‹ En SibérieChapitre 20 sur 34 · N 0IB^H1K · texte numérisé non relu

N 0IB^H1K

qu'il est plus près : à la première balle, il fait un bond et cesse de chanter; puis, il reprend son tok au bout de quelques minutes — j'ai su depuis que je lui avais coupé un orteil. La seconde balle met fin pour toujours à sa chanson. Pendant ce temps, Tautre coq avait continué, sans s'inquiéter de moi, sa sauterie sur la neige. En ce moment, à soixante-dix mètrès, il était perché sur un arbre abattu par la tempête : ma balle le traversa de part en part. On devine ma satisfaction. J'attendis une demi-heure encore, sans plus rien voir, jusqu'à l'arrivée de Nicolas Serguié-*vitch. qui s'était placé ailleurs : il me dit qu'il n'y avait plus rien à faire, la nuit ayant été trop mauvaise, et j'allai ramasser mes oiseaux. Quel gibier! Leur tête énorme, tout emplumée, avec un bec jaunâtre et un demi-cercle de pourpre au-dessus de l'œil, leur corps, gros comme celui d'un dindon, leurs épaisses pattes, velues, tout cela faisait mon admiration : je ne crois pas que mon premier lièvre ou mon premier perdreau m'aient réjoui aussi naïvement que mon premier coq de bruyère, si chèrement acheté '.

Il était quatre heures et demie du matin quand nous nous retrouvâmes au pied de l'arbre : le séchage, le déjeuner, puis le retour à cheval, avec la même série de chutes de. nos bêtes qui n'avaient pas mangé, tout cela prit environ trois heures. Il nous fallut donc attendre à la gare de huit heures du matin à onze

i; Nous étions convenus, avec mon compagnon, de tirer h. balles, et nous n'avions emporté que des carabines de petit calibre. Avec du plomb, on a rarement l'oiseau : il faut au moins des chevrotines. La balle a l'avantage de tuer sur place ou de de ne rien faire; d'ailleurs, je me suis très bien trouvé, dans ce voyage, de remploi constant d'un mousqueton Winchester dii calibre 33.

TOMSK 1 i 5

heures du soirTarrivée du train de Tomsk : le lendemain matin seulement, nous débarquions en ville I La chasse, au dire de Nicolas Serguiévitch, avait été misérable*; mais -on voit ce qu'il en coûte là-bas pour aller à Taffût du coq de bruyère.

/"wflfi. — Il n'y a pas moins de 2 000 Polonais a Tomsk, et ils y jouent, grâce à leurs fonctions, à leur tenue et à leur intelligence, un rôle considérable. Ce soir, ils donnaient une fête de charité catholique, et, par suite, polonaise. Comme on s'y sentait bien entré soi, en famille, presque, la gaîté y était plus franche qu'elle n'est d'ordinaire dans les réunions de ce genre. Peut-être aussi l'entrain qui régnait dans la fête était-il dû à la présence d'une société plus vive, plus gaie que la société russe : il m'a bien semblé en saisir quelque chose dans les physionomies, comme dans l'allure vive des mouvements de danse et des conversations. Il est curieux de retrouver l'élément polonais d'un bout à l'autre du pays russe : on l'y voit partout irréductible dans sa haine et sa rancune, séduisant par sa grâce, trop ondoyant parfois, dans un pays où le manque de ténacité est un des défauts les plus communs. En Sibérie, le rôle des Polonais a été considérable : ils ont apporté au pays où on les a exilés en masse, un peu de la civilisation occidentale : ils continuent à y venir en qualité de fonctionnaires, et l'on sent qu'ils y comprennent leur devoir social. Les hauts fonctionnaires russes ne voient pas toujours sans ombrage cette minorité unie et puissante, et plus d'un cherche à en entraver le développement. Ces tracasseries n'ont guère pour effet que d'aug-

1. Quelques jours après, il rapporta d'une expédition analofçue 15 coqs et poules de bruyère, sans compter 50 gelinottes!

menler le nombre des mécontents dans un pays où la résistance au pouvoir local est infiniment plus accusée qu'en Russie. Certes, je me rends bien compte du danger que fait courir à une société la formation dans son sein d'un noyau hostile à ses tendances générales ; mais on ne peut plus, à la fin de notre siècle, agir contre ces intrus par des moyens radicaux; on ne peut plus trancher, éloigner violemment, on ne peut guère que tenter d'affaiblir la résistance des minorités en surveillant de près l'influence qu'exercent ceux de leurs représentants qui sont en place, en évitant qu'ils ne soutiennent exclusivement leurs frères, et surtout en favorisant leur fusion avec l'élément dominant. Tout cela, sans doute, nous ne le savons que trop en France, est plus facile à concevoir qu'à réaliser...

^ mai. — Temps gris et bas, avec de grandes rafales glacées qui passent, par instants, comme venant d'on ne sait quel lointain champ de neige. La rivière, subitement élargie depuis la débâcle, roule lentement, dans un lit factice, ses terribles îlots de glace aux cassures bleues. Tout ce qu'ils rencontrent sur leur passage est broyé, roulé, emporté, sans rémission, comme dans une naturelle dérive. Toute la partie de la ville qui se trouve installée sur la rive même de la Tome, est en ce moment submergée : paisiblement, les habitants, coutumiers du sinistre, se sont réfugiés sur les toits, et, par les rues transformées en canaux, on circule dans des barques, à coups de pagaies courtes. En contemplant cette colossale passée de glaces emportées d'un mouvement égal vers ce nord mystérieux sur lequel l'horizon bas tombait, je songeais à là trop excusable incurie de cette

race. Cette inondation, comme la plupart des précédentes, cause des frais énormes, et Ton a déjà signalé plusieurs noyades; pourtant, durant des années encore, des siècles, peut-être, il en sera de môme à chaque printemps. On connaît le fléau, on sait à peu près Tépoque de son retour; on Tattend avec une résignation épuisée; on le subit en silence au lieu de tâcher de l'arrêter; il faudrait Tattaquer, et c'est tout au plus si Ton cherche à parer un peu ses coups. On trouve commode d'habiter au bord du fleuve : on s'y installe, quitte à voir sa maison détruite un beau matin par les grandes eaux, ou son entrepôt inondé. Le fatalisme russe se montre ici nettement. Mais il faut songer aussi qu'il est favorisé parce qu'il y a d'imparfait dans l'organisation de ces centres hâtifs, placés en face d'une nature colossale que toute notre civilisation aurait elle-même grand peine à endiguer. La flexible civilisation russe, cette civilisation de bois, flotte sur les grandes eaux printanières, là où notre pierre et nôtre acier s'enfonceraient peut-être : elle est roseau, nous, un peu chênes. Certes, les fléaux périodiques lui causent des dégâts ; mais c'est comme un tribut qu'elle paye sans murmurer au Minotaure immense. Chez nous, si une inondation prend une vie humaine et une maison, c'est une calamité publique, un désarroi : ici, dix hommes déjà, et des millions sont engloutis — la vague passe, et tout s'oublie...

6 mai, — Les premiers paquebots sont arrivés, et déjà, sur la berge à peine sèche, au milieu des amoncellements de glace que la rivière a laissés en se retirant, court et rit une animation printanière. Tout ce peuple, évidemment, voit dans la rivière qui

bleuit au soleil, comme inconsciente de sa furie d'hier, un véritable symbole de la courte vie d'été qui s'ouvre pour lui. De toutes parts, on voit des gens flâner; les bêtes elles-mêmes semblent heureuses.

8 mai. — Les quais sont devenus, décidément, le • centre de la viUe. Les marchands y débouchent les soupiraux de leurs magasins, que des- amas de terre glaise gardaient de l'inondation ; les portes en restent grandes ouvertes pour sécher les intérieurs; les porteurs d'eau, guidant leur cheval attelé d'un chariot sur lequel est placé un tonneau . percé d'une ouverture carrée, passent péniblement dans la boue ; des cochers entrent déjà dans la rivière pour laver leur voiture; au milieu de ce va-et-vient de gens affairés, la foule circule, regardant curieusement sur la rivière qui sourit, toute bleue, les vapeurs qui ont pris leur place, en file blanche et pimpante. Déjà, quelques moujiks ont apporté un tonnelet blanc peint d'une enseigne : « fCvass de fruits »; ce sont les marchands de coco de Tomsk; immobiles et silencieux, ijs attendent le client. Sur tout ce décor, brille un soleil radieux. Tout à l'heure, trois ou quatre jeunes filles fraîches et bavardes étaient venues jeter ici un coup d'œil avant d'entrer au lycée : l'aspect de cette jeunesse gracieuse et pépiante est un apaisement dans ce joyeux brouhaha.

Parmi les vapeurs amarrés à quai, voici ceux des divers services publics, et parmi eux le Nicolaï, sur lequel je dois prendre passage dans quelques jours. Tous ces bateaux de l'État sont blancs, propres, fins, tenus à la perfection, et leur aspect tranche si vivement sur le laisser aller général, qu'on les reconnaîtrait entre mille.

La ville, elle aussi, a changé d'aspect. D'abord, les rues en sont praticables, pour qui, du moins, ne craint pas les nuages de poussière ; car la boue innommable des semaines dernières s'est réduite en une poudre qui nous apporte à domicile les parcelles odorantes de toutes les choses de la rue. On observe de toutes parts un bouillonnement d'activité : dans toutes les voies, des chantiers s'installent, et des ouvriers en chemise rouge ajustent lentement les poutres dont Sont construites ici la plupart des maisons. C'est l'été déjà, mais un été rude, avec des coups de vent trattrès qui ont passé sur la ^aï^^^a enneigée.

La lumière à pris un éclat plus vif; le soleil, presque chaque soir, semble se coucher dans de l'or çri fusion ou dans des lacs de pourpre, et le -matin, quand je descends ma rue, la Millionnaya, j'aperçois, entre des sapins, les bulbes et le campanile d'une petite église ravissante, nichée parmi des jardins : elle est peinte en bleu tendre, avec des rehauts d'or et de blanc, et se détache curieusement sur l'horizon gris perle du matin.

Un joli tableau encore, sur les bords de l'Ouchaïka, une petite rivière informe et malpropre; une sorte de Bièvre à découvert, qui traverse un coin de Tomsk : près du pont, les blanchisseuses ont leur quartier général : elles sont là, debout, sur un radeau à clairevoie, les pieds dans la boue et dans l'eau, les jupes troussées, et, ignorant l'usage du garde-genoux, elles rincent le linge k, bout de bras, nonchalamment ; le grouillement de leurs vêtements rouges est amusant.

L'ingénieur en chef de la section centrale du Transsibérien, Nicolaï Pavlovitch Méjéninof, qui revient

de Saint-Pétersbourg, m'a reçu ce matin avec une amabilité bon enfant qui m'a touché. Non seulement, il m'a permis de prendre passage à bord du Nicolai\ le vapeur de sa section*, pour explorer le canal de rObi à ITénisséye, mais encore, il y a mis à ma disposition sa propre cabine : « Faites attention, a-t-il ajouté, que le voyage peut durer longtemps et que vous n'aurez guère de société, dans ces déserts. Vous vous ennuierez! — Tranquillisez-vous, ai-je répondu, ces lenteurs et cette solitude sont justement ce qui m'attire. Je ne crains pas plus l'imprévu que la maigre chère. Je ne m'ennuie jamais, quand j'observe. >>

Nicolaï Pavlovitch a souri, puis, quelqu'un qui était là, a ajouté : « Tous ceux de ses compatriotes qui passent par ici ne sont pas aussi faciles à contenter : c'est tout juste si l'un d'entre eux n'a pas protesté, Tan dernier, contre la lenteur d'un train où il avait pris place gratuitement : ne voulait-il pas forcer un de nos chefs de service à débarquer quelques ouvriers pour lui faire immédiatement place dans un train de pose!... » — Oui, je le sais, quelques-uns de nos compatriotes passent là-bas comme en pays conquis; munis de papiers officiels, ils se croient tout permis. Tel d'entre eux a ainsi accumulé derrière lui, dans ses fréquents voyages, bien des ressentiments, et ce sont ses successeurs qui en souffrent : il est triste pour un Français de ne pas pouvoir, sur la grande route de l'Asie russe, prendre la défense de tous les Français qui l'y ont précédé : et pourtant, peut-on se solidariser avec de pareils imprudents?

