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situation, il n^abuse pas de cet avantage, mais en use seulement pour se faire respecter.

Tandis que nous causons, nous voyons surgir de la plaine une sorte de bourgade élégante et toute neuve : c'est une gare avec ses dépendances; on n'y attend plus que la pose des rails, le personnel et les voyageurs; pour le moment, pas un être humain n'y est visible : l'effet en est étrange, inquiétant.

Nous pénétrons enfin dans la petite ville de Zima, dont l'aspect est riant, au bout de la steppe poussiéreuse que nous venons de traverser. Cette fois, c'est l'ingénieur du pont du chemin de fer, M. Maievski, qui a l'honneur de recevoir chez lui le grand personnage que nous accompagnons. Il occupe un premier étage dont les fenêtres s'ouvrent sur les délicieuses verdures qui bordent l'Aka, une rivière limpide, profonde et glacée, qui passe en bruissant au pied de la maison, et qui dégage une fraîcheur vivifiante. Dans les appartements, meublés avec un vrai goût européen, nous retrouvons la civilisation que notre course par les bois et par les villages nous a déjà fait perdre de vue, et le contraste est si piquant entre nos vêtements de route et l'élégance de la table servie, qu'une sorte d'épanouissement intérieur succède aux sentiments affairés des jours passés. En reprenant contact à l'improviste avec notre vie normale de Pétersbourg ou de Paris, nous laissons, comme malgré nous, la conversation prendre un tour particulier, un tour léger, plaisant, mondain. Des mots jaillissent d'un bout à l'autre de la grande table, et, pour ma « légèreté » française, comme peut-être aussi pour la dignité du Général, c'est un repos charmant, une

oasis de gaîté paisible, au milieu de raffairement de notre travail respectif.

La municipalité avait retenu des appartements pour la suite de M. Koulomzine; je suis invité à en profiter avec Gavril Pétrovitch et Alexandre Nikéforovitch. La bonne nuit simple! Nous sommes tous trois rompus aux habitudes de la route, et d'un commun accord, nous refusons les lits que l'on nous offre. Nous préférons nous étendre par terre, au beau milieu du salon, côte à côte, comme des soldats. Le domestique qui nous sert doit bien comprendre les raisons de notre modestie Spartiate !

£9 juin, — J'ai passé la journée dans la voiture d'un nouvel officier de police. C'est un homme bien mis, élégant, aux yeux doux; une figure sympathique, un peu lassée, abandonnée; au reste, un charmant interlocuteur. J'ai oublié son nom, mais son type moral me restera fixé. Il a beaucoup lu, en dépit de ses écrasantes fonctions, il s'intéresse aux grandes questions qui agitent le monde russe, et, sur plusieurs d'entre elles, il a une opinion ferme. En revanche, il n'aime pas la Sibérie, avec son peuple ivrogne qui vole perpétuellement et qui s'entretue après boire; la Sibérie, qui semble bien être pour lui la maison du crime, la contrée méchante aux longs hivers. Il doit être sincère, car j'ai entendu des gens dignes de foi louer hautement sa droiture et sa probité...

D'ordinaire, la voiture de l'officier de police précède d'un petit quart d'heure celle de M. Koulomzine : il faut, en effet, avertir le village, préparer le relais, éviter les attroupements d'hommes et les encombrements de charrettes, que sais-je encore? Cependant, tout î\ l'heure, nous étions partis en retard, précédant de

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trois minutes à peine la grande voiture : en outre, nos quatre chevaux étaient mauvais, et le cocher, un Bouriate borgne, était pire encore. A chaque tournant franchi, il nous semblait entendre derrière naus le galop de Tattelage que nous devions annoncer. Nous pressions le cocher, et le cocher secouait ses .chevaux! La course dura plus de deux heures : nous avions fini ^ar gagner deux kilomètres peut-être, et il fallait, durant le court répit de cette avance, faire mettre le couvert et faire servir le déjeuner commandé par dépêche. Enfin, voici le village, une de ces énormes agglomérations sibériennes étalées aux deux bords de la route, sur quatre ou cinq kilomètres : nous arrivons ventre à terre, au grand bruit de nos clochettes. Personne dans la rue très large : par cette chaleur intolérable, tous les paysans so;it à Tombre. Tout à coup, un homme se détache des maisons pour traverser la route : il court comme sans nous voir, il passedevant nous, juste au moment où nous sommes sur lui. Il nous aperçoit alors, il lève les- bras, veut fuir, se retourne : il est trop tard! « Stoî, stoil » (arrête, arrête), crions-nous au cocher arc-bouté sur ses rênes. Mais les chevaux sont trop lancés; l'homme, un instant, se débat devant eux, puis tombe et disparaît : nous sommBs passés... Il faut soixante mètres encore pour arrêter l'énorme voiture. Je laisse mon compagnon à son office et je cours en arrière pour ramasser rhomme. Il n'est plus sur la route : il me semble même voir sa silhouette rouge disparaître dans une maison. J'accours : « Où est-il? — Ici, bârine », répondent des paysans. L'homme, à ma vue, se sauve dans une autre pièce où je le rejoins enfin. Je suis, je pense, aussi pâle que lui. En me voyant arriver près de lui,

LA SIBÉKIE SOURIANTE 227

l'homme, un grand diable en chemise rouge, tombe à genoux, et, joignant les mains, s'écrie : « Pardonnezmoi, bârine, je ne l'ai pas fait exprès I »

Et il tremble.

— Tais-toi I Qui te fait des reproches? Voyons, aâ-tu mal? Déshabille-toi.

— Non! non! je n'ai rien! Pardonnez-moi^ bârine!

— Imbécile, déshabille-toi, te dis-je!

Il obéit enfin. Ses plaies se réduisent à quelques écorchures superficielles aux coudes et à un genou. S'élant trouvé entre le troisième et le quatrième cheval de flèche, il a miraculeusement échappé au lourd véhicule qui l'eût broyé. Je respire. L'homme se console et s'esquive. C'était le cocher qui devait conduire le Général. En l'honneur de cette circonstance, il s'était enivré et s'était endormi contre un mur : au bruit de nos clochettes, il s'était éveillé en sursaut et avait voulu traverser la rue pour courir à son attelage...

30 juin. — Nous traversons ce matin l'Angara, car il a été décidé que nous ferions un crochet pour visiter la prison d'Alexandrovsk. La splendide rivière présente ici, près de Malla, une largeur d'environ un kilomètre : elle coule, limpide, rapide et glacée, entre des rives escarpées que couronnent des bois; le "paysage est admirable et nouveau pour mes yeux accoutumés aux fleuves boueux rencontrés jusqu'à présent. Pour nous traverser, les mariniers remontent au cordeau leurs longues barques, à plus d'un kilomètre en amont du point de débarquement, puis ils saisissent leurs avirons et nous passent en biais, utilisant la formidable dérive que leur impose le courant.

La prison d'Alexandrovsk est aux bagnes ordinaires ce qu'une ferme-école est à une exploitation villageoise. C'est un bagne-école^ un bibelot sculpté, que Ton montre avec complaisance, et qui, en réalité, est fort beau. Il serait téméraire, sans doute, d'en tirer la moindre conclusion sur les autres bagnes sibériens; je me garderai donc de le faire : la question, d'ailleurs, n'est pas de ma compétence, et la Sibérie vivante m'intéresse infiniment plus que la Sibérie qui meurt derrière les colossales palissades des prisons. Il faut louer, du moins, fût-ce à titre d'exception, l'exemplaire propreté qui règne dans les chambrées qu'on nous fait voir; sans doute, tout cela se ressent de la visite prochaine du Ministre de la Justice; mais, à certains détails, on reconnaît de très heureuses innovations. Les fers, par exemple, ne sont pas employés ici — peut-être parce qu'Alexandrovsk n'est qu'un purgatoire du crime, où l'on n'accepte pas les forçats impénitents. En outre, les prisonniers sont assortis par âge et par crime : on évite de mettre ensemble des jeunes gens et des hommes faits, des faussaires et des assassins. Pour les Orientaux, il existe une salle spéciale : en faire partie est la récompense enviée d'une bonne conduite : on les voit là, Tatars, Kirghizes, Tcherkesses, aux visages bronzés, aux yeux blancs. Ailleurs, voici l'infirmerie, un véritable modèle d'aération méthodique; voici des ateliers, une école. Le bagne d'Alexandrovsk a ceci de particulier qu'il est dirigé par un homme intelligent et bon. C'est un exilé politique venu en Sibérie il ya quarante ans. Persuadé qu'on peut obtenir par la justice et la fermeté bien plus de résultats que par une aveugle sévérité, il songe plutôt à améliorer ses hommes qu'à les

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punir. Ses ateliers, non seulement sont un heureux ferment de relèvement moral, mais encore, procurent des bénëfices. J'ai donc emporté de ce bagne une impression douce et calmante. Toutefois, on m'y a fait un certain nombre d'affirmations dont j'ai reconnu l'inexactitude par une enquête personnelle et en parcourant un livre publié à Irkoutsk. Cela m'a fâché. Mais, pourquoi, aussi, suis-je si sensible à une affirmation erronée, moi qui counais la Sibérie! Est-ce mon amour-propre qui se révolte à me voir ainsi pris pour un naïf; est-ce plutôt mon habitude de la franchise européenne qui me fait éprouver un malaise devant ces grosses roueries? Je ne sais trop *.

