‹ En SibérieChapitre 23 sur 34 · LÉ LAC BAÏKAL. — KL\KHTA. — LA FRONTIERE CHINOISE* — UNE MINE D'OR · texte numérisé non relu

LÉ LAC BAÏKAL. — KL\KHTA. — LA FRONTIERE CHINOISE* — UNE MINE D'OR

Après avoir roulé, durant sept ou huit heures, au trot résigné de deux chevaux maigres, sur une route fraîche qui côtoie l'Angara j j'atteignis à la tombée de la nuit Tendroit où l'immense rivière prend naissance dans le lac Baïkal. Le chemin, depuis Irkoutsk, avait été un peu monotone ; mais, lorsque le jour déclina^ le paysage sembla grandir en se parant d'ombre et de brouillard. Bientôt, devant moi apparurent de mys*térieuses montagnes noyées dans une brume que la lune argentait, et l'eau d'opale, subitement gon^ fiée, sembla reculer vers la gauche jusqu'à l'horizon vague. C'était le lac Baïkal, « la Mer », comme le peuple le nomme ici, et j'arrivais sur la grève où les lames, à peine bercées par une brise insensible, déferlaient avec un clapotis rude et fréquent, comme essoufflées. J'eus grand peine à trouver un gîte pour ma voiture et pour moi; j'y parvins cependant, et, m'entourant de mes bagages, je m'endormis sur le plancher d'une chambrette nue, où j'avais allongé ma pelisse.

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Le village de Listvinnitchnaya, où je venais d'arriver, doit son importance au lac Baïkal; ses habitants vivent du poisson qu'ils y pochent et des gains que leur rapporte le passage des voyageurs et des marchandises. C'est en effet ici que l'on s'embarque pour traverser le lac, et même, depuis quelques années, c'est ici qu'a été transporté le bureau de douane destiné à molester les voyageurs qui arrivent de l'est. Ce bureau douanier est assez curieux : au sortir du grand village, il est embusqué sur un côté de la route, qu'il barre au moyen d'un arbre mobile. Les voyageurs qui viennent de traverser le lac sont arrêtés à cet endroit : ils voient leurs bagages fouillés, retournés,' bouleversés, par des mains grossières, et ils ont l'insigne déplaisir de retrouver, au fond du désert sibérien, cette vilaine formalité douanière qui empoisonne tant les voyages, et dont savent .si bien se dispenser les gens qui réellement se livrent à une large contrebande. Il va sans dire, en effet, que tous ceux qui ont intérêt à transporter en Sibérie une charge de thé, de tabac ou de soieries, se gardent bien de passer ici par la grande route. Certains se glissent tout simplement, la nuit, par un sentier qui contourne la douane; d'autres, et ce sont les plus nombreux, passent en barque, par les nuits brumeuses, à la barbe des douaniers qui sont embusqués aux bouches de la rivière, large, à cet endroit, de cinq ou six cents mètres. Il est même quelques intrépides qui passent par des sentiers de montagne; mais, ceux-là sont • simplement des amateurs de sport, car tant de précautions sont superflues, et rien n'est, paraît-il, aisé comme la contrebande par le Baïkal. Comme je tiens ces détails d'un excellent douanier, on ne pourra

soupçonner que je serve d'écho à la vantardise d'un paysan *.

J'avais une journée à passer au village : je l'ai employée à diverses excursions. La première me conduisit de nouveau sur la route que j'avais suivie la veille; elle était maintenant éclairée par un soleil radieux, et je pus jouir enfin de ce merveilleux paysage que la nuit m'avait seulement permis de deviner. La route côtoie constamment la rive droite de la rivière, et offre sur la rive gauche, abrupte et boisée, un coup d'œil admirable : on y reconnaît la voie du chemin de fer en construction, cette voie mince qui se faufile, comme un ruban, le long de la pente qu'elle incise à peine, et qui semble suspendue au-dessus de la rivière glaciale. Je songe, en la contemplant, aux futurs voyageurs qui passeront par ici en wagon, et qui, après avoir vu, sans interruption, défiler sous leurs yeux les infinis paysages de la steppe, puis la tàiga robuste, arriveront ici aux Alpes baïkaliennes : auront- ils encore, après ce long voyage, la force d'admirer ce sublime horizon?... Car le lac est, en vérité, l'un des plus beaux que je connaisse au monde. Ses rives, fort escarpées déjà sur la côte occidentale, où nous sommes, sont constituées à l'est, par de colossales murailles rocheuses qui tombent à pic sur ses eaux et ne s'ouvrent que de temps à autre pour livrer passage à quelque rivière. Au delà de cette ligne grandiose, se dressent des montagnes couvertes de neige, dont on voit d'ici scintiller les pics. Dans l'intervalle, l'eau bleue qui moutonne à

1. Il paraît que le Ministère veut reporter la douane à Kiakhta ou à Troïtskosavsk : ce serait une faute insigne, car la contrebande est encore plus aisée là*bas que sur le Baïkal.

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perle de vue m'a donné, à certains moments, des impressions analogues à celles de la Méditerranée. Mais, surtout, à chaque nouveau tournant, et comme involontairement, mes yeux se reportaient à l'horizon vaporeux, à celle brumeuse dentelle, à cet ébouriCfement grisâtre des montagnes qui, vers Test, encerclent cette mer intérieure de TAsie.

Jusqu'à l'an dernier, le lac Baikal était mal connu. Le Gouvernement a envoyé pour l'explorer une expédition hydrographique commandée par un officier de marine aussi aimable qu'intelligent, Féodor Kirillovitch Drijenko. J'avais eu la bonne fortune de le rencontrer à Irkoutsk : aussi mon désappointement fut-il sensible, lorsque j'appris qu'il n'en était pas revenu, et dus reconnaître qu'à bord de son vapeur, Ylnnokenhj, personne ne pouvait ou ne voulait se mettre à ma disposition pour compléter les renseignements dont j'avais besoin. Il y avait là un officier de marine trop occupé de la récente capture d'un jeune cygne, pour pouvoir causer sérieusement.

