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A cette gaîté printanière s'ajoute Timpression charmante d'une visite et d'un déjeuner chez le directeur du service des mines, Michel Alexandrovitch Chostak. Des manières distinguées et prenantes, une voix au timbre singulièrement caressant, un abandon de confiance que Ton trouve rarement dans un tel poste, un esprit lucide et très orné, voilà mon hôte. Certes, je ne puis rapporter ici toutes les conversations techniques vers lesquelles je dirige mes interlocuteurs si variés; il est évident que je ne vais pas voir un financier pour lui parler d'agriculture, ni un ingénieur des mines pour l'interroger sur Témigration, Mais, je puis bien rappeler, en passant, que peu de spécialistes m'ont paru aussi nets que M. Chostak, auquel je dois une bonne partie de ce que j'ai appris, durant mon long séjour à Tomsk, sur la Sibérie minière. D'ailleurs, les ingénieurs, en général, sont beaucoup plus francs que les ichinovniks et les commerçants. L'éducation solide et pratique qu'ils ont reçue tend à leur donner un peu de cette naturelle horreur du mensonge inutile que tant de leurs compatriotes n'ont jamais. connue. Puis, les sujets qu'ils traitent ne .sont pas aussi glissants que les sujets politiques, commerciaux ou administratifs. Il est, sans doute, aussi, parmi eux, des médiocres qui m'ont fait des contes bleus dont je ris encore, mais, à tout prendre, c'est dans le corps des ingénieurs que j'ai le plus constamment rencontré, en Sibérie, des hommes à l'esprit droit et cultivé, avec lesquels on pouvait s'entretenir de questions impersonnelles sans craindre de perpétuelles affirmations mensongères.
Michel Alexandrovitch m'a mis au courant de la question houillère dans la province de Tomsk. Il y a
tout près d'ici des gisements considérables de charbon de terre excellent, et mon hôte en emploie pour sa cuisine. 11 en a analysé devant moi un échantillon.. Comme il se propose justement d'aller examiner des. travaux de prospection exécutés à quelques kilomètres delà ligne magistf aie du Transsibérien, il m'a proposé de l'y accompagner. On ne refuse pas une telle aubaine. Une pareille excursion me séduit beau-; coup plus que la classique opération du laboratoire de fonte, où l'on voit verser dans un creuset le con-„ tenu d'un sachet de sable d'or, puis ensuite précipiter dans l'eau qui; rugit uti jaune lingot d'or. Cette opération, que décrivent tous les touristes, se répète» la même à Ekaterinbourg, à Tomsk et à Irkoutsk, et, pour intéressante qu'elle soit, on s'en blase assez vite, quand l'or fondu ne vous appartient pas.
/ 7 avril. ' — De grand m»tin, je suis en route par les rues où la boue a gelé en dures ornières, et, cahin-caha, mon fiacre sautille dans des flaques d'eau printanière, dont la glace se brise au passage. Lé train lent, surchauffé à la fois par des poêles et par le soleil déjà ardent, emploie sept ou huit heures pour franchir les 60 kilomètres qui séparent Tomsk de la station Tdiga., où son emibranchement se raccorde à la grande ligne. Cette gare, où l'on est obligé d'attendre, selon les cas, de 6 à 24 heures les trains de l'est ou de l'ouest, aurait dû être considérable, puisqu'elle dessert une des plus grandes villes de Sibérie : pourtant, dans le projet primitif, dans ce projet qui témoigne de l'ignorance absolue où l'on était en Russie du développement dont la Sibérie était capable, la pauvre gare de bifurcation était si étroite, qu'au bout d'un an, on a dû la reconstruire, et l'augmenter d'annexés. Elle e^t
encore beaucoup trop petite, ridiculemenl trop petite, comme celles de tous les points importants du parcours : on y étoutîe, on s'y écrase, et Ton ne sait où y trouver un coin pour passer les interminables heures de Tattente. Nous allons, après déjeuner, visiter le village de Taïga : c'est une des curiosités de la Sibérie moderne, c'est un village champignon, qui fait penser, de même que Krivochokovo, situé à 60 kilomètres à Toûest, aux centres d'exploitation que les États-Unis de l'ouest ont vu boomer en quelques mois. Il y a juste deux ans, il h'y avait absolument rien, à cette place, rien que la taiga, la forêt vierge inextricable, où les. coqs de bruyère roucoulaient paisiblement, et où paissaient les rennes sauvages. Un beau jour, une gare se construisit sur ce point; la population flottante, que la grande entreprise du Transsibérien traîne avec elle, flaira d'instinct l'importance de cette place, et s'y installa. Tout ce qui part vers Tomsk et tout ce qui en vient, passe nécessairement ici : la gare doit être, de toute nécessité, un entrepôt considérable de machines, de w^agons et de marchandises; il est évident, dès lors, qu'il y a beaucoup à gagner autour des dépôts et autour des voyageurs. Les ouvriers se construisirent des cabanes à proximité de la station. Les cabaretiers ouvrirent des débits à l'usage de ces ouvriers; peu à peu, ils vinrent en nombre, les ishas s'ajoutèrent aux isbas^ les mauvais lieux aux mauvais lieux, les voleurs aux fainéants et aux ivrognes, si bien .que, au bout de quinze ou dix-huit mois, le bourg comprenait déjà 2 000 âmes. Il faut visiter cet amas de huttes pour èe rendre compte de ce que représente l'écume de la population sibérienne. Aucun plan, sinon celui de rester le plus près pos-
sible de la gare, n'a présidé à la construction de ces abris en planches. Nous enjambons des amas d'immondices qui dégèlent, nous pataugeons dans des fumiers, nous glissoûs dans des courettes, nous nous heurtons à des impasses dont il nous faut sortir par escalade : bref, nous errons, pendant une heure, dans le plus affreux tohu-bohu de campements sordides et compliqués. Ce qui me frappe, c'est le nombre des cabarets : l'alcool est un ami dont l'homme du peuple, en Russie, ne sait jamais se séparer. Naturellement, il n'y a ici ni police, ni administration : le bourg n'existe officiellement que depuis le recensement de l'automne dernier, et, de Saint-Pétersbourg, on n'a pas encore donné l'ordre d'organiser cette fourmilière. En attendant, les vols, la débauche, voire les meurtres, vont leur train dans le bourg de Taiga, premier germe impur de la ville qui, dans un quart de siècle, peut-être, doit supplanter Tomsk.