Un cocher à figure épanouie, qui me promène à travers le bourg habité surtout par des libérés, me raconte qu'il expie, par douze ans de bagne, le meurtre de sa femme surprise par lui avec un jeune homme : « J'avais un peu bu, explique-t-il, je n'étais plus maître de moi, je l'ai tuée. » Voici un portier qui, lui, est innocent de tout crime. Dans son village, on avait lynché un paysan voleur de chevaux : il fallait que la justice trouvât, sinon le coupable, du moins un cou-

1. On nous montra 231 délenus. H y en avait 100, ce matin-là, ce qui est peu, puisque la prison a été construite pour en contenir 1000 normalement. Pourquoi, cependant, me dit-on, qu'il n'y avait plus personne, alors que je n'avais vu que le tiers de la population? En outre, je demande : « Vous avez parfois une grande pressé? — Jamais! » répond l'inspecteur avec un sourire : or, quelqu'un de la maison m'avait dit auparavant : « Nous avons parfois ici jusqu'à trois mille hommes. » En outre, le livre auquel je fais allusion : Desoiplion des mœurs de la population du gouvernement d^lrkouls/c, parle d'effrayantes accumulations de détenus, p. 157 et 1d9. Le fait est donc indéniable. Ce sont des détails sans importance, dira-t-on. — Soit, mais pourquoi me faire tant de menues cachotteries, à moi qui ne demande qu'à admirer ce bagne modèle, et qui l'admire malgré tout!

pable; le conseil du village se réunit, et notre homme ^ s offrit à se charger du crime, à condition que la communauté prît soin de sa famille et lui donnât, è lui, cent roubles (300 fr.) pour la route! Le -directeur, rinspecteur, tout le monde, s'accorde à louer le caractère et la conduite de ce forçat volontaire. Ne ^mesure-t-on pas là, pourtant, la distance qui sépare de la nôtre une flexible civilisation comme celle-ci, OÙ un paysan passe au bagne par misère ou insouciance, mais volontairement, et, surtout, y reste tel, aussi honnête qu'il était dans la vie ordinaire, où, sans effort d'ailleurs, il rentrera, une fois son temps accompli!...

Vers le soir, enfin, parti en avant, dans mon impatience d'arriver, j'aperçois tout à coup, du haut d'une montagne boisée qui domine la plaine, les délicieuses bordures d'Irkoutsk, la ville blanche. Cette impression de blanc sur l'horizon, au crépuscule de juin, est délicate et charmante. Il faut encore une grande heure de descente vertigineuse, 'puis de course dans la poussière, pour atteindre les premières maisQns des faubourgs; voici maintenant des rues droites, des maisons de belle apparence : mon tarentass s'arrête en face de l'hôtel où mon ami m'a précédé.

Irkoutsk-la-Blanche.

J" juillet, — Il y a un mois et demi que j'ai quitté Tomsk, et depuis ce jour, je n'ai guère cessé de flotter ou de rouler vers Test. J'ai cueilli de merveilleuses impressions et réuni des notes importantes : je crois bien, maintenant, tenir ma Sibérie occidentale. Mais, avant de m'engager plus avant, et d'aborder la Sibérie transbaïkalienne et amourienne, il me semble bon de faire station à Irkoutsk pour me reposer, et surtout pour m*initier aux questions nouvelles que je vais étudier sur place : l'or, le thé, les rapports russo-chinois, l'émigration officielle dans la province du Littoral. D'abord, je lirai à loisir le paquet de lettres qui m'attendait : c'est, on le croira sans peîne, une joie douce que de recevoir une liasse de correspondances vieilles, il est vrai, de plus de deux mois, pour la plupart, mais qui vous apportent un écho du pays. C'est le repos moral dans le repos physique, c'est le retour nécessaire aux préoccupations natio; nales, bien mesquines parfois, mais utiles, cependant, à qui ne veut pas se laisser envahir, annihiler par une civilisation étrangère.

232 EN' SIDKHIK

Je suis installé à TlKilel que l'on cor le premier de la ville, l'hùlel Ueko. Ver y sont maîtres. On m'a donné, au prem très vaste chambre avec deux alcôve i'uiic pour le lit, l'autre pour le vestiairt je paye deux roubles et demi (exacte par jour. Les deux énormes fenêtres d rue : si, par miracle, je parviens à en pénètre chez moi des Ilots de poussière de chambre se garde bien d'essuyer. Il ou bien suffoquer de chaleur, ou bien é

poussière. Les fenêtres n'ont ni volet,, ...

opaques, el, durant plusieurs heures, le soleil y donne en plein. Les meubles sont boiteux, sales, tachés d'encre el de graisse, el pour comble, tellement remplis de vermine, qu'il suffit, pour se débarrasser d'un importun, de le faire asseoir dix minutes sur ccrlain fauteuil ou sur le sofa.

Pour toilette, je possède l'instrument ordinaire des familles pauvres en Russie : un vase en cuivre percé à sa partie inférieure d'un orifice où passe une tige terminée par une boule. La boule s'adapte à l'orilicc et empêche — ou à peu près — l'eau de s'écouler lorsque l'appareil est au repos. Mais, si l'on vient à soulever la boule en la renfonçant dans le vase, l'eau trouve un passage, el s'écoule comme elle peut le long de la lige. Pour se laver, la manœuvre est simple : on commence par les mains. Soulevant discrètement la tige, on utilise le lilel d'eau qui s'écoule pour faire mous.ser le savon. L'eau salie retombe où elle peut, le plus généralement, d'ailleurs, dans un bassin de cuivre, large el plat, d'où elle rejaillit à loisir. Les mains une fois lavées, on les joint en forme d'écuelle.

et on les présente au filet d'eau qui coule le long de la tige soulevée; on les porte ensuite vivement à sa figure. On recommence, selon l'humeur, deux ou trois fois ce manège. Il ne reste plus alors qu'à s'essuyer les mains et le visage avec une serviette. C'est économique et rapide. Tel est l'instrument que j'ai à ma disposition : j'en sais, d'ailleurs, l'usage depuis bien des années, et ne m'en trouve pas trop incommodé. En face du vestiaire-toilette, se trouve le réduit tendu de rideaux, où est installé mon lit. Sur ces rideaux, on voit, avec un peu d'attention, caracoler des punaises. Le lit est en fer — fort heureusement I La muraille est nue; le crépi en a été peint d'une teinte bleuâtre : çà et là, des trous y font tache noire : on reconnaît la trace de la bougie homicide dont un de mes prédécesseurs a poursuivi les insectes dans ce3 retraites profondes. En outre, les voyageurs qui m'ont précédé dans cette belle chambre ne se sont pas gênés pour cracher sur le mur, tandis qu'ils étaient au lit, ou pour se moucher dans la même direction. C'est abominable. Vous vous demandez comment je puis dormir dans ce taudis? Je prends soin, chaque soir, de semer autour de mon lit une petite barrière d'insecticide, et de me coucher dans de la poudre à punaises : je trouve encore, cependant, le matin, des hôtes imprévus nichés dans les replis de mon drap... Et l'hôtel Deko est le premier d'Irkoutsk!... Et j'y vais passer un mois!... Et je trouverai, à mon retour en France, des gens au teint fleuri pour me dire : « Ah! comme vous êtes heureux de voyager! »...

Trkoutskest la résidence du Gouverneur général de la Sibérie orientale, un des trois vice-rois de la colonie.

C'est le général Gorémykine qui remplit actuellement ces fonctions. C'est un soldat, dans se& qualités comme dans ses défauts : il est, s'accorde-t-on à'dire, à la fois, rude et bon. 11 adore la paperasserie, est capable de colères terribles, et de sensiblerie à la Sterne. On cite de lui plusieurs traits d'arbitraire, mais, d'un commun accord, tous ceux qui l'approchent ou le connaissent de longue date, apprécient en lui une nature honnête et droite. On l'a vu soutenir par pitié des fonctionnaires qui avaient failli; mais on ne dit pas qu'il ait jamais sciemment perdu un honnête homme. Il a, dit-on, refusé de laisser établir ici une blanchisserie à vapeur, mais c'était par crainte de ruiner « ces pauvres blanchisseuses ». Il me reste de tous ces on-dit et d'autres renseignements, d'ailleurs plus sérieux, l'impression d'un brave homme, un peu brusque et excessivement formaliste. J'ai diautant plus de liberté pour faire cet éloge, que je n'ai causé avec le général que trois minutes environ, et d'une façon beaucoup plus officielle que cordiale. 2 juillet. — J'ai déjà fait ici des connaissances, et j'ai accepté un déjeuner chez Piolre Pétrovitch, un jeune fonctionnaire de haute intelligence, que, depuis l'an dernier, on m'avait recommandé de voir à Irkoutsk. Nous avons beaucoup causé de l'émigration, et peu à peu, j'ai compris quel genre de questions nouvelles ce problème soulevait en cette contrée envahie par la forêt vierge ou occupée par des colons bouriates. Quinze cents kilomètres, en ce pays, ne semblent pas une longue distance; pourtant, ils mettent entre deux villes comme Tomsk et Irkoutsk une différence extrêmement sensible. Non seulement le caractère du sol se mocfifie, mais surtout, les conditions de la vie

IRKOUTSK-LA-BLANCHE 23r)

deviennent tout autres, et il faut quelque effort d'attention pour saisir nettement cette transformation. A Irkoutsk, nous nous trouvons sur le bord extrême de 'la Sibérie russe. Toute la région située au delà n'est guère exploitée que temporairement par les chercheurs d'or, et est surtout colonisée par des étrangers, des paysans d'origine mongole, des Bouriates. Durant tout le voyage à travers la Sibérie, on avance parallèlen^ent à la frontière chinoise ; mais nulle part encore je n'avais vu comme ici le& traces d'unç pénétration jaune. Voilà précisément ce qui complique l'étude sérieuse de ce bizarre chaos de races qu'est l'Asie russe. Les touristes n'y voient qu'une exposition variée de types curieux : moujiks, Kirghizes, Ostiaks, Toungouzes, Bouriates, Chinois, Japonais, Ghiliaks, etc. ; ils passent sans s'y attarder. Mais, pour qui rêverait autre chose qu'une description superficielle, que -de problèmes, insolubles pour la plupart, présenterait ce kaléidoscope de races!. Du moins, pour ne pas s'égarer ici, faut-il un plan net; j'ai résolu, pour ma part, d'étudier quelque chose de l'infiltration slave dans cette partie de l'Asie que Ton croit à tort, chez nous, déserte et morte. Il me faut donc ici, d'une part résumer les observations que j'ai recueillies depuis l'Oural, et d'autre part, m'armer de renseignements sur les allogènes que je vais, dans la suite de mon voyage, rencontrer à chaque pas, mêlés au flot montant de l'émigration russe. Un mois suffira-t-il à ce travail ?. . .

Ce soir, le bruit s'est répandu que l'on a, en cours de route, volé au Ministre de la Justice, qui vient ici pour inaugurer le nouveau code, une malle contenant, entre autres effets, son grand uniforme chamarré d'or.