L'expédition hydrographique a d'abord pris pour tâche de tracer la carte du Lac. On s'est aperçu que les cartes précédentes, tout en lui conservant ses contours généraux, le faisaient s'allonger d'environ trois quarts de degré dans la direction du nord-est. On a ensuite entrepris des sondages sur différents points, et, notamment, sur la ligne où passent les paquebots, entre Listvinnitchnaya et Mouisovaya. Ces sondages ont révélé l'existence, au fond du lac, d'une véritable chaîne de montagnes qui se détache brusquement de profondeurs énormes, car, en plusieurs endroits, la sonde est descendue à environ 2000 mètres, sans pouvoir trouver le fond. Cette année,

rinnokenty , après une croisière vers le nord, va explorer la partie méridionale du Baïkal. Il s'agit, en effet, de savoir si la muraille rocheuse qui forme la rive, tombe brusquement sur de grands fonds d'eau, ou bien si, au contraire, elle permet rétablissement, soit à flanc de rocher, soit sur un remblai, d'une voie de chemin de fer. On ne sait pas encore de quelle façon le Transsibérien passera d'Irkoutsk en Transbaïkalie. Le plus simple serait de lui faire gagner directement, depuis Irkoutsk, la pointe méridionale du lac ; mais ce tracé nécessiterait plusieurs travaux d'art, des tunnels surtout, dont le coût serait assez élevé; les ingénieurs de cette ligne semblent d'ailleurs vouloir à tout prix éviter la montagne. Un autre projet consiste à faire passer les trains au travers du Baïkal au moyen d'un ferry-boat ; mais , comme on ne sait pas quel sera le résultat de cette hardie tentative, on a cru bon de présenter, à tout hasard, un troisième projet, celui de diriger la ligne le long de la rive du lac, depuis Listvinnitchnaya jusqu'à Mouisovaya. Ce dernier projet, que vont éclairer les études de l'expédition Drijenko, est celui qui, certes, présente les plus grandes chances de succès, si la rive se prête à l'établissement d'une voie.

Le fameux ferry-boat^ dont on a tant parlé, et que la presse européenne considère déjà comme à peu près terminé, se construit à trois ou quatre kilomètres de mon auberge, à l'autre bout du village. Grâce à l'obligeante conduite d'un des ingénieurs, j'ai pu en visiter les chantiers. Tout d'abord, on ne voit qu'un amas extraordinaire de poutres assemblées sur plusieurs rangs parallèles. Puis, peu à peu, on découvre dans la cour des pièces de métal, des ailes d'hélice, des

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arbresNde couche, et Ton apprend que ces tourelles en poutres énormes sont la base même du ferry-boat. Ce bateau qui doit mesurer, si j'ai bonne mémoire, 70 ou 80 mètres de long, sur 26 mètres de large, se construit en plusieurs sections. Tout l'effort des ingénieurs porte sur la lutte qu'il faudra soutenir contre l'hiver : le feiry-boat devra briser la glace, lorsqu'il en sera besoin, non pas en la fendant au moyen d'une étrave, mais en l'écrasant par son propre poids. A cet effet, il contiendra des réservoirs qui, selon les besoins de la marche, pourront être remplis d'eau ou bien vidés. Quant à la machine, elle a été commandée en Angleterre. Outre les hélices destinées à la propulsion, elle sera munie de deux hélices latérales disposées perpendiculairement à l'axe de la marche. Ces hélices auront pour but de retirer l'eau de dessous la glace, tandis que le bateau soulevé fera pression sur cette môme glace privée de son élastique appui. Je ne sais si mon explication est très exacte, car je n'ai pas vu les plans du bateau; je puis dire, du moins, que les constructeurs ne doutent pas un instant du succès. Il est bon d'ajouter qu'en Sibérie, ils sont, à ma connaissance, les seuls à partager cette confiance. C'est qu'en etTet le Baïkal est, durant sept mois, emprisonné sous une énorme croûte de glace. Les défenseurs du ferry-boat affirment que le chenal sera toujours libre, en raison du fréquent passage des bateaux portetrains. Ils oublient que, si la' glace n'a pas le temps de se reformer bien épaisse sur ce chenal de trente mètres, du moins, sous l'influence des vents et de la dilatation, cette trouée éphémère sera, en quelques secondes, obstruée par les glaçons avoisinants. Ce chenal, ni plus ni moins qu'une de ces crevasses qui

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sillonnent le lac durant l'hiver^ se bouchera ou s'entr 'ouvrira à l'improviste. Malheur au train qu'une banquise de plusieurs centaines de kilomètres saisira dans son colossal étau ! Souhaitons tout au moins de nous tromper; mais, avant de nous réjouir, attendons les premières expériences...

.28 juillet. — Au matin, je m'installe sur un vapeur qui doit me transporter sur la rive orientale du lac, où je remonterai dans ma voiture, qui m'accompagne, amarrée sur le pont. Le public des premières est fort peu nombreux : quelques dames, un ingénieur qui regagne Tchita, et prend plaisir à soutenir dans le salon des paradoxes opiniâtres, et enfin, un marchand d'Irkoutsk, avec lequel je cause longuement de ce pays qu'il connaît bien. Je tiens de lui une anecdote assez caractéristique. Un jour, deux commerçants de la ville, les frères X., furent accusés d'avoir commencé, sans l'autorisation légale, à exploiter une mine d'or. Ils furent condamnés : comme ils se trou-

