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il faut nous approvisionner. J'accompagne donc Vasili Mikhaïlôvitch, le chef mécanicien, qnand il se rend au village pour acheter de la viande. Nous entrons ensemble dans quelques maisons, pittoresquement perchées sur la hauteur, avec vue sur le fleuve, et tout encombrées de filets, car tout le monde ici vit des produits de la pêche. Partout, le bétail que nous examinons est d'une effrayante maigreur : c'est que, l'^n dernier, le formidable incendie de la toundra a déposé sur les prairies des cendres chargées sans doute de quelque principe nuisible : les animaux ont été, empoisonnés sur leurs pâturages habituels, et la perte éprouvée de ce chef par les villages riverains de VYénisséye a été comparable à celle des plus terribles épizooties. Il a fallu, pour sauver les dernières bêtes, les nourrir au pain et au sel. Nous achetons enfin un jeune taureau de six ou huit mois : il est loin d'être gras, et nous le payons cependant 8 roubles (20 francs). Nous l'amenons tant bien que mal en face du bateau, à^un kilomètre et demi du village, et, après l'avoir attaché à un pieu^ Vasili Mikhaïlovitch l'abat, le dépouille et le dépèce avec une adresse merveilleuse. Seulement, cette fois, il a changé son éternelle papirosse contre un cigare. '
Toute la journée, la chaleur a été si forte que je n'ai su trouver refuge ailleurs que derrière la muraille de glace qui borde le rivage. Ce soir, je jouis paisiblement du spectacle que m'offre l'horizon . Devant nous s'étale une énorme étendue d'eau, large de plus de deux mille mètres (mesurés sur la glace); elle coule et roule, sans une ride, au pied de montagnes bleues boisées qui semblent border sa rive droite. Au loin^ vers le sud, le fleuve paraît s'arrêter
à- une échancrure toute bleue. C'est, en vérité, un grand spectacle, maintenant que le soir a calmé les derniers frissons, éteint Texcès de lumière, mêlé le bleu profond du ciel au bleu pâle de l'eau, et rehaussé rhorizon d'une teinte rose de pastel...
9 juin, — J'ai fait la connaissance d'un homme fort curieux, légor Trofimovitch : c'est un marchand qui parcourt le fleuve dans une sorte de bazar flottant, pour faire du commerce et' des échanges avec les riverains. Pourquoi est-il venu de Russie en Sibérie, il y a quelque trente-cinq ans? je l'ignore : jamais, en ce pays, on n'est indiscret sur ce point. C'est, en tout cas, son bon génie qui l'a conduit; après avoir roulé dans la Sibérie occidentale, il a tenté la fortune sur le haut ïénisséye; puis il s'est occupé de mines d'or, et, voyant que ce qu'il y a de plus lucratif dans les entreprises qu'elles suscitent, c'est le ravitaillement, il s'est adonné à ce genre spécial de commerce. La difGculté qu'on y rencontre ne réside ni dans l'achat ni dans la vente des marchandises, mais dans le transport : lès Centres miniers se trouvent, en effet, le plus souvent, dans des endroits perdus dont l'accès est extrêmement pénible. Mais, dès qu'on est parvenu à y transporter uû lot de vivres et de marchandises, on est sûr de s'en débarrasser avec un bénéfice énorme. Toutefois, les mines d'or de l'Yénisséye ayant commencé à péricliter^ légor Trofimovitch a flairé une autre afl'aire : ses voyages l'avaient mis en rapports avec les paysans et les indigènes qui vivent sur les bords du fleuve; il avait pu constater combien étaient grands leurs besoins de certains articles, sucre, sel, cotonnades, fer, tabac, alcool peut-être, et combien les échanges auxquels ils se prêtaient étaient avànta-
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geux. Il s'est donc mis à parcourir le fleuve sur sa barque-bazar, durant les quatre mois de Tété sibérien. L'hiver, il fait du commerce à la ville. C'est uh type de brave homme finaud': visage aux traits réguliers, hâlé et comme tanné par le grand air; cheveux longs et touffus recouvrant le front, et séparés par une raie de milieu; de petits yeux gris et vifs dans lesquels s'est réfugiée toute la ruse malicieuse d'un visage plutôt bonasse.
Je suis admis à visiter la barque-bazar, amarrée à deux portées de fusil du Nicolat. C'est une boutique flottante, une tartane qui porte environ sept tonnes, et qui me fait penser à celle du Juif Hakhabut dans Hector Servadac. On y trouve un peu de tout : elle est indispensable aux indigènes aussi bien qu'aux paysans. Il est à croire que légor Trofimovitch retire de beaux bénéfices de la vente qu'il y fait au détail; toutefois, le principal objet de son commerce est le poisson. Parcourant les villages de pêcheurs, il achète du sterlet, de l'esturgeon, de la perche et de la nelma (salmo nelma) ; on lui livre les poissons tout vidés, et il les sale sur place. Il fait de même pour le caviar. A sa tartane est attachée une autre barque oii il .transporte des barils en bois de cèdre : c'est là qu'il entasse son poisson salé. Lorsque ses barques sont pleines, il retourne lentement, au cordeau, à Yénisséisk, où il vend sa cargaison avec un bénéfice net d'environ 30 0/0. Il fait en général trois voyages par saison. Aije besoin d'ajouter que, quand il trouve de belles fourrures à des prix avantageux, il les achète pour les revendre à la ville?
légor Trofimovitch attend en ce moment le passage d'esturgeons qui ne doit point tarder; il est à peu
près sûr qu'il pourra ainsi, en quatre ou cinq jours, compléter sa cargaison dans deux ou trois villages : l'avenir, en Russie et en Sibérie, est à celui qui sait attendre. Le brave homme charme ses loisirs par la pêche à la ligne, Il amarre une petite barque devant une langue de terre près de laquelle le poisson vient jouer dans un remous, et il prend, chaque jour, de trente à cinquante livres de perches, de gardons et de chevannes. J'ai d'abord essayé de l'imiter, mais sans succès : alors, de lui-môme, par pure bonté d'âme, il est venu à moi et m'a donné des renseignements : on se comprend si bien, entre hommes accoutumés à taquinerie goujon! Le courant de l'Yénisséye est très violent : j'avais le tort de pêcher avec une ligne volante que les poissons n'avaient pas le temps de happer. légor Trofimovitch m'a dit de pêcher à fond, sans bouchon, avec un plomb très lourd, et de bien laisser mordre. En effet, grâce à ce système, je prends désormais autant de blancs, de gardons et de perchettes que je puis désirer; je n'éprouve qu'un seul ennui : la difficulté de me procurer des versl... Le troupeau du village, fort de trois cents têtes, a découvert l'endroit où l'on avait abattu le jeune taureau. Tous, taureaux, vaches, génisses, bœufs, veaux, s'y sont rassemblés, et ont commencé leurs lamentations : des mugissements tristes, des meuglements de regret. Nous avons eu beau les chasser : à cinq ou six reprises, ils sont revenus, accourant de deux kilomètres, parfois, au signal de l'un d'entre eux. Rien, je l'avoue, ne m'a paru plus touchant, que cette naïve démonstration des bêtes; pas de pleureuses louées^ pas de correction d'enterrement : elles pleurent à leur manière, pour elles-mêmes, et à plusieurs reprises,
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sur le lieu du massacre. Supérieures à rhomme, au point de vue chrétien, elles ne songent ni à la vengeance, ni même à la défense personnelle. Un tel spectacle vaudrait mieux que la lecture de Tolstoï pour créer des végétariens. J'avoue pourtant, à ma confusion, que le capitaine et moi nous songeons à tout autre chose. Oh ! Texcellent Vladimir Ivanovitch! il est tout radieux d'avoir fait passer son bateau sans accident, et son air perpétuellement irrité dissimule mal une joie profonde. Aussi, lorsque la cuisinière vient lui demander comment il faut préparer le bœuf, répond-il chaque fois brusquement, les sourcils froncés : « En côtelettes I » (c'est-à-dire en hachis), après quoi, si je suis là, il se tourne vers moi et éclate de rire. La scène se répète à. chaque repas, et je constaterais, si j'avais pu jamais eh douter, que le hachis à la crème aigre est un régal pour un Russe.
La chaleur est épouvantable : cependant, tout l'équipage travaille avec ardeur : le bateau retentit de coups de marteau qui ébranlent sa coque métallique. Chose étrange, le .voyage a si bien calmé mes nerfs que le vacarme de ce boulonnage à chaud ne me trouble pas un instant, ne m'empêche ni d'écrire, ni de rêver, ni même de faire la sieste dans ma cabine. Après dîner, je causais avec des matelots appuyés au bordage. Une barque du village vint à passer près de nous : une femme était aux rames, et son mari, tranquillement, tenait la barre. Je plaisantai l'homme sur son peu de galanterie : il leva la tête en souriant et ne répondit' rien. Mais, l'un de nos matelots me dit : « Eh! louli Antonovitch! que ferions-nous, à la maison, si les femmes ne travaillaient pas? Ce sont elles qui, en notre absence, font tout l'ouvrage.
— Xes femmes, reprit comme à part lui le petit Mochkinë, les femmes, c'est comme les chevaux, çs^ ne fa tigue jamais... » Puis, après un silence, il ajouta « Ici, en Sibérie, si tu tapes sur ta femme, aussitôt elle plaide. Il ferait beau voir ça chez nous! On tape sur sa femme, et elle obéit. La femme, c'est un être inférieur, il faut que ça obéisse à l'homme ! » Le petit Mochkinë a vingt-trois ans et il a déjà deux enfants. Il aime d'ailleurs beaucoup sa femme...
Vers huit heures, lorscfue tout s'apaise, lorsque les pêcheurs de sterlet quittent le bord, et que l'on voit leurs formes rouges se perdre peu à peu tout là-bas, un grand calme descend sur l'énorme fleuve. Ses col* lines, vaporisées d'une buée bleuâtre, se fondent à l'horizon, et sur l'eau moirée, plus un frisson ne court* On n'a même plus la sensation du passage de l'eau ; c'est la paix divine, c'est le soir clair qui commence. En ce moment, il est à peu près neuf heures : des lueurs roses de soleil couchant traînent sur l'eau bleue, et les barques des pêcheurs qui, maintenant, ont atteint l'horizon, ne sont plus que des points moirs. Le soleil se couche, mais le ciel reste éclairé d'un lumineux crépuscule. A minuit, sur le pont, on lit sans peine : avant une heure, il fait grand jour.
10 juin, — Toujours une chaleur atroce, et les moustiques qui nous harcèlent. Jégor Trofîmovitch m'a expliqué comment on pêche l'esturgeon. On se sert d'immenses filets perpendiculaires à mailles très larges. On les tend entre deux barques qui s'avancent parallèlement, et, à un signal, se réunissent. Les esturgeons sont harponnés avec un crochet, à mesure qu'ils sortent de Peau, et, choâe curieuse, ces énormes pois-» sons, dont quelques-uns ici pèsent jusqu'à soixante ou
soixante-dix kilogrammes, n'opposent aucune résistance. La pêche se pratique deux fois par saison, au moment où le poisson remonte le fleuve pour aller pondre, et quand il redescend, avant l'automne. J'ai vu tout à l'heure peser une femelle : son poids total était de 40 kilogrammes, sans la tête et les nageoires, et elle a fourni 9 kilog. 500 de caviar pur.
Le sterlet se pêche d'une façon analogue ; mais on le prend aussi à une ligne spéciale. Cette ligne est armée de plusieurs centaines de gros bouchons, auxquels sont fixés, dans une position verticale, de forts hameçons : un fil de métal saisit l'hameçon dans le centre de sa concavité, et le maintient à cinq centimètres du centre du bouchon. La ligne, une fois tendue en travers du fleuve, est abandonnée à ellcr même, sans amorces. Les sterlets, en s'élançant pour jouer avec les bouchons, s'enferrent sur les hameçons, de mênie que chez nous des poissons non carnivores, mais trop curieux, se laissent accrocher au poisson d'étairi.