Le cas est amusant : si cela pouvait seulement servir de leçon et apprendre à un grand personnage que les routes ne sont pas sûres ici pour les modestes voyageurs!

• 3 juillet. — Je vais faire visite, sur la rive gauche de r Angara, dans la verte banlieue de Glascovsr, à un jeune homme, M. Pétrof, fort au courant des questions qui m'intéressent. C'est samedi, aujourd'hui, et dans toute la ville, c'est comme un flux lent de femmes et d'hommes armés de petits balais en bouleau, et chargés de paquets . A mesure que mon fiacre approche du coude de la rivière, les passants deviennent plus nombreux; me voici enfin devant la maison blanche des Bains, et jd vois qu'elle est le centre de tout ce mouvement de fourmilière. Sur un banc, devant une des portes, un chapelet de moujiks et de soldats, décrassés à neuf, les cheveux un peu humides encore, devisent et rient. Qu'ils ont l'air heureux, dans ce pays, après la lessive hebdomadaire du corps!

Un pont de bateaux relie à Irkoutsk le faubourg de Glascow, où sont logées les villas, et où le chemin de fer va passer. L'Angara, transparente et rapide, roule au bord de la berge montagneuse, et forme un courant d'air si froid qu'on est forcé de se couvrir ou de se boutonner en traversant le pont.

M. Pétrof est un tout jeune homme aux yeux noirs très vifs, aux traits fins, au profil romain. Il est — c'est une trouvaille pour moi ! — un vrai Sibérien de Sibérie. Que d'anecdotes il a recueillies, que d'expérience il a pu amasser durant ses courses et ses stations dans les villages ! A la veille de la grande enquête territoriale à laquelle M. Koulomzine va procéder

dans la Transbaïkalie, pour tâcher de faire une place aux colons russes parmi les envahissants Bouriates, M. Pétrof me montre, d'un côté la résignation assez facile des paysans sibériens détenteurs du sol, devant les empiétements des colons, et d'autre part, la ténacité rusée des Bouriates : ceux-ci sont toujours prêts à soutenir leurs droits par la discussion, par le procès : ils n'occupent pas un lopin de terre sans prétendre avoir des actes qui les y autorisent.

4 juillet, — Quelqu'un me parlait des difficultés d'application de la loi forestière. Jadis les paysans coupaient le bois à leur fantaisie, et saccageaient les forêts. Une fois la loi protectrice promulguée, ils se trouvèrent aux prises avec les forestiers, qui ne montrèrent pas toujours le tact désirable. Pour couper du bois dans la forêt prochaine, il fallait venir chercher un billet à Irkoutsk : le voyage était trop long parfois. C'est ainsi que tel village fut réduit à se chauffer avec le bois de ses ponts, faute de pouvoir, à temps, faire les démarches exigées par l'administration. Cela, sans doute, explique certains de ces incendies de forêts dont les paysans, par vengeance, se rendent coupables. Cela montre aussi que la Russie flexible est parfois aussi malheureuse dans l'application des lois nouvelles, que l'est quotidiennement notre pauvre chère France routinière et administrative...

Quand un voyageur pénètre à Irkoutsk, il a sûrement en poche l'adresse de Dmitri Ivanovitch Perchine, l'homme le plus affable, le plus obligeant, le plus accueillant et le plus modeste de toute la Sibérie. Nous avons, ce matin, lui et moi, fait connaissance à son bureau des contributions indirectes. C'est un gros homme qui, du premier coup d'œil, vous apparaît

comme pétri de bonté. Il m'accueille fraternellement, il m'enveloppe de sa conversation allègre et amusante, de ses avis précieux (c'est à lui que je dois le choix d'une partie de mon itinéraire ultérieur) ; en un mot, il me conquiert. Aussitôt qu'il est libre, il m'emmène visiter le très beau Musée historique et ethnographique que possède la Société de géographie *. Il est lui-môme mongolisant, aussi se trouve-t-il mieux que personne en état de me faire apprécier les collections ethnographiques bouriales ou mongoles que possède le Musée. Il m'explique en détailles rapports du bouddhisme et du lamaïsme, et me décrit, en me montrant les objets du culte, la fameuse cérémonie du Tsame^ qui a lieu chaque année au temple bouriate du Lac des Oies. Ensuite, il cède la parole à l'un de ses collaborateurs, qui me montre des collections iakoutes : des yourtes en peaux, des 7iarty ou traîneaux légers qui permettent aux indigènes du cercle polaire, de transporter, durant l'été, des fardeaux à la surface de la toundra^ l'immense marécage, gelé neuf mois sur douze, qui recouvre tout le nord de l'Asie. Voici des berceaux que l'on prendrait pour des chaises de malade ; une petite gouttière, ménagée dans le bois, permet à la maman de ne pas changer son nourrisson plus souvent que son mari ne change la litière de ses botes. Voici des ustensiles de cuisine ; on me décrit les cent manières de mourir de faim inventées par les pauvres sauvages, qui cherchent couramment, dans les feuilles ou dans le liber des arbres, des succédanés du pain ! Bref, cette visite de plusieurs heures dans le Musée me fournit mille détails intéressants et m'ins-

1. Le Musée, d'ailleurs, est bien connu des voyageurs français : telle collection parisienne y a été préparée de toute"^ pièces.

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pire le désir de revenir souvent examiner par le menu certaines vitrines.

5 juillet, — Aperçu, en passant dans une rue, cette suggestive enseigne : « Malles et cercueils, tout faits et sur commande. »

A Irkoutsk, par Tétouffante chaleur, ce n'est pas, comme on pourrait croire, le côté de l'ombre que recherchent les passants, mais le côté abrité du vent, car la poussière est telle qu'on n'y voit goutte si elle vous enveloppe.

J'entre, en habit, chez un coiffeur. Pour soustraire mon frac au douteux contact de ses serviettes imbibées de schampoing, je veux me mettre en bras de chemise. Horreur I le patron s'y oppose : w Ne faites pas cela! monsieur. S'il entrait une dame! » J'oubliais qu'en Russie, un homme en bras de chemise paraît beaucoup plus indécent que celui qui laisse flotter sa chemise sur son pantalon, et découvre le haut de sa poitrine. J'ai d'ailleurs fait observer à mon coiffeur que, cinquante mètres au delà de sa boutique, les , pudibondes Sibériennes voyaient journellement, en traversant le pont, des messieurs qui se baignent dans Tappareil le plus paradisiaque. Le patron m'a trouvé fort inconvenant de discuter ses raisons; j'ai pensé, une fois de plus, que le sentiment de la pudeur est chose vraiment relative et toute de définition!

La ville est vid^, endormie sous le soleil qui la couve; tout le monde est à la campagne. Mais, en vérité, je n'ai jamais nulle part, fût-ce à Tomsk ou à Bordeaux, vu autant de flâneurs et de désœuvrés. De plus, ici, quand on ne travaille pas, on s'enivre. La populace est d'aspect rébarbatif, antipathique.

J'ai passé l'après-midi avec Dmitri Ivanovitch ; nous

sommes allés faire une promenade à pied sur la rive gauche de l'Angara, et nous avons gravi la montagne. De là-haut, le coup d'œil est féerique : on distingue tous les détails dans le panorama de la ville blanche qui sourit aux derniers rayons du couchant. Voici une église jaunâtre, puis une cathédrale café au lait, des toits verts et des toits gris, se détachant sur la blancheur des murailles, et, tout au fond, des montagnes bleues qui s'étagent dans la brume. Le fleuve glauque, la divine Angara, semble enserrer amoureusement la ville dans une large boucle, avant d'aller se perdre aux verdures du lointain. Je ne puis me lasser de cette merveilleuse contemplation.

d juillet. — Devant moi, quelqu'un racontait la vie que l'on mène sur les confins de l'Asie, à Sredné- Kolymsk, le dernier cercle, et le plus terrible, de l'enfer sibérien. Ce sont surtout des exilés politiques qui sont envoyés là-bas * : il faut trois mois pour parvenir de Iakoutsk au village de déportation. Les habitants de Sredné-Kolymsk, au nombre de quatre cents environ, sont des Cosaques dégénérés, rongés par une maladie terrible, et par l'ivrognerie, incapables d'ailleurs de travail sérieux. Les exilés s'occupent à leur guise, les uns de poche ou de chasse, d'autres, d'écritures, de lecture, de rêve. Ce désert glacé exerce sur eux une impression déprimante qui va parfois jusqu'à la folie. Plusieurs s'abandonnent, comme n'étant plus du monde, ne se coupent plus ni les cheveux ni la barbe, et ne se lavent même plus. La poste n'arrive que trois fois par an : alors, on arrache les sacs, on les vide sur le plancher, et, fiévreusement, on fait le

1. Le Calendrier sibérien de 1896 fournit de fort intéressants détails sur cette contrée.

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triage des correspondances et des imprimés passés au crible d'une triple censure. Quatre mois de journaux à lire! Quelques-uns les dévorent au hasard, nuit et jour : d'autres, plus rares, les lisent méthodiquement, dans l'ordre des dates, pour repasser ainsi par les mômes émotions que les gens de là-bas, de là-bas où Ton vit...