vaient déjà en Sibérie orientale, on ne les exila pas très loin, mais seulement dans un village perdu, afin qu'ils ne pussent ni commercer, ni faire instruire leurs enfants. Au bout de deux années, les pauvres gens obtinrent la permission de rentrer à Irkoutsk. Ils y vivaient depuis quelques mois, lorsque le général Gorémykine s'aperçut de leur présence : il n'en pouvait croire ses yeux. Comment, lui qui aime tant la paperasserie, il avait pu laisser passer, et signer sans la lire, une supplique des condamnés? Non! c'était impossible; il y avait, pensa-t-il, quelque intrigue sous cette affaire. Qu'eussiez-vous fait à la place du Gouverneur général? Il avait deux partis logiques à prendre : ou bien fermer les yeux, ou bien

faire une enquête et punir, s'il y avait lieu, le fonctionnaire qui l'avait trompé. Le général ne ferma pas les yeux et ne fît pas d'enquête : il prit un troisième parti! Admettant, sans discussion, qu'il y avait fraude, il se garda bien de s'en prendre aux vrais coupables : il exila de nouveau les malheureux marchands : « Cela leur apprendra, dit-il, à corrompre mes fonctionnaires! » Où trouver une plus vive peinture de ce caractère candide et fantasque, très bon au fond, mais si rude dans la forme? Il est bon d'ajouter que les frères X. furent acquittés parle Sénat...

L'eau du lac Baïkal, comme celle de l'Angara, est d'une incroyable transparence. On y voit les cailloux du fond par quinze mètres d'eau et plus. Cette pureté de ses eaux a si bien frappé les riverains du lac qu'ils l'ont enjolivée de légendes : ils affirment que le Baïkal ne peut supporter aucune impureté, et que, lorsque, par exemple, un homme ou un animal vient ' à s'y noyer; il rejette bien vite le cadavre sur la rive la plus prochaine. Pour ma part, l'eau si merveilleuse- * ment pure, à travers laquelle on ne voit pas un poisson \ cette eau glaciale et vierge, ne m'est pas sympathique, elle me semble morte, à moi qui aime tant la mer.... Pour la troisième ou la quatrième fois, je dois subir, en contemplant le lac par-dessus le bordage, l'histoire du « marchand avare ». Le pauvre homme, ayant payé passage pour sa voiture et ce qu'elle contenait, refusa de prendre pour lui-même un billet, affirmant qu'il ne devait rien, à condition de ne pas quitter son tarentass. La discussion prit

1. Le Baïkal, sans être très poissonneux, alimente cependant des pêcheries. Uomoule, que l'on y -capture, est fort prisée et remplace le hareng des zakouskis russes.

un caractère aigre-doux, mais le marchand conserva le dernier. Or, il arriva par malheur que,, dans un formidable coup de* roulis, la voiture, mal calée, glissa dans Teau, et s'y enfonça avec son propriétaire. Je suppose, entre nous, que c'est la compagnie de navigation qui fait circuler cette édifiante histoire, pour effrayer les passagers trop économes I

Sur Tavant du bateau, des prisonniers sont parqués, gardés par des soldats plus sales qu'eux-mêmes : .ce sont des forçats que l'on conduit au bagnel Les hommes ont la moitié de la tête rasée, et les jambes entravées par les kandaly^ des chaînes qui relient leurs chevilles à une ceinture de fer. Les femmes sont libres; mais, comme les hommes, elles portent la houppelande du bagne, en grossier drap gris, avec un losange découpé dans le dos, et remplacé par du drap jaune. Une toute jeune fille est là, jolie en vérité : quel crime ont donc commis ses yeux qui semblent maintenant voilés d'indifférence? Une femme d'un type oriental, une Caucasienne,. qui accompagne son mari au bagne, pleure silencieusement, en regardant cette « Mer » qui la sépare si bien, pour si longtemps, de là-bas. Une autre femme soigne avec une touchante sollicitude ses deux enfants, un garçon et une fillette de cinq et sept ans tout au plus : elle les enveloppe dans son châle, car il fait frais, et elle leur partage un morceau de pain blanc qu'un passager vient de lui tendre. Une dame lui demande, en montrant les enfants : « Ils suivent leur papa? » Et la femme répond avec une simplicité grosse de regret pénitent et résigné : « Non! c'est moi qir*ils suivent»... Ce spectacle est bien triste.

Longtemps, un épais brouillard nous emprisonne,

mais enfin, il se dissipe et nous permet d'apercevoir la côte ; nous avons parcouru une soixantaine de kilomètres, et nous arrivons à la station de Mouisovaya. Sifflets, coups de cloche; enfin nous accostons la jetée au milieu d'un grand brouhaha de voitures remuées, de chevaux qui piétinent le bois et font tinter leurs clochettes, d'hommes qui causent et qui s'interpellent. Nous sommes en Transbaïkalie, et il fait très chaud.

Pour me rendre à Kiakhta, j'ai le choix entre deux routes : l'une suit la vallée de la Sélenga, en contournant la pointe orientale des monts Khamar Dabane qui la séparent du lac; l'autre s'engage directement dans la montagne : cette dernière est plus courte et plus pittoresque; c'est, naturellement, celle que je choisis. Cette route qu'on appelle le « tract des marchands » a été construite par les marchands de thé de Kiakhta, désireux de gagner cent ou cent cinquante kilomètres en évitant à leurs rouliers le détour de Verkhné-Oudinsk : elle est charmante, et elle repose des monotonies de la steppe occidentale. Les hauteurs entre lesquelles monte la piste poussiéreuse, sont couvertes de pins, de cèdres et d'arbres à feuillage ; elles sont extrêmement riches en minerai de fer, et voici que déjà une usine s'y installe. A nos côtés roule un gave écumant et joyeux, et les éboulis de rochers sur lesquels il sautille, les pins accrochés sur la pente," l'horizon qui, peu à peu, se dégage sur des lointains violets, tout cela me donne des impressions de vallée pyrénéenne. Nous montons toujours; la route, patiemment, s'élève le long des cimes en les contournant, et, malgré l'accablante chaleur, j'éprouve une surprise joyeuse à me retrouver, si