Nous nous réfugions chez le médecin de la station, un tout jeune homme, affable et hospitalier, qui met à ma disposition, une fois pour toutes, un lit, un samovar et des livres, pour quand il me plaira de revenir ici. 'Tandis que nous sommes occupés à causer hygiène locale, la porte s'ouvre, livrant passage à un être assez extraordinaire. C'est un petit homme brun, frisé, alerte, étrange : tout est rond dans sa personne : son nez, un bon gros nez arrondi et rubicond, ses yeux, de bons gros yeux à fleur de tête, très doux et très bleus, son menton, sa bouche, sa tête. Ses mouvements sont rapides et décidés. Il est à l'aise dans une paddiovka fourrée, un •vêtement long, ajusté jusqu'à la ceinture, et terminé par une jupe très ample. Il traîne à la laisse un grand
chien ostiak, aux oreilles droites, une bête sans pareille pour la chasse à Tours. Derrière lui, se montre son domestique, portant trois fusils et deux paires de raquettes à neige, longues de deux mètres, et formées d'un cadre en bois recouvert de peau de renne. Nicolas Serguiévitch, on s'en doute bien, est un chasseur. Ses occupations en ville sont assez élastiques pour lui permettre de passer dans la iaiga la majeure partie fle son temps. Voilà donc ^nfin le premier chasseur sérieux sur qui je mette la main, cette année. A l'automne dernier, à Tioumen, un très aimable hôte m'avait convié à une battue aux lièvres; maiis, depuis ce massacre fort curieux, je-n'avai^-pas trouvé une seule occasion de brûler une cartouche ou même de parler chasse avec un homme compétent. Nicolas Serguiévitch semble comprendre mon impatience, et le voilà, lui qui, pourtant, n'est pas de nature très bavarde, nous contant cent histoires vraies ou vraisemblables. Il nous décrit le tok du coq de bruyère, le coq faisant la roue en gloussant, au milieu d'un cercle de poules attentives; il nous affirme qu'il avale de petites pierres brillantes pour s'alourdir, " et qu'il est si discret dans ses ébats arùoureux que nul œil humain n'en a jamais été témoin. Gomme plusieurs d'entre nous mettent en doute ces faits extraordinaires, Nicolas Serguiévitch se contente de sourire mystérieusement, et d'affirmer encore, par surcroît, ceci que tout le monde peut en effet contrôler : le coq avale sa langue, durant la période de ses gloussements printaniers. La véracité des histoires me préoccupe en somme assez peu, mais je m'intéresse vivement à ce type de chasseur sibérien, passionna pour la iaiga^ et dont tous les rêves viennent se
grouper autour de cette bonne vie libre et tueuse du bois triste... Noui^nous reverrons, je l'espère.
Notre train arrive enfin, assez tard dans la soirée, et, vers minuit, nous débarquons à la station de Soudjenka, située à environ 80 kilomètres de.Tomsk, par la voie ferrée, à 50 kilomètres au plus, à vol d'oiseau. Il nous a fallu 16 heures, y compris les arrêts, pour franchir cette distance ! Nous devons partir demain matin, au point du jour, et, en attendant, nous nous altongeons, mes deux compagnons et moi, sur des tables et sur des bancs, pour passer la nuit.
18 avril. — Le jour vient enfin, avec une aurore pourpre au bord de l'horizon : la bande sanglante §'étale,* coupée çà et là par le fût d'un bouleau, et les teintes du matin frais sont délicieuses. Tout près de nous, à ce qu'il semble, un coq de bruyère gloussQ dans le silence de ce désert. Deux traîneaux attelés en tandem viennent nous chei'cher, et nous partons par le sentier neigeux, profitant de ce que la gelée nocturne a raffermi la croûte glacée. Malheureusement, à mesure que nous avançons, le dégel s'accuse davantage; nous trouvons sur notre route des ruisseaux bondissants et des étendues de neige pourrie, dans laquelle les chevaux trébuchent, s'enfoncent parfois de travers, jusqu'au poitrail, au risque de se casser vingt fois les jambes. Nous arrivons enfin à la mine. Les travaux préparatoires sont commencés : de nombreux sondages^ ont été exécutés, et déjà les bois sont prêts pour.étayer les galeries. La houille devient excellente à partir d'utie vingtaine de mètres, et la disposition des filons permet, paraît-il, une extraction prompte et peu coûteuse. L'aspect de ces baraquements, de ces puit& de sondage, de ces poteaux de
mine, de ce travail civilisé au milieu d'un désert neigeux, et au bord d'une tdiga sombre, a vraiment quelque chose d*impressionnant. De la force, de la chaleur, de la vie sortiront de là dans quelques mois; d'ici peu, sans doute, ce sol vierge sera retourné, et tout là-bas, au fond du trou, des hommes travailleront dans le noir*.
Au retour, la route est pire encore qu'à l'aller : toutefois, nous parvenons à la station sans accident grave : notre traîneau a bien versé; mais, par miracle, nous n'avons même pas endommagé un panier d'œufs que nous avions achetés au village. Nouvelle attente du train montant. Puis, arrivés à Taïga, attente plus longue encore du train de Tomsk. Par bonheur, vers 4 heures de l'après-midi, nous voyons entrer au buffet le directeur de l'exploitation de la section centrale du Transsibérien, F. M. Valouief. M. Chostak me présente, et nous sommes invités à prendre pkce dans le train spécial qui rentre à la ville. Ce n'est qu'en Sibérie que l'on voit monter dans un wagon-salon des hommes accoutrés comme nous le sommes en ce moment; l'indulgence est grande, en ce pays, et M. Valouief ne nous tient pas rigueur de nos bottes imperméables et de nos pelisses de mouton. Grâce à sa délicate prévenance, nous sommes à Tomsk à 10 heures du soir, au lieu de n'y parvenir qu'à 7 heures le lendemain matin. Je me trouvai là, pour la première fois en Sibérie, en contact avec un
1. Un an après mon passage, il s'élevait déjà à cet endroit une cité ouvrière et une usine d'extraction. Un hardi capitaliste russe, M. Michelson, a conclu un traité qui lui assure la fourniture des sections occidentale et centrale du Transsibérien, où l'on chauffe désormais à la houille, alors qu'en Russie, on chauffe encore presque partout au bois.