On parlait aussi de l'évasion tentée, il y a une quinzaine d'années, par un écrivain aujourd'hui fort connu comme romancier et comme ethnographe, et par quelques compagnons parmi lesquels se trouvait un Français (?). Ils descendirent en barque la rivière lana, tributaire de l'Océan Glacial; mais, pendant une estale, le Français s'égara en chassant, et ses compagnons, qui voulurent l'attendre, furent repris. C'est à cette époque que l'Américain Melvil, parti à la recherche de la Jeannette^ se trouva en détresse sur la côte d'Asie, et, par un indigène, envoya une demande de secours aux autorités russes. L'autorité, là-bas, est représentée par un officier de police, Vispravtiîk : or, Vispravnik ne savait pas l'anglais. Melvil eût été perdu peut-être, sans un des exilés qui traduisit sa lettre, et put, avec ses amis, agir sur l'officier de police pour le déterminer à envoyer des secours. Melvil, sauvé, vint à Sredné-Kolymsk, et, plus tard,. dans son livre, décrivit par le menu ce qu'il y avait vu et entendu. Après avoir manifesté l'étonnement qu'il avait éprouvé à se voir invité à dîner par des déportés politiques qui mangeaient sans assiettes et sans couverts, à même la table et avec leurs doigts, il fit un tel récit de leurs conversations, que plusieurs d'entre eux virent, de ce chef, leur peine augmentée de quelques années'...

l. Je ne me porte nullement garant de cette anecdote :

7 juillet. — J'ai fait connaissance avec le maire dlrkoutsk, Vladimir Platonovitch Soukatchof. C'est un homme qui use noblement de sa grande fortune, et ne se lasse pas de contribuer à des fondations généreuses. Bien des Parisiens connaissent cet élégant Sibérien du boulevard ; mais bien peu, sans doute, ont visité la gracieuse villa où il abrite une des rares galeries de tableaux que possède la Sibérie. Cette galerie a été pour moi une joyeuse surprise, car lorsqu'on voyage dans un pays neuf, les émotions d'art sont rares. La galerie Soukatchof est presque entièrement russe : c'est la preuve d'un patriotisme que j'apprécie fort. Elle se compose surtout de paysages, de marines, et de vues de la Crimée, le pays charmant qui attire toujours ceux qui, en Russie, délayent des couleurs. L'impression dominante est celle d'une grande douceur de touche, de contours volontiers un peu flous, un peu embrumés, facilitant ces envolées de rêve auxquelles se livre si souvent l'habitant des grandes steppes ou de la forêt morne.

Nous visitons ensuite l'école que M. Soukatchof a construite dans un coin de son parc : c'est une coquette école de filles, admirablement propre (qualité rare en ce pays), ornée, çà et là, de tableaux, de dessins et de gravures. Elle peut contenir cent quarante enfants. Celles qui ont terminé leurs classes y trouvent toujours des livres mis à leur disposition dans la bibliothèque, et celles qui veulent continuer leurs applications de couture fine, trouvent là une

d'abord parce que je n'ai pas eu entre les mains le livre de Melvil, puis parce que je n'ai pu rien contrôler auprès des intéressés. Vraie ou fausse, l'anecdote circule à Irkoutsk : ne fîit-ce qu'à ce titre, je l'aurais recueillie.

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salJe et des maîtresses. Comme tout cela est pratique! On se rend bien compte de l'influence que peut exercer sur tout un quartier d'une ville occupée de gains et de plaisirs grossiers, cet essaim de jeunes filles instruites modestement et pratiquement...

Cet après-midi, j'étais en visite dans une maison intelligente, et j'y ai pris le thé. L'aimable compagnon qui m'avait amené me montrait, me faisait valoir, déclarait mon goût pour le thé léger, empêchait qu'jôn ne me mît du sucre, se rejouissait de me voir servir un verre d'eau h peine teintée, et, comme je protestais en souriant, disant que, décidément, c'était un peu trop faible, il insistait : « Prenez, prenez, ne vous gênez pas! » Et il ajoutait, se tournant. vers les hôtes : « Vous allez devoir : il va boire Rwecpiikouska (un morceau de sucre aux dents, à la moujik). » Bref, on rie montre pas plus soigneusement un chien savant. La maîtresse de la maison, intelligente et gaie, me regardait comme on regarde un objet rare dans un musée, et m^interrogeait comme on fait un Papou à travers les grilles du Jardin d'acclimatation. Elle ne .pouvait lever les yeux sur moi sans avoir un sourire un peu inquiet et ce regard interrogateur qui semble dire aux voisins : « Il ne mord pas, au moins? » — Je n'ai pas mordu î

8 juillet . — M. Soukatchof est venu me prendre ce matin pour me conduire à l'École d'Arts et Métiers. Cette institution a eu des débuts difficiles. Fondée par initiative privée, avec une subvention de la ville, elle fut presque entièrement détruite par le grand incendie de 1879. Après de laborieuses négociations, rÉtat promit son obole, si les particuliers s'inscrivaient pour 130000 roubles. C*est alors que la tante du

maire actuel donna 150000 roubles, et M. Soukatchof lui-même, 50000 (400000 francs d'une part et 135000 d'autre part); l'École fut reconstruite sur une base plus large, et complétée peu après par l'adjonction d'une- classe supérieure faite aux frais du Ministère.

L'Ecole compte, en moyenne, deux cents élèves répartis en neuf classes : l'âge fixé pour l'admission est de dix à treize ans. Parmi les quinze ou seize élèves qui, chaque année, terminent leurs études avec le diplôme, la moitié environ essaient, au grand désespoir du directeur, d'entrer dans un Institut technologique (Ecole centrale) à Pétersbourg ou à Kharkof : ils sortent de là ingénieurs, alors qu'à Irkoutsk, ils n'étaient que techniciens, La Sibérie a besoin des uns comme des autres, des seconds plus peut-être que des premiers, car, dans ce pays tout neuf, où l'on se trouve aux prises avec la nature brutale, l'homme pratique est plus précieux que le savant. Mais, comment empêcher, ici comme ailleurs, la poussée des jeunes gens vers la haute instruction? Ce que l'on appelle chez nous la crise du prolétariat intellectuel se retrouve en somme jusqu'en Sibérie. Comment, en effet, dire à l'enfant qu'on a instruit : « Tu n'iras pas plus loin! désormais, tu fermeras Ion esprit à la science pure pour entrer dans la pratique? »

Je note ce fait assez curieux que, dans cette école d'Arts et Métiers, fraternisent des enfants nés dans des conditions très différentes : on voit ici, côte à côte, les fils d'un Gouverneur général, d'un millionnaire, d'un simple artisan, et.;, d'un ancien galérien* Aussi bien les Russes, avec leurs très nombreuses familles, n'ont-ils pas autant que nous la superstition des études classiques.

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En somme, on le voit, une telle école est de première utilité pour la Sibérie; cependant, l'équilibre de son budget est difficile à maintenir, et la vente des travaux des élèves, fort recherchés dans ce pays qui manque d'artisans, est nécessaire pour qu'on puisse joindre les deux bouts. On trouve ici la preuve de l'abandon où l'État avait jusqu'ici laissé la belle colonie sibérienne. Qu'importait, jadis, aux hommes de Saint-Pétersbourg, que la ville d'Irkoutsk eût ou non des ouvriers d'art et de ces « techniciens » dont elle avait tant besoin pour transformer le riche, mais rude pays où elle régnait? On y envoyait des condamnés, et on en rapportait de l'or : on ne voyait guère plus loin. Aussi, lorsque la Russie étonnée s'est aperçue' de la vitalité de la Sibérie, a-t-elle compris que, de toutes parts, il fallait créer, organiser, soutenir des enseignements nouveaux, et qu'elle avait tout à faire dans ce pays abandonné inhumainement à son climat de misère et à ses ferments de vice et de crime. Une transformation de cette sorte ne s'efTectue malheureusement pas en quelques coups de baguette...

Je suis monté, cet après-midi, à l'observatoire magnétique, où j'ai reçu un charmant accueil de M. et M™'' Voznécensky. Les observatoires du genre de celui-ci sont d'autant plus curieux à visiter que, instruits par les Allemands, les Russes apportent à leur installation un soin méticuleux que nous ne connaissons guère en pareil cas. Nos résultats, paraît-il, sont à peu près aussi bons, et cela me console. Aussi bien les variations magnétiques ont-elles, en ce point de la Sibérie, une fréquence et une intensité vraiment surprenantes. La déclinaison locale de l'aiguille

2i6 EN SIBEKIE

aimantée subit des écarts énormes à quelques lieues (le distance.

Après que nous eûmes contemplé, du haut de la tourelle, le merveilleux panorama d'Irkoutsk, avec ses blancheurs éclatant parmi la verdure, et la nappe unie de l'Angara enflammée par le couchant, tout là-bas, une dame rappela devant moi ses souvenirs du grand incendie de 1879 qui a dévoré toute la ville. Le feu éclata sur plusieurs points à la fois, ce qui semble bien prouver qu'il avait été allumé volontairement. Gomme toutes les maisons étaient construites en bois, Tincendie se propagea avec une rapidité inouïe. Les habitants n'eurent que le temps de saisir quelques effets et de s'enfuir. Par centaines, les familles se réunirent dans les cimetières, pour camper, en attendant qu'on pût rentrer dans la ville en cendres. Là, sans- autres provisions qu'un peu de thé, souffrant de faim et de froid, navrés de la ruine subite, tous durei;t attendre que le feu eût consumé le dernier hangar. La situation de la plupart était affreuse, dans cette ville isolée, placée si loin des centres de production. Aussi n'at-on pas de peine à comprendre la réaction qui suivit. Irkoutsk avait été, avant l'incendie, une ville où Ton faisait la fête, dépensant l'or à pleines mains, buvant du Champagne à quarante-cinq francs la bouteille, envoyant à Pétersbourg du linge à blanchir. Après le sinistre, ce fut pis encore. Un grand nombre de personnes avaient touché des primes d'assurances; avec cette rage de jouissance qui succède aux grandes émotions, on se rua sur les plaisirs. Ce fut, pendant quelques semaines, dans les rares édifices encore debout parmi les cendres fumantes, une délirante orgie.

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Il paraît que, de temps à autre, lorsque la populace est mécontente du Gouverneur général, ce fonctionnaire reçoit des lettres qui le menacent d'un nouvel incendie. L'an dernier, même, ces bruits avaient si bien reçu créance, que plus d'une famille faisait camper des hommes sur le toit plat de sa maison, avec des tonneaux pleins d'eau, et que d'autres tenaient, jour et nuit, des chevaux attelés, pour être prêts à fuir à la première alerte. Vraie ou fausse, l'anecdote est bien typique et donne une impression singulièrement vive de la propagation foudroyante, terrifiante de l'incendie dans ces villes de bois.