. 4. J*avais obtenu pareille permission du baron Aminof; mais le Nicolaï offrait sur la Fortuna l'avantage de pousser jusqu'à Krasnoiarsk et de m'éviter un long trajet en canot.

10 mai, — On s'habitue si bien aux douces choses que je n'ai pas encore songé à consigner dans ces notes la joie et le profit que je retire de l'hospitalité que m'offre Gavril Pétrovitch : la jouissance m'a fait ingrat. Gavril Pétrovitch est une de ces natures de choix dont j'ai noté déjà ici quelques exemplaires : il est fait d'enthousiasme enveloppant et de dévouement. Son intelligence nette et souple, toujours en éveil, n'est jamais en travail pour un intérêt personnel : il se contente de si peu que la fortune n'est pas un but pour lui. Sa vie de sentiment le tourne sans cesse vers sa famille ; sa vie intellectuelle le lance dans toutes les entreprises où il voit en jeu un intérêt public. C'est un tendre, mais c'est un passionné de l'intelligence. Un peu abstrait, et par suite extrême dans toutes ses théories, comme le sont généralement les Russes, il discute fréquemment avec moi. Mais, outre ses qualités dé cœur et d'esprit, qui font quej'ai pu passer avec lui, dans mes deux voyages en Sibérie, six mois sur dix, sans éprouver un instant de lassitude, outre ces vues larges et nobles qui me le font si délicatement aimer, il possède une qualité rare en ce pays où, par le mensonge, on se sent si près de la Chine : il est droit, il e'st franc. Quand il affirme quelque chose, on peut le croire. C'est bien peu sans doute que cela, aux yeux d'un Européen : et pourtant, c'est beaucoup aux yeux d'un homme qui s'est tant de fois, ici, heurté à la dissimulation sans cause, au mensonge pour l'amour de l'art. Gavril Pétrovitch connaît de très près la moitié occidentale de la Sibérie, et il y possède un peu partout des connaissances ou des amis avec lesquels il me met en relation. Grâce à lui, j'ai ainsi dans chaque ville, outre les relations officielles que me procurent

mes papiers, des refuges pu je m'entretiens sans contrainte et à cœur ouvert. En outre, Gavril Pétrovitch s'intéresse à toutes les questions que je suis venu étudier ici, la .colonisation, le développement économique, etc. J'échange donc avec lui, au jour le jour, les renseignements que j'ai recueillis, et le plus souvent, nous les discutons, nous les pesons. Il est rare, je l'ai dit, qu'en Sibérie, un homme vous communique exactement un chiffre ou un fait dont il a connaissance; après la plupart des entrevues que l'on a eues, il ne convient pas de se demander si tout ce qu'on en a noté est exact, mais bien, sans hésitation, dans quel sens la vérité a été altérée, car on peut être sûr qu'elle l'a été. D'ordinaire, quand je tiens d'une personne un chiffre quelconque, je ne le hôte que provisoirement; je vais ensuite interroger sur le mêm^ sujet une, ou, si c'est possible, deux autres personnes ; le plus souvent, les renseignements ainsi recueillis ne concordent pas. Il me faut alors établir entre- les réponses une sorte de moyenne, dans laquelle je tâche de tenir compte des éléments psychologiques de l'erreur. Combien de fois alors Gavril Pétrovitch m'a-t-il donné la clef nécessaire à une telle interprétation! Souvent le soir, devant le samovar, nous discutons ainsi :

— J'ai vu telle personne, fais-je.

— Ah ! vous avez été fort bien reçu, mais vous avez rapporté des chiffres faux !

— Allons donc! vous soupçonnez trop vite. Je suis persuadé que j'ai eu affaire à un honnête homme, très sincèrement ému du problème que nous avons abordé. ' 'i

— N'importe, les affirmations qu'il vous a faites sont inexactes.

;tç- -î^

If.-/ -»;

J'ai bien bataillé, je Tavoue, sur certains points. Quoique je ne fusse pas doué d'une crédulité sans limite, j'ai plus d!une fois défendu pied à pied les renseignements que tel ou tel m'avait donnés. Or, je dois le dire maintenant : pas une seule fois Gavril Pétrovitch ne s'est trompé quand il m'a dit : « Ne croyez pas cet homme. » Chaque fois qu'il m'a été donné de vérifler personnellement les faits ainsi discutés entre nous, j'ai constaté, à ma confusion, que mon ami avait toujours eu raison. Certes, bien d'autres m'ont guidé comme lui ; mais jamais je n'ai trouvé chez personne une pareille infaillibilité de pénétration ; jamais je n'ai vu personne employer avec un si merveilleux àpropos ce mot que les Russes disent si volontiers, lorsque quelqu'un devant eux ouvre la bouche : one vrîôte (il ment).

i4 mai. — Quelques amis m'avaient demandé si je ne consentirais pas à donner une conférence au profit de la société d'instruction primaire, cette si noble entreprise. J'avais consenti, non sans une certaine appréhension du résultat. La conférence a eu lieu ce soir et tout s'est bien passé. Mais les préparatifs ont été assez curieux pour que j'en dise un mot. La résolution prise, il fallut d'abord la soumettre en principe aux autorités ; puis il fallut préparer la conférence. La ferais- je en français, en allemand ou en russe? « En français! évidemment! disaient quelques-uns : ce sera une joie pour ceux qui savent votre langue, et ceux qui ne la savent pas viendront quand même! — En russe! disaient les autres. Vous n'aurez pas la même variété d'élocution, mais du moins, tout le monde vous comprendra. » Je me décidai pour ce dernier parti. Il me fallait, dès lors, renoncer à parler

2r-—^ytrr*

ma conférence, et me résigner à la lire. Je récrivis donc de mon mieux; après quoi, je la fis revoir par un ami chargé de faire disparaître ce qui eût été étrange ou incorrect, tout en respectant l'allure évidemftient exotique du développement. Après quoi je la fis copier. La copie fut remise au chef du secrétariat du recteur : après rapport de ce fonctionnaire, Vasili Markovitch lui-même en prit connaissance; puis il l'envoya à la chancellerie du Gouverneur. Le général Lomatchevski n'eut plus alors qu'à transmettre ses instructions au maître de police qui prit les mesures d'ordre nécessaires. On voit de quelles précautions on s'entoure pour empêcher tout écart de langage en présence d'un public populaire. Il va sans dire que si j'avais eu à parler à l'Université, devant des collègues, et quelques invités du Tout-Tomsk, je n'aurais pas eu à me soumettre à cette censure, qui fut d'ailleurs fort courtoise à mon égard.

Ce soir donc, je donnai lecture de quelques-unes de mes impressions russes devant une salle attentive au point de m'intimider. Deux questions, évidemment, se posaient pour le public : comprendrait-on l'étranger? et, comme d'ordinaire je parle à voix relativement basse, m'entendrait-on au fond de la salle? On fut rassuré, dès que je commençai à lire. La conférence n'était pas guindée : lorsque vint une première remarque plaisante, au lieu d'un sourire que j'attendais de cette salle si cérémonieuse, ce fut un rire large et plein, non pas un éclat direct, mais un rire progressif et successif, s'allumant par traînée, comme une rampe de gaz. La lecture, ainsi qu'il convient, dura une heure environ : lorsque j'eus fini, je pliai mes papiers et je m'en allai dans la coulisse. J'attends

une minute, deux minutes; rien ne bouge. D'où vient que la salle ne se vide pas? je ne puis m'esquiver que par l'entrée commune, et je tiens à me soustraire aux interviev^s. Enfin, apparaît un des membres du bureau.

— Le public, dit-il, ne s'en va pas!

— Je le vois bien ! et pourquoi cela?

— On déclare qu'on ne vous laissera pas partir ainsi, que c'est fort intéressant, et qu'on vous prie de continuer...

— De continuer?

— r Eh oui, vous^vez bien d'autres souvenirs!

— • J'en ai des volumes, mais ils ne sont pas sur ce papier; ces choses-là, vous le savez bien, ne s'improvisent pas.

— C'est vrai, mais, que faire?

— Rien du tout, les laisser ici... à moins qu'ils ne désirent me voir recommencer. Auquel cas, je suis à vos ordres, puisque c'est pour votre société!...

Le public, convaincu à la fin que c'était bien tout, dut se contenter de mes saints : il se retira lentement. Mais quelle joie il m'avait faite! je l'aurais embrassé, ce bon public, pour sa naïve résistance! D'ordinaire, quandje parle en France, personne, ce me semble, ne demande de supplément : je vis une fois de plus, ce soir, que l'on* n'est pas prophète en son pays... C'est la haute moralité de cette anecdote où je me mets en scène de la façon la plus immodeste...

iô-i 8mai, — Ces quatre jours se sont écoulés dans Une fièvre de départ. Mon paquebot, \eNicolat\ n'attendait plus que des instructions pour partir. J'avais déjà fait connaissance avec le capitaine, accumulé les provisions nécessaires à la route, distribué des visites d'adieu, des remerciements, des poignées de mains et

l26 EN SIBÉRIE

des embrassades. Je ne tenais plus en place, à force d'impatience, dans cette ville où, il y avait six semaines, j'étais arrivé en traîneau, et où maintenant l'été trônait parmi des nuages de poussière. Cependant, Tomsk m'avait si bien accueilli, que je ne pouvais, sans un vif regret, lui dire un long adieu. Plusieurs familles m'y étaient devenues chères, j'y avais déjà des coins préférés, j'y connaissais jusqu'à des chiens qui me caressaient... .

Dernière nouvelle : demain, nous appareillons au point du jour. Malgré une tempête de neige qui vient de s'abattre sur la ville, Stépane Kirovitch est v^enu passer la soirée avec Gavril Pétrovitch et moi. Puis, vers onze heures, dans la nuit noire et sous Jes rafales de neige, nous sommes descendus vers le quai et nous avons atteint le paquebot par une planche glissante. 11 est maintenant minuit, à peu près, et mes deux amis viennent de me quitter ; dans le salon, j'entends des employés du chemin de fer discuter très haut en buvant, puis rire à grand bruit. Demain, nous les mettrons à quai, et nous lèverons l'ancre; demain, nous partirons à la découverte et nous nous lancerons siir le désert fluvial ; demain, ce sera la déli-* vrance attendue, le large...

La taïg'a.

LE CANAL DE l'«OBI A l'YÉNISSÉYE

i9 mai, — Ce matin, vers cinq heures, nous avons largué nos amarres; la rivière nous a emportés le long du quai désert et de la ville endormie sous la neige. Étrange impression que celle de ce silencieux départ, après les coups de sifflet, de ce départ pour l'inconnu! Les rivières que nous allons suivre sont semées d'écueils : bien peu de pilotes les ont pratiquées, et, de plus, la glace ou les basses eaux peuvent nous y retenir prisonniers. Mais je désire passionnément connaître ce canal sur lequel on fait courir tant de bruits divers, dont les uns affirment qu'il n'existe que sur le papier, et les autres, qu'il est tout au moins impraticable. Nul ne peut dire combien durera notre traversée jusqu'à Krasnoiarsk, mais je sais que la plus grande partie du voyage se passera dans la forêt vierge, et cela aussi, cette incertitude et cette solitude, constitue un puissant attrait. Puis, enfin, n'avoir pas autour de soi le bavardage des pas- ^gers, voyager ccJmme sur son yacht, sans autre

: ;Tf" - V-TH'^^

corapagaie que le capitaine, le mécanicien et l'équipage, quelle joie pure!