personnage officiel qui pouvait quelque chose pour me faciliter le voyage : je puis dire maintenant que, depuis le jour où M. Valouief m'a ramené à Tomsk dans son train spécial, jusqu'à celui où M. Khorvat, directeur de la ligne d'Oussouri, non content de m'amener à Vladivostok dans son wagon, m'envoyait encore son coupé pour me prendre à la gare, je n'ai pas cessé d'être l'objet des prévenances des ingénieurs et des grands personnages rencontrés.
i 9 avril, — En revenant ce soir d'une visite pleine et instructive au jeune ingénieur qui accompagnait à Soudjenka le Directeur des mines, je repassais dans mon esprit les renseignements si nets qu'il m'avait donnés sur divers points de législation minière. Comme il est originaire des provinces baltiques, je ne pouvais ni'empêcher d'admirer les qualités de précision, d'ordonnance et de sérieux que lui confèrent ses origines allemandes. Fonctionnaire très apprécié à Tomsk, parfaitement intègre, il faisait, de plus, preuve tout à l'heure, devant moi, d'une telle netteté de méthode dans l'exposition et la discussion de plusieurs problèmes délicats, que je me trouvais reporté en pleine Europe centrale, dans ce foyer d'études méthodiques que les hasards du voyage m'ont fait un peu oublier. Il y a quelques jours, précisément, un ingénieur russe se dérobait aux questions que je lui posais sur les règlements relatifs à l'entretien des ouvriers des mines d'or; mon présent interlocuteur, au contraire, sans s^étonner, comme l'autre, de me voir m'intéresser à une question qui échappe à ma compétence officielle^ se lève, prend une brochure, et me met les règlements entre les mains : quelle différence, entre 6e bavard russe qui semait de jolis
mensonges, et cet Allemand sérieux qui cause sérieusement! Le premier a beaucoup vécu en Sibérie, le. second a subi la discipline de la science occidentale. La distance qui sépare l'un de l'autre est appréciable.
Tandis que, pour revenir, je descendais la colline, le crépuscule tombait sur la ville : le soleil couché avait laissé au ciel un large voile pourpre, sur lequel se détachaient en vigueur quelques silhouettes d'arbres dénudés, des bulbes de chapelles, et les croix d'or de la cathédrale. Sur tout cet horizon, planait comme une gaîté d'animation printanière.
^0 avril. — J'a ipassé la soirée chez Tami A .S. Fialkovski. C'est une figure un peu sombre, lente à s'animer, avec des traits accusés et des yeux profonds. C'est un des innombrables Polonais qu'une efl'ervescence de jeunesse a fait transplanter en Sibérie. Il y travaille avec sa forte intelligence, et met au service de grands travaux publics son inébranlable intégrité. Plus je le vois et plus je m'attache à lui : peut-être un semblant de défiance le faisait-il se tenir sur ses gardes, et l'empèchait-il, au début, de causer de choses sérieuses avec moi qui n'étais pour lui qu'un de ces nombreux touristes que la Sibérie voit passer comme des vols de canards sauvages, ^lais, depuis qu'il a reconnu que je travaillais, que, sans vouloir prendre parti dans les querelles locales, je cherchais, du moins, à m'en instruire, que j'avais en vue une compréhension aussi large et aussi nette que possible de la Sibérie, il n'a plus hésité à mettre à ma disposition sa vaste expérience des choses sibériennes. Nous causons ainsi des heures entières, chez lui ou (5hez moi. Nous effleurons mille sujets : France et Russie, littérature et politique, administration et
TOMSK Oo
économie politique, instruction primaire et grandes entreprises. Le Transsibérien nous arrête fréquemment, et il me donne à son sujet de précieux détails. C'est vraiment chose curieuse pour moi de voir que cet homme qui, pour une peccadille libérale, a été arraché jadis à sa ville natale et à sa carrière, est cependant plus dévoué à la cause publique que bien des Russes que Van envoie ici avec de gros traitements. D'ordinaire, par exemple, lorsque je parle du Transsibérien, les uns m'assurent que personne ne vole en le construisant : ceux-là mentent si naïve- -ment qu'îls me font sourire; les autres m'affirment, au contraire, que tout le monde se remplit les poches ; ceux-là exagèrent et me font quelque peine. Pour A. S. Pialkovski, loin de nier les abus, il les éclaire nettement ; mais il les circonscrit. Il m'expliquait, par exemple, que ce sont d'ordinaire les minces entrepreneurs qui opèrent des gains illicites, sur la différence entre le prix prévu par le cahier des charges et celui qu'ils payent réellement à des ouvriers illettrés ou indifférents qui signent, les yeux fermés, tous les papiers de contrôle qu'on leur présente. Il est certain que cette explication me donne du personnel une plus haute idée que les négations des uns et les exagérations des autres. Il en est de tout ainsi. J'ai d'ailleurs toujours observé qu'en Russie comme en Sibérie, les affirmations les plus erronées se répandaient sans peine, parce que beaucoup de Russes n'aiment pas convenir qu'ils ignorent quoi que ce soit. Plutôt que de l'avouer, ou, par prudence, de feindre Tigno^ rance, ils imagineront une explication fantaisiste, ou bien se feront sans remords Técho d'un mensonge. C'est donc une bonne fortune que de mettre la main
sur un homme qui sait vraiment quelque chose avec précision : la réalité alors apparaît sous des couleurs moins sombres. Mais, en vérité, un grand personnage russe pourra-t-il croire que ce sont des exilés politiques qui m'ont bien fait juger de telle entreprise, de telle administration et de tel haut fonctionnaire sibérien? Pourtant, le fait s'est souvent produit. Puisque je parle d'exilés politiques, je veux rappeler une conversation que j'ai eue, l'an dernier, un soir d'octobre, avec plusieurs d'entre eux, au sujet de leur exil. C'est un souvenir qu'ils n'aiment pas toucher, non par prudence, certes, mais par dédain. Cependant, à ma prière, les uns et les autres se laissèrent aller, ce jour-là, à répondre à mes questions. D., le premier qui parla, avait été, un beau jour, transporté, avec un ami, sans savoir pourquoi, dans une toute petite ville perdue dans la Russie du Nord, au milieu des forêts. Il avait de l'instruction; mais, ni lui, ni son compagnon d'exil ne reçurent l'autorisation de donner des leçons : l'exercice de l'enseignement est rigoureusement interdit à ceux qu'on nomme « les politiques ». A tout hasard, son ami se fit cordonnier; quant à lui, s'étant, jadis, un peu occupé de serrurerie par passe-temps, il s'aboucha avec deux serru* riers pétersbourgeois exilés eux aussi dans ce trou de province et, avec leur aide, fonda une boutique où l'on entreprit d'abord la réparation, puis la fabrica* tion de fusils, de serrures, de samovars, de montres même. Grâce à ce métier qui lui laissait encore quelques heures de loisir pour la lecture, D. gagnait, par mois, une centaine de francs : une véritable fortune. Un peu plus tard, ayant fait la connaissance d'un chimiste également exilé, il ouvrit avec lui une rudi-
Les femmes de Maximkiniar (p. 142)
menlaire fabrique de savon. MaUfeureusemenl, le chimiste manquait de pratique, il n'avait pas le tour de main. Sur ces entrefaites, nos amis rencontrèrent un Tatar qui leur enseigna quelques secrets de fabrication appris par lui dans une grande savonnerie de Kazan, sa ville natale. Le savon marcha si bien que la fabrique, fort agrandie, existe encore aujourd'hui, après bien des années. « Malheureusement^ conclût D., elle ne m'appartient pliis !»