On sale plus ou moins le poisson, selon que la saison est plus ou moins avancée; pour celui qui est pris à la veille de l'hiver, on compte beaucoup sur la conservation frigorifique, pour suppléer la salaison, procédé fort coûteux. L'an dernier, paraît-il, la pêche a été très abondante, et l'on s'est régalé à Yénisséisk. Malheureusement, le dégel étant survenu subitement et plus tôt qu'on ne l'attendait, une grande quantité de nelma a commencé à se corrompre : on l'a vendue à la prison !...
légor Trofimovitch est décidément un bien brave homme : je lui ai offert quelques hameçons montés sur crin de Florence, et il nous a fait cadeau d'un
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beau sterlet. Nous causons toute la journée, soit eh péchant, âoit chez nous, en prenant le thé. Je vois bien, quand il achète du poisson aux paysans ou des fourrures aux Toungouzes, qu'il est un homme « dur à la détente », faisant flèche de tout bois et ne dédaignant aucun profit ; mais il enveloppe tout cela de tant de bonhomie, que nul ne peut lui en vouloir. Il m'apprend que sur sa barque, par économie, il se nourrit exclusivement de poisson durant tout Tété, et qu'il mange sans difficulté du poisson cru. Il faut être vraiment taillé, pour faire un tel métier. J'ai mis le comble à sa joie en le photographiant. Il a pris position sur le toit de sa tartane : il y a disposé savamment son aide François, qui gratte un poisson, et son petit domestique, qui s'est mis le doigt dans le nez pour la circonstance. Puis, il a hissé là-haut sa petite fille, parée comme pour une fête, et l'a placée debout, à un mètre de lui, un peu en arrière.
i i juin. — Chaleur épouvantable : nous cuisons au soleil, et nous bouillons dans notre paquebot en métal : cependant, sur la rive, la muraille de glace n'est pas encore fondue. La barge qui nous a accompagnés s'est rangée bord à bord avec nous, et les matelots qui la manœuvraient sont naturellement inoccupés. L'un d'eux, Zakharie, a un bon visage doux, barbu et chevelu; il a commencé par se joindre aux inévitables flâneurs (on les appelle, en russe, des bâilleurs^ ce qui peint bien leur bouche entr'ouverte) qui considèrent, du matin au soir, le montage de la machine et des roues. Ensuite, il s'est baigné dans le fleuve : il m'a fait penser au matelot de Paul et Virginie, un hercule velu. L'après-midi, je l'ai trouvé endormi tête nue, en plein soleil, sur le pont de sa barge! Et tout à l'heure.
vers minuit, je l'ai retrouvé là encore, endormi eii dépit de la fraîcheur nocturne et des moustiques : il est couché à même sur les planches du pont, la tête un peu en contre-bas, appuyée sur un rondin de bois, les jambes protégées par son manteau de toile, là torse seulement vêtu de sa mince chemise en cotonnade rouge. Je suis stupéfait de cette force dé résistance à un soleil qui tuerait l'un de nous, et à cette fraîcheur d'où nous sortirions perclus de rhumatismes. Quelle santé de fer, chez ce nàoujik de trente-cinq ansl Mais aussi, il a subi de rudes épreuves. J'ai causé asëex longternps avec lui tantôt, et il m'ii appris qu'il était originaire du gouvernemmt de Tôbolsk. Au moment de la terrible famine de 1891, il avait déjà « femme et petits enfants » : il a dû émigrer. Le yoilà maintenant éclusier sur le canal de l'Obi à l'Yénisséye ; c'est pour lui le bonheur, car il mange à sa faim. Il me racontait, dans son langage simple et avec un bon sourire paisible, quelques impressions de famine : les chevaux, que l'on ne pouvait plus nourrir^ et que nul ne voulait acheter (les paysans russes ne mangent pas de cheval), étaient chassés dans la forêt; n'y trouvant pas une herbe, ils y mouraient. Pas de blé, bien entendu ; pour la léhéda *, dont la graine noirâtre occasionne pourtant de si violentes maladies d'estomac, on la vendait dix ou douze fois plus cher que le seigle dans les années moyennes, soit 2 roubles \e poud (6 francs les 16 kilog.). Les malheureux paysans avaient imaginé de se nourrir d'une graine qui poxisse danï? les marais ; mais ils mouraient de
1. L*arroche : un succédané du blé durant les années de famine. Sur son rôle durant la famine russe de 1892, voir notre livre, Au Pays russe, p. 63 sq.
Nos matelots faisjQt du bois (p. l6l)
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l'usage de celte plante : les autorités intervinrent et firent garder les marais. Rien n'y fit : les affamés, la nuit, organisaient des expéditions pour aller cueillir la plante mortelle... Les pauvres êtres!... Mais vous ne savez pas, en France, ce qu'est la famine! et ces tableaux horribles vous font peut-être, tout au plus, passer un léger frisson vite oublié. Ah, si vous aviez vu comme moi les ravages de la famine de 1892 dans le district russe de Loukoyanof ; si surtout quelques-uns de mes lecteurs m'avaient accompagné dans la visite inattendue que j'ai faite, aux environs de Tomsk, il y a un mois, à un village d'émigrants mourant de faim ; s'ils avaient entendu les gémissements de quelques enfants à demi nus, s'ils avaient aperçu les traits, rongés par la souffrance et le désespoir, des hommes qui m'entouraient; s'ils avaient vu pleurer furtivement des femmes avares de paroles et d'explication; s'ils avaient, enfin, senti comme moi la déso* lante horreur et la rage de l'impuissance personnelle à leur porter ou à leur faire porter secours, — alors toutes ces images déchirantes reviendraient à leur esprit, et ils sentiraient, comme je le sens en recopiant ces lignes, leur cœur se gonfler de larmes, au récit paisible du matelot Zakharie. — Mais, bah ! je le sais bien, peu nous importe un homme qui se roule de faim, et qui en meurt, à six mille kilomètres de notre pays ! . . .
... Une misère encore : ce matin, une fumée qui montait au delà de Tîle que nous voyons en aval, nous jfaisait Croire à l'approche d'un paquebot ; mais, vers le soir, une grande flamme est apparue. C'est la forêt qui brûle à vingt ou vingt-cinq kilomètres d'ici, chez les Ostiaks i à mesure que l'heure avance, la flamme
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devient jplus éhorme. Cet affreux spectacle est' d'une belle grandeur.
/^ juin, — L'incendie ravage toujours la forêt : la fumée, ce soir, et quelques cendres couvraient FYénisséye, et Todeurnous en parvenait. J'ai tenté de chasser sur Un laô qui se trouve en bordure du fleuve. Lès canards, les oies et les grues cendrées se pressent dans ces incroyables marécages, et on ne peut les en déloger. Deux ou trois malheureux cainards ne valent vraiment pas les piqûres de moustiques dont je suis couvert sur le visage, sur les mains, le dos et les épaules, malgré la protection de ma chemise de flanelle. C'est demain que nous devons partir, et malgré le sentiment pénible que j'éprouve à l'idée de rentrer dans la cohue des affaires et des villes, je ne serai pas fâché d^échapper à la torture du soleil cuisant et des moustiques.
- iS juin, — La pliiie, ce matin, nous a saisis : je l'avoue, cette première grosse pluie reçue depuis deux mois et demi, me fait un vrai plaisir : elle rafraîchit et égaie la monotonie du ciel bleu sibérien. Nous partons à»onze heures. Le mouvement du bateau, enfin rendu à ses propres forces, donne à mes pensées un autre cours ; la rêverie s'envole quand s'efface la silhouette de là taïga du Kasse. Le vent siffle, l'énorme fleuve frissonne et se soulève :
lloïho! da kommt derWind!
. . . tleber die stillverderbliche Flâche
Eilet das Schiff,
Und es jauchzt die befreite Scele*...
4. « Hoïho! voici le vent! ... Sur la surface calme et dangel-euse, — Le vaisseau se hâte, — Et mon àme délivrée pousse des cris de joie... >» Henri Heine, Nordsee.
...Nous voici en marche, sous la pluie. C'est aujourd'hui la Pentecôte russe, aussi tout notre bateau estil égayé de branches de bouleaux, dont les jeunes feuilles, d'un vert pudique, ne sont pas encore grandes ouvertes. Nous circulons ainsi comme dans un bois, sur le Nicolai pimpant, repeint à neuf, tout en blanc et en gris, avec la coque en rouge. L'Yénisséye, à cette latitude, est un fleuve énorme : depuis cinquante kilomètres, sa largeur n'a pas été moindre dé deux mille mètres : à présent, je l'estime à trois kilomètres! Mais cette masse d'eau ne donne pas à l'œil la jouissance pittoresque des fleuves moyens ; la Kiète et le Kasse étaient des bijoiix : l'Yénisséye est un colosse ; l'œil y perd la notion des distances, et l'harmonie des proportions y est détruite.
14 juin, — Le fleuve s'est rétréci et présente d'une façon frappante, bien que très amplifiée, l'image du Rhin près de Coblentz : seulement ici, c'est la rive droite toute seule qui se dresse en une muraille verticale toute couverte de mornes sapinières. Nous dépassons des barques qui avancent péniblement, au halage. L'une d'elles est montée par huit hommes : quatre sont endormis et quatre sont aux rames : tous sont également noirs de moucherons. Ils ont l'air misérable, hagard, sous la chaleur qui est revenue. A l'arrière, suspendus à une corde qui pend dans l'eau > traînent trois esturgeons...
Tantôt, j'avais repris à l'avant mon poste familier sur un paquet de cordages. Un matelot, Micha, est veau causer avec moi. Il m'a d'abord demandé s'il était Vrai que nous ayons chez nous un souverain élu. Je lui ai expliqué notre système.
— Et à quelle caste sociale doit appartenir votre
Président? (Je crois entendre encore Gavrilo, me posant la même question.)
— Il n'y a pas chez nous de distinctions de castes : théoriquement, tous ont les mêmes droits.
— Alors, chez vous, il n'y pas de ces zaslôugui za tsar i otétchestvo^?
... Il est vrai, ajoute-t-il après un silence, qu'Us (les nobles) ont bien eu quelque mal, jadis — mais ils s'en payent joliment aujourd'hui.
— Non! en France, nous n'avons plus rien de cela. -^ Chez nous, reprend Micha, c'est le tsar
Alexandre II qui a délivré le peuple...
Et, après un silence, il reprend : « Est-ce que, chez vous, on rencontre, autant qu'ici, des difficultés pour s'instruire?
— Mais non, chez nous, on institue des bourses pour ceux qui sont pauvres. D'ailleurs, vous avez ça également en Russie.
— Voyez-vous, louli Antonovitch, il y a chez nous au village un médecin homéopathe dont le second fils apprend on ne peut mieux. Eh bien, on lui a fait toutes sortes de difficultés avant de lui permettre de faire son volontariat. Il l'a emporté» à la fin, et mainte* liant, il s'instruit aux frais de l'État*
-— Tu vois bien !
— Ah ! le père aurait bien pu payer, mais il a préféré que ce fût au compte de l'Étatj parce que, bien sûr, comme il dit, on poussera vite son fils, afin d'avoii* moins longtemps à l'entretenir !
1; « Mérites pour le tsar et pour la patrie »; ces mots désignent, dans la bouche de ce matelot, les nobles^ dont les privilèges s'expliquent par ce fait qu'ils ont bien mérilé du tsar et de la patrie.
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— Et puis, VOUS savez, les allopathes (Micha connaît ce mot) lui jouent toutes sortes de tours, à notre médecin : ils lui arrachent ses malades. Lui, c'est un homme de bien, il ne prend que ce que chacun lui veut bien donner, et, des pauvres, il n'accepte rien. Tous les jours, à sa porte, il y a une foule comme devant un hôpital. Et puis il sait guérir la sibirskaia iazva (l'ulcère sibérien) dont la contagion nous arrive avec les peaux de Sibérie. Malheureusement, il n'est plus jeune... Il a des enfants, tous bons sujets. L'un d'eux, qui est artisan, s'instruit à force. Il se lève, été comme hiver, à cinq heures du matin, et le soir, de sept heures à minuit, il lit des livres. Dernièrement,, il s'est mis à la philosophie. On paye, comme ça, quatre roubles, on achète des livres, et l'on répond chaque mois à un questionnaire. Quand on a bien répondu, on reçoit un prix. Depuis un an, il a écrit, écrit toujours : pas de réponse... Quelqu'un lui a dit que ses lettres n'étaient sans doute pas encore parvenues à celui qui doit les juger — il attend toujours... Et puis, c'est un chasseur enragé et un tireur hors ligne... » Après un long moment de silence, seulement martelé par les coups de la machine, Micha reprit la parole, et considérant notre chien Jek couché à mes pieds, il dit d'un ton amer que je ne lui connaissais pas : « Oui ! tu passeras toute ta vie (c'est-à.dire Je passerai), tu mourras, ça ne fait rien; et tu ne sauras rien, rien, pas plus que lui (Jek).