loin, comme dans un paysage connu, presque familier. Le lac, un instant, apparaît, bleu pâle, dans une buée, puis tout à coup, Teau bondissante, qui depuis quelque temps nous avait quittés, se montre de nouveau, et je m'aperçois qu'elle glisse sur un autre versant. Sur les sommets que la route côtoie, j'aperçois, à certaines clairières, des buissons où les passants bouriates ont, en guise de prière, attaché aux menues brindilles des chiffons multicolores. Une descente, au soleil déclinant, vers la vallée qui s'assombrit dans la fraîcheur croissante, une descente au grand trot, au grand galop, folle par endroits, une descente délicieuse et grisante, m'amène à la station d'Oudounga où je me décide à passer la nuit, afin de ne pas arriver trop tôt chez un riche Bouriate auquel je dois rendre visite demain. Le maîtrade poste luimême me conseille de ne pas m'étendre sur un banc de sa maison : (^ Il y a tant de vermine, dit-il, que nous avons failli en perdre notre petit enfant, dont le corps n'est qu'une plaie! » Reconnaissant du conseil, je passe la nuit dans ma voiture, ma bonne petite voiture tapissée de foin.

^9 juillet, — Une journée pénible, occupée à de lentes pérégrinations, par une atroce chaleur, à travers des oulousses ou campements bouriates. Ces rusés indigènes profitent de mon ignorance de la langue mongole pour me jouer, pour m'exploiter, et pour modifier contre mon gré mon itinéraire. Ils conduisent lentement mon tarentass, de village en village, à travers une longue vallée sans arbres et sans eau. Aux stations, je pénètre çà et là dans leurs demeures, et j'y trouve chaque fois, dans la pièce d'apparat, l'étagère sacrée où reposent les statuettes

des dieux, quelques livres sainls, des amulettes, et une dizaine de coupes contenant des céréales. Ces Bouriates me font parfois une sinistre impression. Je vois encore un vieillard énorme, nii jusqu'à la ceinture; à mon arrivée, il ricanait sur le pas de sa porte en causant avec deux ou trois compatriotes accroupis sur leurs jarrets, et je crus un instant me trouver en face d'un conciliabule de sauvages.

Le soir enfin, mon tarenlass pénétrait dans une sorte de vaste plaine entourée de montagnes, et toute tapissée de plantes aquatiques, comme si elle constituait le fond d'un lac récemment desséché : bientôt j'apercevais le fameux lac des Oies, et faisais mon entrée dans le village sacré qui s'étale sur ses rives plates.

Le grand prêtre, ou Khairibo lama^ du monastère bouriate {Dalzane) du lac des Oies, met à la disposition des visiteurs une grande maison, espèce d'hôtellerie confortable à la russe. Deux aspirants lamas m'en ouvrent les portes et transportent mes bagages dans la salle à manger, qui doit me servir de cliambre, tandis que le salon est réservé au Prince Oukhtomski, attendu dans quelques heures. Le prince revient de Chine, où il a porté au Fils du Ciel les présents du Tsar. A peine installé, je vois entrer chez moi un lama très obséquieux, très sale et très corpulent : il parle russe et m'annonce qu'il est envoyé parle grand prêtre, dont il est le secrétaire, pour régler les détails de la visite que je dois lui faire demain. L'excellent homme est bavard : comme, aux frais de son" maître, on m'offre un dîner précédé de vodka, je lui abandonne mon apéritif, et, de suite, nous sommes les meilleurs amis du monde. Il me donne sur tout^ la

société de copieux détails, et quand il mè quitte, je suis au courant de la vie qu'on mène dans la sainte bourgade.

Le lendemain, levé dès l'aube, je fais toilette, et j'attends la visite du Chérétoiiï. Le grand prêtre est en effet absent; malade, il se repose dans un couvent moins assiégé de visiteurs que n'est celui-ci. C'est le Chérètoui qui le remplace : or, pour des raisons que. j'ignore, prpbablement à cause des préparatifs nécessités par l'arrivée du prince Oukhlomski^ il préfère me rendre visite à l'hôtel, plutôt que de me recevoir dans ses appartements. Vers neuf heures, le cortège fait son entrée. Le Chérètoui, Baldajiichi Djordjiévitch Djorjief, est un petit vieux, un peu voûté, au visage très large, avec un nez écrasé, et des yeux si minces qu'ils se réduisent à une ligne transversale. De toute sa petite personne saluante et souriante se dégage une impression de bonhomie futée. Bien qu'il soit, après le grand prêtre, le plus haut dignitaire de la confrérie, je ne distingue guère dans son vêtement les signes de ses fonctions élevées : il est vêtu, comme tous les lamas de sa suite, d'une robe en soie jaune où sont brochées des images du Bouddha. En bandoulière, il porte, comme eux, une sorte d'écharpe libre en soie rouge, très longue et très large, drapée comme une toge : c'est le symbole des vœux monastiques. Il ignore, ou bien feint d'ignorer le russe, et nous causons par l'intermédiaire d'un lama qui écorche. misérablement cette langue. La conversation est peu animée, on le comprend. Nous échangeons des politesses, des souhaits, quelques questions. Les petits yeux du Chérètoui observent sur ma figure l'effet de ses paroles tandis qu'on me les traduit, et, dans ce

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regard souriant et inquisiteur ne sais trop ce qui domine le moquerie ou l'astuce. J'ohtien de visiter les curiosités du tem rons après avoir échangé det une pièce légère d'argenterie r grande écharpc en soie bleue images du Bouddha, et une pc de Çakia-Mouni. Nous som l'autre.