Un autre des assistants, un grand brun, A., avait été expédié dans un village sibérien du bassin de ITéniS' séye. Deux amis raccompagnaient : ceux-ci étaient charrons; lui-même était étudiant en médecine. A eux trois, ils avaient 200 francs en argent et 100 francs de dettes. Arrivés à la fin de septembre, ils employèrent tout le mois d'octobre à se construire une isba : leurs économies y passèrent toutes, soit 100 francs de bois équarri, et 100 francs pour payer les charpentiers. Chez les marchands du village, ils prenaient à crédit. Une fois logés, ils commencèrent à travailler. Les principaux revenus étaient fournis par A. Étudiant en médecine de troisième année, il se mit à soigner de son mieux les malades qui, d'instinct, affluaient vers lui,. car pour les pauvres êtres de ces pays perdus, tout honâme civilisé est un médecin. Il n'acceptait pas d'argent pour ses visites *, mais, en
1. Les libéraux russes trouvent presque déshonorant pour un médecin d'accepter des honoraires. D'ailleurs, tous les médecins, en Russie, reçoivent le prix de leurs visites, comme en cachette ; on ne demande jamais là-bas : « Docteur, combien vous dois-je? » on taxe soi-même son guéfisseur, et on lui glisse les roubles-papier le plus délicatement possible, dans une poignée de mains. On doit se tromper de temps à autre dans l'évaluation. Durant tout le temps de la visite, les yeux du médecin et du patient semblent exprimer ceci : « Qu'est-ce que je lui
échange des médicaments, les patients donnaient ce qu'ils jugeaient à propos. Bien que ces paysans fussent très pauvres, leurs dons suffisaient, et au delà, à l'entretien de nos trois amis : dès la fin de novembre, ceux-ci avaient payé leurs dettes. Toutefois, cette prospérité ne fut pas de longue durée : A. dut renoncer à l'exercice de la médecine, faute de pouvoir vaincre l'ignorance de ses clients. Il lui était impossible de leur persuader que la santé ne s'achète pas chez le médecin comme le sucre chez l'épicier : les paysans voulaient conclure des marchés, payer tant pour être guéris à telle époque et de telle façon! En outre, les malades refusaient de se soumettre à toutes prescriptions hygiéniques : l'usage de l'eau froide, par exemple, ne put jamais leur être imposé. A. flnit par prendre de l'ouvrage chez un menuisier. Aujourd'hui , il est libre. . . Un troisième interlocuteur, dont les yeux mobiles brillaient derrière son lorgnon, prit la parole à son tour : c'était l'excellent T. « L'histoire de mes débuts en Sibérie est moins gaie, dit-il, que ne vous le semblent peut-être celles que vous venez d'entendre. Nos amis ne vous ont pas dit l'horreur de leur isolement, les tortures de leur transport : à quoi bon insister là-dessus? lisez le livre de Gollz : Dans le monde des réprouvés^ et vous saurez une bonne partie des maux que nous avons endurés, eux comme moi. Mais enfin, puisque vous êtes loin de chercher des histoires à sensation, puisque vous êtes ici, non pas, comme vous dites, pour faire du reportage américain, mais
donnerai? trois ou cinq roubles? » ou bien ceci : « Qu'est-ce qu'il va me donner? un, deux, trois roubles? ah! s'il m'en donnait cinq! » Les Russes blâment notre brutalité, en pareille matière : le médecin, disent-ils, n'est pas un marchand... Vérité en-deçà de la Vistule, erreur au-delà...
seulement pour étudier, pour comprendre la Sibérie, je ne veux pas m'attarder là-dessus. J'étais tout jeune, moi aussi, quand on m'a envoyé ici : j'avais beaucoup d'illusions, et elles m'aidaient à tout supporter. Un des incidents de notre vie d'étapes vous intéressera peut-être. Avec nous cheminait vers les confins de l'Asie un vieux Juif. Le brave homme ne savait ni le russe, ni le polonais, ni l'allemand, mais seulement son jargon hébraïque. Il était aussi paisible qu'il était indifférent à la forme du Gouvernement : pourtant, il marchait avec noufi, les politiques. Voici pourquoi. Cet homme tenait, dans une petite ville du sudouest, en Russie, une sorte de poste particulière, à laquelle s'adressaient, par économie, les pauvres gens. Un jour, une periquisition fut faite chez lui, et Ton saisit, entre autres, une lettre adressée, sous son nom, à l'un de ses clients. La lettre était compromettante. Notre homme fut arrêté sans explications, — et expédié... Quant à moi, j'avais pour vivre 9 roubles (environ 30 francs) par mois, dans un village perdu, où la farine de seigle valait 12 francs les 16 kilogrammes. 11 fallut apprendre à cuire son pain : un de mes amis et moi nous servîmes pour cela d'un petit livre d'écolier, car nous ignorions profondément l'un et l'autre les éléments de la boulangerie. Nous utilisions une sorte de farine d'orge. Les paysans, autour de nous, cuisaient le pain chaque jour : nous voulûmes d'abord, afin de gagner du temps pour nos études, ne cuire que deux fois par semaine; mais ce pain, lorsqu'il était rassis, était tellement indigeste, et la farine en était si grossière, que j'eus bientôt une espèce de dysenterie. Nous vivions là-bas dans l'isolement le plus absolu, au milieu de blancs plus gros-
siers que des sauvages. Cependant, peu à peu, ils s'habituèrent à nous. Nous donnâmes lecture des Bécits d'un chasseur de Tourguénief, et, lorsque le livre fut terminé, il fallut recommencer. — C'est lin beau succès ! » conclut T. avec un sourire triste.