— Mais si, Micha, tu sais parfaitement lire et tu connais, en outre, pas mal de choses.
— Lire ! lire ! Ou bien on a des livres et pas le temps de les ouvrir, ou bien on a du temps, et pas de livres.
— Mais, l'hiver?
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. — Oh ! chez nqus, il y a bien une bibliothèque, mais elle ne contient que des niaiseries bonnes pour des enfants. On ne permet pas d'acheter des. livres inté* ressauts.,. »
. Il faudrait un chapitre pour commenter cette conversation que je viens de traduire mot pour mot : je n'entreprendrai pas cette tâche. Du moins, ces confidences m'ont si vivement frappé, dans la bouche d'un jeune paysan de vingt-deux ou vingt-trois ans, que j'ai voulu en fixer le souvenir. Notre entretien s'était réduit à une sorte de monologue, car, je n'avais pas grand chose à dire, moi étranger, à toutes ces réflexions. L'important, pour moi en voyage, n'est j)as en efl'et d'inculquer telle ou telle idée à mon interlocuteur, mais de distinguer quelles sont précisément Jes idées qu'il possède : qu'elles soient justes ou fausses, à mon sens, il n'importe, je n'ai qu'à les enregistrer.. Toutefois, au cas présent, je puis bien ajouter que Micha m'a paru doué d'une intelligence singulièrement développée, et pourvu d'une instruction fort au-dessus de la moyenne...
Vers les cinq heures, nous abordons à un. village où tous les hommes, à peu près, et quelques femmes, se- sont enivrés en l'honneur du lundi de la Pentecôte. C'est un spectacle répugnant, au delà de toute expression. Au milieu d'une rue, j'aperçois entre autres un • malheureux, étendu ivre-mort; ses mains, le haut de sa poitrine et son visa-ge sont littéralement noirs de jnoustiques : la pointe d'une épingle ne trouvecait CN pas une place libre où le piquer! Le pauvre homme,
malgré l'insensibilité de l'ivresse, fait des mouvements vagues, comme pour se défendre. Enfin, quelqu'un arrive, et on le traîne dans une maison.
Nous ne savons nous-mêmes, tandis qu*on fait du bois, où nous réfugier, pour éviter les moustiques. Un feu de bois vert fijme sur la berge, et, .pour éviter les insupportables piqûres, nous nous y rôtissons en compagnie de nos trois chiens. Mieux vaut pourtant la cabine hermétiquement close, où l'oij étouffe, mais où, du moins, on se trouve à l'abri. Près de nous, dans une grande barque, des bambins de huit à dix ans jouent bruyamment : quelques-uns portent le moustiquaire sibérien ; les autres restent à visage découvert. L'un d'eux, surtout, rit paisiblement, comme insensible aux moustiques : il a dix ans, peut-être; il porte une chemisette bleue, un veston îioir et un grand chapeau noir ^ larges ailes ; ses cheveux*- bruns tombent en boucles longues, et encadrent un visage rose où rient des dents éclatantes — ces dents magnifiques qui sont l'innocente parure du Sibérien. Cet enfant, vu ainsi à quelques mètres, au travers d'utie vitre, a une grâce inexprimable, et il est si peu en harmonie avec le milieu grossier où il se trouve, qu'on se demande comment il a pu tomber là ; il évoque des souvenirs dé pelouses anglaises; il semble qu'on ait vu quelque part son portrait peint par Gainsborough.
16 juin, — Hier matin, nous sommes arrivés à Yénisséisk, et le bruit de notre heureusB traversée s'est vite répandu dans la petite ville. Depuis notre départ de Tomsk, c'est-à-dire depuis un mois, nul ne savait rien de notre sort.
Yénisséisk peut avoir 17 ou 18 OÔO habitants; c'est un port animé où abordent les péniches de l'Angara qui apportent du fer et du thé, et les barges carrées qui, de Minousinsk, amènent le blé et la farine dont. se
nourrissent les riverains du fleuve, les pêcheurs, et les ouvriers des mines d'or. La ville a fait beaucoup de bruit en Sibérie, depuis deux ans, par le nombre et la qualité des crimes dont elle a été le théâtre : or, la Sibérie s'y connaît! Néanmoins, elle offre l'aspect le plus riant du monde, et l'on y voit une animation de mariniers qui tranche singulièrement sur les souvenirs de la paisible taïga où je viens de passer un mois. Mes visites s'adressent surtout ici à des propriétaires de mines d'or et de pêcheries établies sur le bas Yénisséye. Malheureusement, si l'accueil que l'on me fait est cordial, ma moisson de renseignements n'en est pas moins médiocre. La première cause de la défiance que j'inspire à ces marchands, c'est qu'ils ne sont pas habitués à voir un homme — surtout un étranger — s'occuper théoriquement de qu'estions économiques : à tel d'entre eux, j'en suis sûr, il semble très singulier ique je m'enquière du prix du blé, du sel, de là viande, du poisson, etc. Je devine à la réserve de tel vieillard qu'il craint, en me disant la vérité, de favoriser le « syndicat étranger » dont, à ses yeux, je suis le secret représentant. En outre, j'inspire à quelques-uns de ces hommes une curiosité vive, parce que je viens de traverser le Canal de l'Obi à l'Yénisséye, et puis leur fournir des renseignements à son sujet. C'est que, bien qu'intéressés au premier chef à l'existence de ce canal qui peut leur faire gagner de grosses sommes, ils n'ont jamais eu l'idée de s'y aventurer ou d'y envoyer un homme de confiance : voilà, entre cent autres, un exemple frappant de l'apathie sibérienne. Ils m'interrogent donc avec une impatience évidente, et l'un d'eux ramène à chaque instant la conversation sur un chargement de sel que nous lui avons en partie
escorté jusqu*à Soukovatka. Ces voisins du Canal ne semblent pas disposés à élargir les questions qui s'y rapportent, et ne veulent le considérer que de leur point de vue strictement local et personnel. Admirablement placés pour en tirer promptement parti, propriétaires de bateaux et d'entreprises diverses, habitués au commerce, ils se croisent les bras et attendent. Ils me font penser un peu à une société française placée en face d'une belle affaire, et qui n'ose s'y risquer avant que le Gouvernement lui ait fait signe et promis son concours... D'ailleurs, je ne me fais pas illusion sur le degré de confiance que j'inspire à mes aimables hôtes^ Comme ils n'hésitent pas à me donner des chiffres fantaisistes, ils ont tout lieu de croire, sans doute, que j'en fais autant de mon côté. Malheureusement pour eux, je n'ai ni intérêt, ni plaisir à leur masquer la vérité, et il arrive ainsi que leur excès de précautions à mon endroit les fait tomber dans l'erreur. Combien de fois ai-je observé pareil fait dans cette Sibérie défiante! Combien de fois, aussi, ai-je admiré la naïveté des gens qui me bernaient, comme ici, de renseignements inexacts, sans se douter que j'avais sous la main le moyen de les contrôler!...
C'est, je pense, la population des mariniers et des ouvriers revenus des mines d'or, qui donne à la gentille ville dTénisséisk, sa réputation sinistre. Il ne faudrait pas juger par là l'ensemble de la société. On y trouve en effet un noyau solide de gens fort cultivés et très intelligents, gros industriels, ingénieurs et fonctionnaires. Ainsi, par exemple, le maire de la ville, M. Vostratine, a été étudiant en médecine à Paris, et n'a pas trente-cinq ans. Ses amis, sa famille
sont au courant de la vie intellectuelle de TEurope, lisent beaucpup et font de la musique. C'est une société aussi agréable qu'accueillante, et j'aurais plaisir h passer près d'elle une semaine ou deux. Malheureusement, le temps presse, des télégrammes qui m'attendaient poste restante, m'appellent à Kçasnoiarsk où je dois retrouver mon ami Gavril Pétrovitch. En outre, je suis malade depuis mon départ de Soukovatka : l'absorption, en pleine chaleur, d'une bouteille de kvass mal préparé a déterminé chez moi des troubles intestinaux dont je souffre beaucoup, et qui menacent de prendre un caractère inquiétant. On vous demande parfois, à la veille d'un- long voyage : « Et si vous tombiez maladeî » Je réponds toujours : « C'est une éventualité qu'il faut écarter de son esprit. » Le fait est que la maladie, dans un pays perdu, est chose terrible, et que, une fois atteint, une fois terrassé, on n'a plus qu'un souhait : la crîse violente; le coup de grâce, pour en finir...
Oui, il me faut me hâter, et c'est dommage, car je trouverais au musée, si patiemment, si intolligemment organisé par A. L Kytmannof, des ressources vraiment précieuses pour l'étude ethnographique de la province, et aussi une bibliothèque spéciale dont nulle part ailleurs, fût-ce à Saint-Pétersbourg, les éléments ne se retrouvent aussi complets. Presque toutes les villes sibériennes possèdent ainsi un musée local : on y trouve, quand on n'est pas un touriste indifférent, de véritables trésors : on y rencontre aussi, le plus souvent, un conservateur opiginal et dévoué, dont tous les loisirs sont- consacrés à ses collections, et qui est un intarissable cicérone, un type curieux à observer, tenant le milieu entre notre savant de proi-
LA taïga • 187
vince, le spécialiste allemand et le propriétaire de bibelots rares.
Le Nicoldi doit être utilisé à Krasnoiarsk pour les travaux du pont, et on l'y atlend avec impatience. Mais, entre Yénisséisk et Krasnoiarsk, se trouve un rapide, le Kozatchinski porogue, que notre machine de 24 chevaux ne peut franchir à elle seule. Il nous faut, pouf un kilomètre ou deux, l'appui d'un remorqueur : or, lé puissant remorqueur de l'État, après nous avoir attendus plusieurs jours, est justement parti pour l'Angara la veille de notre arrivée ici. Un particulier nous deniandè deux mille francs pour nous faire aider par son vapeur; passerons-nous par ses exigences? Nous attendons des instructions officielles, sans savoir quel jour nous pourrons partir. Je devrai donc me résigner à faire en tarentass les 350 kilomètres qui nous séparent de Krasnoiarsk, et à précéder là-bas notre cher petit paquebot. J'en suis navré. Il faut se décider pourtant : je vais commander des chevaux qui seront prêts demain. Une dernière promenade mélancolique m'amène le long du port où l'on décharge du blé sur les informes barges de Minousinsk : c'est un tohubohu de couleurs et d'hommes, une étrange saleté illuminée de rouge, dans le décor bleu du fleuve ensoleillé. Voici plus loin le marché de bric-à-brac, avec d'invraisemblables débris d'ustensiles que flairent et manient des désœuvrés. A des tables en plein vent, on consomme de la soupe et de la bière que vendent des commères bavardes. Plus loin encore, voici des barques pontées, terminées par une pointe retroussée ; elles viennent de l'Angara, l'énorme rivière qui unit, après 1800 kilomètres de cours, le lac Baïkal à l'Yénisséye. C'est partout une animation extraordinaire,
un va-et-vient de voitures, de porteurs, de mariniers, d'hommes ivres, et de voiles blanches qui se déploient et glissent lentement sur Tazur du lointain : la vie remue et bourdonne au bord de la petite ville ensommeillée, où çà et là des vaches paissent dans les rues...