J'ai saisi bien vite dans le regard des matelots une expression que je ne connaissais pas encore aux Sibériens, et j'en ai parlé au capitaine. Il s'est mis à rire : « Vous ne vous êtes pas trompé, dit-il : ce ne sont pas des Sibériens, mais des Russes, tous originaires du gouvernement de Viatka, de braves garçons que je connais de longue date. » Jamais encore, depuis que je voyage dans ce pays, je n'avais eu une démonstration aussi nette de la différence qui existe entre sa population et la population russe. Partageant les idées communes en Occident, je m'étais attendu à trouver, au delà de l'Oural, une race assez semblable d'esprit à la nôtre, parce qu'elle n'a pas connu, comme la Russie, le joug du servage. Peu à peu, cependant, mes illusions s'étaient dissipées : en général, je m'étais senti plus loin des hommes du peuple en Sibérie, que je ne l'avais jamais été des paysans russes. Et voici que, ce matin, en lisant dans les yeux de nos matelots une expression calme et attachante, j'ai eu la preuve de ce que mon observation avait eu de fondé. Ils ont dans toute leur attitude quelque chose de si simple et de si confiant, que je me sens de suite en communion morale avec eux. Sans doute, le monde de nos idées est complètement différent ; sans doute, ils seront loin de me dire toujours la vérité; pourtant, je sens bien que sur tel grand principe vital, nous sommes pratiquement du môme avis : c'est plus qu'il ne faut pour nouer entre des hommes le lien ténu de la fraternité*

Tout de suite j'ai fait connaissance avec un des matelots^ Sacha. Il a pour principale mission de se

L'équipage supérieur du Nicolai (p. 129)

Estuaire Je liviùre obstrue p.ir des troncs d'arbres qu'y ont roulé les grandes euu* (p, i38)

tenir à Tavant pour lancer la perche de sonde dans les passes difficiles. Assis tous les deux sur un paquet de cordages, nous causons. Il est tout petit, tout drôle, avec son air à la fois toujours étonné et pourtant très crâne. Je vois sans peine qu'il est instruit, qu'il a lu et réfléchi, et qu'il est fort intelligent. L'an dernier, il a déjà fait le même voyage ; ilfàisait partie de l'équipage qiii a conduit à Krasnoiarsk le vapeur Evguénïi. La traversée du canal fut affreuse, car, à 300 kilomètres de FYénisséye, en certaines parties delà rivière Kasse, le vapeur calait 10 centimètres de plus que la profondeur de l'eau : il fallût, durant des jours entiers, le traîner presque à sec sur dès rouleaux. Cela me donne à penser que nous en verrons de belles!

Notre bateau, le A'ïcb/ai, est un petit vapeur de 24 chevaux : il est tout blanc avec une bordure noire à la ligne de flottaison : je le trouve charmant. Il a travaillé au pont de l'Obi ; il s'en va maintenant prêter son concours au service des transports que nécessitent les travaux du pont del'Yénisséye à Krasnoiarsk. J'y occupe, sur le pont, la cabine de l'ingénieur en chef de la ligne dû Sibérien central, N. P. Méjériinof, et je m'y trouve admirablement installé pour un long voyage : une de mes fenêtres a vue sur l'avant; les autres me permettent d'observer la rive.

Notre capitaine, Vladimir Ivanovitch Stoïlof, est un des marins qui connaissent le mieux cette partie de la Sibérie. L'an dernier déjà, il a conduit par le Canal le vapeur Evguémi^ et nous savons qu'entre ses mains, nous pouvons dormir tranquilles. C'est un homme de quarante ans, de manières choisies, d'une tenue toujours correcte, d'un abord extrêmement ouvert et sympathique. Il est russe, lui aussi, et depuis huit

EN ftlBERIE.

jours environ que je le connais, je sens pour lui un attachement croissant. Il est peu bavard, bien que fort gai ; il surveille son bateau comme une mère son enfant : je ne sais pas quand il dort...

Après avoir glissé quelques heures sur la Tome, nous atteignons l'Obi , une énorme masse d'eau boueuse qui coule à pleins bords et nous entraîne rapidement avec elle vers le nord vague. Des forêts basses bordent les deux rives ; on voit les berges rongées par les récentes grandes eaux, et quand les arbres n'y sont pas déracinés et couchés, lamentables, dans l'attente de la débâcle prochaine, qui les emportera, qui sait? jusqu'à la mer, peut-être! ils sont écorchés, limés par le frottement des glaces. 11 fait froid; par instants, il neige. Nous faisons lever des vols de canards sauvages, et, çà et là, j'aperçois une blanche théorie de cygnes qui décrivent là-bas, lentement, des zigzags et des ronds, leurs grande» ailes étendues, et leur vilain cou visible seulement par intervalles. Vers le soir, quelques paysans passent en canot, pagayant vite de leurs courtes et larges pagaies. Après cette agitation des dernières semaines de Tomsk, je sens pénétrer en moi la paix physique et morale, le repos tant désiré. Nous jetons l'ancre, vers dix heures du soir, à l'embouchure de la Tchou* lyme, devant une nappe d'eau large de plus de deux kilomètres, et par vingt mètres de fond.

20 mai. — Quand je me suis éveillé, ce niatin, nous étions en marche : il était deux heures et demie et grand jour! Nous suivions toujours une énorme avenue d'eau boueuse bordée par des forêts basses. Nous atteignîmes en quelques heures le grand bourg de Kolpachévo, et, tandis que l'équipage entassait sur

LA TAÏGA i31

le pont le bois nécessaire à la machine, des femmes et des jeunes filles vinrent nous offrir des provisions. Rangées sur deux files, elles posèrent sans mot dire leurs paniers sur le sable, et attendirent les acheteurs. Elles avaient là du pain, du lait, des œufs, des poissons, des noix de cèdre, des canards sauvages (à cinq sous la paire), et, en outre, des bas et des mitaines de laine, spécialité de leur village. Nos matelots se nourrissent à leurs frais : c'est donc à eux que s'adressaient surtout ces offres; il fallait les voir marchander, tout en plaisantant, et, je crois même, en pinçant les jolies Sibériennes !

Au début de l'après-midi, tandis que nous glissions sur l'eau calme, entre des bois, un coup de sifflet de la sirène nous a appris que nous venions de quitter rObi pour pénétrer dans la Kiète : j'aime beaucoup ce salut du bateau à chaque départ et à chaque arrivée, au moindre événement qui rompt la monotonie de l'eau déserte.

La Kiète, affluent de droite de l'Obi, est une magnifique rivière à peu près longue comme le Rhin : nous devons la remonter sur environ 500 kilomètres. Ses eaux ont une couleur d'un jaune ferrugineux tout à fait caractéristique. Elle est bordée de hautes forêts où se mêlent le tremble, le bouleau et toutes les espèces résineuses : c'est le début de cette immense forêt vierge, de cette taïga dans laquelle nous allons glisser, sans éclaircies, durant des semaines... De place en place, sur le rivage, un grossier abri de branchages etd'écorce décèle la présence de l'homme : toutes les deux ou trois heures, nous apercevons un village ou bien une ferme isolée.

Je suis venu m'asseoir à l'avant, à ma place de pré^

d32 EN SIBÉRIE

dilection, sur un paquet de cordages, à côté du petit ^acha Mochkine qui, silencieusement, regardait l'eau couler. Je l'ai interrogé sur ses occupations d'hiver, au pays, et il m'a traduit, dans son langage simple, les impressions qu'il ressent durant l'interminable ^ hivernage de sept mois, le désir ardent. qu'il éprouve du jour où de nouveau l'eau coulera librement, où il verra défiler à ses côtés des arbres et des villages, où il regardera au loin l'horizon saris cesse changé, où il jettera l'amarre, le pont volant et la perche-sonde. Son ami, Nicolas, chargé lui aussi du service de l'avant, est venu se joindre à nous. Ces deux matelots ont vingt-trois ans, et sont mariés depuis deux et trois ans.

— Et cela ne vous fait rien, de quitter ainsi vos familles, une fois le printemps venu, pour aller vous engager au fond de la Sibérie ?

— Sans doute, au départ, on est triste; mais ensuite on s'y fait, et puis, on est entre soi, presque tous gars du même village ou du même canton. Cela remplace la famille.

Ces jeunes gens, dont le capitaine m'a fait tant d'éloges, ont déjà roulé sur bien des rivières sibériennes, et leur apparente naïveté cache infiniment d'expérience. Comme je mettais la conversation sur le caractère des Sibériens, ils m'en ont dit des choses peu édifiantes ; Nicolas, lui-même, moins communicatif que Sacha, n'a pu retenir l'expression de son antipathie à leur égard. Une telle conformité d'impressions est frappante, entre eux et moi, et quand je cherche à découvrir la cause des sentiments qu'éprouvent ces Russes à l'égard des Sibériens, Sacha la résume de ce mot que je trouve profond : « Ils ne

respectent rien [oni nitchévo. nié ouvajayoute). » Oui! ce mot est vraiment profond. Il exprime toute la différence de conception morale du Russe et du Sibérien. Ce dernier, habitué à vivre seul au fond de ses forêts, à se défendre contre une nature hostile, contre des bêtes, contre des voleurs, contre des administrateurs

d'autant moins scrupuleux qu'ils sont moins surveillés, s'est habitué à ne compter que sur lui-même. Le paysan sibérien est un féroce égoïste, et pour lui, il n'existe trop souvent ni Dieu, ni loi, ni habitudes, ni traditions : « il ne respecte rien ». Le paysan rusfe est à son antipode; pour lui, la moitié de sa morale est faite de- respect traditionnel.

Il est huit heures et demie du soir. La rivière est admirable. A gauche, la rive, échancrée comme par .une anse que simule un tournant, est plantée de botileaux et de pins que le soleil couchant inonde d'une coloration jaune si vibrante que j'en suis ébloui. A droite, dans la pénombre, s'allonge une admirable forêt de cèdres. Dans l'intervalle, la nappe d'eau, large de trois ou quatre cents mètres, absolument calme, comme une glace où passeraient des moires, est complètement rose, d'un rose chaud et délicieusement fondu, qui reflète le rose plus violent d'une épaisse couche de nuages. Tout là-bas, à l'horizon, une ligne de neige fait repoussoir. En écrivant, mon papier devient rose du reflet étalé sur toutes choses. Sur l'eau rose passent, tout noirs, des canards; le rose gagne, s'épand, et se transforme sur l'eau en une nuance améthyste que notre marche, impitoyablement, dérobe bientôt à mes regards.

Nous arrivons, à la clarté mourante, au village de Panovo, dont les huttes misérables sont entassées sur

droite, élevée en falaise sablonneuse. Tous les 19 sont sur la rive, et, en quelques instants, le le répand parmi eux qu'il se trouve à notre bord ofesseur d'Université; or, comme ils ne connt d'autre Université que celle de Tomsk, où il ncore qu'une Faculté de médecine, ils en conque je suis médecin. Aussitôt, des malades >urent, des mères surtout, qui me présente(it enfants chétifs et souffreteux. J'ai beau me r, elles insistent, elles supplient. J"ai bien sur uelques médicaments, mais je n'oserais jamais ministrer à des enfants, et il me faut résister rières ou donner seulement de vagues conseils ène, tout en souffrant cruellement de mon isance. Tout à coup, un jeune homme, une I d'hercule vêtu d'une jaquette en peau de poil en dessus, fend la foule et s'approche : e t'en prie, me dit-il, viens voir mon père!

)u'est-ce qu'il a, ton père?

1 s'est broyé un doigt.