Le temple, que je m'empres!

fice en bois, constitué par troi vont en diminuant, et qui se te angles retroussés, à la chinois bas est tout encombrée de col d'innombrables bandes d'étoff»

très haut, et s'agitent au mo sont perpendiculaires à la r s'ouvre la porte d'entrée; en taine de fidèles psalmodient d donnée par un gong, et dans plus rapide qui finit par deven face de l'entrée, an fond de la trade, derrière laquelle sont d< contiennent des statues de di< dieu de la fécondation, des dit paisibles, puis enfin, une stati tant une déesse, Nohon Hédé avec une taille mince, une poitr et une attitude paisiblement hi prendre et'permet d'accepter s sième œil qu'elle porte perpend du front. Je ne sais si c'est ui

sculpté celte œuvre : en tout cas, pour posséder une telle connaissance de la femme, il a dû prendre son temps, avant de prononcer ses vœux monastiques.

Au premier étage, nouvelle salle et nouvelles armoires, avec de nouveaux dieux plus sombres, plus terribles. C'est là aussi que l'on conserve les oripeaux, les déguisements grotesques et les masques hideux qui servent aux lamas pour célébrer la grande fête du TsamCj avec ses danses et ses processions symboliques.

Enfin, une dernière échelle de bois m'amène au deuxième étage, où, dans deux petits réduits qui se font face, reposent, à droile, un dieu clair, à gauche, un dieu sombre, monstre horrible et terrifiant. Les Bouriates n'ont pas multiplié dans leur temple les figures de dieux, mais ils les ont soigneusement choisies!... Une petite échelle encore à grimper en compagnie de mon lama empêtré de sa robe jaune, et je débouche sur la terrasse qui domine le templç. Les dieux dorés et les dieux noirs s'oublient brusquement dans cette lumière splendide. A nos pieds s'étalent les toits symétriques du village saint, habité uniquement par des lamas et par des aspirants à cette fonction; c'est une bourgade tranquille, toute en bois, avec des clôtures de planches enfermant des cours nues. Du gazon pousse dans les rues, où se promènent lentement, pieusement, en robes multicolores, les prêtres bouddhiques. Sur la gauche, on aperçoit des coUines pierreuses, dénudées, désolées; mais, dès que le regard s'en détache, il erre librement sur le lac bleu, dont les rives sont si basses, et l'eau si paisible, qu'on ne distingue plus, par endroits, la ligne qui les sépare. Je reste longtemps à regarder

ce petit village de planches écrasé par la chaleur, sur la plaine sablonneuse et nue, et mon guide ne sait trop pourquoi je prolonge ainsi ma méditation. Je songe que les Russes, si jeunes encore de civilisa' tion, ont instinctivement trouvé le moyen de s'assimiler les peuples. Si nous avions la Mecque en notre possession, nous y enverrions des képis galonnés, des pantalons rouges, quelques bouteilles d'absinthe, et toute une série de fonctionnaires : les Russes, dans cette Mecque en miniature,- n'ont pas un tehinovnik: leur seul représentant ici, est, il est vrai, un rusé compère, mais il n'est que Toueur de chevaux, et ne fait pas de propagande...

Je continue à visiter des temples. L'un deux n'est qu'une sorte d'énorme hangar dans lequel loge k l'ombre et au sec une gigantesque slaUie de Bouddha. On me fait ensuite visiler l'imprimerie rudimentaire où l'on tire à la main des épreuves sur planches en bois gravées. Enfin, ma promenade se termine chez un vieux prêtre, frère de l'ancien Kkambo-lama : partout, dans les appartements meublés seulement de nattes épaisses et de rares étagères sacrées, partout règne la propreté scrupuleuse à laquelle tient ^i opiniâtrement une partie de l'Extrême-Orient. On m'offre du thé préparé à la façon bouriate : du thé en briques bouilli, cuisiné avec du lait aigre et divers ingrédients.

Cependant, tout le monastère est en émoi. Le prince Oukhtomski, que l'on attendait le matin, ne doit arriver que dans l'après-midi, et l'on se prépare à le recevoir. Tous les lamas de distinction ont revêtu leurs plus belles robes d'apparat, et, depuis une heure, ils sont debout dans la cour de l'hôtel, tandis que

des guetteurs, perchés au haut du temple, scrutent llhorizon. Deux fois, tout ce monde est sorti comme appelé par une alerte; mais, pourvud'une jumelle à prismes extrêmement puissante, je les ai détrompés. Le soleil, impitoyablement, nous grille. De ma fenêtre, je puis examiner à loisir les costumes qu'ont revêtus mes hôtes. Les uns sont en robes jaunes^ les autres en grenat, et je ne puis m'empêcher de les comparer à une assemblée de professeurs de Faculté. Mais les coiffures bizarres des lamas déconcertent quelque peu mon imagination : les uns portent de grands panaches jaunes, les autres des bonnets jaunes, de forme pyramidale, agrémentés de rubans verts; d'autres, enfin, ont la tête couverte d'une coiffure énorme, toute plate, jaune, bien entendu, qui jure singulièrement avec les hautains couvre-chefs de leurs collègues. Tous ces hommes bizarrement accoutrés se promènent de long en large en plein soleil, interrogent l'horizon, échangent entre eux des réflexions que je ne comprends pas, puis des rires brefs... Lassé d'attendre, je pars enfin.

3i juillet. — Je suis arrivé vers midi, par une chaleur abominable, dans la bourgade de Kiakhta, but de mon excursion, et je bénis le ciel qui me délivre pour quelques jours des tortures du voyage par les traîtresses ornières de la plaine sablonneuse, ou sur les bords infestés de moustiques de la rivière Sélenga. Je suis arrivé muni seulement de trois lignes de recommandation pour une famille qui, de suite, s'est ouverte à moi, et, depuis une demi-heure, je suis l'hôte de MM. Touflef et Voronine, que je ne connaissais pas ce matin !