1 7 juin. — A trois heures, je suis parti : j'ai le cœur gros d'avoir dit adieu au capitaine et au mécanicien du Nicolaï, à ces excellents amis auxquels trente jours de vie commune dans le désert boisé m'ont affectueusement uni. Je suis triste aussi d'avoir quitté notre équipage, ces braves matelots simples qui m'ont fourni la précieuse occasion de causer fréquemment et sans gêne avec des hommes du peuple, en ce pays où ils sont si défiants. Oui, ce sont de braves gens que je viens de quitter, des braves gens dans toute la force du terme, des hommes éprouvés, dont les ressorts moraux ne sont pas faussés, comme les nôtres, par une éducation ambitieuse et par la casuistique du sentiment, des hommes simples et naturels, dont la simplicité est inclinée, inconsciemment, je le veux bien, mais qu'importe? du côté de la bonté plutôt que du côté de l'égoïsme, des hommes dont le contact est bienfaisant pour ramener à la grande route droite nos rêveries égarées dans les sentiers. Ce qu'ils m'ont donné, durant ce mois où ma vie a été mêlée à la leur, où, sans doute, ma pensée s'est déroulée sans qu'ils y aient grande part, mais où, du moins, nous nous sommes physiquement et moralement côtoyés à toute heure du jour, ce qu'ils m'ont donné là, jamais la société de mon pays ne me l'offrira, je le sais. Voilà pourquoi j'éprouve une profonde amertume de regret à quitter ce vapeur et ces hommes que jamais je ne
ÀSiJkt^^
reverrai plus, mais que je ne veux pas oublier... Oui! mon départ est triste...
La route uniformément se prolonge dans la forêt, non loin du fleuve, que Ton aperçoit par instants au travers d'une éclaircie : elle est excellente, et, en outre, je trouve aisément des chevaux. J'ai l'ennui, ne possédant pas encore de tarentass^ de déménager à chaque relai mes volumineux bagages et ma personne : or, comme il faut, pour se caser commodément dans un tareniass^ l'expérience de deux relais au moins, il s'ensuit que je suis toujours fort mal assis.
J'ai, d'ailleurs, grâce à mes expériences russes, assez l'habitude de ce genre de locomotion pour ne pas m'irriter, el pour patienter. J'observe la route aussi longtemps que mon attention est capable de s'attacher à un objet précis — car on ne peut pas lire en tarentass^ el pour dormir, il faut y être installé autrement que je ne le suis dans les voitures de paysan qu'on met à ma disposition. La forêt est défrichée sur une largeur de quinze à vingt mètres environ sur chaque côté de la route, si bien qu'au lieu de rouler dans l'obscurité humide et inquiétante, on passe au milieu d'une prairie ensoleillée, et positivement émaillée de fleurs. Cette floraison extraordinaire, au milieu de l'herbe verte^ me réjouit et me confond • de tous côtés^ c'est une profusion de fleurettes jaunes^ blanches et bleues, de fleurettes connues pour la plupart^ à ce qu'il me semble, mais pour le moins doubles des nôtres : je vois là des pavots couleur lie de vin grands comme ceux de nos jardins^ des muguets énormes, une plante à grandes clochettes blanches, des boutons d'or, puis des fleurs jaunes
dont j'ignore le nom, mais que je vois en France, et qui sont ici larges comme des. roses.
J 8 juin. — ^ L'inondation du fleuve me force à des détours, mais je ne m'en plains pas, car la route nouvelle serpente par des champs et par des bouquets de bois embaumés d'aubépine, sous un ciel de printemps lourd de vie et de fécondité : le premier champ de blé aperçu m'a donné une émotion...
En arrivant, vers midi, près d'un relai, j'ai dépassé un convoi de prisonniers : quelques-uns sont en charrette de paysan : ce sont, je pense, les malades, et aussi les nobles, auxquels la loi accorde le droit .de se faire voiturer jusqu'au bagne. Les autres vont à pied, entre des soldats noirs de hâle, sous leur béret sans visière, et dans leur dolman de toile blanche. Parmi des prisonniers ordinaires, j'aperçois trois galériens. L'un d'eux me frappe surtout : c'est un homme de vingt- cinq ans à peine, un des plus beaux hommes que j'aie rencontrés dans ce pays, où cependant la race n'est pas encore déformée par la civilisation; c'est positivement une statue d'athlète : grand, admirablement proportionné , la poitrine bombée, les muscles des bras saillants sous sa chemise claire, il donne une image de force tranquille que soulignent la cambrure de sa taille et sa marche assurée, gaillarde, martiale, scandée par le bruit des chaînes. Sa tête, trop petite, est laide, insignifiante, avec une expression hostile et ironique. Ses fers sont constitués par des anneaux plats, allongés, qui relient à une ceinture de fer les bracelets rivés à ses chevilles, et qui pendent librement entre les jambes : ils ne donnent pas une impression de pesanteur; on les entend seulement tinter à chaque coup de talon. Pourtant, la vue de ces
jambes "enchaînées qui marchent sur la route entre des gardiens produit sur moi une atroce impression : elle évoque le souvenir des ours promenés par les villages — et, là aussi, je plains les ours, — de quelque chose . d'extra-humain, d'inutilement cruel. Sans doute,' cet homme, ce bel athlète que les Grecs auraient fait poser, est probablement une dangereuse canaille, un assassin endurci : mais enfin,* pourquoi
rougirais-j'e d'avoir eu pitié de lui?
Arrivé au village, j'y suis bientôt rejoint par le convoi, qui s'arrête tout à l'entrée, devant là maison d'étape. On appelle ainsi une maison de bois, basse, sombre, délabrée; humide, sale, aux fenôtres grillées, qui se trouve dans tous les villages de relais sur les routes postales. Les prisonniers que l'on conduit parfois d'un bouta l'autre de l'Asie, trouvent là, chaque soir, un abri momentané. Dans des salles obscures et infectes, meublées d'une planche de corps de garde, les pauvres diables s'allongent côte à côte, se séchant comme ils peuvent, quand ils sont mouillés, et se nourrissant à peu près de même, car, vu la cherté dé la farine dans certaines contrées, l'allocation de pain n'est pas toujours suffisante pour apaiser leur faim.
Ils passent ainsi la nuit et une partie du jour dans une atmosphère abominable, gâtée par les émanations de tous ces corps mal soignés, de ces vêtements sordides, de cette humidité qui sèche à la chaleur humaine, de cette vermine qui pullule partout... Ils passent, et, souvent, prennent là le germe d'une maladie qu'ils transmettent à d'autres avant d'y succomber : typhus, choléra, phtisie. Les maisons d'étape sont des cauchemars pour les rares touristes
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de Sibérie : que doivent-elles être pour leurs hôtes forcés? Un des plus grands bienfaits du Transsibérien sera de faire disparaître ces affreuses baraques qui coûtaient, somme toute, si cher à l'Etat, et où tant de souffrance humaine s'est exhalée...
Notre convoi s'est arrêté à la maison ctétape, toute petite, pas sérieuse, celle-là. Vite, on place une sentinelle qui s'appuie sur le canon de son fusil, tandis qu'on prépare le déjeuner. Alors, sous le grand soleil de midi et la cuisante chaleur, c'est un déballage inattendu. D'abord, tout le monde se lave un peu : un prisonnier apparaît sur le perron : de sa bouche pleine d'eau, il fait glisser un petit filet dans ses mains ouvertes, qu'il porte ensuite vivement à son visage : c'est le moyen classique pour se débarbouiller sans trop employer d'eau; on a l'avantage de pouvoir avaler ce qui reste. Puis, voici le grand athlète galérien : avec des poses et des cambrures, il vient, d'un pas martial que scande le bruit des chaînes^ chercher du bois pour la « popote » : il tient toute droite cette taille que la loi n'a point pliée, et l'on ne peut se dissimuler que cette image de crime impénitent et braveur, que cette attitude de forte bêle prise au piège, n'est pas dépourvue de caractère. Je m'approche, n'osant pas trop avoir l'air de les regarder, par une sorte de pudeur que m'inspire la pitié : sur le perron^ un homme développe des bandes et soigne ses pieds meurtris; un autre déroule un chiffon sale, le déroulé lentement, avec d'infinies précautions, et, à la fin, eii retire deux tassés en faïence à fleurs. A ce momentj le galérien dont j'ai tant parlé demande très haut, en me désignant aux soldats : « Qu'est-ce que veut donc ce corbeau-là! » Toute la compagnie éclate de rire.
Sur le quai d'Yenisseisk (p. 187)
Soldats gardant des pris
Ils ont raison : mon accès de pitié compliquée est infiniment ridicule.
Des femmes, cependant, sont arrivées du village avec des provisions, et le petit commerce va son train. Je vois Tune d'elles prendre en échange de pommes de terre une paire de vieilles bottes trouées...
Depuis le milieu de la nuit, il est devenu plus difficile d'obtenir des chevaux : les Sibériens, riches paysans, paresseux et jouisseurs, ne se soucient guère de se lever la nuit pour conduire un voyageur, et ils mettent à leur refus d'attelages une obstination que ne peut même vaincre parfois l'appât du gain. Dans l'âprès-midi, j'ai vu successivement sur le siège de ma voiture un gamin de quatorze ans, qui en portait dix, et une jeune femme. Ils ne conduisaient pas de la même façon : le gamin lança d'abord éperdûment ses trois chevaux dans des descentes vertigineuses, où le moindre faux pas nous eût été fatal; puis, incapable d'enlever son attelage fatigué, il se traîna péniblement durant la seconde moitié du parcours. La femme, au contraire, a conduit lentement, posément, ses deuiç haridelles blanches; elle a exécuté, entre autres, au pas retenu, une effrayante descente de cinq cents mètres pour le moins. Sans quitter son siège, comme font à tout propos les cochers sibériens, pour redresser les harnais^ bourrer leur pipe, ou prendre haleine, clic a conduit, des guides et de la voix, avec un sérieux qui m'a fort amusé. Enfin, lorsque nous avons relayé, j'ai aperçu que, pour me faire honneur, ma cochère avait chaussé de bottines fines son pied nu !
Vers le soir, en sortant d'un village, nous passons devant une maison détape, La porte et les fenêtres en sont ouvertes toutes grandes, et, devant la maison,
sur l'herbe fraîche, soldats et prisonniers sont étendus dans un touchant pêle-mêle. Un voisin s'est assis là, et deux femmes, arrêtées devant le groupe, prennent part à la conversation : c'est une idylle de soir de juin ! i 9 juin» — Au petit jour, ce matin, dans un grand village interminable, un veilleur de nuit m'a indiqué une maison où me procurer des chevaux : comme le riche paysan auquel ils appartiennent ne veut pas se déranger, il charge le veilleur de me conduire jusqu'au relai prochain. Ce cocher improvisé est un vieillard à barbe blanche coupée court, et à voix grêle : il est sec comme une planche de liège, dont il me donne exactement l'impression, quand je le vois assis un peu de travers, raide sur son siège. Comme tous les cochers russes, il encourage les chevaux et leur parle sans cesse, leur prodiguant les noms les plus tendres; toutes ses phrases se terminent par un refrain bizarre qui commence sur des notes aiguës et retombe sur deux notes graves : d, d, d, d, d, d, oyé^ oyééé : ce refrain, qui m'éveille parfois de courtes somnolences, me fait éclater de rire. Par moments, sur la route cahoteuse, une échappée se déclare sur le fossé, très large et peu profond ; — aussitôt, heureux comme des écoliers d'échapper à la grande route, nous nous engageons dans le fossé, avec de vigoureux oyé^ oyé. Ce manège m'amuse beaucoup, et cependant, je suis las de trente-huit heures ininterrompues de cahots dans des iarentass découverts et sans appuis. C'est chose curieuse que la somnolence qui s'empare de vous, durant ces longs trajets en voitures incommodes : on ferme les yeux sans le savoir, et l'on s'oublie une minute, deux au plus, durant lesquelles on a le temps de faire un rêve très compliqué, différent chaque fois.
Les faits les plus éloignés, les souvenirs les plus confus passent ainsi dans votre vision, et c'est comme une fantasque revue de votre vie passée, coupée en très menus tableaux.
Enfin, vers dix heures du matin, le paysage se découvre; les forêts ont fait place aux champs de blé. Voici au loin des montagnes bleues qui bordent le fleuve. Une pente effrayante mène à la ville, dont on voit les églises blanchir à Thorizon : une plaine pelée, des maisons de bois, d'interminables files de charrettes, des ponts, des rues, de la poussière, Thôtel enfin : je suis à Krasnoiarsk. Me voici au bout de mon merveilleux voyage de rêve...