ODsens à aller examiner la plaie. Dans une isba , pauvre et triste, où il fait déjà très sombre, le est assis. C'est un homme d'une complexion [que : je n'ai jamais vu de près des bras et des aussi énormes. Il s'est broyé l'index contre un ?, et, tout en m'expliquant l'accident, il déroule ges noirâtres, imbibés de graisse d'oie sauvage, jusqu'à présent, il a tenu la plaie enveloppée. i chair rose et saine d'apparence, s'étale une ration qui me semble sans gravité : la plaie est superficielle. J'explique au brave homme l'usage iges propres, bouillis, de l'eau bouillie pour les ;s, et je lui laisse quelques cachets qui lui per-

mettront de faire des lavages antiseptiques. Peu à peu, pendant notre conversation, Tisba s'est remplie, toute la famille du vieux s'y est réunie; et comme j'allais me retirer, le fils aîné du malade écarte les femmes et s'approche en apportant, sur une assiette de bois, cinq œufs : « Tiens, prends ces œufs, dit-il, c'est tout ce que nous pouvons l'offrir. » Et comme je refuse, objectant qu'ils en ont plus besoin que moi, et que d'ailleurs je suis très touché de leur intention, le jeune homme insiste pour me faire prendre au moins ce bel œuf vert, un œuf de cane sauvage ! Les pauvres gens î Ils sont en contradiction avec l'idée que je me fais de leurs compatriotes en général; aussi me touchent-ils d'autant plus profondément.

Les paysans des rares villages que nous avons aperçus se nourrissent pauvrement, misérablement, pour mieux dire, des produits de leur chasse : le blé ne pousse ici que dans les années très favorables, et à force de fumure; encore ne mûrit-il pas toujours complètement. La chasse aux oiseaux d'eau, en revanche, est fructueuse. On ne compte pas les canards abattus; et, pour les oies sauvages, les paysans me disent en tuer chacun de cinquante à trois cents par an. Ils les chassent à l'affût. Sur un des îlots de sabîo que ces oiseaux choisissent volontiers pour leurs ébats, ils installent quelques mannequins de bois recouverts d'une peau d'oie sauvage; s'ils peuvent, ils attachent également là une oie vivante. Dissimulés dans des fosses, ils tirent les oiseaux lorsque ceux-ci s'abattent en bande serrée autour des appeaux. Un chasseur vend à notre cuisinière une oie au prix de 60 copecs (i fr. 35) : à Tomsk, on Teût payée de 20 à

'■ - - s^- '■ " . •: ~ - ■ - ' '-'' ' Tfyri'^s^r^s

30 copecs (de fr. 55 à fr. 80). Je dois ajouter qu'elle était exquise !

2 / mai. — A dix heures et demie du soir, il faisait à peu près nuit; mais dès une heure et demie du matin, il fait presque clair : nous partons bientôt. Chaque soir nous devons faire une halte de quatre ou cinq heures, pour permettre à notre unique pilote de prendre quelque repos. Je ne sais d'ailleurs pas comment cet homme résiste à ces vingt heures d'attention soutenue.

Toute la matinée, le soleil joue sur l'eau jaunâtre, et, assis à l'avant, je passe mon temps à observer la magnifique forêt dont' les rives sont garnies, à bavarder avec l'un et avec l'autre, et à tirer des canards sauvages.

Vers quatre heures de l'après-midi, nous faisons du bois à Chirokovo, un semblant de hameau formé de trois isbas qui se dressent sur la rive gauche, basse et marécageuse. Quatre individus étranges sont *là, petits, misérables, les jambes serrées d'une étoffe noire en forme de pantalon collant, le torse couvert de chemises rouges sur lesquelles sont boutonnés des vestons étriqués, en mauvaise étoffe. Leurs cheveux noirs et rudes sont réunis au sommet du crâne par une espèce de bague en verroterie blanche, et retombent en crinière sur leurs épaules Ils ont le type chinois tellement accusé que Ton en dirait une caricature. Ce sont des Toungouzes, des représentants de cette race assez mystérieuse qui peuple une grande partie de la taiga sibérienne. Ils vivent au fond de la forêt, nomades entre les nomades, puisqu'ils ne.subisistent que par la chasse, ne se construisant pas d'abris sérieux, mais vivant, durant l'hiver, sous des

LA taïga 137

tentes grossières qu'ils quittent fréquemment, selon les besoins de la chasse. L'été, ils circulent volontiers en canot sur les innombrables cours d*eau de la tdiga vierge, et c'est précisément par ce moyen que ceux que voilà, et qui nous considèrent, recroquevillés sous la pluie glaciale, sont venus jusqu'ici. L'un d'eux, garçon de vingt ans, affîrme-t-il, parle assez couramment le russe, et m'apprend qu'il est venu ici^ avec ses trois compagnons, pour chercher de la farine. Chacun d'eux possède un canot long àfi six mètres, formé d'écorce de bouleau tendue sur un cadre en bois léger; c'est une sorte de large périssoire qui se manie d'ailleurs, comme la nôtre, avec une double pagaie. Ils ont, *assure-t-il, pagayé pendant sept jours le long d'un affluent de la Kiète, un cours d'eau inconnu qui vient du nord et qui, s'il dit vrai, doit être pour le moins aussi long que la rivière elle-mênae. Us ont acheté à un marchand ambulant, qui suit la rivière avec une barque organisée en boutique-bazar, les vêtements qui les couvrent, et ils attendent patiemment ici l'arrivée d'un vapeur où ils pourront acheter quelques pouds (16 kg,) de farine. Ce vapeur est la Forluna; il appartient au service du canal, dont il assure le ravitaillement et les communications avec Tomsk. Aux différents villages, il cède quelques sacs de farine, lorsqu'il en a de disponibles. Les Toungouzes échangent des pelleteries contre les produits de la civilisation : farine, vodka, vêtements. Mais, cettB fois, ayant, ou bien la mission, ou bien le ferme désir de se procyrer le premier de ces articles, et ayant constaté que nous ne pouvions le leur vendre, ils nous affirment n'avoir pas avec eux une seule peau d'écureuil; nous sentons bien qu'ils mentent et se

réservent pour la Fortuna, Tandis que nous les interrogions, le bois avait été chargé à bord, et nousallions partir, lorsque Tun des indigènes, ayant aperçu entre les mains d'un matelot quelques-uns de ces petits ronds de farine fine que Ton nomme des souchki^ échangea rapidement quelques mots avec ses camarades. Les voilà tous les quatre, eux si calmes l'instant d'avant, qui détalent à toutes jambes, et dispa* raissent dans l'une des isbas Voisines. Au bout d'un instant, ils en sortent, les poches bourrées de peaux d'écureils, et les doigts embarrassés de canards sauvages. Le marché aussitôt s'engage entre eux et les matelots qui leur vendent des soiichki, et, sans doute, leur font payer cher cette fantaisie naïve. A voir l'air si misérable de ces demi-sauvages, à deviner le désir que fait naître en eux un peu de farine douce, je me sens pris d'une pitié : mais, si je leur donne quelques copecs, on m'accusera, à bord, d'avoir fait manquer un marché avantageux, et je me détourne tristement, sous la pluie glaciale.

^ê mai. — Nous glissons toujours, infatigablement, sur l'eau boueuse et rougeâtre, où flottent des tapons d'écume; à chaque instant, nous croisons des arbres entiers, bouleaux, pins et mélèzes, de dimensions souvent considérables, qui, déracinés par la crue, s'en vont au fil de l'eau, dressant au ciel leurs racines. La rivière varie de cent cinquante à quatre cents mètres de largeur, elle se divise fréquemment en bras, ou bien reçoit des affluents, à l'estuaire desquels, des arbres flottants se sont amassés, se sont enchevêtrés comme des plantes vivaces, et constituent une infranchissable barrière.

Des oies sauvages passent de temps à autre, filant

vite et prudemment vers le nord. Dans toutes les criques, sous les moindres buissons, sur les eaux calmes, s'ébattent des canards, canards gri^, canards blancs, cols verts, et canards parleurs, les uns gros comme le poing, les autres d'une taille énorme, puis, des plongeurs noirs, des bécassines, une sorte d'alouette blanchâtre, de grandes mouettes blanches, et, à des tournants lointains, des cygnes défiants. En Tair, on voit partout planer des aigles et des faucons.

Le Nicolaî n'a plus de secrets pour moi : je l'ai exploré dans tous les coins : je suis aussi à l'aise à l'arrière, parmi les matelots qui rêvent au fil de l'eau, que dans la chambre de la machine, où je regarde « bricoler » notre excellent ami Vasili Mikhaïlovitch Guéliof, le chef mécanicien. Il prend ses repas avec le capitaine et moi, et j'aime beaucoup sa compagnie, où j'ai toujours quelque chose à apprendre : souvenirs de voyage sur le bas Obi, traits de mœurs sibériennes, détails sur la vie des ouvriers de fabrique, réflexions saines et nettes sur la vie. C'est un homme de trente- cinq ans environ, grand, fort, peu bavard, mais toujours net, avec un regard paisible et doux qui parle. Il est fils de ses œuvres, et il conserve, malgré la position à laquelle il est parvenu, une timidité charmante dont il ne se départit que dans la stricte intimité. Je l'aime beaucoup.

La rivière serpente en des méandres innombrables; ma boussole prend peu à peu toutes les positions, et l'aiguille y fait parfois le tour du cadran, comme sur une montre. Toujours le même calmcj entre une double muraille de grands arbres où, çà et là, se montrent des marécages.

Nous avons fait halte un peu plus tôt que de cou-

'■fT^

tume, et nous nous sommes amarrés tout près de la rive, en eau profonde. Aussitôt, je suis parti en chasse par la taïga^ en compagnie de notre pilote, - Ivan Vasiliévilch, un homme brun, trapu, un passionné chasseur d'ours. Le sol est tapissé d'une herbe haute et rude desséchée par l'hiver; partout des ronces, des arbustes épineux, des arbres tombés dans tous les sens, pourris parfois, et, dans les fonds, delà neige et de l'eau. Bientôt, un marécage nous barre la route, et, bien que la forêt soit, en cet endroit, très clairsemée, nous revenons péniblement, égratignés et cinglés par les branches. A cinquante mètres, j'aperçois un animal roux et j'hésite à lui envoyer une balle, parce que j'entends un matelot marcher un peu plus loin dans sa direction, et que, d'ailleurs, je suppose que c'est peut-être un chien égaré : « Eh! bârine, tirez donc, me crie Ivan! c'est un ourson! » Il est trop >tard. Tout à l'heure, alors que la nuit était tombée', et que nous étions accoudés sur le pont, nous avons aperçu, à quelques mètres, sur, la rive, deux yeux brillants, et nous avons entendu broyer l'herbe sèche : « C'est l'ourse, c'est la mère! » ont dit mes compagnons. J'avoue que je ne puis rien affirmer... En ce moment, il est près de minuit, l'obscurité n'est pas complète; je vois en face de nous, sur l'autre rive, déjeunes bouleaux, enveloppés d'une buée légère et reflétés dans l'eau calme, prendre des airs vaporeux, mystérieux, comme un décor irréel qu'un souffle va dissiper...

23 mai, — Par grand soleil et grande .brise, nous sommes arrivés vers midi au dernier village que nous trouverons avant l'Yénisséye, au village le plus connu du bassin de la Kiète, à Maximkiniar. Il est perché

sur une falaise sablonneuse que forme la rive droite, et s'adosse à une belle forêt de cèdres et de mélèzes. Comme il possède un pope, nous en profiterons pour faire dire une prière solennelle. A peine sommes-nous amarrés que déjà le bon prêtre, lé P. Paul, nous fait visite. C'est un homme de cinquante à soixante ans, petit, trapu, agité d'un perpétuel tremblement : barbe grise, cheveux gris, regard franc et sympathique. Tout en cassant une croûte avec nous, il cause volontiers et me donne sur son village tous les détails que je désire. 11 n'est pas loin, lui non plus, je crois, de me prendre pour un médecin et pour un personnage officiel, et il m'explique que les adultes de son village meurent les uns après les autres d'une toux opiniâtre sans crachement de sang. Il ajoute que, pour consoler son exil au milieu de cette population d'Ostiaks convertis, il aurait grand plaisir à voir arriver quelques émigrants russes bien pensants. Je ne puis, malheureusement, les lui fournir!