J'ai fait aujourd'hui visite à Maïmatchine, la

ville chinoise. Sa muraille d'enceinte n'est pas éloignée de cent mètres de la dernière maison de Kiakhta. Les deux villes se touchent pour ainsi dire, malgré le poteau qui indique entre elles la ligne de la frontière russo-chinoise. Le mur d'enceinte est fait de terre glaise, de paille hachée et de lattes en bois léger : elle s'écaille par endroits, ailleurs, elle s'effrite à son sommet : elle est pour moi, dès le premier coup d'œil, comme un symbole de la Chine qui se désagrège. A l'entrée des poternes sont postés des flâneurs en haillons; et, quand on pénètre dans la rue qu'ils semblent garder, on est d'abord incommodé par les senteurs qui s'en dégagent : des mauvaises odeurs de toute sorte, provenant des négligences de la voirie, et, par-dessus tout, une odeur indéfinissable, fade et pénétrante, écœurante au premier abord, l'odeur du Chinois. Les rues sont extrêmement étroites : c'est tout juste si l'on a de quoi s'y ranger d'un chariot qui passe : elles sont vaguement pavées de dalles et de pierres disjointes. Chose étrange, les vastes portes cochères des magasins entre lesquels on circule, sont en général propres, bien soignées, ornées d'un auvent festonné et gaufré. Lorsqu'on pénètre dans les cours ainsi défendues, et qu'on parvient à faire taire les petits chiens à nez camus qui se jettent à votre rencontre, on est surpris du contraste que présente avec la rue bruyante et sale, l'intérieur des maisons de commerce. La cour est en général égayée d'étagères où sont posés des pots de fleurs joliment soignées : on y voit des lauriersroses, des géraniums, des fleurettes de toute sorte. Puis encore on aperçoit, pendues aux murs de la cour, de petites cages rondes contenant des oiseaux

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du genre des cailles. Le magasin s'ouvre mystérieusement devant vous, et vous pénétrez dans une pièce sombre, fraîche, soigneusement tenue. Le fond du magasin est généralement occupé par une espèce d'estrade basse, qui recouvre la caisse d'un grand poêle : c'est là que les personnages principaux de la maison s'allongent, côte à côte, perpendiculairemeiit à la cloison, comme des soldats dans un corps de garde, sur des feutres épais enveloppés d'étoffes multicolores. La paroi qui ouvre sur la cour est constituée par des châssis mobiles en baguettes de bambou offrant des dessins capricieux ; les vitres y sont rares : on les remplace le plus souvent par du papier huilé ou par de J'étoffe. Tout est si iien rangé, si propre, dans cette pièce, que l'on a peine à croire que la rue chinoise soit si proche. Les meubles, sans être des pièces de musée, sont cependant, pour la plupart, élégants; ils sont en bois verni agrémenté de quelques cuivres. Voici, par exemple, une haute armoire en bois de couleur sombre, sans une corniche, sans une ciselure, mais avec quatre petites pièces de cuivre incrustées : cela est d'un goût sévère, d'un goût sûr qui me fait plaisir. Je m'enquiers de la destination de ce joli meuble : un jeune garçon s'avance, saisit des poignées dissimulées dans les cuivres, et ouvre les deux battants : l'armoire est tout simplement destinée à cacher un minuscule escalier qui sert à atteindre, au haut de la pièce, l'ouverture où se loge le couvercle du calorifère ! Le fond de la pièce est occupé par des vitrines. Les marchands, avec de bienveillants sourires, sortent de là cent bibelots : de la faïence commune, de menus ustensiles de ménage, des bouliers-compteurs, des baguettes à manger, des

tasses à Ihé avec leur couvercle, des soucoupes en mêlai, en forme de fleur épanouie, des aiguières en Oiétal pour verser le vin bouillant, des godets de faïence destinés à recevoir ce vin, en un mot les mille petites choses nécessaires à la vie courante. Puis, voici que du fond de placards sombres, on sort devant nous des paquets enveloppés de papier de soie et ficelés avec soin : un à un, avec une adresse et une prestesse singulière de leurs longs doigts effilés, les commis ouvrent ces paquets, en font voir le contenu, puis, en un tour de mains, les ficellent de nouveau ; cette fois, ce sont des bibelots rares : des dieux en bronze doré, des soieries, des foulards, des pièces d'étoffe, des mouchoirs brodés en couleur, des thés, des livres de prière et des livres obscènes, des images.. . Les maîtres de la maison se montrent très aimables, très accessibles à ma curiosité d'Européen. Ils^se laissent questionner sur mille détails, et annoncent leurs prix tranquillement, sans faire l'article.

Toutefois, le magasin n'absorbe pas la maison tout entière. On aperçoit des pièces dans lesquelles nul ne vous invite à pénétrer, des pièces intimes, je pense, avec un autel domestique. Ailleurs, voici des ateliers. Près d'une fenêtre, un artiste accroupi grave patiemment des caractères sur une planche. Plus loin, des commis, leurs larges manches retroussées, comptent de l'argent russe, des billets, qu'ils feuillettent de leurs doigts maigres. D'autres causent et rient à tout instant, subitement, sans qu'un sourire préalable m'ait fait deviner qu'ils plaisantaient. Un grave Chinois, étendu sur un banc, lit un livre imprimé de haut en bas; près de lui, deux jeunes garçons s'exercent à écrire : le regard attentif, la main droit

- LE ROYAUME DU THÉ â9i

à demi tendue, et les doigts recourbés en dedans, ils tiennent le pinceau fin et s'exercent à des pleins et à des déliés savants. Il fait si frais, dans ces maisons chinoises, jalousement closes, que ce doit être, par cette chaleur, une vraie joie que d'y travailler...