La Sibérie souriante.
DE KBASNOIARSK A IBKOUTSK.
Krasnoiarsk est, sans doute, une ville de bel avenir, car, de même que Krivochokovo sur l'Obi, elle se trouve au point de croisement du Transsibérien et d'un grand fleuve, l'Yénisséje. Par ce fleuve, elle communique avec la Chine, avec le riche dislrict de Minousinsk, et enfin, pour ainsi dire, avec l'Angleterre qui a découvert cl qui utilise le passage de la mer de Kara et des bouches de l'Yénisséje. A Krasnoiarsk, on sfe procure certains produits anglais à bien meilleur compte qu'à Paris. S'il fallait citer à nos indolents négociants un nouvel exemple de la ténacité anglaise, on pourrait leur rappeler l'histoire de celte utilisation du grand fleuve sibérien. Le capitaine Wiggins montra le premier que les bateaux de mer pouvaient remonter le fleuve. Seulement, la première expédition anglaise, mal renseignée sur les besoins du pays, prit un chargement semblable à ceux qu'on choisit pour les sauvages : elle embarqua des verroteries et des haches; pour un peu, elle y auraitjoint un lot de couteaux à scalper. Or, faute de sauvages, les verroteries
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lui restèrent» pour compte; il en fut à peu près de même pour les haches, dont la forme déplaisait aux Sibériens, et pour un lot considérable de souliers ferrés que personne, en ce pays, n'eût voulu chausser.
L'année d'après, les Anglais apportèrent des conserves, des montres^ des vêtemenls; ce choix était excellent, mais ils eurent le tort d'écouler leur stock à vil prix, au détail, faisant ainsi une concurrence écrasante aux marchands locaux. Ceux-ci se liguèrent et obtinrent du Gouvernement qu'il établît sur place des droits de douane sur les produits étrangers. Les Anglais avaient, on le voit, conduit les choses avec beaucoup de légèreté et de précipitation : néanmoins, ils subirent sans se décourager les pertes, les avaries et la douane, et on les voit aujourd'hui faire là-bas de si sérieuses affaires que, déjà, les Allemands et les I>anois songent à les imiter.
La ville de Krasnoiarsk est encore assez insignifiante; elle s'étale largement entre la falaise rouge* qui lui a donné son nom, et la rive gauche de l'Yénisséye, large de quinze cents mèlres à cet endroit. Pour construire sur le fleuve violent et profond le pont du chemin de fer, on a dû chercher un peu en amont de la ville une placé où il se resserre entre^deux rives distantes seulement d'un kilomètre. Quant à la ville ellemême, elle possède, pour son usage, un bac qui fonctionne sous l'impulsion du courant, grâce à un câble amarré à une longue distance au milieu du fleuve, et soutenu par des flotteurs en forme de barque. Le procédé est simple, mais l'emploi qui en est fait sur une échelle aussi énorme surprend l'imagination. Il va sans dire que le passage est lent ; or, comme la circulation est considérable entre les deux rives, il en résulte
qu'il ne faut pas compter moins de deux heures au bas mot, tant pour attendre son tour, que pour traverser sur deux bacs les deux bras du fleuve. Une file de véhicules de toute espèce s'échelonne sur la pente qui mène du quai vers le bac, et, chaque demi-heure environ, on y avance de quelques mètres. On attend patiemment, avec quelques injures distribuées ou reçues çà et là. Le lendemain de mon arrivée, allant faire une visite sur la rive droite de ITénisséye, j'attendais ainsi, dans une voiture, m'atnusant à considérer le paysage, et à bavarder avec Gavril Pétrovitch que j'avais eu la joie de rejoindre ici. Près de nous, était un groupe de prisonniers parmi lesquels se trouvaient trois vieillards. Tous se taisaient. Tout à coup, un homme, placé derrière la balustrade, demande à un soldat :
— Où donc conduis-tu ces vieux-là?
Le soldat ne répond pas. L'homme reprend :
— C'est à l'asile des vieillards, et non pas en prison qu'il faudrait les mener !
— Bahl répond une^ voix, ils ont peut-être commis un crime.
— Ah! bien oui, un crime! Non! c'est parce que c'est des gens comme ça qu'il leur faut : les vrais coupables leur sont utiles, ils les font entrer au commissariat par une porte et sortir par Tautre.
— C'est vrail fait la voix, mais patience, à partir du 2 juillet, chabache^l.,.
C'est que, à la date du 2/14 juillet, le Ministre do la Justice doit venir à Irkoutsk inaugurer le nouveau régime judiciaire,' que l'on salue ici avec une joie
1. Exclamation qui équivaut à peu près à notre expression vulgaire makache ou : on peut se fouiller.
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profonde, comme une aurore de justice, après le ténébreux arbitraire de la police. Désormais, en effet, la Sibérie jouira d'une partie dès droits octroyés à la Russie par Alexandre IL Sous le régime qu'elle a subi jusqu'à présent, c'est l'officier de police, Vispravnik, qui seul est chargé des enquêtes judiciaires; il les mène, sans contrôle, à sa fantaisie. Désormais, les juges nouveaux feront leurs enquêtes en personne, et ne pourront prononcer sans avoir entendu le coupable. Ce n'est pas beaucoup^ ce droit si simple : c'est cependant assez pour que le peuple sibérien tressaille de joie, et pour qu'on entende çà et là, dans la bouche de paysans qui, certes, ne sont pas sentimentaux, des exclamations comme celle que je viens de rapporter.
Je ne suis pas resté longtemps à Krasnoiarsk, mais j'y ai fait beaucoup de visites et pris de nombreuses notes techniques. Si je ne puis énumérer toutes les aimables personnes qui m'ont fourni des chiffres et des renseignements, qui ont discuté, confirmé ou rectifié mes idées sur la colonisation et la situation des émigrants, qui m'ont mis au courant du commerce que les Anglais pratiquent par l'Océan Glacial et le fleuve Yénisséye, si, dis-je, je ne puis ici remercier chacun individuellement, je ne puis, du moins, passer sous silence le nom de Vladimir Mikhaïlovitch Kroutovski. Nul ne passe à Krasnoiarsk sans voir M. Kroutovski, pas plus qu'on ne visite Minousinsk sans rencontrer M. Martynof, le directeur du célèbre musée archéologique et ethnographique. M. Kroutovski est médecin de profession, mais en réalité, c'est un homme qui sait tout et qui connaît tout le monde, qui a des relations en Amérique comme en
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Angleterre ou en Allemagne. Ses avis sont écoutés de ^administration, bien qu'il soit aussi indépendant que possible dans ses idées et dans sa conduite : bref, c'est un de ces hommes qui deviennent sans effort, et en quelque sorte nécessairement, le centre intellectuel d'une ville. Résumer mes conversations avec lui serait long, car nous avons effleuré toutes les questions sibériennes, en nous promenant dans son jardin en fleurs, ou bien en fumant des .papirosses sous la. véranda de' sa maison. Sur les mines d'or qu'il connaît à la fois par expérience personnelle et en sa qualité de médecin, sur l'émigration, sur le chemin de fer, mon hôte a été inépuisable et charmant. Que de portraits, que d'anecdotes, dans sa conversation imagée! Je ris encore au souvenir de ce fonctionnaire, délégué par l'administration pour étudier si les bords de la rivière S... étaient propices à la colonisation, et qui partit, le malheureux, ignorant ce que c'était qu'un lieu « propice à la colonisation »} et anxieux de trouver sur sa route un homme intelligent qui l'éclairât sur les conditions exigées pour l'installation d'un village russe.
Et le chemin de fer! Vladimir Mikhaïlovitch l'attaque avec crànerie comme faisait jadis Yadrinetsef : les Sibériens, dit-il, Vivaient bien, jusqu'à présent; ils avaient du blé en abondance, dé gras pâturages, des bois, et voici que le ruban ferré amène au milieu d'eux tous les meurt -de faim de l'Europe ; ils étaient riches et satisfaits : ils connaîtront désormais la misère égalitaire. Le paradoxe est moins réel ici qu'on ne pourrait croire : les journalistes pressés sont les seuls à dire que le Transsibérien apporte à la Sibérie les bienfaits de la civilisation : en réalité,
l'œuvre colossale ne profile qu'à ceux qui désirent exploiter ce pays : marchands, ingénieurs, colons; aux détenteurs actuels du sol vierge, elle n'apporte, au contraire, qu'une menace de ruine, ou, tout au moins, de gêne économique et morale.
2 1 juin, — Ce matin, au saut du lit, je vois entrer dans ma chambre un petit homme ventru, noir, frisé, aux yeux saillants armés de lunettes d'or : c'est un jeune Privât Docent allemand ; il a été honoré d'une mission de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, afin d'étudier les éléments du dialecte, toungouzedont les origines sont inconnues. Il est satisfait de lui-même comme un spécialiste, et naïf comme un poussin qui sort de l'œuf. Il m'a été adressé parce que l'on espère que je suis en mesure de lui donner des renseignements sur le lieu où il pourra rencontrer des indigènes toungouzes. Le petit docteur sait assez de russe pour se tirer d'affaire. Nous faisons connaissance. Je lui fournis toutes les indications possibles sur les Toungouzes que j'ai rencontrés, et sur la meilleure façon de les rejoindre : il accepte tout cela sans sourciller, comme un Allemand accepte une amabilité d'un Russe, et il ajoute; « Un Toungouze, un Toungouze! donnez-moi seulement un Toungouze sachant le russe, et je me fais fort d'étudier sa langue.
— Rien nest plus simple : quelque quatre cents kilomètres à faire en descendant le fleuve, et vous trouverez vos indigènes aux environs de Soukovalka. Seulement, partez d.e suite, car ils sont nomades, et, une fois qu'ils seront rentrés dans la forêt vierge, vous pouvez perdre des semaines à les chercher en vain.
— Partir tout de suite! je ne demande pas mieux :
si VOUS croyez que je m'amuse ici! Mais j'attends mes bagages.
— Ils se sont égarés?
— Non, mais, par mesure d'économie, je les ai fait venir en petite vitesse.
— Voilà de l'économie bien placée ! cela vous coûtera au moins quinze ou vingt jours d'attente à l'hôtel, si tant est que votre malle ne se perde pas en route. Quelle singulière idée vous avez euel
— C'est que, voyez-vous, mon bagage est fort lourd : il pèse plus de 400 kilogrammes (27 pouds).
— En vérité! Qu'avez-vous donc emporté? un lit, un canon, des plaques photographiques et un phonographe pour enregistrer l'idiome toungouze?
— Oh non! rien de tout cela! seulement quelques livres,... et puis... surtout... des conserves alimenr taires.
— Vous voilà bien équipé! ajoutai-je en éclatant de rire. Les conserves coûtent moitié nioins à Krasnoiarsk qu'à Moscou. Enfin^ à votre guise. Seulement, n'oubliez pas, quand vous partirez en barque pour gagner un village ou un campement, de prendre avec vous une bonne provision de farine.
— De la farine, pour quoi faire?
— Eh! pour manger!
— Pour manger... comme ça?... l'excellent Privât Docent portait à sa bouche ses deux mains disposées en écuelle, et son visage exprimait le plus naïf ahurissement.
— Mais non! c'est pour faire du pain.
— Alors, il est bien plus simple d'emporter du pain tout fait!... »
Je suppose que le brave orientaliste a de bonnes
dents qui lui permettent de manger du pain de trois semaines. Confiant dans son étoile, il ne demandera conseil à personne, pas plus qu'il ne Ta fait jusqu'ici. Ses hommes lui feront peut-être prendre du pain séché au four, et diminué ainsi de son poids d'eau : ^e sera tout. Malgré les difficultés, les contretemps, les ennuis, les erreurs, il ira droit devant lui, ici ou là, cherchant le Toungouze typique; il ira tout doucement, avec son inépuisable patience, sa confiance en lui-même, son flair bizarre de spécialiste allemand, et il découvrira un beau jour son indigène : tel un tronc d'arbre, que les grandes eaux ont détaché de la rive, et qui s'en va flottant au gré d'une rivière sibérienne : il flotte, flotte sans trêve au fil de Teau, ballotté par les vents, submergé par les vagues, accroché par des bancs de sable et des compagnons de route, il flotte toujours; il atteint, après des mois, le courant d'un grand fleuve, et un beau jour enfin, il débouche dans l'Océan qui devra l'enchâsser dans un bloc de glace polaire. .