... Non, chers amis, je ne cherche pas à recueillir des histoires à sensation. Mais les vôtres me servent à éclairer la formation d'une partie de la société sibérienne, la plus cultivée et la plus honnête. Un quart de siècle a passé sur vos premières souffrances; vous êtes maintenant des hommes faits, vous avez une famille, une situation, vous êtes parmi les citoyens les plus respectés de la ville que vous habitez.. Vous avez travaillé durement" dans ce dur pays; maintenant, vous semez autour de vous le bon grain de l'instruction primaire, et vous répandez l'inappréciable exemple de la vertu civique dans ce qu'elle a de plus noble, au milieu d'une société corrompue, qui peu à peu, sous votre action, se modifie. Vos histoires ne sont pas pour moi des anecdotes : ce sont des faits typiques..*
Ce soir, cette conversation de Tioumen me revenait en mémoire, en constatant que A. S. Fialkovski, comme tant d'autres, fait partie de cette cohorte d'exilés intellectuels qui a civilisé la Sibérie, tandis que les forçats la corrompaient, et que tant de fonctionnaires la pillaient. Certes, je le répète, nous abordons rarement, lui et moi, pareils sujets. Nous causons plus volontiers de l'avenir et du présent que du passé, et il me met surtout au courant des obser-
valions qu'il a faites, ou bien me fait me rencontrer , avec tel ou tel de ses amis dont Texpérience enrichira mes notes.
Après avoir ainsi causé, ce soir, chez lui avec de^s ingénieurs du chemin de fer, et avec un médecin, nous passions dans la salle à manger, pour prendre du thé et pour souper, lorsque, en entrant, mes yeux tombèrent sur une grande carte d'Europe, pendue à la muraille. Depuis deux mois, je suis habitué à voir sur les parois des appartements des cartes de Sibérie; aussi une douce nostalgie m'a-t-elle étreirit tout à coup à contempler notre Europe : elle est si jolie, si finement découpée, depuis son extrémité occidentale, ciselée, civilisée, bruissante, jusqu'à sa morne extrémité orientale, lourde massue qui touche à l'Asie I Et ce petit morceau de France, joli comme un jouet, si gracieux et si bien équilibré, m'apparaît plus tendre encore, maintenant que j'ai les yeux remplis par tant de visions de cartes sibériennes, énormes et désertes...
22 avril, — J'allais faire visite à l'Université à M. Kouznetsof. Il se trouvait à l'église : prévenu de ma présence, il est venu me chercher et m'a entraîné dans la chapelle à laquelle on accède par des couloirs. Nous sommes en pleine semaine sainte, et, à défaut du peuple-, les fonctionnaires de Tomsk font tous les jours leurs dévotions. La chapelle de l'Université est, par excellence, l'endroit « comme il faut /> pour faire fies Pâques : c'est la Sainte-Clotilde de Tomsk. Il y a pour cela une bonne raison : le Gouverneur y fréquente; on y est donc bien en vue et l'on a ainsi la joie d'accomplir son devoir, avec la douce assurance que nul n'en ignorera. Pour ma part, je n'aime guère
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les cérémonies du culte orthodoxe, qui nous forcent à rester debout des heures entières : mais ce soir, je n'ai pas regretté ma fatigue, car j'ai pu observer Tassistance. Chacun des fidèles tient à la main un petit cierge allumé, et l'on voit, d'après la position du cierge, quelque chose du caractère de celui qui le porte. Il y a d'abord l'homme sérieux, convaincu, qui vraiment prête attention au service divin ; il sait que le cierge est un symbole et ne saurait être tenu négligemment : il s'est accoté à un pilier; grave, il tient son cierge droit, immobile, sans une bavure et sans un égouttis. Voici la maman soigneuse qui s'est enveloppé la main de son mouchoir; son cierge est droit aussi, mais c'est surtout parce qu'elle craint les taches; quand elle s'allonge sur les dalles pour les toucher du front, elle souffle le cierge, dévotement, prudemment. Près d'elle, un indifférent se fatigue de son cierge, et finit, distrait, par le pencher légèrement, mais, il le relève bien vite, persuadé que la verticale est la seule position pratique qui permette d'éviter les larmes de cire. Et ce tchinovnikl il est soigné, peigné, huilé, ciré, parfumé — il sent même très fort — ; ses boutons reluisent, il est en grande tenue. Il arrive en retard, ayant passé beaucoup de temps à sa toilette, comme une femme; il achète un cierge, ni très cher ni très bon marché, à quinze copeks; puis, uniquement soucieux de protéger son uniforme, il tient le cierge à 45° d'inclinaison sur l'horizontale, le plus loin qu'il peut de sa poitrine : les larmes de cire coulent lentement sur le parquet, et la charité chrétienne de cet homme si dévot n'est pas suffisante pour l'avertir du surcroît de besogne qu'il crée ainsi à la pauvre femme qui nettoiera la
chapelle ! 11 y a les dédaigneux qui brûlent vite et les économes qui éteignent souvent. J'aperçois aussi un vieil étudiant pauvre dans sa tunique râpée : il tient dévotement, sans distraction, une mince petite chan? délie de deux sous, touchante de simplicité, qui me fait penser à sa famille, une pauvre famille de pope, bien sûr, dans un grand village hostile, et qui évoque dans mon souvenir vagabond toute une série de profils de popes entrevus. Pourtant, au milieu de toutes ces nuances de piété, on aperçoit que le cierge tenu deux heures durant est une manière de joug égalitaire, et là seulement je retrouve le vrai cachet chrétien. Dans un bas côté, debout à un comptoir en bois ciré, un petit homme infirme vend les cierges; de temps à autre, il se signe, selon la mesure, puis, un client venant à s'approcher, il penche vers lui sa grosse tête : « A combien? — A cinq sousl — Voilà! » J'écoute chaque fois le petit dialogue furtif, m'amùt sant à deviner d'avance, d'après l'aspect du client, quelle chandelle il choisira. Enfin, quand les vêpres sont dites, le petit marchand, tout en multipliant d'une main ses signes de croix, dépose de l'autre, sur un plateau, quatre ou cinq cierges éteints : il veut ainsi appâter les fidèles et les engager à lui rendre ce qui leur reste de la pieuse marchandise.