9 juillet. — Dès onze heures du matin, je traversais en habit la ville empoussiérée sous le soleil brûlant, et, en compagnie du maire qui était venu me prendre dans sa voiture, j'allais, au delà de l'Ouchakovka, mince filet d'eau tout grouillant de baigneurs, assister à la distribution des prix de l'école professionnelle de Trapeznikof. Cette école a été installée grâce à un legs vraiment royal fait à la Ville par un de ses plus généreux millionnaires. Elle n'a pas encore son plein développement, à cause des procès et des compétitions soulevées par un héritage énorme. Mais, bientôt, elle sera reconstruite, le litige étant écarté, et pourra devenir un des centres les plus utiles pour la préparation méthodique de jeunes ouvriers serruriers, ébénistes, menuisiers, etc. Pour cette année, onze jeunes gens seulement reçoivent leur diplôme de sortie. On compte bientôt doubler, tripler ce chiffre, car les jeunes « sous-maîtres » trouvent à se placer avantageusement dès que leur apprentissage est terminé.

Nous passons ensuite à l'orphelinat de M"'' Med-

viednikof. Cette institution, qui fut fondée, il y a une soixantaine d'années, avec une banque, d'abord très modeste, destinée à subvenir à ses dépenses, s'est peu à peu développée, grâce au succès de cette banque, devenue une des plus importantes de la région. Aujourd'hui, je ne saurais la comparer qu'à une brillante maison d'éducation française. Les bâtiments s'élèvent au milieu d'un parc et de jardins potagers. La propreté la plus stricte, et la plus coquette simplicité régnent partout, dans les dortoirs, les réfectoires, les salles d'étude, les salles de travaux manuels, les salles de récréation, etc. Deux cent cinquante jeunes filles, en uniforme clair, s'abritent dans cette maison de campagne (elles ont, en ville, une maison d'hiver), et tous ces visages gais et frais, penchés sur les cahiel's ou sur la broderie, produisent une charmante impression. L'éducation que reçoivent ici les élèves a un caractère surtout pratique, ainsi qu'il convient à des femmes : ménage, cuisine,^ couture, broderie, jardinage, tout cela les occupe tour à tour. Le grand principe est de les habituer à ne reculer devant aucune besogne désagréable, à passer, sans transition et sans humeur, du tambour de la broderie, au balai du gros nettoyage. L'instruction n'est pas non plus oubliée, et, lorsque les jeunes filles sortent de l'Institut, elles sont vraiment accomplies en leur genre... Il fait grand soleil, il fait bon sous les arbres, au milieu de cette envolée de robes blanches... et je pose indiscrètement une question : Que deviennent ces jeunes filles, lorsque leur temps est fini?

— D'abord, un grand nombre se marient.

— Très bien, mais les autres? Elles n'ont pas un sou dé fortune, puisque c'est la condition d'entrée :

TFT-

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elles n ont plus de parents; que vont-elles devenir sur le pavé de la ville?

— Mon Dieu ! elles entrent en service. Elles soijt fort recherchées comme domestiques.

— On le serait à moins. Mais, croyez-vous que la transition ne soit pas cruelle, entre le charmant Institut et les rudesses d'un service de bonne ou de femme de chambre? Des maîtres bourrus, souvent inintelligents, jamais affectueux; la femme revôche, et, souvent, jalouse d'une domestique plus affinée, plus adroite qu'elle-même ; le mari aimable à l'occasion, trop aimable môme...

— Sans doute, sans doute. Mais enfin, l'Institut fait ce qu'il peut-: il fait beaucoup déjà...

Il fait beaucoup, certes, mais ne nous trouvonsnous pas ici en face d'un des problèmes essentiels de la charité, celui qui cherche à en déterminer la mesure et l'à-ppopos? Je me demande si, au lieu d'aider ces jeunes filles à sortir de la misère et du vice, on ne les y précipite pas plus sûrement en les déclassant. Je me demande si la charité, au lieu d'être uniformément prodigue, ne doit pas être essentiellement relative, appropriée rigoureusement aux besoins et aux habitudes de ceux qui en sont l'objet. Je me croirais coupable si je prenais un pauvre homme, et, pendant un mois, le comblais de bonne chère et de bon vin, pour le laisser ensuite retomber dans la vie. — Et pourquoi, dira-t-on, les déshérités n'auraient-ils pas droit aux mêmes jouissances que vous-même? -— Parce que le bonheur est tout relatif et que c'est augmenter leur soufïrance que de leur révéler des joies inconnues d'où, demain, naîtront autant de regrets. De ces orphelines sans ressources, vous faites des jeunes

filles instruites comme si elles devaient entrer de plainpied dans des familles riches. Ne feur préparez-vous pas là un avenir de souffrance et de désillusion? N'avez-vous pas considéré votre œuvre charitable comme une broderie que Ton fignole pour elle-même, sans se préoccuper de savoir si elle pourra servir? N'avez-vous pas, hélas! justifié ce mot cruel d'un de mes amis : « Heureusement que nous avons, à Irkoutsk, ' à côté de l'Orphelinat Medviednikof, l'iîospice d'enfants trouvés de M'"'' Bazanof... »

Nous avons accepté, pour finir la journée sur cette rive droite, ombreuse et fraîche, de l'Ouchakovka, de dîner chez un médecin, Victor Nicolaévitch D., qui passe ici, à la campagne, les mois d'été. Nombreuse " famille, des enfants gais et remuants, avec lesquels, de suite, je noue une camaraderie. Ce sont des bonds, des courses, des expéditions dans le parc et sur la mince rivière, des confidences de petits bonshommes, des espiègleries de petites filles, des caresses d'une troupe de chiens. Les enfants simples n'ont pas le sentiment du grotesque : je ne suis donc pas gêné dans mes ébats par mon habit noir que je porte depuis le matin. Quel repos, après les visites, les distributions de prix, les conversations techniques! Je trouve même là une compatriote, professeur de français de tout ce petit monde turbulent : c'est une femme charmante et calme, adorée de tous, dans la paix indulgente de ses cheveux gris : je laisse à penser la joie qu'elle éprouve à parler de France avec un Français!... Lorsque, le soir, dans la fraîcheur piquante, après l'extinction d'un grand feu de joie que les enfants avaient allumé dans le parc, je suis parti sous le ciel blanc d'étoiles, je me sentais comme

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imprégné de^ce calme simple dont les familles russes savent si bien faire profiter les étrangers, et dont nous sommes si friands, nous autres Français, bien que nous ne sachions guère le répandre sur nos hôtes.

iO juillet. — Victor JNicolaévitch vient me faire aujourd'hui visite : qu'ils sont charmants, ces Russes de Sibérie! Vous dînez chez eux : vite, le lendemain ou le surlendemain, ils viennent vous rendre visite. Gomme cela fait bien ressortir la grossièreté de notre coutume de la visite de « digestion » ! Mon hôte d'hier se réjouit lui aussi, lui millionième, de l'introduction d'un nouveau régime j udiciaire en Sibérie, et il m'énumère les réformes qu'il en attend comme médecin... Mais, que vont-ils être, ces juges de qui tout un peuple espère tant de bienfaits? Ont-ils conscience d'être les Messies attendus, et de ce qu'il y a de splendide dans leur rôle de distributeurs de cette justice dont tout ce peuple a soif? J'en ai vu quelquesuns, en passant. Les difficultés de la route les ont exaspérés : ils ont vu passer devant eux de minces fonctionnaires, des sous-lieutenants, des policiers, qui ont pris à leur barbe les chevaux des relais ; ils sont mécontents, désenchantés. Ils viennent, en outre, de s'apercevoir que, au prix où sont les vivres à Irkoutsk, leurs traitements seront insuffisants pour leur permettre de vivre honnêtement. Leur faudra-t-il donc vendre des acquittements, ou tendre la main, comme le faisaient avant eux tant de ces policiers qu'ils remplacent? Conscients, pour la plupart, de la beauté de leur mission, ils apportaient ici quelques idées nobles. Voici que la réalité leur apparaît tout autre : on serait triste avec moins de raisons. Cependant, le peuple espère en eux; il espère, ce peuple calme, qui

recourt à la justice contre l'arbitraire, qui, ayant depuis si longtemps sous les yeux des exemples de vénalité dans les arrêts, rêve encore, cependant, Téquité absolue, et compte l'obtenir demain! Il espère...

/ / juillet, — M. Perchine racontait aujourd'hui quelques souvenirs de cette république d'aventuriers chercheurs d'or, forçats russes échappés, et bandits chinois, qui s'était formée, il y a dix ou quinze ans, sur un point delà frontière sibéro-chinoise: la Jeltchoukha. Le lavage du sable leur fournissait de l'or en quantité considérable, et le temps se passait pour eux en orgies de vodka et en nuits occupées à battre les cartes, avec des tas de sable d'or pour enjeux. A la fin, le Gouvernement chinois envoya, à la requête du Gouvernement russe, des soldats contre la « république » : les chercheui^ d'or furent cernés et criblés de balles ; on écartela, on empala, on tortura du mieux qu'on put ceux que l'on prit vivants, et les soldats chinois, fiers d'un si bel exploit, s'en retournèrent...

i 2 juillet. — Une heure charmante passée à contempler l'Angara derrière le monastère. La berge, très calme, est peuplée de flâneurs et d'ivrognes : au loin, sur des chantiers, quelques taches rouges qui remuent : ce sont des ouvriers. L'eau de la rivière est pure comme celle d'une source, et rappelle certains petits lacs de Suisse. Elle a des teintes sombre^ qui se glacent de moires, au-dessus- des remous que forme le courant terrible. Cette délicieuse eau glacée qui court si vite avec une puissance incomparable, m'impressionne; je comprends l'affection tendre que lui vouent ses riverains *.

1. L'énorme rivière Angara unit le lac Baïkal à l'Yen isséye :

... Un propriétaire de mines d'or m'a expliqué la crise que subisseht ici les petites et les moyennes exploitations. 11 se plaint surtout du manque de capitaux et du manque de bras. Les capitaux russes sont engagés ailleurs qu'en Sibérie, ou bien affluent aux grandes compagnies ; quant aux ouvriers, c'est l'administration du Transsibérien qui les accapare. Les frais d'extraction du sable aurifère sont tellement considérables que l'on doit abandonner, comme insuffisamment rémunérateurs, des placers qui, dans tout autre pays, donneraient une fortune. D'ailleurs, comme on sait, le travail ne dure guère ici que quatre mois et demi : durant l'hiver, on creuse des galeries, d'où l'on extrait du sable dont otf essaie chaque jour quelques échantillons : il faut attendre le dégel printanier pour en faire le lavage définitif.