22 juin, — P. N. Méjéninof, l'ingénieur en chef du Sibérien Central^ m'a prié aujourd'hui de lui raconter ma traversée du canal sur son vapeur, le Nicolai. Il est étonné de mon enthousiasme. Il arrive en ce moment d'Irkoutsk et me fait part delà difficulté que l'on éprouve à trouver des chevaux dans les relais de poste. Souvent, au lieu de deux roubles en moyenne, prix du tarif, les paysans vous offrent des chevaux à 10 ou 15 roubles pour le relai : parfois même, à ce prix, on ne trouve pas d'attelage disponible. « Avant les travaux du Chemin de fer, ajoute Pavel Nikolaévitch, j'allais d'ici à' Irkoutsk en quatre jours : cette fois, j'en ai mis sept. Un jour même, que
mes quatre chevaux, fournis par des ouvriers de la voie, allaient* dépasser un tarentass qui nous précédait, un jeune homme se montra hors de la voiture, et me menaça d'un revolver au cas où j'avancerais. Parti le premier, il entendait arriver le premier à la maison de poste, et ne pas se laisser souffler leschevaux disponibles. » M. Méjéninof riait de tout son cœur! Moi, je réfléchissais...
23 juin. — Visites, achats, préparatifs de départ : GavrilPétrovitch, que ses aff*aires appellent à Irkoutsk, doit prendre le train ce soir avec moi. Un wagon a été mis à notre disposition, et l'on espère que l'on obtiendra l'autorisation d'accrocher ce wagon au train spécial d'un grand personnage qui part ce soir dans la môme direction que nous.
Au cours d'une de mes visites de ce matin, quelques personnes se sont plaintes vivement à moi des procédés d'un voyageur français qui, pourvu de fortes recommandations, a considéré un peu trop cette province comme une terre conquise. Mais, que pouvonsnous, nous autres qui sommes calmes, maîtres de nous-mêmes et respectueux des usages du pays, contre ceux de nos compatriotes qui se laissent emporter aux excès d'une colère trop souvent injustifiée? Ils font beaucoup de tort à eux-mêmes, d'abord, puis à ceux qui les suivent. Dans des contrées aussi lointaines, il faut toujours considérer que les rares voyageurs appa. raissent comme des représentants de leur pays respectif : combien l'oublient mal à propos!...
Quatre heures I nous partons. Nous traversons le fleuve sur un vapeur qui appartient à la direction du chemin de fer, VEvguénii, frère du Nicolài : hélas ! mon cher bateau du Canal ne sera ici que demain, et
je n'aurai pas la consolation de serrer une dernière fois la main à ces braves compagnons de notre beau voyagt^ !
Quelques ingénieurs dû chemin de fer ont installé leurs familles sur la rive'droite de TYénisséye, et je retrouve là tout un cercle amical qui s'est ouvert à moi cet hiver,àTomsk. Ernest Andréévitch Bobienski, qui a mis son wagon à notre disposition, et chez qui nous dînons ce soir, est un homme doux et sérieux, peu bavard, mais sur qui la confiance s'appuie en toute sécurité. Je lui donne des renseignements tout frais sur le Canal de TObi, auquel il a travaillé, il y a quelque huit ans, sous la direction du baron Aminof. Au* milieu de sa charmante famille, la soirée s'écoule doucement. Enfin, dix heures sonnent, et l'on "annonce le train spécial, qui bientôt stoppe devant la villa. Un moment d'émotion pour les adieux, puis tout à coup, Quelqu'un appelle : « Où est louli Antonovitch? » On me cherche pour me présenter au personnage que nous allons escorter, M. Koulomzine.
S. E. Anatole Nicolaévitch Koulomzine est Secrétaire d'État, Rapporteur du Comité des Ministres et du Comité du Transsibérien. C'est un des plus grands personnages russes. Grâce à ses fonctions, qui lui donnent accès auprès de l'Empereur^ il peut exercer sur la Sibérie en particulier, une action toute-puissante. La mise en valeur de ce pays ne peut être en effet commencée que par la colonisation, et le Comité du chemin de fer, dont le Tsar est le président, a compris qu'il fallait mettre tous ses soins à organiser cette grande œuvre : or, c'est justement à M. Koulomzine que le Tsar a, l'an dernier, confié le soin de faire une enquête sur la colonisation sibérienne. C'est donc de
ce haut fonctionnaire que dépend Tavenir agricole de rimmense colonie : selon que les mesures conseillées par lui seront bonnes ou mauvaises, Témigration russe trouvera au delà de TOural le succès ou la ruine. On conçoit rimportance et la responsabilité d'une telle mission. J'étudierai ailleurs, en détail, les questions qui s'y rattachent, mais je tiens à dire tout de suite que l'enquête colossale a été menée personnellement, au prix de fatigues sans nombre, par l'envoyé impérial : cinq mille kilomètres en voiture ne sont pas une partie de plaisir pour un homme qui touche à la soixantaine. Le rapport qui a suivi cette enquête vient d'être imprimé et distribué aux principaux fonctionnaires : on en parle, depuis un mois, dans toute la Sibérie. Cette année, M. Koulomzine se rend dans la Transbaïkalie pour y étudier certaines questions délicates relatives aux terres occupées par les indigènes bouriates. Son arrivée est attendue ici depuis longtemps, et voici quelques jours que, tout le long de la route, tous ceux qui portent une casquette de fonctionnaire, sont sous les armes : depuis le plus mince te hinovnik jusqu'aux Gouverneurs et aux Gouverneurs généraux, depuis le plus aimable jusqu'au plus grossier et au plus hautain, tous les hommes à qui l'État sert un traitement, attendent avec anxiété la visite de l'Enquêteur. Ceux qui, d'ordinaire, piétinent les autres, peuvent être, d'un mot dédaigneux, déclassés, anéantis... Certes, ils se rattraperont ensuite, comme se redresse le bouleau courbé par la tempête, mais, pour l'instant, leurs yeux sont inquiets.
Telle est la situation du personnage que vient d'amener le train spécial. Je parlerai beaucoup de lui dans les pages qui vont suivre, mais,' ne m'attachant
à raconter que nos rapports personnels, je tenais, pour exclure toute idée de familiarité mal venue de ma part, à marquer la place qu'il occupe dans le monde russe. En outre, cette place éminente doit, et il me faut le déclarer tout de suite, ra'interdire les éloges comme elle m'interdirait les critiques. Je ne tiens pas plus à passer pour un flagorneur que pour un malotru ; j'espère du moins qu'il se dégagera de mon simple récit l'impression de ma reconnaissance profonde pour les procédés dont j'ai été l'objet, et de ma joie en face d'une des plus belles intelligences que je connaisse dans le grand moudé russe.
M. Koulomzine est descendu de wagon, et son premier soin est de m'annoncer qu'il a donné des ordres pour que ma voiture ne manque pas de chevaux et puisse voyager avec les siennes. Me voilà délivré d'une lourde inquiétude, et je suppose que les yeux gris perçants de Son Excellence en aperçoivent quelque chose sur ma physionomie. Après une courte conversation où, avec toutes les nuances que comportent nos situations respectives, nous nous observons mutuellement, plus attentifs l'un et l'autre à certains détails caractéristiques qu'au vague bavardage un peu gêné, qui s'élève autour de nous dans le salon, je demande la permission de me retirer, et je regagne le w^agon que M. Bobienski a bien voulu mettre à la disposition de son vieil ami Gavril Pétrovitch et de moi.
S4 juin, — . Notre train lile doucement dans une contrée boisée, accidentée, très plaisante à l'œil. Fort occupé de remettre en ordre mes papiers et mes bagages, je m'aperçois à peine que nous sommes en route depuis dix-huit heures, lorsque nous atteignons
la petite ville de Kansk. A la gare, tous sont sur pied pourTarrivée du Général ^^ mais celui-ci, souffrant, ne peut recevoir personne, et ordonne de faire stopper le train jusqu'au soir. La foule se disperse à cette nouvelle. Tout à coup, un ingénieur en grand uniforme s'approche de moi : « Vous êtes un tel? votre ami est là? Je vous emmène dîner. » Nous nous voyons alors saisis, enlevés dans une voiture qui part au grand galop à travers la poussière. Notre ravisseur est Viatcheslaf Andréévitch Bers, ingénieur-chef d'une seclion du chemin de fer, et beau-frère du comte Tolstoï. La table est servie, nous nous installons en famille, sans plus d'apparat : n'est-ce pas charmant! Il se trouve que justement nous avons des relations communes : la comtesse Tolstoï m'avait dit, il y a deux ans : « Quand vous irez en Sibérie, je vous donnerai une lettre pour mon frère », et voilà que, sans la lettre, je rencontre ce jeune frère, ce boute-en-train, ce délicat et gai et vif amphitryon, en qui je retrouve, avec l'intelligence de sa sœur, un entrain de méridional qui, positivement, m'enchante. Ce sont des heures délicieuses de causerie papillotante, de plaisanteries sans façon, d'intimité à l'improviste.
1. En Russie, et surtout en Sibérie, on donne le nom de Général à tout civil qui a le titre d'Excellence : M. Koulomzine est, lui, Haute Excellence : il a donc doublement droit à cette appellation, et on la lui prodigue; je m'en servirai, çà et là, pour la commodité du récit. Je rappelle en outre que les Russes n'emploient pas le mot monsieur : on désigne donc là-bas M. Koulomzine par les mots : le Général ou Anatole Nicolaévitch. Si l'on s'adresse à lui, on dit, selon le degré d'intimité : Ana-" tôle Nicolaévitch, ou bien : Votre Haute Excellence (Vaché Vouisokoprévoskhoditielstvo). Enfin, les Russes n'ont pas de particule nobiliaire. Je ne l'emploie jamais quand je parle d'eux en français. Je ne dis pas plus M. de Koulomzine, que M. de Méjéninof, M. de Bobienski ou M. de Korolenko.
Ma cochère (p. igj)
A Kansk s'arrête la partie de la voie fercée qui est ouverte à Texploitation régulière. Mais les rails sont posés encore au delà sur une distance de 100 kilomètres, et M. Koulomzine a exprimé le désir d'utiliser son wagon sur ce parcours. A partir de cet endroit, c'est par gracieuseté, et aux risques et périls des voyageurs, que le transport s'effectue par voie ferrée. On conçoit l'inquiétude du personnel quand il s'agit de piloter un grand personnage, dans un long et lourd wagon, sur une voie non ballastée, non essayée, dangereuse à tous égards, aux tournants comme sur les remblais. Mais on ne saurait résister à son désir. Un train nouveau est donc formé : il se compose du grand wagon spécial, des wagons de deux ingénieurs de la section, et de quelques wagons de marchandises dans lesquels on laisse s'entasser, pêle-mêle avec leurs bagages, des « bourgeois » et des moujiks.
Le soir venu, nous nous mettons en marche, lentement, lentement, avec des précautions infinies. Les rails sont tout fraîchement posés : il n'y a pas trace de ballast, et, sur certains remblais, des tassements peuvent se produire et nous précipiter d'une hauteur de plusieurs mètres. La voie serpente entre des tranchées, grimpe sans hâte sur la montagne, coupe et recoupe la route postale, avec laquelle elle semble jouer. Debout sur la plate-forme du dernier wagon, avec M. Bobienski, le chef de cette section, qui va passer la nuit à cette place, de peur d'un accident, je contemple ces petits rails déjà bossues par l'usage prématuré qu'on en a fait, ces séries de traverses très rapprochées, ces remblais faits à la hâte, et si étroits qu'ils n'ont pas l'air sérieux. Je me crois, par instants, dans l'Allemagne centrale, sur une petite ligne d'in-
âlO ÈlV SIBÉRIE
térèt local qui file entre des bois fleuris : cela éveille jen moi de vagues souvenirs de Rudolstadt... et cela n'est rien moins que la grande ligne de Sibérie, que l'immense ruban ferré qui court d'un monde à l'autre et coupe en deux l'Asie!