L'escorte mongole' qui a eu mission d'accompagner depuis Ourga jusqu'à' la frontière russe le prince Oukhtomski et sa suite, est encore arrêtée aux portes de Maïmatchine. C'est une rare occasion pour moi d'observer un campement exotique. Mes hôtes m'y ont conduit, après dîner, à la fraîcheur. Les tentes sont dressées sur un épaulement de terrain auquel la ville s'appuie vers le sud-ouest. En ce moment, tout ce monde dîne ou cuisine. Les soldats mongols n'ont pas des figures bien rassurantes : je préférerais, ce me semble, voyager seul plutôt que de les avoir à mes trousses. Ils sont vêtus de misérables chemises de coton, et chaussés de bottes lâches. L'un d'eux, qui passe près de nous complètement nu, me fait involontairement reculer, comme un sauvage de mes souvenirs d'enfant. Dans des trous creusés en terre, les feux sont allumés; les poêles sont posées sur le gazon qui leur sert de trépied, et les cuisiniers y font frire, dans une huile abominable, des choses sans nom; j'aperçois pourtant des crêpes : le Vatel chinois les retourne en les saisissant, à même la poêle, de ses longs doigts, et il les remue de cette même fourchette naturelle, dont la trace y reste imprimée en noir. Assis sur un tabouret, devant un petit banc, un officier chinois, gras et jovial, fait la dînette avec ses deux baguettes en os. Il absorbe prestement le contenu des petits bols qu'on lui présente, et, quand il a fini, il eiitre avec nous en con-

â9-3 EN SIBÉRIe.

versalion, au moyen de ce sabir russo-chinois qui sert ici aux relations de frontière. Il est tout heureux de nous faire voir une montre en argent qu'il a reçue en cadeau du prince Oukhtomski, tandis qu'un de ses collègues mongols, un vieux à bonne figure bronzée, cherche à nous vendre un cendrier en forme de tête de chien qui lui a été offert à la même occasion, et dont il n'a que faire, bien entendu, dans la steppe. Un soldat, arrêté près de nous, écoute, la bouche entr'ouverte, celte conversation à laquelle il n'entend rien, et continue machinalement à gratter, comme ferait un singe, son corps nu jusqu'à la ceinture. Ces hommes sont accueillants, familiers sans transition, et, dans leur misère et leur saleté, contents sans doute de leur vie vagabonde; ils n'ont pas l'air trop malheureux.

Pour revenir à Kiakhta, nous sommes passés près des jardins que cultivent les maraîchers de Maïmatchine. Les légumes de toute espèce s'y pressent comme chez un jardinier de nos pays : la terre, dans ces petits enclos, semble d'une fertilité remarquable; on en comprend la raison, lorsque l'odoral vous avertit du genre d'engrais que l'on y emploie. Ces maraîchers produisent à très bas prix des légumes de première qualité, dont se nourrissent presque exclusivement leurs compatriotes, et que leurs colporteurs vont offrir de maison en maison, sur leur longue balance, à Kiakhta et à Troïtskosavsk, En vérité, rien n'est plus frappant que la différence que l'on observe des deux côtés de cette frontière : ici, le Russe dont la maison s'étale largement, avec des cours, des hangars, des dépendances, un terrain énorme perdu en pure perte, sans profit pour lui-même ni pour son

exploitation; là-bas, au contraire, le Chinois économe et industrieux, content de peu, patient et tenace, qui, sur un espace de terre grand comme la main, entasse du travail et des produits utiles. Il semblerait, à première vue, que le grand voisin, qui aime ses aises et vit au large, soit bien près de devenir tributaire du patient Asiatique : est-ce par un singulier caprice que l'histoire a décidé que le contraire seul se réaliserait de nos jours? Ou bien faut-il voir la raison de cette apparente anomalie dans ce fait que, dans la Russie moderne qui prend son essor, la volonté ferme et la hardiesse d'entreprise sont surtout ^n haut et dirigent un peuple docile et malléable — tandis que, dans cette Chine qui se désagrège, le labeur patient, la volonté de lutter se retrouvent seulement dans les couches moyennes de la population, et qu'un gouvernement faible et incertain ne sait pas les utiliser?

^ août. — J'ai passé une partie de la journée à visiter le Oastinny dvor; c'est l'hôtel des thés de Kiakhta. C'est dans cet énorme bâtiment blanc que passent et séjournent tous les ballots de thé qui traversent la Mongolie pour venir en Russie. Depuis que la Russie possède les grands paquebots de la Flotte volontaire qui établissent des communications directes entre les ports de l'Extrême-Orient et ceux de la Mer Noire, la plus grande partie du thé qu'elle consomme lui est apportée directement par mer de Han-K'éou à Odessa. Ce mode de transport est naturellement beaucoup moins dispendieux que le traînage ou le roulage par les routes et par les déserts du continent asiatique. Aussi le thé ne prendrait-il plus ce dernier chemin, si, d'une part, l'on n'avait établi

une douane différentielle grâce à laquelle les thés de Kiakhta ne payent que 325 francs par 100 kilogrammes, tandis que ceux d'Odessa payent 525 francs, et si, d'autre part, la Sibérie n'avait elle-même besoin de thé. C'est, en réalité, cette dernière raison qui prévaut : la Sibérie^ en effet, ne consomme guère de ce thé en feuilles que nous connaissons, mais beaucoup plutôt du thé en briques, presque inconnu en Europe. C'est surtout celui-ci qui pénètre à Kiakhta et dont s'occupe le Gastinny Dvor^. Aussi bien le thé en feuilles ou bàikhovy ne donne-t-il ici que peu de souci. Comme il est de qualité supérieure, les expéditeurs russes oy chinois se donnent la peine de l'empaqueter avec grand soin. On se contente ici de vérifier le contenu de quelques caisses prises au hasard dans chaque envoi : c'est cette vérification qui sert de base à la déclaration douanière. La douane d'Irkoutsk se contente, elle aussi, de faire ouvrir trois caisses prises au hasard, et établit, sur la moyenne du poids constaté, le bordereau de paiement.

