Supprimé par la censure, au mois de mai
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•' L'autre jour, je lisais dans l'une de ces feuilles, Tentrefilet suivant : « Un jeune homme, appartenant à une administration publique, se permet de poursuivre certaines jeunes filles en leur adressant des propos inconvenants. Le frfere d'une lycéenne ainsi importunée est venu nous raconter la chose. Nous prévenons, en conséquence, l'intéressé que, s'il recommence à harceler les femmes qu'il rencontre, nous imprimerons ici même son nom. »
Souvent, aussi, j'ai lu des remarques du genre de celle-ci : « Nous prions l'agent de police de telle rue de jeter un coup d'œil dans la cour de la maison tel numéro : des tas de fumier s'y étalent, au mépris de tous les règlements, et sont une menace pour la santé* des voisins. »
Et encore cette note bien typique : « Nous avons acheté du pain dans une boulangerie située dans telle rue; ce pain contenait des crottes de souris et d'autres immondices ; nous portons ce fait à la connaissance de nos lecteurs. »
Sans doute, à première vue, on peut trouver que ces procédés de presse provinciale manquent un peu de dignité; pourtant, cela n'est-il pas plus utile qu'une énumération des chiens écrasés? Si la presse se mettait résolument à signaler les abus, petits et grands, elle aurait un beau rôle. Malheureusement, la concurrence lui dicte la lâcheté. Mon premier mouvement a été de sourire de ces dénonciations mesquines; mais ensuite, je les ai trouvées plus crânes que les vilaines compromissions de nos journaux à nous, même ceux de l'opposition, devant tout ce qui porte un litre ou possède quelque influence. Peut-on sourire des journaux sibériens, quand on voit, en France,
les compagnies de chemins de fer tenir en laisse nos milliers de feuilles publiques, et leur interdire toute critique à leur égard, par le seul don grincheux d'une douzaine de permis gratuits de circulation !
i S avril, — J'ai vu souvent, depuis mon arrivée, le commissaire de l'émigration, A. V. Dourof. C'est un homme paisible, affable, d'une franchise simple, et sur qui pèse une tristesse : il a rapporté récemment de ses visites aux baraquements des émigrants, des germes de fièvre scarlatine, et a communiqué la contagion à l'un de ses enfants, qui en est mort. Il faut voir à l'œuvre, en Sibérie, ces hommes qui surveillent, protègent et installent la troupe misérable des paysans chercheurs de pain; à Tchéliabinsk, à Omsk, à Tomsk, je retrouve chez eux, avec des nuances diverses, le même dévouement simple, dont le spectacle réconforte. La fatigue,^ les soucis, le contact de la njisère criante contre laquelle on ne peut rien, le danger des épidémies, enfin, pour eux et pour leur famille, rien ne les eflraye ni ne les détourne.
Aussitôt après le lunch, Alexis Vasiliévitch est venu me prendre dans sa voiture, et, par des chemins abominables, risquant de verser vingt fois, nous sommes allés visiter le Point d'émigration, c'est-à-dire les baraquements qui servent do premier asile aux émigrants. La vallée de la Tome forme une dépression dans laquelle Tomsk est bâtie, escaladant çà et là le rebord de la falaise, quand celle-ci se rapproche du fleuve. Le Point est situé à cinq oti six kilomètres en aval de la ville, à l'endroit nieme où se trouve installé le port estival. Il faut savoir, en effet, que la rivière n est praticable aux paquebots que durant les grandes eaux printanières ; un mois après la débâcle, on ne
s'embarque plus aux quais de la ville, mais là-bas, au port : une ville russe ou sibérienne serait, je le crois bien, un peu honteuse, si elle avait dans ses murs mêmes sa gare et son embarcadère fluvial! Une voie ferrée vient justement d'être construite pour relier le port à la gare du chemin de fer : comme la prairie où elle s'allonge est couverte lors des grandes eaux, on a établi un remblai dont on a protégé les revers par des amas de pierres que soutiennent des losanges de branches entrelacées : d'un jour à l'autre, on attend la débâcle, et, pourtant, tous les ouvriers travaillent ici mollement, sans conviction *. La gare, surélevée de plusieurs mètres, trône au milieu de cette bourgade de bois, entrepôts, comptoirs, baraquements, qui, dans quinze jours, va se trouver inondée. Je ne crois pas utile de relater ici, dans le détail, ma visite dans les chambres où quelques familles d'émigrants qui s'en retournent attendent la débâcle du fleuve et l'arrivée des paquebots; c'est toujours le même spectacle de misère en haillons et la même odeur spéciale de l'émigrant russe.. Ceux-ci, pourtant, ont peut-être l'air encore plus affaissé que tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'à présent; c'est que, s'en retournant, ils ont perdu jusqu'à cette ombre d'illusion qui, peut-être, soutenait un peu leurs frères* A rinfirmerie, quelques typhiques achèvent leur convalescence. L'impression totale est lugubre. L'emplacement de ce Point est piteusement choisi, sans doute, mais, à moins de frais considérableSj on n'eût pu mieux faire. Bon gré, mal gré, il faut subir icij
1. Dix jours après cette visite, l'inondation emportait plusieurs kilomètres de la nouvelle voie!
au printemps, Tassaut de la rivière, et l'on s^y résigne. Lorsque les eaux viennent à monter, on place le bétail sur des radeaux qui, peu à peu, s'élèvent avec le flot; les personnes valides s'installent sur les toits; quant aux malades, on les porte en barque à Tinfirmerie, où ils entrent par les fenêtres. Je ne verrai pas ce spectacle, car pour le voir, il faudrait s'enfermer ici durant plusieurs jours, et j'avoue n'en avoir aucune envie; mais la simple description que m'en fait un domesticiue, d'une voix paisible, me fait frissonner.
i ô avril, -r— Il fait décidéuient chaud, et le dégel qui n'était qu'ébauché, s'accuse chaque jour davantage. La rue a si bien fondu qu'elle a pris l'aspect d'une rivière de boue couleur chocolat, où les pieds des chevaux s'enfoncent jusqu'au boulet, inclusivement. Les senteurs, qui- étaient d'abord individuelles, si je puis dire, à mesure que chaque unité odorante se dégageait de sa croûte de glace, se sont maintenant fondues, elles aussi, et, sans plus rien pouvoir affirmer sur la provenance de telle ou telle effluve, tout ce que l'on peut dire, est que cela sent bien mauvais. Dans la ville haute, bondissent les eaux printanières. Chose curieuse, bien que j'aie vu, il n'y a pas deux mois, le printemps à Nice, celui-ci me réjouit comme si je l'attendais depuis octobre. A sentir cette tiédeur, à voir enfin la terre pointer soiis la neige, à voir glisser ces eaux que je m'étais accoutumé déjà à croire emprisonnées, à entendre babiller toutes ces choses qui étaient mortes, je me sens pris d'une joie de convalescent; c'est un épanouissement de tout mon être, et j'y puise le courage de supporter sans aigreur les ennuis de ce printemps horrible qui nous emprisonne dans les maisons, tandis qu'il fait son œuvre.