^4 avril, — Samedi saint. Un temps de mai radieux et chaud, qui fond la neige tombée hier. De tous côtés, par la ville, c'est une agitation; les magasins regorgent de clients, tout le monde est en joie. C'est demain Pâques, et je sens bien que cette fête signifie, pour ce peuple emprisonné huit mois, la délivrance, Iç signal du renouveau, la nature, l'air, l'eau, la forêt, les fleurs, dont on jouira librement. C'est pourquoi ils
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mètlçnt dans cette fête toute l'expression de leur allé^ gresse : les illuminations des églises durant la semaine sainte, et ce soir, de copieuses « boustifailles » de réveillon. Dans le salon de Gavril Pétrovitch, une tablé énorme est dressée le long d'une paroi, et sur la table sont exposés les produits les plus délicats des charcutiers et des marchands de comestibles- Au centre, un cochon de lait, tout enguirlandé de saindoux ; aux angles, des baba ou des koulilchkis^ hautes tourelles de pâtisserie sèche semée de raisins de Corinthe, et qui se mangent avec le thé. Des plantes vertes forment le fond, et nous avons passé longtemps, Gavril Pétrcfvitcb, le domestique Ivan (un vrai type de faux nigaud, au langage bouffonnement solennel), et moi, à ranger tout cela. Dans l'intervalle des grosses pièces, s'étalent : un énorme jambon fumé, des harengs, du beurre de Berzka, des sardines, des anchois, du caviar, du homard, du filet de porc fumé, des fromages variés, du lard cru, des œufs multicolores, des oranges, des citrons, de l'esturgeon fumé, que sais-je encore? mille et mille bonnes choses dont le souvenir me ferait, pour un peu, venir encore l'eau à la bouche. Puis des vins, de la vodka, des liqueurs variées et de toutes couleurs. Mon ami a bien fait les choses î
Durant la nuit du samedi saint, toute la ville est 'en liesse. Les églises, aux environs de miiiuit, regorgent de monde et d'illuminations.; j'éprouve exactement l'impression de notre Noël. C'est d'un charmant effet. Sur le parvis des grandes églises, ou sur les bas côtés, des tables sont dressées, où les gens du peuple ont apporté dans des serviettes blanches des victuailles que le clergé va bénir. Des hommes, des
femmes, des enfants montent la garde devant ces pâtés ou ces gâteaux, et, lorsque la messe de minuit est terminée, lorsque Ton se sépare aux cris répétés de « Christ est ressuscité », le clergé vient marmotter quelques prières, et lancer quelques gouttes d'eau bénite sur ces provisions étalées. Chacun alors referme les coins de sa serviette, et, par la ville, où s'épandent de gros flocons de neige, les files pressées des fidèles rentrent à la maison pour... se « décarêmer ». L'expression russe est jolie et exprime bien la chose. Après la longue abstinence pascale, on n'attend pas le déjeuner de Pâques pour faire un festin : on réveillonne en sortant de la messe.
J'allais, vers une heure du matin, me retirer, lorsque tout à coup, les cloches d'alarme sonnèrent au feu. Information prise par téléphone, c'est le club qui flambe : vite, une voiture, et j'arrive sur le lieu du sinistre. La maison incendiée est une grande bâtisse sans étage, qui sert aux bals, aux concerts, à toutes les réunions de jeu et de société ; pas d'accident de personne à craindre, car nul ne s'y. trouvait cette nuit. Il neige avec une violence inouïe; une rougeur immense s'étale au ciel, et la neige, vivement éclairée par-dessous, donne l'impression d'un nuage mouvant de grosses étincelles rouget. La foule est parfaitement indifférente, et un piquet de soldats protège contre l'indiscrétion des spectateurs le mobilier sauvé des flammes.
2ô avril, — Le jour de la Pâque russe s'annonce par un temps gris et un grand vent. A peine levés, nous partons en visite, mon ami et moi. Toute la ville est sur pied; les fiacres et les voitures de maître sillon- «ent, dès dix heures, les rues de Tomsk. L'étiquette
exige que Ton fasse une apparition de quelques minutes chez toutes les personnes de sa connaissance, que l'on échange avec elles les trois baisers chrétiens, et que l'on se tire le mieux possible de l'offre inévitable qui vous est faite d'un verre de vin ou de liqueur. La première partie du programnae s'exécute aisément : de jolis visages frais, chrétiennement effleurés des lèvres, vous dédommagent de bien des barbes que Ton a dû étreindre. Mais, pour le verre de vin ou de liqueur, la chose est moins aisée. Il y a deux façons de s'en tirer : se griser sans souci, ou bien détourner l'attention du maître de la maison, et changer son verre plein contre un verre vide. Néanmoins, j'aurais mauvaise grâce à ne pas avouer que cela ne va pas sans quelques accrocs, et que, vers deux ou trois heures de l'après-midi, on ne souhaite pas plutôt un fauteuil que son dîner. Particuliers et personnages officiels, tous sont également accueillants, aimables ; les Russes excellent toujours à exercer l'hospitalité avec une simphcité large et franche...
Depuis ce matin, la rivière monte ; on voit peu à peu son énorme carapace de glace se soulever, s'enfler : d'heure en heure, on attend la débâcle, et ce grand spectacle imminent m'émeut d'avance.