En face de ces doléances fort sincères d'un propriétaire de mines d'or, j'ai plaisir à noter quelques renseignements que m'a donnés une personne qui connaît les mines de fort près. Il est toujours, en effet, extrêmement difficile de savoir ce qui s'y passe : si Ton s'adresse aux directeurs, on ne peut s'étonner d'être trompé; si l'on interroge Vispravnik (officier de police), il n'a garde de vous renseigner sur des irrégularités qui lui rapportent un traitement de 70 000 francs * ; si, enfin, l'on s'adresse aux employés

son cours est long de 1800 kilomètres; à sa naissance, elle est déjà un cours d'eau imposant où se précipitent les eaux du lac. 1. Exactement 24 000 roubles, qui se répartissent en 6 000 roubles payes par l'Etat et 18 000 payés par les propriétaires de mines, c'est-à-dire par les administrés de Vispravnik\ Je dois ajouter d'ailleurs que, en raison du nouveau régime judiciaire, qui lui enlève l'instruction des affaires criminelles, son traitement officiel et officieux ne s'élèvera plus qu'à 18 500 roubles (exactement 50 000 francs). C'est encore assez coquet.

subalternes, ils mentent par crainte d'être découverts. Ajoutons enfin que les mines d'or sont, le plus souvent, situées dans des pays perdus que Ton ne peut guère visiter sans l'assentiment et sans l'aide des propriétaires eux-mêmes. Comment alors savoir la vérité? — On ne la sait pas. Pourtant, il se passe bien des irrégularités, bien des horreurs, dans la profondeur de la tàiga gonflée de pépites. Les ouvriers sont liés par un contrat qu'ils ne sauraient rompre sous peine de prison : ils sont réduits à un état de servitude totale. Nul n'est là pour recevoir leurs réclamations, puisque tout se ligue contre eux, l'intérêt de leurs patrons et celui de la police. Mais, d'autre part, il ne faut pas ajouter foi à toutes leurs doléances : ils sont fort remuants, exigeants comme des enfants, insouciants de la parole donnée, incapables de résister seuls à l'attrait du renouveau qui les appelle dans la taiga fleurie. Souvent ils volent : quelques-uns commettent des meurtres. C'est un peuple difficile à tenir, et il faut se garder de mettre a priori tous les torts sur le compte des propriétaires de mines, bien que la cupidité de la plupart de ces derniers n'inspire à personne la moindre confiance ni la moindre sympathie.

On ne saurait, d'ailleurs, imaginer la variété des moyens qu'inventent les propriétaires pour gagner sur leurs ouvriers. Il y a bien des lois fort sévères qui régissent les placers; m^is, au fond de la forêt vierge, il est aisé de tourner la loi. Voici un exemple entre cent. Un propriétaire de mines d'or me disait, il y a deux ou trois mois, ceci : « La loi nous oblige à fournir à nos ouvriers, pour leur entretien, une quantité déterminée de pain, de viande, dégraisse, etc. Or, qu'arrivait-il? Les ouvriers, trop grassement nourris^

gaspillaient leur ordinaire et jetaient une partie de ce pain qui nous coûte si cher là-bas. Nous avons, dans leur intérêt^ voulu remédier à cette imprévoyance. A la place des vivres, nous leur en donnons le prix, calculé sur les tarifs officiels affichés dans les boutiques d'approvisionnement qui entourent la mine. De la sorte, ils n'achètent plus que le strict nécessaire et ne gaspillent plus rien. » J'avais ici flairé un mensonge : le bon patron, soucieux de l'épargne de ses ouvriers, est trop rare en Sibérie pour qu'on ne se défie pas tout d'abord. Or, voici en réalité ce qui se passe : les ouvriers peuvent bien officiellement exiger qu'on leur vende les vivres au prix du tarif, mais rien ne détermine la qualité des vivres que doit contenir la boutique; c'est donc telle qualité qu'on leur vendrait à tel prix : par malheur, on n'a plus cette qualité; en revanche, on en a une autre^ qui est seulement un peu plus chère : l'ouvrier doit donc prendre ce qu'on lui offre, et payer plus cher. En outre, les ouvriers, grands enfants sans volonté, sont incapables de garder l'argent qui leur est remis d'avance, ou de ménager le crédit qu'on leur ouvre. Ils dépensent, jusqu'au dernier sou et au delà, leur maigre provision, avant de songer à se nourrir solidement : c'est tout profit pour le propriétaire, qui possède la boutique en même temps que la mine, et encaisse d'un côté l'argent qu'il a dépensé de l'autre. D'ailleurs, si les ouvriers avaient, dans le cas présent, jeté du pain, ce n'était pas par insouciance, mais pour protester contre je ne sais plus quelle mesure arbitraire de leur patron. Autre exemple. Jadis, les ouvriers n'avaient droit qu'à deux jours de repos par mois : une loi nouvelle leur en accorda quatre. Que firent alors les propriétaires? Ils

refusèrent de nourrir leurs hommes durant ces quatre jours, réalisant, de ce chef, une sérieuse économie, et imposant des dépenses fort sensibles à ceux que la loi avait voulu protéger.

On citerait à Tinfini des exemples de cette nature ; mais on risquerait, en s'y complaisant trop, de ne pas laisser voir, en regard, les risques et les dépenses qu'occasionne aux patrons l'extraction de l'or. Sans doute, en effet, 'il est parmi eux des geijs tarés, méprisables, usant sans ménagement les forces de leurs ouvriers; sans doute, il est des propriétaires pour qui l'exploitation d'un placer n'est qu'un prétexte à ouvrii' là-Bas des boutiques où ils écoulent à dés prix fantastiques tous les manques et tous les invendus du commerce urbain; mais, en revanche, il est aussi, parmi eux, des hommes qui exploitent normalement, et, sinon avec une générosité sentimentale, du moins avec sérieux et avec équité, les immenses champs d'or de l'Asie septentrionale.

C'est chez un propriétaire de ce dernier type que vivait l'employé qui me raconta un jour l'anecdote suivante. On sait que, aux yeux des ouvriers, l'or trouvé dans la terre appartient à qui le trouve : ils se font difficilement à l'idée qu'il faut le remettre au patron : voilà pourquoi les plus honnêtes d'entre eux volent des pépites quand ils le peuvent : ils ne sont pas les seuls. Les vols sont perpétuels sur les placers. Pour éviter la soustraction des pépites trouvées par les hommes en piochant, l'administration leur alloue un droit assez élevé, proportionnel au poids brut de ces pépites. Une caisse spéciale reçoit l'or ainsi recueilli. Or, dans la mine dont je vais parler, les deux employés chargés de cette petite caisse qui échappe

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au contrôle officiel de la laverie, avaient laissé s'y accumuler 23 livres d'or (9 kilog. 407 grammes), au lieu de le verser, livre par livre, à la caisse centrale. Un beau jour, tous deux s'absentèrent pour assister à une fête; le soir, le trésor avait disparu. L'intendant, prévenu, accusa ses employés de négligence coupable, congédia l'un d'entre eux et envoya l'autre servir sur un placer éloigné. Vers la fin de l'hiver, un homme vint trouver à la ville, le représentant de la compagnie, et offrit, contre récompense, de faire retrouver l'or soustrait : on lui promit le tiers prévu par la loi en pareil cas, et il raconta que le trésor était caché • ' près de la mine (à 1 000 kilomètres de la ville), dans le creux d'un arbre fraîchement coupé, où il reposait dans une enveloppe de cuir et dans une natte. « Le voleur, ajouta-t-il, est un vieillard qui va, en compagnie de ses deux neveux, faire partie cet hiver d'un convoi qui transporte là-bas du poisson ; arrivé sur les lieux, il s'embauchera sur le placer. » A ce moment, la neige couvrait le sol, on ne pouvait faire de recherches. On attendit le printemps et le convoi de poisson. Les hommes indiqués arrivèrent et s'embauchèrent en effet dans l'équipe de la mine désignée d'avance. On plaça des gardes, on fit des fouilles; mais on s'apergut alors que le trésor avait disparu du creux de l'arbre. Était-ce parce que le Cosaque chargé de la surveillance, était de connivence avec les voleurs? On né savait. Au bout de quelque temps, le vieil ouvrier, simulant une maladie, voulut faire régler son compte. L'intendant lui dit alors : « Tu as raison, va-t'en au diable, nous.n'avons que faire de voleursl » Alors, le vieux, d'une voix brisée, s'écrie : « Ainsi, c'est donc toi qui l'as pris? » Interrogé après cet aveu

indirect, il avoua que l'or avait été primitivement volé par un des employés, qui lavait enterré à un endroit qu'il désigna (on y retrouva en eflet la boîte). Quelques ouvriers avaient vu l'opération : ils déterrèrent le trésor et l'enfouirent dans un arbre pour le voler à la saison prochaine. L'un d'eux, alors, voulant s'assurer sans peine le tiers légal, dénonça ses complices : il est probable qu'un troisième larron, plus gourmand encore, s'empara du trésor avant l'arrivée du convoi qui amenait les co-partageants.

On devine, à ces anecdotes, que, au fond de la laiga^ une vie étrange, anormale^ se développe, dans le conflit des intérêts et des cupidités sauvages. La surveillance complète est impossible, avec la meilleure volonté du monde, et l'on me citait l'exemple de ce caissier d'une grande compagnie minière, qui retenait aux ouvriers les centimes, et ne leur payait leurs gages qu'en chiffres ronds. Qu'importait au moujik, qui recevait plusieurs centaines ou milliers de francs, qu'on lui donnât ou non les 10, 20, 30, 50 copecks supplémentaires? Quand l'indélicatesse de l'employé fut découverte, elle se poursuivait depuis trois ans et lui rapportait, bon an, mal an , une douzaine de mille francs !