Je vais visiter quelques isbas ostiakes; elles ne se distinguent en rien de celles que l'on voit en Russie, sinon par l'emploi exclusif de vaisselle en écorce et en bois. Le P. Paul m'invite à son tour : il veut me faire goûter ses provisions, du caviar pressé, du fromage de Hollande, du madère de Crimée! Son isba est spacieuse, claire et propre, égayée aux fenêtres par des géraniums et des plantes grasses. Le bon prêtre a introduit ici l'apiculture, que les Vieux Croyants cultivent avec grand succès un peu plus au sud, sur les bords de la Tchoulyme. Il élève également des poules, des oies, des dindons, et des rennes dont il veut introduire Tusage parmi ses indolents parois^ siens. Il possède en outre un enclos qu'il fume soi-

'->rfv.iîT. ;,w^ . -^-y î -^Tn^'.t^"' :V^ , •s-'-r-; - .1 '.- ;.- ^

gneusement, et où il fait pousser du seigle, denrée précieuse qu'il revend, dit-il, sans bénéfice. Il achète, enfin, de la poudre de chasse, et la recède à ses ouailles à prix coûtant, ce qui, en Sibérie, est un beau trait de charité chrétienne. Bref, il me donne l'impression d'un homme avisé, qui ne se laisse pas abattre par Tisolement auquel il est condamné, et qui fait beaucoup pour sa misérable paroisse, agissant plus encore par lexemple que par les préceptes.

C'est dimanche, je crois bien : les femmes de Maximkiniar sont vêtues de robes multicolores, bleues, vertes, rouges, jaunes, de tons criards, qui pourtant égaient la vue. Quelques - unes des plus jeunes filles sont fort jolies, avec leur teint bronzé, et leurs yeux noirs, vifs et rieurs; elles ne sont pas parvenues à s'enlaidir avec leurs oripeaux bariolés. Je suis mêlé à leur foule sur la crête sablonneuse qui domine la rivière, et, tout en débitant à quelques-unes des madrigaux, dont elles rient de tout leur cœur en se cachant le visage, je considère la cérémonie religieuse qui se poursuit sur le pont du Nicoldi. Sur l'avant débarrassé des cordages et des perches, le P. Paul, vêtu d'une belle chape violette, dit une prière solennelle, devant une table couverte d'une nappe, en guise d'autel. Sur la table blanche sont posés un cierge, que le vent fait pleurer, et une soupière pleine d'eau bénite. La prière terminée, le prêtre fait baiser au capitaine sa croix d'argent, et, d'un vigoureux coup de goupillon, asperge le crâne chauve de l'excellent Vladimir Ivanovitch : je vois d'ici des gouttelettes y scintiller au soleil. Puis, à tour de rôle, tous s'approchent sous la douche sainte, et quand l'équipage y a passé jusqu'au dernier chauffeur, c'est le

tour de quelques élégants du village qui ont tenu à se joindre au service. Cela est à la fois très simple, très noble, et tout à fait familial. Un groupe de vieilles Ostiakes reste indifférent à ce spectacle : accroupies à l'écart, elles fument en silence des « bouffardes » grosses comme un poing d'enfant : elles sont désabusées des choses de ce monde; mais la vue de mon appareil photographique effarouche leur pudeur.

Nous partons enfin, non sans avoir offert quelques souvenirs au P. Paul, et lui avoir acheté des provisions pour la suite de notre voyage. Nous achetons aussi des chiens ostiaks, et le prêtre nous laisse sans regret emmener une bête au poil rude, qu'il aime beaucoup, dit-il, mais dont il redoute la funeste habitude de lui étrangler ses rennes.

i heures du soir, — Nous avons glissé lentement — trop vite encore, à mon gré ! — entre ces admirables forêts impolluées. Le charme de ce désert d'eau et de bois est reposant, adoucissant : j'en jouis en naïf désœuvré. Tout à l'heure, c'était un coucher de soleil rose et pourpre qui, par delà les cèdres et les mélèzes, enflammait le ciel d'une lueur d'incendie que l'eau, discrètement, rappelait. Maintenant, c'est la paix du soir clair. Nous avons jeté l'ancre auprès d'une berge toute couverte de grandes herbes sèches. Au loin, l'on entend le gloussement d'un coq de bruyère, et dans les intervalles de silence, on ne perçoit plus que le frais clapotis de l'eau qui passe contre notre bordage. Nos hommes se reposent; Les uns pèchent du goujon au balancier; les autres ont allumé là-bas un grand feu, et, sur leurs visages éclairés vivement, apparaît la joie naïve que répandent toujours, dans la forêt, l'aspect et la caresse d'une flamme. Tout ce peuplé

reprend doucement contact avec la nature. Seuls, deux ouvriers de Tomsk que nous avons embarqués, semblent ignorer cette paix et cette joie du plein air : ils errent d'un groupe à l'autre, sans prendre part à rien. On devine que, déshérités, ils n'ont jamais vécu en contact avec la vraie vie naturelle, et qu'à cette interminable promenade sur l'eau déserte, ils préféreraient quelques heures de cabaret. L'un d'eux, de sa voix lasse, me disait, alors que je faisais observer le danger que présente «n tel brasier sur l'herbe sèche : « Bah! qu'est-ce que ferait un incendie icil C'est la taiga^ personne n'y viti » Ainsi, pour cet homme, la taïga n'est pas, comme pour ces matelots, comme pour moi, une chose terrible, il est vrai, mais bourdonnante de vie et grosse de fécondité, mais, au contraire, une chose morte, banale I Pour ce serrurier sibérien, un bel arbre brisé par la tempête n'est pas, comme pour nous autres, une victime, mais seulement un morceau de bois hors d'usage !

24 mai. — Lorsque nous partons, le matin, vers deux heures, dans le grand jour, les colorations du ciel sont charmantes. Aujourd'hui, au départ, les bandes roses qui s'étalaient aii ciel paraissaient appliquées par un pastelliste; il semblait que l'on vît la fine poussière du pastel, qu'un rien allait écraser. La rivière, en reprenant ce reflet, l'adoucissait, le fondait. Bientôt, sur des nuées grisâtres, jaillirent en éventail des fusées de colorations violettes, et, dans le ciel plus puissamment éclairé, le rouge triomphateur surgit lentement de Uhorizon boisé...' ;

Dès huit heures dû matin, nous avons abandonné la Kièle, notre jolie compagne, que nous n'avons guère suivie que sur la moitié de son cours, et nous

Marchandes à Kolpacbëvo (p. 130)

Paysage de laiga sur la KiÈte (p. 140)

sommes entrés dans un de ses minces affluents de droite, TOziornaya. C'est une rivière à multiples méandres, comme toutes celles de ces parages, et elle fait directement partie du système ob-yénisséien : ses tournants trop brusques ont été adoucis, son lit a été creusé, sa largeur rectifiée : bref, les ingénieurs ont passé par là, et nous avons quitté le royaume du rêve pour entrer dans une très pratique réalité. A neuf heures et demie nous nous amarrons à quelque distance de la première écluse, Lomovaiy stane. Le premier acte de notre traversée est achevé ; les difficultés vont ici commencer, et nous sommes assez inquiets sur la manière dont s'accomplira désormais notre passage.

Le système qui unit l'Obi à l'Yénisséye se compose d'un réseau de rivières canalisées ; sur une longueur de 150 kilomètres, 12 écluses y sont réparties, qui maintiennent le niveau des eaux. Nous sommes en face de la première de ces écluses, et la difficulté consiste d'abord pour nous dans l'étroitesse de ses portes. Elles ont, il est vrai, des dimensions que nous trouverions fort belles en France : elles mesurent 8 m. 50; c'est cependant trop peu pour nous, car le Nicolai, vapeur à aubes, mesure 11 m. 36 dans son extrême largeur. Il faut donc, pour lui permettre de franchir les portes d'écluse, démonter les roues et les cabines qui les surmontent. Ce travail demande au moins deux jours. Puis, une fois privés de nos roues nous aurons besoin d'un remorqueur pour nous amener jusqu'au-delà de la dernière écluse. Tout cela s'explique en deux mots; mais ici, en plein désert, les difficultés ainsi créées sont sérieuses.

En ce moment, les eaux sont très hautes. Les

trois petites rivières qui s'unissent en ce point roulent à pleins bords une eau boueuse; là-bas, la maison* nette de Téclusier apparaît comme un îlot dominant des pieux noirs, seul vestige de Técluse inondée. Par-r tout du sable, des pins, des mélèzes, des marécages et des cours d'eau. Je suis enfermé dans une espèce d'île dont je ne pourrais sortir qu'en barque : mais la marche est si difficile au milieu des troncs d'arbres abattus, des grandes herbes coupantes, des ronces et des fondrières, que j'ai peine à en faire le tour. La pêche ne donne rien ; la chasse ne me livre que des canards et un grand vautour roux. Tandis que j'erre ainsi dans le bois morne, tout l'équipage travaille péniblement à démonter les roues et la machinerie du Nicolaï, Il fait très chaud, et déjà les moustiques, ces fameiix hôtes de l'été sibérien, nous envahissent. 26 mai — Tout à l'heure, on m'a apporté une lettre par laquelle l'ingénieur du canal m'invite à n^e rendre chez lui, pour attendre le moment où notre vapeur pourra être remorqué, et pour étudier deprès, sur les plans et avec des spéciaHstes, la disposition des écluses et des ateliers. Quatre matelots m'amènent en barque à l'écluse inondée, et je trouve sur la berge une voiture qui m'attend. Nous partons au grand trot, par une majestueuse forêt où les pins s'élancent au ciel, tout droits, tout rouges, mêlés çà et là de cèdres et 3e mélèzes. De tous côtés apparaissent des troncs d'arbres calcinés ; d'autres, déracinés par la tempête, se sont affaissés, et demeurent appuyés à quelques-uns de leurs voisins. La piste sablonneuse, poussiéreuse, péniblement défrichée au milieu de la forêt vierge, serpente dans cet imposant décor. Le cocher est un jeune moujik de vingt-deux

OU vingt-trois ans, grand, gras et fort; il a le teint hâlé, une barbe blonde naissante, le nez régulier et fin ; un de ses yeux semble perdu ; mais Tautre est clair, grisâtre, et animé d'un perpétuel sourire, chose rare chez un Sibérien. A chacune de mes questions, au lieu de répondre de son siège, il se retourne poli^ ment, et je vois dans son regard une franchise et une fraîcheur gui sont bien en harmonie avec la nature vierge qui nous entoure. Son premier mot est d'une charmante naïveté : « Ça ne vous fait rien, bârine, d'aller vite? mon patron aime beaucoup cela : plus on va vite, plus il est satisfait! » Je l'assure que la vitesse folle me ravit ^ mo'i aussi, et, avec une incroyable sûreté, il lance ses chevaux par la route tortueuse, coupée de fondrières et de ponts que forment des madriers pon équarris, simplement juxtaposés, sans un clou ni une cheville pour les maintenir. Je saute et tressaute dans mon tarentass moelleux et je me grise, moi aussi, de cette vitesse dangereuse. De temps à autre, je pose une question à Gavrilo : il est venu ici de Tomsk, il y a une dizaine d'années ; nourri et logé, il gagne bien sa vie dans ce lieu perdu, et malgré la monotonie de l'existence hivernale, il ne se déplaît pas à son métier. C'est d'ailleurs un gars solide et déluré, qui sait se tifer d'afl'aire, et dont la naïveté n'entame pas l'instinct pratique. Cependant, nous filons toujours à toute vitesse, évitant, par instants, d'un brusque écart, les pni, las* souches d'arbres non déracinées, qui se dressent parfois au beau milieu de la piste, et qui sont une des plus méchantes spécialités des routes forestières en Sibérie. Tout à coup^ un vol de coqs de bruyère s'élève à grand bruit du milieu de la piste, Gavrilo arrête ses

'/ f'^,**' "..■ •^ , -» s. - - , • \ *' "r^ ^\ •■" ■-— »-jf<t

chevaux : « Ils n'iront pas loin, fait-il, à voix basse, vous en pourrez tuer un. » En effet, son œil exercé distingue bientôt une poule qui s'est réfugiée sur un arbre, comme inconsciente de notre présence à quatrevingts mètres derrière elle. Il me la désigne du doigt, mais je suis longtemps sans rien distinguer : enfin, je l'aperçois, immobile, et je la traverse d'une balle. Gavrilo est pour le moins aussi heureux que moi de ce modeste coup de fusil.