^6 avril. — L'état des rues est effrayant : hier, j'ai vu un ivrogne risquer de se noyer en traversant la rue Nétchaievska, et le fait n'aurait rien eu d'extraordinaire, puisque Tan dernier, une vache s'est si bien embourbée dans une rue marécageuse, qu'elle y a disparu tout entière et y a péri en quelques minutes. Les plus grands personnages de la ville ont eu des accidents : enlisement de voiture, chevaux abattus; on ne compte plus les fiacres versés en pleine boue gluante*
Au miKeu de ces transes que tous partagent, j'ai vu tantôt une voiture étroite sur roues, vacillante, s'engager à Tendroit le plus difficile de la grande rue, et rouler bravement dans le bourbier : quatre ivrognes Toccupaient; riant comme des fous, ils se cramponnaient les uns aux autres pour ne pas être projetés sur le sol, et celui qui conduisait tapait à tour de bras sur le cheval, tout en criant gaîment : « Doucement! prudemment! » La voiture est passéje sans encombre !
Malgré ces menaces d'accident, j'ai traversé toute la ville pour aller passer la soirée chez M. Kouznetsof. Il m'a fait faire la connaissance du professeur de botanique de l'Université, V.V. Sapojnikof, un jeune savant formé à nos méthodes occidentales, esprit lucide et charmant, intrépide avec cela, car il compte parmi les plus hardis et les plus heureux explorateurs des montagnes de l'Altaï. La soirée s'était passée gaîment en conversations diverses, autour de la table, parmi les innombrables bibelots de Stépane Kirovitch, ou dans le salon où M""* Kouznetsof sème tant de grâce, lorsque, le souper réunissant les divers groupes, le maître de la maison me dit avec un demi-sourire, derrière ses lunettes : « Savez -vous l'histoire du mammouth de la taiga de Mariinsk? » Personne ne la savait au juste. Le savant bibliothécaire tire alors d'un rayon un petit livre rare : « Croquis de la Russie du nord » de Sidorof, et commence à nous donner lecture des pièces authentiques, lettres et télégrammes échangés à propos de cette belle découverte. Voici l'histoire. Au printemps de 1877, des ouvriers employés sur un placer appartenant à un certain Gromof, juif baptisé, découvrirent les restes d'un mammouth en parfait état
de conservation : la peau et les poils étaient intacts. Nouvelle en fut immédiatement donnée à l'heureux possesseur de la mine, et à l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg. La docte assemblée télégraphie aussitôt* : « N'épargnez rien pour retirer l'animal entier ; envoyez-nous, si c'est possible, un morceau de sa chair, et surtout^ ne manquez pas de garder iout ce que vous trouverez dans les intestins, » Grand émoi : tout le monda se mêle de la découverte. Uispravnik (officier de police) du district vient faire son enquête : des chiens, devant lui, avaient dévoré des lambeaux de chair de l'animal ; le propriétaire de la' mine, Gromof, lui-même, en avait fait tailler un bifteck, et l'avait mangé, le "déclarant exquis. U ispravnik sAors rédige son rapport (et Stépane Kirovitch nous le lit, ce désopilant rapport !) : appelant à son aide tous ses souve- --i nirs de rhétorique, le bra^e commissaire, dans un style pompeux et fleuri, expose la découverte, l'effet produit dans la province, ses impressions personnelles, ses expériences, ses conjectures scientifiques, et le résultat des mesures faites sous ses ordres : le mammouth colossal est long déjà de 60 mètres, et encore n'est-il pas tout entier mis à jour! Évidemment l'excellent .homme croit sa fortune faite après un tel morceau de style.
Cependant, l'Académie continue à échanger des télégrammes avec Gromof. Oh agite la question de savoir si l'on montrera l'animal dans les villes du parcours, lorsqu'on le transportera à Saint-Pétersbourg, et si l'entrée sera payante. On précise cent détails, on s'agite en pleine effervescence... Sur ces entrefaites, un ingénieur, envoyé par le Gouverneur, arrive sur les lieux, et démontre au public ébahi que la prétendue
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chair du mammouth est constituée par un filon d'argile comestible, et sa peau par une espèce d'amiante! Je suppose que Gromof en eut une indigestion rétrospective...
^7 avril, — L'Université de Tomsk, ou plutôt, la Faculté de médecine, est un immense bâtiment blanc délicieusement niché au milieu d'un bois de bou" leaux. Comme les Russes, et plus encore les Sibériens, aiment leurs aises, ce bâtiment est toute une ville : il comprend les logements de plusieurs fonctionnaires, une bibliothèque, un musée, une chapelle, outre les différents services de botanique. Je m'y retrouve ce matin chez le professeur Sapojnikof, examinant avec lui ses collections, ses serres, son laboratoire, écoutant le récit qu'il me fait de son dernier voyage dans l'Altaï, et des préparatifs de celui qu'il y projette pour cet été. Voilà une véritable température printanière, et tout à l'heure, nous avons pu nous asseoir sur le gazon, pour contempler le vaste horizon morne où la Tome, toute blanche de glace encore, va s'animer d'une heure à l'autre.
28 avril. — De grand matin, j'apprends que la débâcle a commencé : j'accours à la rivière. Tout, hier soir, était encore lisse et blanc, et voici que, pendant la nuit, l'eau a monté de plus de deux mètres, faisant éclater cette carapace glacée épaisse encore, en moyenne, de quatre-vingts centimètres. Les glaçons énormes, terribles, se dressent les uns contre les autres dans un furieux désordre, et j'ai l'impression d'un cataclysme terrifiant. Rien ne saurait donner l'idée de l'effet produit par ce grandiose hérissement de glaces, par ce subit changement à vue : jamais la puissance des eaux ne s'était, même dans une tem-
pête marine, révélée à moi d'une façon plus concrète, plus imposante.