En outre, il se manifeste, au cours de ce dur métier, une véritable déviation psychologique de ces esprits mal équilibrés que sont tant d'ouvriers. Parfois, sous l'influence d'une heure d'ennui, d'un regret, d'un rien^ tel d'entre eux commet un crime. Un jour, deux ouvriers, marchant en sens inverse, se heurtèrent : « Je songeais, raconta ensuite le premier ; je pensais au pays. L'autre me cogne en passant : inconsciemment, je souris. Il me frappe alors, et

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moi, je saisis mon couteau et le lui plonge dans le ventre. »

Ce qui surtout, au dire des personnes bien au courant, est fréquent aux mines d'or, c'est le déclassement. L'extraction et le contact du métal précieux rendent les ouvriers et les employés inaptes à tout autre métier : sur les premiers s'exerce directement la fascination de l'or; quant aux seconds, habitués à être défrayés de tout, ayant perdu la notion exacte de ce que vaut l'argent, dans ce milieu où l'on remue des centaines de mille francs gagnés sans peine, ils deviennent incapables, de leur aveu même, de se remettre à une vie régulière où il faut s'observer et équilibrer son budget. Puis, sans doute, l'amour de la forêt vierge se développe chez les uns comme chez les autres : qu'y a-t-il, en effet, de plus séduisant pour une de ces âmes slaves, indécises et inquiètes du plus loin, que le sourire printanier de la tàigal Aussi dit-on couramment en Sibérie, et c'est une amère vérité : « Quiconque a touché aux placers y retournera : c'est un homme perdu pour la charrue. »

i4 juillet, -^ C'est aujourd'hui, par un grand soleil, que le Ministre de la Justice, M. Mouraviof, a inauguré le nouveau code qui va régir la Sibérie; Toute la ville officielle était en mouvement depuis le matin. Que d'uniformes, grand Dieul La salle des fêtes était trop petite pour tout ce monde. Sur ces uniformes, il y a en général trop d'or, et, de plus, on sent trop que ceux qui les ont revêtus ne sont pas habitués à leurs entournures. Il manque à toutes ces tenues, un peu de cachet. Beaucoup de dames : la plupart, hélas! sont en blanc, plusieurs avec des robes â traîne. Le blanc ne va guère aux grosses personnes

qui approchent de la quarantaine, et il y a beaucoup de grosses personnes dans ce cas, à Irkoùtsk. On le devine : bien des maris ont trop joué, et puis, les bonnes faiseuses sont trop loin...

On commence par des actions de grâces. Le ministre esquisse de petits signes de croix discrets qui révèlent le* courtisan; à ses côtés, le Gouverneur général, raide dans son uniforme, se signe sans relâche, avec une bonne grosse dévotion, à grands coups de poing. Si Ton tentait, en Russie, la psychologie du signe de croix, que de découvertes on y ferait! Les discours commencèrent ensuite. Le Ministre de la Justice déclara : « Que, jusqu'à présent, la Sibérie était en proie au régime de Tarbitraire, et qu'on y voyait des exemples de révx)Uante iniquité. » Pour qu'un ministre tienne ce langage, il faut en vérité que le pays ait bien souffert. M. Mouraviof a ajouté que tout allait changer, et, sans partager de tous points sa confiance, j'ai, pourtant, senti frémir autour de moi, et surtout parmi la foule silencieuse massée en bas sur la place, cette espérance en la justice vraie qui soulève toute la Sibérie.

i 5 juillet, — La ville a offert au ministre un grand banquet, et, comme on m'a fait l'honneur de m'y convier, je suis arrivé, comme l'indiquait ma carte d'invitation, une heure à l'avance. Presque tous les convives sont en habit, chose rare, dans ce i>ays où tous les fonctionnaires civils ont un uniforme. La salle, très vaste, est ornée de branches de sapins entremêlées de 'drapeaux tricolores i. L*'atlente est longue. Le ministre arrive enfln, et passe entre les

1. On sait que le drapeau jaune avec l'aigle est celui du tars. En Russie, on pavoise bleu, rouge, blanc.

deux longues tables avec des saluts et des poignées de mains. L'archevêque l'avait précédé, vêtu de sa soutane en velours (?) bleu, et cette bonne figure de Monseigneur Tikhon, avec ses cheveux blancs, me rappelle d'une façon frappante M. Himly, le doyen de la Faculté des Lettres de Paris. Le rapprochement, • certes, est imprévu ; mais M. Himly n'a pas gagné à se revêtir d'une soutane bleue : l'archevêque a une expression naïve que l'on chercherait en vain dans lesyeux du malicieux doyen. J'observe le manège des salutations. Ceux qui connaissent Monseigneur s'approchent de lui, lui baisent la main, échangent avec lui trois baisers sur le coin des lèvres, et lui baisent la main une dernière fois. Gela se fait vite et proprement. C'est d'un curieux effet.

On sait "que tout dîner russe bien servi commence

. par des hors-d'œuvre , que l'on consomme debout devant un buffet. Au signal donné, cette foule de deux cents personnes se précipite dans des salles adjacentes à celle du banquet, et, dans une cohue indescriptible, chacun cherche à s'emparer, qui d'une, sardine, qui d'un morceau de hareng ou d'une tartine de caviar que l'on arrose de vodka. Cela ne peut

.s'appeler rompre la glace : c'est plutôt la briser. Plus que jamais j'aurais ici souhaité des dames, pour mettre un peu d'ordre et de tenue dans ces appétits. ' • A table, on ne cause pas entre voisins,' à moins de se connaître d'avance. Le menu est fort beau, le Champagne n'est pas épargné, mais, ce que j'apprécie surtout, c'est l'attention de Piotre Pétrovitch, le fin, le discret ami, qui m'a fait placer à son côté, et me permet ainsi de passer une bonne soirée.

L'heure des toasts et des discours a sonné enfin :

Dieu ! que d'éloquence! A son tour, le ministre prend la parole ; quand il vient à prononcer le nom du souverain, il a un élancement, une extase, un ravissement, un épanouissement de toute sa face illuminée, uji haussement de toute sa personne ; il en soupire ; pour un peu, il tomberait en pûmoison. Cela fait très bien...

Le soir, les rues sont illuminées de lampions : c'est la première fois qu'à Irkoulsk je puis circuler sans tàter mon chemin avec une canne î

i 7 juillet, — Irkoutsk, malgré ses voies larges et ses constructions de bois, est la ville de Sibérie qui m'a le moins paru avoir le' cachet russe : on y entend, sur les trottoirs en bois, parler toutes les langues de l'Europe et une bonne partie des langues de l'Asie. ^ Les Bouriates et les Chinois les plus laids et les plus invraisemblables peuvent circuler dans les rues sans faire môme retourner un passant.

Il me semble, en revanche, que l'on observe ici plus nettement que dans les villes de l'ouest, le type sibérien ou bien, pour mieux dire, une sorte de type sibérien. Cela tient sans doute à ce que l'afflux d'une récente population a été moins rapide que dans les villes où pénètre déjà le Transsibérien. Les traits généraux qui me font reconnaître un Sibérien sont les sourcils froncés, l'air dur, la démarche dandinante, avec un port droit, hardi, et une expression du visage volontiers effrontée ou ironique. D'ailleurs, je ne prétends pas établir par là les signes infaillibles d'un type ethnique. Je ne crois pas me tromper une fois sur cent quand je désigne un Sibérien natif; cependant, mes remarques sont tout empiriques. Le costume des paysans ou des ouvriers est également

typique : la chemise-blouse [roubajka] se porte ici très longue; elle tombe jusqu'aux genoux, et, au lieu de la serrer coquettement à la ceinture, comme font les moujiks russes, les Sibériens la laissent flotter comme un ample chiffon, par-dessus leurs larges pantalons à plis : cela est affreux. Comme coiffure, ils portent un chapeau de feutre rond, à larges bords.

Irkoutsk, avec ses 250000 roubles (700000 francs) de budget, ne possède ni éclairage, ni pavage, ni canalisation d'eau. Il n'y a, en tout, que 600 lanternes à pétrole, bien que la ville soit très large et compte environ 50 000 habitants : encore n'allume-t-on pas, les soirs de lune et durant les nuits que Ton juge devoir être courtes. Les rues sont donc des casse-cou, avant d'être des coupe-gorge. D'ailleurs, la société intelligente est unanime ici pour déplorer l'ignorance épaisse d'un certain nombre de gros marchands qui forment la majorité dans le conseil municipal, et qui paralysent les efforts des quelques hommes intelligents et généreux qui défendent l'intérêt public. C'est de haute lutte qu'on a emporté l'autorisation d'établir sur l'Angara ce pont de bateaux si commode qui unit la ville à son élégant faubourg de Glascow et à la grande route de Sibérie. Pour l'éclairage électrique, pour les tramways, ils ne veulent rien faire, ces gros conseillers, incapables de s'élever audessus de leurs petits intérêts de marchands, et terrorisés par l'approche de ces instruments de progrès qui les empêcheront, à bref délai, de faire leurs bénéfices habituels de 150 à 200 pour 100.