Nous avons franchi de la sorte les trente-cinq kilomètres qui nous séparaient du Glavny siane^ où se trouve la résidence de l'ingénieur en chef, Stanislas Antonovitch Jbikovski. Au son des clochettes, mon hôte accourt, et nous faisons connaissance. C'est un homme de trente-cinq ans environ, blond, au front haut et intelligent; ses yeux, protégés par des lunettes, s'éclairent par intervalles d'un sourire jeune qui en corrige l'expression un peu froide et soucieuse. On était à table; je m'y assieds sans autre préambule, et j'entre ainsi sans gêne, à la russe, dans une des familles qui m'ont laissé en Sibérie le plus affectueux souvenir. Après huit jours de rêveries et de conversations surtout pratiques et un peu rudes, c'est pour moi une joie véritable que de me retrouver dans une société délicate et choisie.

On me fait visiter la maison. Devant nos fenêtres, s'étend une place gazonnée où paissent un couple de rennes. Un peu plus loin, enchaînés sous un arbre, grognent et gambadent deux oursons d'un an, Machka et Michka, au museau long, aux gestes brusques, aux yeux gourmands et sournois. La rivière coule devant la maison, en contre-bas, et, sur deux côtés, s'étend uncï forêt marécageuse, où déjà

s'entendent les coassements ininterrompus qui précèdent le crépuscule tardif. C'est pour l'œil un repos charmant que l'aspect de ce mélancolique horizon sur lequel s'abaisse lentement la gaze transparente de la nuit septentrionale.

^7 mai, — Une partie de mon temps se passe à travailler en compagnie de Stanislas Antonovitch. Aujourd'hui, par exemple, nous sommes allés en barque visiter en détail les écluses voisines et les ateliers où se préparent toutes les pièces métalliques nécessaires pour les travaux. D'ailleurs, en raison de Téloignement où l'on se trouve ici de tout centre civilisé, on emploie le métal aussi peu que possible. Les écluses sont faites entièrement en bois; la pierre, introuvable ici, n'y est pas employée, et le métal ne sert qu'à relier les poutres qui remplacent la maçonnerie des perrés. Je n'aurais jamais cru que l'on pût donner à un ajustage de poutres et à des caissons de bois remplis de terre une si parfaite étanchéité, et une résistance à l'effort des eaux, qui égale, dans la pratique, celle du béton. Ces écluses sont absolument étanches, et elles n'ont pas bougé depuis leur construction, qui remonte, selon les cas, à dix ou à quinze ans *. Je ne puis dissimuler l'étonnement joyeux que me cause un travail aussi sérieux exécuté dans un pareil désert, au milieu de difficultés de toutes sortes, dans la forêt vierge marécageuse, au milieu des moustiques et des fièvres, avec un ramassis d'ouvriers d'aventure et surtout avec des crédits plus que modestes. Voilà ce canal dont on fait tant de plaisante-

1. Le procédé a été imité de celui qui a présidé à la construction des écluses sur le Système Marie, reliant la Volga au lac Onega,

ries à Tomsk, et dont le Gouvernement lui-même se

serait, pour un peu, désintéressé, de peur de créer un^ concurrence au chemin de fer! Les ingénieurs et les entrepreneurs qui sont passés par ici se sont trouvés, par un hasard surprenant, également animés d'intentions honnêtes et d'amour pour leur besogne, ^.'argent qui leur était remis, ils l'ont employé tout entier à leurs travaux, sans en distraire l'habituel prélèvement, qui rend si dispendieux les travaux publics de l'Empire russe. Ils ont été scrupuleusement probes, et,' comme avec cela ils ont été modestes^ comme ils n'ont pas fait de réclame pour leur œuvre, qui se poursuit toujours, ils ont été méconnus. Il ne s'est pas trouvé un Sibérien pour croire quelles ingénieurs aient pu, sans être surveillés, travailler de la sorte au fond delà taïga. Comme les sommes allouées étaient relativement minimes, on s'est mis à dire couramment que le canal était un mythe et n'existait que sur le papier. C'est que pas un des marchands intéressés à ce canal n'a jugé â propos d'en faire luimême ou d'en faire faire l'exploration. L'apathie sibérienne est telle qu'ils n'ont pas les moindres renseignements (en dehors de ceux des ingénieurs, trop intéressés pour qu'on les croie) sur celte belle entreprise qui pourrait avoir pour la contrée une telle importance *. Voilà comment on juge les hommes et

1. J'ai publié des notes détaillées sur ce canal dans le Novùié Vrémia des 17, 20 et 22 juin 1898. Que A. S. Souvorine me laisse le remercier à cette place de m'avoir si libéralement ouvert ses colonnes. Celle publication m'a attiré, de divers points delà Russie, des remerciements chaleureux. Et même le journal du prince Oukhlomski, Pélershourgskia Vièdomoali, m'a consacré, le 20 juillet, un long article pour me réfuter. Quelques-unes des objections que me fait le correspondant anojiyme sont justes; quelques-unes sont enfantines, d'autre «î>^ enfin, sont dirigée

les œuvres, dans ce pays : c'est que Ton a tant de fois été trompé et volé, que Ton hésité à croire à la

probité spontanée d'un administrateur. Je m'honore de connaître de fort près quatre de ceux qui ont, à des titres divers, collaboré au canal : leur nom m'était d'avance une garantie de travail .scrupuleusement honnête; mais, maintenant que je vérifie sur place mes prévisions, je trouve plus encore que je n'attendais, et je me prends à me demander ce qui serait. fait déjà sur toute l'étendue de l'immense Empire, si les hommes de cette sorte y étaient plus communs...

En revenant, par la forêt, nous avons, à notre ordinaire, fait lever un vol de coqs de bruyère, et puisque je me suis laissé aller, çà et là, à parler de coups heureux, je puis bien noter ici le curieux effet de ma maladresse. Un coq s'était perché sur un arbre mort : j'approchai à une distance que j'évaluai à tort à cent mètres, et je tirai sur lui mes six dernières balles, sans l'atteindre une seule fois : le seul effet fut de faire çà et là tourner la tête à l'énorme oiseau, qui, non seulement entendait la détonation, mais de plus devait percevoir de bien près le sifflement des balles! Notre voiture s'éloigna sans «que le coq daignât s'envoler.

38 mai. — A trois heures du malin, nous partons en chasse, Gavrilo et moi, par la route poussiéreuee qui s'enfonce dans la forêt. En ré venant,* par le soleil déjà chaud à sept heures, nous causons gaîment; il finit par m'interroger sur la France. La première question d'un Russe, en pareil cas, est .toujours relâ-

conlre des affirmations qui me sonl faussement attribuées. On a donc fait, en somme, beaucoup d'honneur à mes réflexions de touriste^

tive au souverain. J'explique donc à Gavrilo que nous n'avons pas de souverain, mais, à sa place, un président de notre choix, une manière de starosfa (maire de village, chef d'association, etc.).

— Et, qui est-il, votre siarQstal il est noble, sans doute?

— Non ! chez nous, il n'y a plus de classes sociales, et tout le monde peut aspirer à ce poste.

— Et il est riche?

— Naturellement, on lui fournit de l'argent pour nous représenter dignement. Bientôt même, il viendra rendre à votre souverain une visite que celui-ci lui a faite l'an dernier.

Gavrilo n'a pas l'air de se soucier beaucoup de ces échanges de politesse qui ne disent ri^n à son imagination. Il reprend :

— Et votre pays, bârine, est soumis à notre tsar? J'ai quelque peine à faire comprendre à ce moujik,

bien intelligent, cependant, que nous sommes un pays à part. De tous les renseignements qu'il recueille ainsi de moi, ce qui semble lui plaire surtout, c'est Tabsence chez nous de cette échelle des tchines (grades) entre lesquels se trouve répartie la portion de la Russie qui administre l'autre portion. Evidemment c'est là une preuve de cette liberté d'esprit qui distingue le Sibérien du Russe, et un indice de celte fierté personnelle qui fait que, de ce côté-ci de l'Oural, un paysan, tout en se sentant moins puissant, s'estime cependant à sa valeur, même en face d'un bourgeois, et n'hésite pas à lui loucher la main. Sans doute, la causerie de ce matin avait fait à Gavrilo une certaine impression, car il en a reparlé, ce soir, à une dame qu'il accompagnait à cheval. De bonne foi.

r^i^^tf^.Tr^ V- ' *■ ' " '-

celle-ci lui a dit que j'avais dû plaisanter! Reste à savoir si Gavrilo n'gi pas pensé, à part lui, que la dame et moi, nous mentions tous les deuxl...

Stanislas Antonovitch n'est pas chasseur : mais il a une passion pour la musique; il est, à vrai dire, un des pianistes amateurs les mieux doués que j'aie jamais entendus. Je ne saurais exprimer, dans ce pâle récit de mes journées, le ravissement des heures où j'écoute le piano chanter sous ses doigts. Sans doute, sa grande virtuosité, sa sensibilité vibrante et le moelleux de son doigté agiraient puissamment sur moi au milieu d'une grande ville aussi bien qu'ici même. Mais, en ce désert mélancolique, après ces jours d'isolement intellectuel et ces semaines de réalité souvent triste, l'effet de ses accords est si violent sur moi, que toute ma sensibilité se trouve remuée et comme entraînée au fil de ses rêves harmonieux. Je ne crois pas, sinon à de rares instants, avoir jamais subi aussi profondément l'influence de Beethoven, de Chopin et de Schumann. Durant des heures, je l'écoute, immobile, les yeux perdus sur les rideaux d'une fenêtre, où, dans un paysage d'hiver, une troïka échevelée emporte un svelle traîneau. J'écoute, et ma pensée vagabonde, et mon rêve, subitement délié, s'élance.

Ahl les heures délicieuses de souvenirs assoupis qui s'éveillent, bercés par la modulation des sonates! Il semble que le désert boisé où nous vivons se peuplepour moi de visions douces dont le sourire me trouble délicieusement. Des hallucinations persistantes m'accompagnent, et je vis, à certaines heures, dans une sorte de rêve tendre que j'identifie avec l'endroit où il est éclos ainsi, de rien, d'uoe simple

Ib4 .EN SIBÉRIE

vibration mélodieuse. Il faut être, comme ici, loin de toute agitation des villes, pour, comprendre une si violente action de la musique. Dans une telle solitude de rêve , les impressions les plus fugaces prennent une importance extrême, et il suffit d'un frémissement de Tâme pour déterminer en nous de longues ondulations de joie ou de chagrin. Si la musique évocatrice peut agir de la sorte sur des nerfs pourtant bien calmés, je conçois la puissance envahissante que doit acquérir une passion réelle, lorsqu'elle germe en pareil lieu dans un cœur inoccupé. Et je trouve ainsi,. d'une façon très inattendue, l'explication de ces héros d'Ibsen, qui nous apparaissent si souvent troublés jusqu'à la mort par un amour ou un regret dont notre agitation quotidienne n'aurait même pas su percevoir le frisson...