On se rend bien compte, à l'examiner de si. près, de tout ce qu'il y a de hâtif dans la construction de cette ligne. On se sent en présence cTun travail économique et réduit, fait le plus simplement et le plus •vite possible.' On devine la hâte fiévreuse qu'ont tous ces hommes d'arriver au but dans le délai impossible qu'ils ont accepté dans une heure d'ivresse patriotique. Mettre d'abord bout à bout des rails quelconques, puis, revenir sur ses pas, réparer, remplacer, consolider, telle semble être la consigne : il a du bon, sans doute, ce hardi mot d'ordre, mais il est si peu français, et il est si dangereux!
*..Nous glissons toujours dans le silence de la forêt, et une sorte de tristesse douce m'envahit, à considérer, aux côtés de l'homme énergique et bon que voici, le double ruban de fer qui, pied à pied, déflore la taïga et conquiert l'Asie. Il y a, dans cette simple ligne de rails parallèles quelque chose de terrible qui ne nous frappe point dans nos pays, à cause de l'habitude, rfiais qui, dans ces déserts, se dégage brusquement de leur contemplation. Cette voie modeste est un terrible et brutal instrument de progrès et d'invasion. Grâce à elle, arrivent dans les solitudes vierges des hommes qui, n'ayant subi, avant de les atteindre, aucune peine, aucune fatigue, aucune terreur, n'ont pas pour elles le respect qu'avaient même les premiers envahisseurs. Fiers de leur expérience occidentale, ces hommes apportent dans la taïga des idées nouvelles,
des appétits nouveaux : c'est ce qu'ils appellent la civilisation. Nulle part je n ai senti d'une façon plus poignante ce .qu'il y a de cruel dans ce beau mot. Nulle part non plus, je n'ai mieux percé l'hypocrisie dont nous nous masquons, quand nous parlons de progrès et de conquête pacifique. La prétendue « conquête pacifique d'un pays par la vapeur », c'est l'application rigoureuse d'une loi économique, c'est-à-dire d'une loi méchante, sans égards; c'est la spoliation réfléchie, impitoyable, monstrueuse, du moins armé par le plus armé, du plus sobre par le plus afTamé. Voilà tout ce que 'symbolise à mes yeux ce joujou d'acier qui serpente à perte de vue par les bois. Certes les wagons transsibériens ne courent pas le risque de corrompre l'âme des paysans de ces contrées, que l'alcool, le vice, et l'exemple funeste d'une population de criminels, ravagent depuis longtemps; mais, s'ils leur appoHent un peu de ce bien-être raffiné dont ils n'avaient que faire, et qu'ils ne désiraient même pas, ils ne contribueront en rien à l'amélioration de leur vie morale. Tous les mauvais instincts, tous les vices qui s'étalent en Sibérie sont connus de nos sociétés ; en revanche, nous en possédons d'autres que la Sibérie, peut-être, ne connaît pas. Voilà ce que nous lui apporterons sur nos wagons, lorsque nous viendrons chercher son grain, son bois, sa houille et son or... ' C'est le progrès...
25 juin, — Au matin. La voie court maintenant entre des bois humides, très clairsemés, criblés de fleurs éclatantes, el où les moustiques font rage. On ne peut rester immobile cinq secondes sans être plusieurs fois piqué. Des ouvriers, qu'on aperçoit par endroits, ont tous sur la tête une sorte de casque rouge dont la
visière est un morceau de toile noire, qui sert de moustiquaire.
Nous voici enfin à Klioutchi, la dernière' station, le terminus provisoire de la ligne, Tendroit d'où nous allons définitivement partir en tarentass. Klioutchi est un centre animé : d'abord, c'est là que s'approvisionnent les ouvriers et les employés de toute sorte qui sont occupés à la pose des rails. En outre, c'est un grand marché de voitures. Tous les voyageurs qui arrivent de Test laissent, en effet, ici leur équipage, que le chemin de fer remplacera désormais si heureusement; tous ceux, au contraire, qui viennent de l'ouest sont contraints de se procurer ici la lourde machine qui les abritera jsous sa capote de cuir. Or, Klioutchi et son commerce ou ses commerces, sont entre les mains d'un individu aimable et roublard, M. Tchetverka, entrepreneur, fournisseur de fourrage, de farine, de tout ce que Ton veut. C'esf un petit homme haut en couleur, très sobre de gestes et très prodigue de sourires. Il nous conduit, Gavril et moi, sous un hangar où sont entassés une trentaine de tarentass de toutes formes, de toutes dimensions, de toutes conditions. Ces véhicules lui ont été confiés par leurs propriétaires avec prière de les vendre pour un prix donné. Comme il prélève sur tous indistinctement la même commission, il ne prend pas la peine de nous faire l'article. Il nous apprend seulement que ces honnêtes voitures servent, la nuit, de refuge et d'hôtel borgne à tous les sans-toit des environs. En effet, la bougie et les puces, que nous trouvons dans le véhicule n**3i, suffiraient à nous prouver que nous allons, en l'achetant, déposséder un honnête vagabond, et, qui sait, peut-être un couple d'amoureux. Mais, en voyage,
ZT'^
on est sans pitié, et nous versons séance tenante dans la main de M. Tchetverka la somme de 160 roubles (environ 450 francs) qu'il exige pour nous livrer ce large tarenlass dont les roues promettent de ne pas nous abandonner avant Irkoutsk.
Alors, sans perdre une minute, tandis que Ton transporte du wagon sur une voiture spéciale les volumineux bagages de M. Koulomzine, nous préparons, Gavril Pélrovitch et moi, notre lit de route. Pour y.oyager dans un tarentass à soi, on s'installe confortablement. La voiture n'a pas de siège : elle est constituée par une caisse en bois ou en osier, longue de 2 mètres et plus, et large de 1 m. 20 environ, dans sa partie postérieure : l'avant se rétrécit et vient se recourber en une proue large sur laquelle est fixée une planche où s'assied le cocher. Ajoutons que la caisse du véhicule est protégée par une capote de cuir et par un tablier qui s'accroche au faîte de cette capote, L ensemble est donc celui d'une grande boîte qui peut être, à l'occasion, presque hermétiquement dose par-dessus son contenu. Cette caisse est fixée sur des rondins de bois, longs de quatre mètres et plus, qui reposent eux-mêmes sur un double système de roues. Telle est notre calèche 1 Tout au fond de la caisse, on étale les valises ou les malles, que l'on a eu soin de choisir très plates, et en cuir résistant. Lorsque le fond est ainsi surélevé de 0,50 à 0,60 centimètres par une couche de bagages soigneusement calés et nivelés, on étend sur le tout les vêtements moçUeux dont on peut disposer : pelisses, pardessus, en plusieurs épaisseurs, matelas même, si l'on en a pris avec soi. Cela fait, il ne reste plus qu'à s'étendre sur cette couche moelleuse, en sç calant la tête, le
dos, les bras, le siège, avec des oreillers de plume. Une fois installé de la sorte, on peut franchir impunément dans la rudimentaire voiture, plusieurs milliers de kilomètres : les roues et les essieux se fatiguent plus vite que le voyageur. Si j'ajoute que l'on se trouve on ne peut mieux dans un tarentass sibérien préparé de la sorte, j'aurai l'air de me permettre une aimable plaisanterie : cependant, c'est l'exacte vérité. Étendu sur une couche moelleuse, on peut, sans fatigue aucune, r^er ou dormir. Le seul ennui est de se réveiller ou même de se lever aux relais pour payer les chevaux que l'on quitte, et pour s'en procurer d'autres. Cet ennui n'est pas mince. On ne saurait croire, à distance, combien est énervante cette'lutte, repétée toutes les deux ou trois heures, contre l'apathie ou la cupidité des maîtres de poste. En temps ordinaire, on en souffre beaucoup; mais, par cet afflux inusité de voyageurs, se procurer des chevaux est une véritable torture, si l'on n'est pas un millionnaire ou un grand personnage. A certaines stations, des familles entières attendent leur tour depuis dix, vingt, quarante-huit heures, et, grâce aux mille expédients déshonnêtes inventés par les maîtres de poste pour les berner, les pauvres gens voient passer, d'heure en heure, sous leurs yeux, des attelages qu'on leur refuse. Ce sont là les dernières convulsions du service des chevaux de poste, que le chemin de fer, dans quelques mois, aura tué sans rémission.
Nous partons à un train modéré, en une file espacée de quatre équipages : d'abord le Général, puis ses bagages, puis sa suite, enfin GavHl Pétrovitch et moi. Il nous faut bien quinze cents mètres de développement, pour ne pas rouler dans la pous-
sière les uns des autres. -Aux relais, des chevaux nous attendent, et, en quatre minutes, l'échange est fait; nous repartons alors, si Ton ne décide pas de prendre du thé ou de déjeuner.
Après quelques heures de route, nous traversons sur un bac la rivière Biriouza, et, parvenus sur une sorte d'îlot que nous parcourons à pied tandis que Ton opère le transbordement des tarentass, nous apercevons une députation qui s'avance au-devant de Son Excellence. Ce sont des fonctionnaires du district : ils attendent là en grand uniforme, par la chaleur écrasante, depuis onze heures d'horloge. Ils se sont baignés deux ou trois fois, ils ont bavardé, fait des gambades : le Général n'arrivait toujours pas! Enfin, vers le milieu de l'après-midi, une grande poussière a annoncé sa venue : on s'est rhabillé, rajusté, épousseté, raidi. Le malheur veut que celui d'entre eux qui est le plus élevé en grade soit affligé d'une rage de dents. A la vue de notre cortège, ce pauvre homme enlève prestement sa mentonnière, et, comme il est forcé de prendre la parole au nom des autres, il domine héroïquement sa douleur. Tandis qu'on lui pose des questions, je vois sa langue, douloureusement, mais stoïquement, rouler quelque chose sous sa joue; mais il tient bon, il est beau de correction. Je lui dois d'intéressants renseignements sur l'organisaticoi de la corvée pour l'entretien de la grande route de Sibérie, du tract,
M. Koulomzine a décidé de ne pas voyager la nuit; le trajet sera plus long ainsi; mais, pour ma part, j'en suis heureux, car j'observerai mieux les détails de la route. Nous campons dans une maison de poste. Gavril Pétrovitch et moi nous étendons tout bonne-
menl sur des couvertures, à même le plancher, et nous sommes imités par un des fonctionnaires de tout à rheure, Alexandre Nikéforovitch, qui s*est joint au cortège pour servir, jusqu'à Irkoutsk, de cicérone au Général. C'est un homme d'une trentaine d'années, trapu, bronzé, à l'air fort intelligent et sympathique.
^6 juin. — Après un bain vivifiant pris dans les eaux de la Biriouza glacée, nous partons dans le matin clair. Nous partons, et, le long du tract, c'est un perpétuel éblouissement. Des fleurs innombrables se pressent, se marient, se confondent dans les quarante mètres de forêt défrichée qui sont ménagés aux deux bords du chemin. J'aperçois des tapis de larges boutons d'or, des pissenlits triomphants, au bord du fossé, puis, plus loin, une sorte de fuchsia bleu avec le bord de la clochette délicatement frangé de blanc, du muguet blanc et rose, des fleurs blanches, jaunes, orangées que je ne connais pas, et qui sont délicieuses. Puis, surtout, sur le talus du double fossé, s'épanouit infatigablement le discret sourire de l'églantine rose; ici, des fleurs étalant largement leurs pétales pudiques autour de leur cœur pâle ; là, un ébourifl'ement de boutons rosés qui vont s'ouvrir.
La persistance de cette floraison d'églantines est telle que le cœur en est touché, et que, au heu d'y voir une simple grâce de juin, j'y associe involontairement le souvenir de tous les malheureux que, depuis un siècle, cette grande route a vus passer, de tous les malheureux pour qui cet épanouissement de la rose sauvage a été la dernière, la fugitive consolation, — et, en même temps, la définitive flèche de regret, — ^
avant que les portes de Tinfecte prison se soient refermées derrière eux...