Hier soir, en dînant chez Nicolas Serguiévitch, le chasseur dont j'ai fait la connaissance l'autre jour à la gare de Taïga, j'ai accepté une partie de chasse; nous sommes en route ce matin pour l'exécuter. Mais, avant de raconter la chasse, je désire montrer le chasseur à son foyer. Lorsque j'arrivai à la maison que Nicolas Serguiévitch habite dans le beau quartier, tout là-haut, il me reçut clopin-clopant, s'étant, quelques jours auparavant, blessé à la jambe, en tombant avec son cheval. Mais, n'importe, il voulut d'abord me présenter ses chiens : il en a dix, et tous, chacun à sa façon, l'adorent. Jamais je n'ai vu pareille exhibition de toutous en liberté : chiens ostiaks au poil rude, aux oreilles courtes et droites, au museau pointu; setters de race; chiens de croisement; bêtes fines et bêtes dégénérées, toute une compagnie caressante, contente, léchante. En rentrant, M. D. ouvre un buffet d'office, et j'y vois pêle-mêle un amas de gelinottes et de gros gardons, que la gelée conserve fraternellement, côte à côte. Voici, dans un coin de la cour, un traîneau spécial pour la chasse; plus loin, un canot spécial; puis encore, une selle spéciale pour les longues chevauchées par la taiga. C'est ensuite le tour des fusils : fusils de chasse ordinaires, à percussion centrale; fusil à ours, d'un calibre énorme, et chargé d'avance; carabines à balle, de divers calibres ; puis des munitions de toutes sortes, des appeaux, des mannequins de canards et de tétras, un bric àbrac extraordinaire de chasseur fervent, et un désordre en proportion. Assis sur une chaise, pour ménager son pied, Nicolas Serguiévitch vise tranquillement.
avec une carabine, le ventilateur de la pièce voisine, et le traverse d'une balle; après quoi, il me regarde avec son bon sourire innocent. A table, nous causons chasse ; après dîner, nous causons chasse, et en nous quittant, nous convenons que demain nous partirons pour la chasse.
Nous voici donc ce matin supportant stoïquement la torture d'un voyage sur Tembranchement qui dessert Tomsk. A peine arrivés dans le fameux village de Taïga que je décrivais l'autre jour, nous envoyons chercher des chevaux. On finit, vers cinq heures, par nous en amener deux, l'un sellé, l'autre nu : c'est ce dernier qu'on me destine, car Nicolas Serguiévitch souffre de la jambe. Nous partons ainsi sous une pluie battante, suivis par Alexandre, le moujik chasseur, domestique de mon compagnon. Nous faisons d'abord trois ou quatre kilomètres sur la voie ferrée non ballastée, maintenant avec peine nos chevaux qui se fatiguent à sautiller ainsi entre les traverses. Enfin, un demi- tour, et nous sommes dans la taïga (forêt vierge), où la neige est si profonde et si friable que nos bêtes s'y enfoncent parfois jusqu'aux épaules. Je n'ai pas fait trente mètres que mon cheval, butant contre un arbre tombé sous la neige, m'envoie pardessus sa tête. Avec l'aide d'Alexandre, je me hisse de nouveau en place. Cinquante mètres plus loin, nouvelle chute : cette fois, le cheval s'abat avec moi; mais, la neige le soutenant, il tombe sur les genoux, et je le relève d'un appel. Le voyage continue ainsi, avec d'innombrables chutes, occasionnées par ces troncs d'arbres qui, sous la neige, sont étalés partout, sans que rien les décèle : d'ailleurs, mon cheval bronche au moindre obstacle. C'est une pénible che-
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vauchée, sous le jour tombant, dans Tincertitude du but où nous tendons, et avec la crainte vague d'un accident sérieux qui laisserait trace I Nous errons ainsi, lentement, au pas, entre les arbres. De temps à autre, un ruisseau de neige fondue se présente, et nos chevaux glissent, en le traversant, sur la glace qui en tapissé les berges. L'un de ces cours d'eau est plus profond qu'on n'attendait : le cheval de. mon compagnon y disparaît et se met à la .nage. Pour moi, je passe le mien à la bride, traversant moi-même au moyen d'un arbre abattu en travers du courant. Durant ce travail, je glisse à mon tour, et me voici, jusqu'à la ceinture dans l'eau glacée! Heureusement, l'abri n'est pas loin.
L'abri consiste en un énorme sapin dont les branches horizontales nous servent de toit; des plaques d'écorce complètent ce toit rudimentaire, et, comme la pluie ne tarde pas à cesser, nous ne sommes pas trop mal abrités du vent. Vite, un grand feu. Réchauffés par un bol de vodka que chacun de nous avale sans sourciller, nous faisons sécher nos vêtements : je ris encore en pensant à la mine que je devais avoir, déshabillé complètement et roulé dans un plaid, tandis que mes bardes de chasse fumaient devant le feu clair. Assis sur des plaques d'écorce, à même la terre mouillée, nous attendons le jour, tout en grignotant des provisions et en devisant sur la chasse. Alexandre, le moujik chasseur, est le type même du paysan qui vit de sa carabine : à la ville, il a l'air stupide; mais ici, dans la forêt vierge, dans son élément, il se transforme. Son intelligence se révèle par mille détails, où je reconnais sa finesse d'observation, sa bonne humeur silencieuse, sa force
. Le Kaler au seuii de la première ëcluEe [p. i6[)
Forêt inondde sur le eaiiril (p, 157)
et son adresse. En ville, il répondait à peine à mes questions; ici, nous causons fraternellement, en buvant du thé sans sucre. C'est le coq de bruyère que nous sommes venus chasser. Près d'ici se trouve une clairière où Nicolas Serguiévitch sait, par expérience, que les coqs viennent glousser leurs sérénades amoureuses devant les poules assemblées. Ces oiseaux sont, on le sait, absolument assourdis par leur gloussement : tandis qu'ils le font entendre, on peut marcher ou tirer sans les effrayer : quand ils s'arrêtent, il faut rester immobile et muet. Le mieux est, dans ces forêts vierges, de s'embusquer près de leur clairière favorite, pour les tirer sans se déranger. C'est ce que nous allons tenter. Vers une heure et demie du matin, une lueur à peine perceptible se fait au ciel, et nous partons pour la clairière. On me poste au pied d'un tremble, avec ma carabine; j'attends patiemment deux longues heures, seulement distrait de mes méditations par le grand vent glacé qui hurle dans les cimes et balance au loin les mélèzes. Tout à coup, sans bruit, arrive je ne sais d'où un très gros oiseau noir: il se pose sur la neige, à soixante mètres de moi, et me regarde; puis, comme je ne bouge pas, il se met à sautiller sur la neige, avec une légèreté silencieuse qui me fait littéralement penser aux entrechats d'une ballerine. A force de patience, j'arrive à retirer ma carabine que je portais en bandoulière, et à l'ajuster, sans que le coq ait remarqué un seul mouvement : cela m'a pris plusieurs minutes. Tout à coup, à côté de moi, j'entends glousser, et instinctivement je me retourne. A vingt-cinq mètres, environ, un coq se livre à ses ébats : oubliant celui que j'allais tirer, c'est ce dernier que je vise^ sans doute parce