^9 mai. — Je suis allé chasser en barque sur la lagune qui borde notre habitation; Gavrilo m'ac-compagnait pour manier les rames, et il avait pris également son bon fusil à un coup. Nous avons guetté et poursuivi des canards, mais, surtout, nous avons causé. Gavrilo m'a confié que la vie qu'il mèn^ ici est libre, il est vrai, mais, aussi, uniforme et*vide. II en sortirait volontiers pour aller voir, ne fût-ce qu'en courant, les beautés de l'Occident. « Je consentirais bien, dit-il, à servir deux ans sans gages, si l'on m'emmenait là-bas! Quand j'ai tiré au sort, j'ai un .peu cligné des yeux, pour que l'on ne vît pas mon œil malade : on m'a déclaré bon pour le service, mais, malgré mes efforts, je ne suis pas parti, exempté que j'étais par un frère sous les drapeaux. D'ailleurs, je ne reste pas toujours ici durant l'hiver.. C'est ainsi qu'il y a deux ans, j'ai fait, en qualité de roulier, le

x"»7rr'%^'' »«-"-.* — * . • '^

voyage de Kiakhtaj possédant à Tomsk' plusieurs chevaux, j*ai pu me joindre à un convoi organisé par un entrepreneur de transports pour mener à la frontière chinoise dés produits manufacturés, et rapporter de là-bas du thé en briques. Nous étions une centaine de traîneaux. Ah I la vie est dure alors ! il faut faire toute la route à pied, manger et dormir comme on peut, et où Ton peut. Il faut être sans cesse sur le quivive, à cause des détrousseurs de caravanes. Un soir, nous avons été attaqués, mais nous avons tué les chevaux de nos voléiirs, qui ont dû chercher refuge dans la forêt* » Et il conclut : « Je suis fort, je ne crains ni le froid ni la faim, mais, ici, la vie, somme toute, n'est pas fameuse, car, voyez-vous, bârine, je ne me grise pas !

-r- Mais, si tu sors d'ici, tu auras le mal du pays, tu regretteras la libre ia^a.

— Bah ! fait-il avec un sourire qui découvre cette double rangée de magnifiques dents blanches qui constitue l'ordinaire parure des Sibériens, — * bah ! il n'y a rien, dans la iaigal et puis, je voudrais si fort jeter les yeux autour de moi!... D'ailleurs, reprend-il, le peuple d'ici me déplaît, les. Sibériens sont égoïstes, paresseux et corrompus {isportchény).., »

Je suis profondément frappé de cette dernière observation. Je n'-ai pas encore entendu un honnête homme digne de foi élever la voix en faveur du caractère des paysans sibériens. Mais, jusqu'à présent,, c'étaient des Russes que j'entendais parler : ici, c'est un pur Sibérien. Sans doute, il est gras d'inactivité, mais il ne recule jamais devant une besogne; sans doute, pratiquement et physiquement, sa vie ne difîère-pas beaucoup de celle de ses compatriotes, mais je le crois

sincère quand il flagelle ce qu'il y ^ d'égoïste et de corrompu dans le cœur des Sibériens. C'est que, sans doute, il est d'une autre essence que la plupart d'entre eux, d'un autre instinct, plus aimant et plus franc, et que, sans se rendre compté de sa supériorité morale, il souffre de ne trouver autour de lui personne qui réponde à son instinctif besoin de sympathie et de droiture. Il me plaît par là, ce jeune paysan borgne et insouciant.

30 mai, — Ce matin, en faisant ma toilette, je causais avec un autre domestique, Porflri, qui me versait de l'eau sur les mains. C'est Un moujik de petite taille, aux traits réguliers et déplaisants. Comme c'est dimanche aujourd'hui, je lui demandais où les femmes de Glavny stane allaient prier. Il a répondu : « Elles font comme les hommes, elles se passent de prier.

— En vérité ! Elles ne pensent pas à Dieu ?

— Bah I ni elles, ni nous : la taïga est trop lointaine et trop triste : le bon Dieu s'y ennuierait, il y aurait peur... »

Ces mots donnent un peu brutalement une idée des sentiments religieux que professent beaucoup de Sibériens. Peut-être serait-on tenté d'y voir la marque d'un progrès de franchise sur la dévotion toute extérieure de tant de Russes ; mais, quand on songe que pour ces natures frustes, l'idée religieuse tient lieu de toute notion morale, on est épouvanté, quand on la voit cyniquement remplacée par la dévotion à l'alcool. Le doute, pour être triste, n'est ni laid ni inquiétant, lorsqu'il s'allie à une haute culture morale; mais, dans ces profondeurs de la quasi-bestialité, il fait positivement frissonner...

J'ai parlé de mes chasses : un mot maintenant de ma

première pêche. Le Nicolaïj pour qui l'on avait enfiu trouvé un remorqueur, est arrivé tantôt devant nos fenêtres, et s'est amarré à la prochaine écluse. Je suis allé, avec Stanislas Antonovitch, passer la soirée à bord. En arrivant, quelqu'un me dit qu'on prend du brochet au déversoir : j'y cours. Vite, une petite perche en bois vert : j'y attache une ligne terminée par une cuillère et un triple hameçon. Les matelots et les éclusiers me demandent ironiquement ce que je veux faire; leur étonnement est grand, lorsque je retire, au bout d'une demi-heure, coup sur coup, deux brochets, l'un de quatre, et l'autre de trois kilogrammes.

3 / mai, — C'est ce matin que je dois partir, et ce départ m'afflige étrangement. M'éloigner, c'est dire adieu aux mélodies évocatrices qui chantent sous les doigts de mon hôte ; quitter pour jamais ce lieu, pourtant bien triste et bien indifférent, c'est pour moi comme quitter le rêve harmonieux qui m'enveloppait, qui me pénétrait, et cette seule pensée est déchirante...

Me voici de nouveau installé à bord de mon cher petit vapeur ; mais, privé de sa machine et de ses roues, le Nicolài a perdu gfa grâce. Un remorqueur le tire, et cette dépendance est presque humiliante. Nous avançons lentement sur de petites rivières canalisées, maintenues à une largeur minimum de dix-sept mètres, mais tourmentées d'infinis méandres. Le coup d'œil sur les rives si proches est très beau : les forêts de bouleaux et de conifères se succèdent sans interruption, et çà et là, tout un bois, se trouvant inondé par suite du relèvement* des eaux qu'ont produit les écluses, dépérit et meurt, avec des airs lugubres, presque

humains. Nous faisons halte, vers le soir, au point culminant du système, à l'entrée d'un lac. Nos hôtes noiis avaient accompagnés jusqu'ici : ils nous quitr tent, et cette fois, nous sommes bien seuls, rendus à nous-mêmes et aux difficultés du voyage.

i""^ juin. — Le Balchoié ozéro (grand lac), sur lequel nous naviguons ce matin, mesure environ quatre kilomètres de longueur sur deux de krgeur moyenne : il est profond de 2 mètres à 2 m. 50. Placé au point culminant du système, il en est pour ainsi dire la clef, car il fournit sur le versant de l'Obi, comme sur celui de l'Yénisséye, la quantité d'eau nécessaire pour ali-r menter les écluses. On peut se représenter le système du canal à la façon d'un perron muni de deux escaliers, l'un à gauche, l'autre à droite. La plate-forme à laquelle on accède au moyen de ces escaliers, figure assez bien le Grand Lac, Il est facile de comprendre l'importance d'un tel réservoir d*eau pour un canal dont la pente est considérable, et l'on ne peut que rendre justice à l'habileté des ingénieurs qui ont su choisir le tracé actuel au milieu d'une contrée à peine accessible et profondément inconnue.

Ce matin, par t^mps gris et pluie fine, le lac a une teinte blafarde d'un eiîet lugubre : rien n'apparaît aa loin que l'eau grise mouchetée de milliers de points noirs qui sont des canards. Les rives, bordées de forêts, sont basses, tristes, sans caractère. Je sais peu d'endroits au monde, dont l'aspect soit plus déprimant.

Le Grand Lac est relié à la rivière Kasse, affluent ' de l'Yénisséye, par une tranchée artificielle de 8 kilomètres. Les rives sablonneuses en sont plantées de saulaies qui empêchent le glissement des terres rap?

portées. Dès neuf heures, nous avons franchi le poteau qui marque la frontière de la Sibérie orientale, et bientôt après, nous avons atteint le Petit Kasse, affluent du Grand Kasse ; c'est une petite rivière aux rives formées de hauts seuils de sable, et pour le moins aussi tortueuse que les cours d'eau de l'autre versant. La chasse et la pêche occupent tout le temps qui me reste libre après l'étude de chaque écluse et les mesures que nous tenons à y prendre nous-mêmes. Je ne manque pas d'agiter ma cuillère de métal dans les déversoirs des barrages. A Martine stane, par exemple, durant un court arrêt' (exactement en quatorze minutes), j'ai pris six brochets dont le plus petit pesait deux livres et le plus gros trois kilogrammes. Je les voyais, dans l'eau profonde, se battre pour happer l'objet brillant qui les tentait 1 Un peu plus loin, à l'écluse Mokriaki, où nous faisons halte vers le soir, par suite d'un incident de route, le niveau de Teau est très bas, à cause d'un apport de sable opéré par les grandes eaux. Quelques matelots et moi, nous mettons à pêcher au ver des perches et des gardons, qui mordent d'une façon presque ridicule, et sans distinction, à mes hameçons anglais comme aux grosr siers engins de Mikhaïl. J'avoue même que Mikhaïl a eu raison de ne pas vouloir puiser dans ma trousse : ses hameçons primitifs, plus gros que les miens, accrochent de plus fortes pièces! Malheureusement, les moustiques font rage et nous torturent. Vers le soir, les matelots ont trouvé plus expéditif de pêcher au balancier, et, en une heure, ils ont rempli quelques barils de poissons qu'ils nettoient et salent à mesure... 2 juin, ■— La grande chaleur a fait son apparition, mais on la supporte sans peine, car le soleil inexorable

dégage de vivifiantes senteurs des forêts d e conifères qui bordent les deux rives de l'étroite rivière où nous glissons. Des bouleaux paraissent bien çà et là, mais les pins, les mélèzes, et surtout les cèdres sont les essences dominantes. Quel arbre splendide que le cèdre! Avec sa verdure plus sombre, il se détache en vigueur sur lestons un peu jaunâtres des. mélèzes et des sapins. Au lieu de s'étriquer à la cime en une maigre branche, la fusée droite de son corps étoffé s'épanouit en une gerbe vert sombre, et ses longues aiguilles flexibles, groupées en bouquets nonchalants, lui communiquent une grâce qui réjouit l'œil, en ces solitudes. A mesure que nous avançons entre les hautes berges de sable, la forêt devient plus admirable de grandeur et de simplicité noble. Les arbres même, que le vent a déracinés, ont encore grand air, appuyés sur leurs frères plus heureux. Je ne puis me rassasier les yeux de ce paysage toujours changeant, et ce calme imposant de la forêt vierge me pénètre.

La rivière est très encaissée, mais encaissée de sable; ses innombrables méandres se sont creusés dans un sol qui ne cesse d'être sable que pour devenir marais. Aussi son lit est-il changeant. Le moindre mouvement d'eau y crée des bancs et des trous. C'est pour remédier à ces déplacements que l'on a commencé à consolider les rives avec des fascines, de façon à contraindre la rivière à reporter l'effort de son impétuosité sur le fond de son lit qu'elle devra ainsi creuser elle-même, au lieu de l'ensabler.

