât-elle en ville une douce gaîté. Néanmoins, un archevêque est un gros personnage : il fallut lui obéir. Jeter bas le théâtre eût été dur ; le prélat d'ailleurs
4. Cf. la spirituelle préface de M. Paul Boyer à sa belle traduction des Eludes ethnographiques dn^'Smirnoî {Leroux^ iS2%).
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n'allait pas jusqu'à exiger pareil sacrifice. Le propriétaire se contenta d'élever entre la cathédrale et le théâtre, pour les séparer nettement, une grande bâtisse. La religion serait ainsi respectée. Seulement; à quoi notre propriétaire (un riche marchand) pour* rait-il bien employer sa. grande bâtisse? Des magasins? — il s'en trouve en ville, et, d'ailleurs, la place n'est pas favorable. Des maisons d'habitation? — on est bien près des autorités. Si l'on en faisait un hôtel? L'hôtel fut autorisé, et comme il s'élève en bordure d'une belle place, il peut être assuré du succès. Je félicite sincèrement Monseigneur de sa victoire. Un hôtel n'est pas, <îertes, comme un théâtre, un lieu excommunié par les canons, mais, pour qui connaît les hôtels sibériens, il est extrêmement piquant de voir l'un d'eux s'élever en face d'une église, car ces auberges n'ont guère de scrupules, et donnent bien lieu, pour le moins, à l'exercice de quatre ou cinq des péchés capitaux.
Tomsk a donc conservé son théâtre. La salle en est assez grande, toute blanche, meublée, en bas, de rangs de chaises dont le prix est d'autant plus élevé qu'on est assis plus près de la scène. L'éclairage électrique est médiocre, mais enfin, il fonctionne. Je ressens, en plus grand et en moins intime, une impression analogue à<îelle que me fit, il y a quelques années, le théâtre d'Arkhangel : seulement, dans ce dernier, la lumière était fournie par une cinquantaine de bougies, et cela était si délicat, qu'on se sentait comme en famille. Le rideau du théâtre de Tomsk est peint de sujets qui sont allégoriques, je pense : au centre, se dresse une énorme femme, autour de laquelle voltigent des anges. Ces anges sont si grands qu^ils ont
l'air de robustes adultes, et Tun d^eux, qui, avec Tinno-cence d'un bébé, étale, tout au premier plan, de volumineuses chairs roses, est comique à en mourir.
Les étudiants ouvrent le feu. Leur chef d'orchestre, très jeune, très sérieux, ganté de blanc, et sanglé dans son uniforme à liserés bleus, bat la mesure avec une conviction émue, un peu gêné, je pense, par la présence du Gouverneur. Après les étudiants, défilent tour à tour des artistes amateurs, appartenant à la meilleure société de la ville, et tout cet ensemble de bonnes volontés unies est vraiment agréable, à force d'être sans prétention.
12 avril, — Je lis religieusement, chaque matin, les deux journaux locaux. Ils sont bien faits, un peu trop bien faits, même, pour mon goût, car je suis trop habitué à cette cuisine du journalisme, pour être flatté de la retrouver au centre de l'Asie. Ils ont des rédacteurs attitrés, des reporters même. Je ne retrouve pas, même dans le meilleur d'entre eux, autant de grâce sérieuse que dans le Stepnoije Kraye d'Omsk* Mais, comment être sévère pour une rédaction.qui m'a fait un si flatteur accueil, et qui m'a abreuvé de vin rouge, en m'accablaht de questions? Le Tomsky JAstok^ (la feuille de Tomsk) est intéressant, et bien informé^ en général, surtout des menus faits de la vie provinciale. Il est libéral avec prudence, et sait défendre à la fois les intérêts de la bonne cause politique et ceux de son propriétaire, le grand Hbraire Makouchîne. C'est une feuille d'avenir, et qui gagne de l'argent. L'autre journal est leSibirsky Viestnik {messager de Sibérie^)*
1. Devenu depuis lors journal quotidien, sous le nom dd Sibirskaya jizne (La vie sibérienne).