Le grand tract sibérien offre à peu près la même largeur qu'une de nos routes départementales. Grâce à l'initiative de deux exilés politiques, on s'est rais, il y a vingt ou trente ans, à l'entretenir avec suite et avec méthode; les péages, dont la somme s'élève à 80 copecs (environ 2 fr. 25) entre Tomsk et Irltoutsk, sont affectés à cette dépense. Le fond de la route n'a pas la même solidité que chez nous, mais il est, en général, assez uni. Durant Tété, on remplit les ornières avec des pierres cassées que les véhicules enfoncent eux-mêmes par leur passage. En outre, certaines parties sont refaites à neuf, et, dans plusieurs villages, j'ai vu des rouleaux. Assurément, sur une route aussi fréquentée, les plaies sont nombreuses et la poussière est inévitable; mais il faut avouer que, malgré ces inconvénients, peu de routes russes sont comparables au tract sibérien. Lorsque la voie principale est détériorée, ou bien encombrée par le cailloutis, on s'esquive sur les bas côtés : je me demande ainsi parfois à qui sera réservée la pénible tâche de frayer le tract caillouté, lorsque les voies latérales seront coupées d'ornières et engluées de boue.
Sur le t7'act voyagent perpétuellement, jour et nuit, les équipages de la poste, les véhicules des voyageurs, et les interminables files des charrettes : par trente, par cinquante, par soixante, elles s'en vont lentement, au pas résigné de leur petit cheval, avec leurs conducteurs jamais pressés, jamais lassés, qui dorment à la grâce de Dieu, se reposent quand mangent leurs chevaux, sous le soleil, la pluie ou le froid,
et surveillent sans relâche les 25 pouds (400 kilog.) de marchatidises qui sont confiés à leur garde, et dont leur cautionnement répond. Lorsque nous rencontrons une de ces longues files empoussiérées, je me rappelle le mot de Gavrilka, mon cocher du Canal :
— Ah! bàrine, que je voudrais aller avec vous, voyager! Je ne crains ni le froid ni la faim !
— Qu'en sais-tu?
— J'ai fait comme cocher (iémchik) la route de Tomsk à Kiakhta, aller et retour : c'est tout dire.
Partout, sur les bords de la route, on aperçoit de grands mélèzes morts et debout. On s'étonne d'abord de voir ainsi dépérir l'arbre magnifique. En réalité, ce sont les paysans qui le tuent : le bois du mélèze sibérien est si dur qu'il faut un travail sérieux pour l'abattre : or, les Sibériens n'aiment pas le travail. Aussi, lorsqu'ils veulent défricher un coin de forêt, ont-ils soin d'enlever à la base des mélèzes un anneau d'écorce; bientôt, l'arbre royal meurt de l'infime blessure, et les hivers le désagrègent, si le feu n'en a pas eu raison. Il y a dans cette façon d'assassiner le géant des forêts quelque chose de bas qui ne s'accorde peut-être que trop bien avec le caractère des paysans logés dans les villages du tract.,.
Nous filons toujours, grimpant ou descendant des pentes vertigineuses, infatigablement. Au loin, des cimes bleuissent; partout, des forêts s.e dessinent, mais ce n'est plus l'jmage de la taïga inviolée qui accompagnait mon voyage du Canal. A tout instant, nous rencontrons la voie du chemin de fer; elle se tient toujours près de la route, ne s'en* écartant que pour éviter les pentes trop brusques. La substructure en est à peu près terminée; des ponts de bois provi:
soires permettront d'attendre les ponts métalliques qui seront livrés dans cinq ans (?) ; des piles de traverses sont toutes prêtes, et sur le remblai de la voie, la luxuriante végétation sibérienne a déjà installé ses verdures et ses fleurs. Çà et là, des gares sont construites. On n'attend plus que les rails, les petits rails monotones, insignifiants en apparence, mais qui vont, comme d'un coup de baguette enchanteur, animer toute cette contrée qui sommeillait...
Un accident à la roue d'un de nos véhicules nous force à nous arrêter dans un village, où, à notre grande joie, nous sommes atteints par une pluie vivifiante. Une bonne occasion pour faire connaissance avec quelques paysans et prendre des notes sur les ressources d'un grand village. Il s'y trouve une maisdn (Tétape ; je retiens deux choses de la visite que j'y ai faite : d'abord, l'odeur, l'infection spéciale, célèbre, des maisons d'étape^ où se mêlent les senteurs de l'humidité, de la sueur, des baquets de nécessité, de la respiration, du renfermé, de la saleté. Une horreur inoubliable! Et puis, la vue d'une jeune fille assez jolie, ma foi, mais au regard si affreusement cynique, que j'en ai frissonné.
Nous partons enfin, sous la pluie battante, et bientôt, éclate en face de nous un superbe orage qui éclaire au loin les montagnes et la vallée. Les éclairs lointains, énormes, prennent des formes bizarres et se prolongent par une aveuglante phosphorescence qui illumine le grandiose paysage où nous courons. C'est un spectacle de toute beauté, au milieu de ces gorges sauvages, de ces bois sombres, de cette route aux tournants imprévus. Tout se calme enfin. Voici au loin des lumières; nous traversons un village
220 ÏN SIBÉRIE .
énorme, très bien bâti : la banlieue de Nijné-Oudinsk, puis un bac nous transporte dans la ville, où un dîner a été préparé pouf M. Koulomzine, qui nous y invite. Dîner bien servi, domestiques empressés, une bonne chambre et une mauvaise nuit.
27 juin, -^ Je n'ai guère le temps, ce matin, d'explorer Nijné-Oûdinsk. J« vois seulement que rOuda, ulie rivière très rapide et très claire, sépare de la vrftîe ville constituée par la banlieue {sloboda)^ la ville des fonctionnaires, où nous nous trouvons; j'ai, cette nuit, constaté que la rivière n'avait pas arrêté l'invasion de la vermine. J'ai été bien puni d'avoir accepté un lit, et Ton ne m'y reprendra plus!
La route se continue en pleine montagne; l'un de mes cochers m'affirme que le blé ne mûrit paç tous les ans dans ce district, où l'on observe parfois, durant les nuits qui succèdent aux plus chaudes journées d'été, un abaissement de température qui parfois va jusqu'au-dessous de zéro. Pourtant, il fait en ce moment une chaleur accablante. La floraison des revers boisés qui bordent la voie semble avoir pris un caractère un peu différent de celui de la plaine de la Biriouza. Je vois apparaître pour la première fois de grands lis jaunes et des orchidées splendides, roses et rouges, grosses comme des œufs de poule, et qu'on admirerait à la vitrine d'un fleuriste. Tout le jour, persiste cette impression délicieuse : la profusion des fleurs semble augmenter à mesure que nous nous enfonçons dans l'Asie, et celte découverte inattendue me paraît de plus en plus touchante.
La journée se passe à courir sans arrêts par d'immenses solitudes vallonnées, dans une chaleur cui-
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santé, sous les brûlures du soleil qui nous rôtit la peau, et, à nos faces cramoisies, gagnées aux coups de soleil et à la réverbération des jours derniers, ajoute encore des teintes sombres. Nous parvenons vers le soir au grand bourg de Toulouna, le but que le chemin de fer doit atteindre à la fin de cette saison. C'est une agglomération cossue qui compte 6 000 habitants ; on y voit de belles maisons de brique, des rues dignes d'une ville, une animation qui surprend et fait plaisir. Toulouna est, en effet, un centre commercial de grande importance, et, lorsque le Transsibérien y sera parvenu, il est probable qu'elle détrônera quelque jour Irkoutsk, ainsi que Krivochokovo, la ville champignon, détrônera Tomsk au point de vue des affaires.
28 juin, — La route serait peut-être monotone sans les fleurs : mais, de temps à autre, une de nos voitures s'arrête, et, en une minute ou deux, l'un de nous ramasse un gros bouquet multicolore; c^est une joie saine, un sourire de consolation, sous la chaleur accablante. Voici quelques chariots d'émigrants : nous nous arrêtons pour questionner les hommes. Ils viennent de la Petite Russie, du gouvernement de Poltava; gênés par le manque de terre, et par des difficultés de toute sorte, ils s'en vont rejoindre un groupe de leurs parents étabHs sur l'Amour. Leurs charrettes sont couvertes de bâches blanches; les hommes, qui marchent pieds nus, sont coiffés de vastes chapeaux de paille. Peu à peu, ils s'enhardissent et nous content par le menu les tribulations que leur a fait subir le propriétaire terrien, leur voisin; ils parlent des amendes qui pleuvaient sur eux s'ils marchaient sur sa terre, ou si leurs pigeons s'abat-
laienl sur son champ. Lassée enfin d'une patience inefficace, ils ont vendu tout ce qu'ils possédaient, et ils sont partis à la grâce daDieu, sachant bien qu'ils arriveraient trop tard là-bas, sur le versant du Pacifique, pour tenter des semailles cette année, mais comptant sur l'aide de leurs parents installés à cette place. Ils avancent de trente à trente-cinq kilomètres par jour, et ils auront ainsi parcouru à pied, durant la belle saison, six ou sept mille kilomètres! On leur offre tout près d'ici des terres avantageuses , mais ils préfèrent parcourir encore 2o00 kilomètres, pour retrouver leurs amis; on insiste : en têtus Petits Russiens, ils secouent la tête et n'écoutent rien.
Je passe, dans l'après-midi, dans la voiture du zasiâdatièle (officier de police) qui précède M. Koulomzine pour préparer les relais et faire ranger les files de charrettes qui encombrent la route. C'est un brave homme, un peu timide. Il m'avoue qu'il est accablé de travail, avec ses multiples fonctions de juge d'instruction, de juge, d'administrateur, de policier, et de guide des grands personnages qui traversent la contrée. Ce qu'il ne me dit pas, le pauvre homme, c'est que son traitement est dérisoire, et que, pour pouvoir payer son uniforme, nourrir ses chevaux d'ordonnance, entretenir sa famille et instruire ses enfants, il est obligé, sans doute, comme ses collègues, de ne pas fermer la main aux offrandes de ses administrés. Cela, tout le monde le sait bien en Sibérie; mais on se dit probablement, en haut lieu, que, si l'on doublait les traitements des officiers de police, on ne les empêcherait pas de tendre la main, et qu'il vaut mieux, dès lors, choisir, entre deux maux, le plus économique. Cela est triste.
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J'ai parcouru également un relais dans le tarentass d'Alexandre Nikéforovitch dont les allures franches, la conversation animée et la grande connaissance du pays m'avaient séduit dès la première heure. Il offre un exemple frappant de ces existences russes ou sibériennes que les accidents de la vie ont bouleversées, et qui scsont trouvées par là remplies d'expériences curieuses, et mûries de bonne heure, sans rien perdre de leur enthousiasme. Natif d'Irkoutsk, il continua son instruction à l'institut agronomique de Varsovie. Mais, peu de temps avant la fin de ses études, il en était exclu pour une gaminerie d'étudiant. Sans ressources, il se mit à apprendre à Pensa le métier de mécanicien, et obtint son brevet : « J'ai, me dit-il, conduit des locomotives» » Un beau jour, cependant, saisi sans doute par le mal du pays, il donna sa démission, revint en Sibérie, et se mit à défricher un grand espace de terre, une zaïmka. Il se maria alors à une femme qui savait le comprendre, et il fit prospérer sa culture. Malheureusement, une grave maladie le contraignit à revendre sa terre, et il finit par accepter un poste de confiance auprès du Gouverneur général.
C'est, assurément, un des hommes les plus intéressants que j'aie rencontrés dans ce pays; non qu'il fasse le moindre effort pour me paraître tel, car il se tient plutôt sur la réserve, mais parce qu'il a du pays une connaissance précise, et qu'il parle sans détours, avec une pointe de malice qui ne me déplaît pas. Certes, pas plus de lui que d'Un autre Russe, je ne saurais dire ce qu'il a tout au fond de l'âme; mais du moins, j'ai pour lui une vive sympathie. Je vois en outre avec plaisir que, bien qu'indépendant par sa