Vers le soir, nous atteignons enfin la dernière écluse, et le grand remorqueur nous abandonne. Désormais, nous avons la route ouverte sans obstacles jusqu'à l'Yénisséye. Peut-être serait-il bon de remonter ici

Pajsage sut le Grand Kasse (p. 1&4)

notre machine; mais le capitaine craint devoir baisser pendant ce temps le niveau de la rivière, et il décidé que nous irons ainsi jusqu'au fleuve, bien que nous n'ayons plus, pour remorquer lé Nicolaî et une pénieha assez lourde, qu'une barque à vapeur, on Kater\ d'une force de quatre chevaux 1 Noiis partirons donc demain de bonne heure, lorsque le patron de la barque dai^^ gnera sortir du lit. . ^

Ce soir, vers huit heures, la moitié du ciel étiait rose, et le soleil n'était pas encore couché. Il est mairie tenant minuit et demi, et déjà le jour se lève, très pur, virginal dans sa pâleur froide, sur laquelle se détachent, toutes noires, les fornies charmantes d'un bouquet de cèdres, et les brindilles des trembles, où bientôt les bourgeons vont éclater. >

3 juin, — Lorsque je me suis éveillé ce matin, noug étions en marche depuis longtemps, et, en bas, dans ma cabine fraîche aux rideaux clos, je n'en avais aucune idée : pas un mouvement du bateau ; de temps à autre, seulement, des pas rapides sonnaient au-dessus, dé ma tête. Nous glissons lentement, à la dérive. La moitié de l'équipage est à l'avant pour diriger lé bateau au moyen de perches longues de sept mètres : l'autre moitié, postée à l'arrière, remplit le inême office ; déplus, lorsque la vitesse devient trop grande et les tournants trop brusques, on file deux grosses chaînes qui agissent sur le sable du fond à la façon d'un frein. Ce calme de là descente est délicieux. C'est une paix parfaite, supérieure même à celle de la campagne, car. c'est une paix remuante, active, entre les merveillèk changeantes de la forêt, où déjà, sur les rares bouleaux, pointe comme une verte promesse de feuillage:'

... L^équipage fatigué a reçu (c'est l'Ascension:

EN SIBICRIK. il

russe) double ration de vodka. Tout dort en ce moment sur le Nicoldi immobile, comme pétrifié, au milieu du courant inégal. Seul notre gardien, Roman, veille encore : je Tentends clouer aux semelles de ses toltes les petites chevilles de bois que je le voyais préparer tout à rheure. Il est minuit à peu près,- heure de \ Tomsk; le jour se lève... il faut dormir!

4 juin, — Nous arrivons, ce matin, près d'un campement do Toungouzes qui se préparent à aller vendre des pelleteries à Yénisséisk. Il y a là trois familles : deux vieilles femmes qui fument de grosses pipes, trois vieux, et des enfants adultes en assez grand nombre. Ils sont très civilisés, parlent bien le russe, et se disent chrétiens. Autour d'eux, errent de petits chiens noirs au miiseau pointu, des chiens à ours; pour les empêcher de s'éloigner, on leur a lié la patte gauche en bandoulière, et ils sautillent ainsi à clochepied, le plus drôlement du monde. Tous les adultes fument, et ce qu'ils nous demandent d'abord, c'est du tabac. Ils ne font pas de difficultés pour nous montrer leurs fourrures; ils ont surtout des ours, des écureuils et une multitude d'élans. Un incendie terrible a, en effet, éclaté dans la toundra * de l'Yénisséye, et les élans ont fui en si grand nombre, que les indigènes en ont fait d'incroyables hécatombes *.

1. Steppe de tourbe marécageuse de la Sibérie du nord. . 2. Cet incendie sans précédent a couvert de fumée et de ;

cendre toute une partie de la Sibérie, durant le mois de juillet 1896. La fumée s'est étendue à l'ouest jusqu'à TOural, ^lors que le foyer a dû se trouver dans les solitudes de la Toungouzka moyenne, affluent de droite de l'Yénisséye. La cendre qui s'est déposée sur les prairies qui bordent l'Yénisséye, devait contenir des substances nuisibles, car elle fit mourir le bétail. La réalité de cet incendie colossal a été contestée par un savant de Minousinsk qui en explique Tillusion par la rencontre

Parmi leurs instruments, je remarque surtout la palma^ ou pique à ours : elle ressemble à une lame de faux extrêmement épaisse et lourde, emmanchée droit dans une solide branche de bouleau. Lorsque les Toungouzes chassent Tours, ils vont intrépidement attaquer la bête en face avec cette arme, tandis que leurs petits chiens noirs la harcèlent par derrière et s'accrochent à elle avec leurs dents. Ils commencent fort jeunes cette chasse dangereuse, et ne paraissent plus en éprouver d'émotion bien vive. Tout en eau» sant, ils nous apprennent que, cet hiver, le froid a été si rude dans la taiga^ que les oiseaux et les menues bêtes mouraient par centaines. Quelles terribles souffrances doit receler alors cette sombre forêt vierge! L'observation météorologique du Canal, que j'ai relevée, à deux cents kilomètres d'ici, n'a pas signalé de froids exceptionnels, cet hiver ; elle n'a enregistré que deux jours de gelée peu ordinaire : — 54° et — 55° centigrades. De tels froids ne sont pas suffisants pour tueries oiseaux et les bêtes de la forêt : à quelle température eflTrayante doit alors correspondre l'observation de nos Toungouzes î On frissonne à l'idée que des êtres humains subissent sans maisons fixes les horreurs de tels hivers, dont un court été torride dans le bois marécageux ne doit guère les dédommager!...

La petite barque à vapeur nous traîne lentement au fil de l'eau : nous faisons trois kilomètres à l'heure à

diurne, répétée durant plusieurs jours, d'une portion de la Sibérie avec un nuage de matière cosmique. Je ne crois pas, pour ma part, à cette hypothèse : les témoins les plus divers m'ont dit que c'était bien de la fumée, et l'hypothèse astronomique serait impuissante à expliquer le déplacement en masse du gibier de la toundra^ surtout des élans et des rennes sauvages, qui ont fui vers le sud.

164r EN SIBERIE

sa remorque, et il nous faut, aux tournants brusques, écarter l'avant ou l'arrière du Nicçlai des rives trop proches, des bancs de sable ou des arbres enlisés qui perceraient la coque. Au bordage de la petite barque îjui souffle comme épuisée, pend à une ficelle quelque chose d'i«forme qui traîne dans l'eau. Qu'est-ce que cela peut bien être? Renseignements pris, je sais maintenant que cette chose informe est de la viande galée, que l'équipage, tout simplement, fait.., dessaler!

La verdure, à mesure que nous avançons, devient plus intense ; de jour en jour, les bouleaux font des progrès, bien que nous glissions vers le nord; avanthier, ils étaient nus ; aujourd'hui, ils ont presque leurs feuilles, de délicieux petits pompons vert tendre, que des ramilles invisibles soutiennent dans un vaporeux; pêle-mêle,. au tour du fût d'argent. Ah! que cette première verdure est touchante !

Nous avons atteint vers midi le confluent du Petit et du Grand Kasse ; la rivière devient désormais plus importante, sans cesser d'ofl'rir sur ses bords un admirable décor de forêts. Le courant violent, que neretiennent plus les écluses, rend désormais inefficace le travail de la barque à vapeur, et nous nous décidons à nous en passer. Désormais, la* péniche et le Nicolaï vont se laisser dépiver -simplement au fil de l'eau jusqu'à l'Yénisséye.

5 juin, — Nous faisons halte vers le soir, un peu plus tôt que de coutume. J'essaye aussitôt de pénétrer dans la taïga ; mais, c'est un tel éboulis d'arbres^ dont plusieurs générations gisent superposées, à divers degrés de pourriture, que, au bout de cinquante mètres qui correspondent à un quart d'heure d'eflTorts,

de sauts, d'équilibre sur les ponts croulants, de faux pas dans des trous, d'accrocs, d'enfoncement dans la mousse et la pourriture séculaire, je finis pgir renoncer à la chasse. Cette terrifiante taïga est bien rimage de l'impitoyable nature du nord ; on retrouvé l'histoire de ses hivers dans ces mélèzes de trois mètres de tour et dans ces pins de cent cinquante ans déracinés, couchés lamentablement par on ne sait quelles formidables tempêtes qui ont rugi à cette place où maintenant l'eau clapote et miroite] En même temps, on devine ici la rapide et copieuse floraison estivale de ces contrées; c'est une profusioii d'herbe séchée, de mousses, dé baies, dé fleurettes sans odeur, qui partout tapissent le sol moelleux de putréfaction...

Nos provisions fraîches étant épuisées depuis hier, nous nous sommes contentés de pommés de terre et de médiocre viande salée. Mais aujourd'hui, il a été décidé que l'on abattrait la brebis que nous avions achetée à un èclusier, et qui, de temps à autre, bêlait tristement, attachée à notre cabestan d'arrière. Ce soir donc, Vasili Mikhaïlovitch a pris dans ses bras la maigre brebis grise, et Ta transportée sur la berge, où, une papirosse aux dents, il l'a tranquillement égorgée. Je l'ai regardé faire, tandis qu'il la dépouillait avec la dextérité d'un homme des bois, et je lui ai donné un coup de main, tout en enviant son adresse : je suis très fier de cette utile collaboration.

... Puis, c'est la nuit claire sur la rivière qui bruit confusément à notre bordage; les matelots chantent, groupés autour d'un feu, sur la berge; enfin, dans lé silence qui a gagné tout le bateau, je n'entends plus que le pas sonore de Roman, le gardien...

6, 7, 8 juin, — Nous glissons toujours dans la forêt splendide, et ma plume ne saurait noter la diversité des aspects entrevus. -Combien peu me croiront si j'avoue que pas une minute d'ennui ne se dégage pour moi de cette verte monotonie! J*y trouve un charme inépuisable, à la fois pour les yeux qu'elle repose, tour à tour, et ravit, et pour la pensée qui, en la contemplant, glisse en une lente et plaisante dérive, comme celle de notre bateau. Le calme souverain de la rivière et de la forêt vierge me berce délicatement, et j'en suis si jaloux, que je cause à peine. Quelles heures bénies que cette oasis de paix au milieu de notre vie inquiète et frissonnante ! Mais faut-il donc venir si loin pour les goûter?

Nous avons un temps splendide; la chaleur est accablante. Nous approchons décidément de ITénisséye : la forêt se raréfie, puis fait place à des arbustes touffus. Un dernier seuil de rocher nous arrête : il faut le passer lentement, prudemment, en nous cramponnant à une ancre mouillée en amont, au milieu d'un courant furieux. Ce sont vingt minutes d'an-? goisses, d'attente silencieuse et d'ordres brefs, criés dans le clapotement de l'eau grise : un câble peut se rompre, l'ancre peut déraper, un mince accident risquerait de nous briser.. Enfin, nous respirons! Le rapide est franchi, nous voguons en eau calme sur la rivière élargie et boueuse, et la barque à vapeur vient nous prendre pour nous donner la dernière remorque. Dans deux heures, nous flotterons sur l'Yénisséye. Je l'avoue, celte perspective de prompte délivrance que tout le monde, à bord, salue avec joie, m'attriste vraiment. C'est pour moi. la rentrée dans la vie active, dans la vie réelle dont j'ai presque désap-

pris le désir. Quitter cette rivière et cette forêt vierge^ c'est perdre tout contact, même imaginaire, avec les lieux où j'ai tant rêvé, et je souhaite à part moi je ne sais quel accident qui retarderait encore notre marche.,.

Dix heures et demie du matin, — Nous venons de déboucher sur le bras de TYénisséye qui reçoit le Grand Kasse, Ce bras peut avoir sept ou huit cents mètres de large, et sa rive gauche est bordée par une énorme étendue de buissons et de joncs, où nichent, par centaines de mille, des oiseaux aquatiques. C'est un peu une impression analogue à celle que donne le delta du Danube avec sa forêt marécageuse. La haute berge de sable est creusée, comme une écumoire, d'innombrables trous sombres : ce sont des nid^ d'hirondelles. De temps à autre, comme à un signal, toutes les hirondelles s'élancent ensemble hors de leurs nids, et le nuage criard se disperse durant quelques minutes, pour rentrer ensuite, gorgé de moustiques, dans les trous sombres de la berge. Pour la première fois, depuis que nous avons quitté l'Obi, je vois devant mes yeux un grand espace dépourvu d'arbres î l'impression en est plutôt décevante et fade.

Nous sommes enfin amarrés, vers midi, sur le fleuve Yénisséye, à l'embouchure d'une petite rivière qui arrose le village de Soukovatka. Au bruit de la sirène, tout le village est accouru : les paysans se plaignent de la pêche qui va mal! Ils nous apprennent que le fleuve a « passé » le 6 mai; cependant, sur là rive, des amoncellements de glace, hauts de trois à quatre mètres, n'ont pas encore fini de fondre au grand soleil. C'est ici que nous allons remonter notre machine, et, comme ce travail durera bien quatre jours,

Page 1