On retrouve ainsi à Irkoutsk quelques vestiges de l'ancienne Sibérie, ignorante et gavée, que le Trans-

sibérien balaye sur son passage. La ville mériterait mieux : elle est si jolie, si. bien douée de la nature, si souriante, dans Tamoureux repli dont Tentoure son fleuve charmant, l'Angara! Pourtant, elle subira sans doute, lorsque les rails l'atteindront, une rude concurrence, du côté du grand bourg de Toulouna, qui commande le marché de la Lena et de la région des mines d'or.

i 8 piillet, — Je déjeunais, vers midi, au restaurant de l'hôtel; tous les rideaux baissés, fraîcheur relative, essaim.de mouches. La dame du buffet, une excellente personne très brune, qui a un peu l'air d'un homme déguisé, va et vient, et verse aux clients des petits verres sur son comptoir, tout en fumant sa cigarette. Un familier de la maison, un géant à l'air hébété, un corps énorme que secoue de temps à autre un rire qui ressemble à un hoquet d'éléphant, dévore son déjeuner, gloutonnement. Devant lui, un monsieur maigre casse une croûte, et, tous deux, très haut, causent en polonais. Je déjeune, moi aussi, en lisant un journal russe ouvert devant moi : on m'a servi une soupe froide, une akrochka^ faite de morceaux de viande, de concombres et de toutes sortes de légumes; puis une gelinotte avec une salade à la crème (oh! tout cela n'est pas fameux !), et un sorbet. Entre un petit homme que je vois assez souvent ici. Il est vêtu, car c'est, je crois, dimanche, d'un complet fait d'une étoffe exactement copiée sur la classique toile à matelas : ses cheveux gris, qu'il porte longs, sont peignés à la photographe, et, j'en demajide bien pardon à la confrérie, il a, en effet, vaguement l'air d'un photographe, bien qu'il soit en réalité comptable. Il porte une de ces chemises non empesées qui sont,

depufs quelques années, à la mode en Russie. Cette chemise est jaune soufre; elle est munie d'un col rabattu de dimensions colossales, un vrai col de comédie; et les bords de ce col, ainsi que ceux des manches, sont tuyautés au fer. En guise de cravate, le petit homme porte une cordelière de laine rose tendre. Cette apparition est si puissamment drôle que je ris de joie derrière mon journal : c'est une apparition qu'on jurerait tirée des contes d'Hoffmann; et, comme pour compléter la vraisemblance, le petit homme hoffmannesque parle l'allemand...

j20 juillet. — J'ai fait visite à l'inspecteur des prisons du département d'Irkoulsk, M. Sipiaguine, auquel j'avais été présenté à Alexandrovsk. Il m'a reçu avec sa politesse plaisante et son ordinaire affectation de taquinerie. Il est difficile d'amener à une conversation sérieuse cet excellent apôtre pénitentiaire qui, à certains moments, a des larmes dans les yeux quand il parle de ses chers forçats. îl semble se défier extrêmement de moi, sans doute parce qu'il a deviné que je vérifierais dans des publications officielles quelques chiffres inexacts qu'il m'a donnés. Il a raison, car j'ai vérifié. Je lis dans les yeux du bon vieillard ceci : « Vous croyez, vous autres, étrangers, que nous sommes des barbares et que nous torturons nos forçats! Eh bien, il ferait beau voir comparer mon ancien domaine d'Alexandrovsk avec une colonie pénitentiaire européenne! » En réalité, je n'ai pas d'idées sur les bagnes sibériens, puisque je n'ai pas étudié la question; je crois d'ailleurs les Russes beaucoup plus humains avec leurs forçats qu'on ne pense-d'ordinaire ; il suffit de lire, pour s'en convaincre, les Souvenirs de la Maison des Morts. Mais M. Sipia-

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guioe no pourrait croire sans doute qu'un étranger, assez avisé pour discuter des faits non prouvés, soit capable de dire franchement sa pensée, et il ne croit pas un mot de mes protestations. Il amène tout naturellement la conversation sur la Nouvelle Calédonie, et, comme j avoue ne pas la connaître, il me prête Tarticle qu'un criminaliste russe éminent, M. Driil, a consacré à notre bagne *.

J'ai lu cet article. Des détails que j'y ai trouvés sobrement, mais cruellement rapprochés, sans un mot de blâme ou de louange, il ressort une impression affreuse. Sous l'apparence d'un compte rendu impersonnel, c'est une impitoyable condamnation de notre système pénitentiaire. A-t-on lu cet article, chez nous, Ta-t-on lu entier, bien traduit? Certes, M. Drill y donne l'impression d'une parfaite sincérité; mais ce n'est pas ce qu'il dit qui me fait mal, c'est ce qu'il laisse entendre, ou plutôt, ce que ses lecteurs russes ne peuvent manquer de sous-entendre : cette idée que nous témoignons une cruauté foncière à l'égard de ceux qui ont failli. C'est si bien d'ailleurs l'opinion russe! Un de mes amis les plus chers ne me disait-il pas un jour, là-bas : « Chez nous, les femmes des villages traversés par les forçats vont porter des vivres à ces « malheureux », comme elles disent; chez vous, au contraire, du temps de la « chaîne », les paysans lançaient des injures, et, si c'était possible, des coups aux forçats qui passaient. » D'où pouvait-il tenir cet abominable mensonge, que réfutent les souvenirs de tous les vieillards qui, chez nous, ont vu passer la « chaîne »? Je ne sais. En tout cas, c'est

1, Revue dq Ministère de la justice, 1897, en russe.

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une impression analogue qui ressort de Tarticle de M. Drill, et il est bon de ne pas cacher ces choses.

Je le répète, je ne me suis jamais occupé de criminologie, et je ne suis pas venu en Sibérie pour étudier un système pénitentiaire que je ne pourrais comparer avec aucun de ceux des nations européennes. Voici, cependant, les réflexions qui me sont venues à la lecture de cet article, et que je communiquerai à M. Sipiaguine. M. Drill, sans le dire expressément, montre bien que, pour la majorité des Français, le criminel est un être à part, un tombé qui ne se relèvera plus, et pour qui il n'est guère utile de faire des frais d'éducation. Notre société moyenne a bien en effet, ce me semble, une opinion de ce genre. Les Russes veulent y voir le signe d'une grande dureté de cœur : ils se trompent. En réalité, cette opinion que nous avons des forçats tient à deux causes sociales : d'une part, la spécialisation à outrance de chacun de nous a pour effet de nous rendre indifférents à toutes les classes sociales en dehors de la nôtre; d'autre part, le degré élevé de notre civilisation fait que l'homme tombé par le vice ou par le crime est (ou paraît) beaucoup plus éloigné de l'homme normal et honnête que ce n'est le cas en Russie; il est donc (ou paraît) beaucoup plus irrémédiablement incorrigible. Cela ne veut pas dire que le niveau de la moralité soit plus élevé en France qu'il ne l'est en Russie, mais cela signifie que la dignité morale et que le sentiment de la responsabilité sont infiniment plus développés chez nous, dans les classes moyennes et profondes, que dans les couches correspondantes de la société russe. Ce qui fournit à M. Sipiaguine ce contingent de forçats cor-

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rigibles dont il est si fier, ce sont surtout les classes inférieures de la société, les classes rurales ou celles du petit commerce, qui, restées, faute d'instruction, très près encore de la nature, commettent souvent des crimes que, chez nous, elles n'auraient pas commis. La plupart de ces bons forçats russes que l'on nous montre avec orgueil, n'auraient pas, chez nous, commis leur crime, ou bien, tout au moins, la loi Bérenger ou le jury le leur eussent presque pardonné : mon cocher d'Alexandrovsk, qui avait tué sa femme coupable, eût été, en France, acquitté à l'unanimité.

D'a-utre part, les Russes n'ont-ils pas, eux aussi, leurs forçats désespérés, leurs récidivistes, leurs bêtes brutes, contre lesquelles sévissent Sakhaline et les horreurs du cercle de Kolymsk? Il y a trois ans, on a exécuté à Irkoutsk huit forçats : étaient-ils donc des agneaux égarés, ces hommes que, dans un pays qui n'a plus la peine de mort, sauf en matière politique, on est cependant obligé de supprimer par la corde, parce qu'aucune prison n'arrête leurs fureurs? Certes, je ne défends pas le bagne français que je n'ai jamais vu, et qui,- probablement (j'ai entière confiance en la véracité de M. DrilP), est soumis à un dur régime, mais je soutiens que ceux qui le peuplent ne seraient, pour la plupart, guère plus amendés par les Russes qu'ils ne le sont par nous. Je conclus que notre sévérité, qui semble ici à notre honte, ne- prouve rien sur nos sentiments, et que, tout au contraire, le puissant

4. M. Drill traite aussi durement Sakhaline. Je liens à rendre lionimage à sa haute impartialité et à rassurer que je ne le rend* pas responsable de toutes les méchancetés que le public russe lit volontiers dans les pages qu'il nous a consacrées.

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contingent des forçats russes corrigibles prouve Tinfériorité de la culture dans un pays où tant de braves gens se laissent glisser au crime.

22 juillet. — M. Soukatchof m'a fait visiter un hôpital d'enfants installé 'dans son voisinage par la libéralité de M"*® Bazanof. C'est un édifice coquet et pratique qui abrite en ce moment trente lits, mais pourrait certainement en contenir bien davantage. Le caractère qui me semble y dominer, c'est la propreté blanche, et, de plus, la douceur, l'air pas hôpital. L'aimable directeur, le D'' Goubkine, me fait visiter les salles en grand détail, et partout, au lieu de cette impression de boîte à mort que m'ont laissée tous les hôpitaux français que j'ai vus, je trouve ici l'impression d'une série de chambres de convalescence. Pas d'odeurs, pas de tristesses. En outre, les enfants disposent d'un arsenal de jouets, on leur montre la lanterne magique, et de temps à autre, on monte pour eux une boîte à musique. En ce moment, la plupart des petits malades jouent dans le jardin, à l'ombre. Qui donc, chez nous, aurait ainsi l'idée de dépouiller un hôpital de son air sinistre, pour y semer la gaîté du sourire et des fleurs? Dans un pavillon séparé, je vois un petit lépreux avec un visage hideux où brillent deux bons yeux fidèles. On voit qu'habitué aux bons traitements, jamais rudoyé par les médecins ni par les infirmières, il n'a pas conscience de sa hideur. Cela aussi est touchant.

26 juillet. — Je vais me séparer ici de Gavril Pétrovitch avec qui je viens encore, côte à côte, de passer ce mois à Irkoutsk, à qui je dois, ici comme partout, J

tant de renseignements, d'encouragements, de bons offices de sympathie affectueuse. Chaque jour, chez

lui OU chez moi, nous avons pris le thé du matin, et, presque chaque soir, nous nous sommes retrouvés pour partager, reviser, passer au crible les impressions et les renseignements recueillis. Une telle amitié m'a fortifié. Aujourd'hui, pourtant, il nous faut nous séparer : le temps me presse, car j'ai encore à visiter Kiakhta et des mines d'or, avant d'atteindre le fleuve Amour. Gavril Pétrovitch m'a procuré un tarentass léger : deux haridelles y sont attelées, mes bagages y sont descendus; il est trois heures après midi : il faut partir. Nous nous reverrons sans doute à Tchita. De nouveau je suis seul sur la grande route de Sibérie.

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Le royaume du thé.

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