Les briques de thé donnent beaucoup plus de travail. Qu'est-ce, d'abord, qu'une brique de thé? Elle présente l'aspect d'une tablette en bois noirâtre, longue de 0,25 à 0,35 centimètres, large de 0,18 et épaisse de 0,2 centimètres. On la fabrique en soumettant à une forte pression les feuilles de thé préparées d'une façon spéciale. Pour remployer, on en casse un morceau, que Ton met infuser comme du thé ordinaire : tous les indigènes de la Sibérie, et

tous les paysans, se contentent de ce thé en briques,

1. Le thé en briques paye 525 fr. de douane par 100 kilog. à Odessa, et 62 fr, 50 seulement à Irkoutsk.

très bon marché, peu encombrant et facile à transporter. En raison même de leur relatif bon marché, les briqués sont emballées avec peu de soin : elles arrivent à Kiakhta dans des corbeilles en nattes tressées, et formées de deux moitiés égales qui s'emboitent l'une dans Taùtre. Chaque briqué, marquée au nom du fabritant, est enveloppée de papier, et la corbeille qui les contient est elle-même empaquetée dans une espèce de tapis de laine rude; mais ces précautions sont loin d'être suffisantes, et les caisses parviennent à Kiakhta dans un état lamentable. Transportées en. barques, à dos de chameau, et sur des chariots traînés par des bœufs, manipulées par cent ^ mains différentes, toutes plus grossières les unes que les autres, oubliées dans des coins, abandonnées sans abri, à même la terre' et sotis la pluie, jetées brutalement les unes comtre les autres dans les transbordements, soumises, en un mot, à toutes les aventures et à tous les dangers d'un voyagé de plusieurs mois à travers la Chine et le désert mongol, ces caisses présentent, à leur arrivée ici, un bien piteux aspect. Souvent aussi Tintérieur en est gâté comme l'extérieur : des bciques sont cassées, effritées, mouillées; d'autres manquent à l'appel. Il faut donc constater toutes ces différences et remédier à tous ces dégâts dont, il faut l'ajouter, les charretiers mongols sont responsables. Ce sont eux, en effet, qui volent ou laissent voler le contenu des caisses, et qui, surtout, enlèvent les tapis d'enveloppe et les cordes, ces dernières de préférence, car elles sont un des objets d'échange le plus courant dans la steppe de Mongolie. Quand, par exemple, un charretier veut, à Ourga,. se procurer du pain, il donne au

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boulanger quelques-unes des cordes qui se trouvent dans son chargement, et laisse ensuite, sans murmurer, le marchand de Kiakhta déduire de son salaire la valeur de ce précieux article '. Grâce à tous ces désordres, les dégâts causés par le transport sont si considérables que j'ai pu voir un envoi de 150 caisses dont 130 étaient avariées.

Les briques, une fois parvenues dans le Gastinny Dvoi\ sont reprises une à une, brossées avec soin et triées. On forme alors, avec les vieux emballages, de nouvelles caisses que Ton transporte au cousage.

Le cousage est une spécialité de Kiakhta 1 il s'applique également au thé en briques et en feuilles. Le thé, en effet, tant qu'il n'a pas acquitté les droits de douane, est une marchandise de valeur moyenne : les avaries qu'il peut subir sont des pertes, sans doute, mais des pertes peu considérables, en regard de celles que constitue l'avarie d'une caisse lorsqu'elle a franchi la frontière douanière. Or, les risques du transport à travers la Sibérie sont considérables, — ou l'étaient, du moins, avant l'établissement du chemin de fer. Lentement, sur des chariots découverts, les transports s'acheminent en .longues files vers le port fluvial le plus prochain : ce sont des milliers de kilomètres qu'il faut franchir au pas, dans la boue, dans les fondrières, dans la neige, sous la pluie qui fait rage, et à travers une humidité que ne connaît pas la Mongolie. Des mois et des mois s'écoulent, avant que le thé parvienne à destination : il faut, de toute nécessité, l'assurer contre les dangers de ce voyage. Pour y parvenir, on coud les caisses dans

1. Son salaire lui est payé en grosses briques de thé de qualité nférieure.

des peaux de bœuf préalablement désinfectées au moyen d'un bain chimique, d'où elles sortent aussi molles que de la peau de chamois. Les couseurs entrent alors en scène. Ce sont des ouvriers adroits qui reçoivent 20 copecs (0 fr. 55) par caisse, et sont capables d'en coudre de quinze à vingt par jour. Ils sont armés d'une aiguille de quinze centimètres environ, légèrement recourbée, plate, mais munie, près de la pointe, d'une palette dont les côtés sont tranchants. Avec cet instrument sans apparence, ils sont capables de fendre une peau dans toute sa longueur. Voici comment ils travaillent : la peau une fois étendue par terre, poil en dedans, l'ouvrier y mesure la largeur de la caisse, et fend rapidement ce qui dépasse à droite et à gauche. Il réunit les deux extrémités par un surjet fait avec une lanière molle. Il se sert ensuite des débris de peau pour couvrir les deux côtés restés libres. Ces ouvriers travaillent avec une rapidité fébrile : incessamment, les débris volent autour d'eux, tranchés par la palette de leur aiguille, et la caisse, en un tour de main, se trouve recouverte de la peau qui, en séchant, l'étreindra et lui servira d'imperméable bouclier. Désormais, on pourra la manier brutalement ou l'oublier sous la pluie, elle ne craint plus rien : son emballage la rend à la fois élastique, et insensible aux intempéries. Malheureusement, la couture des caisses de thé revient assez cher : on en estime les frais à 2 rb. 35 en moyenne pour le thé en briques, et à 3 rb. 25 pour le thé en feuilles (6 fr. 35 et 8 fr. 75), et ces frais ne sont rendus nécessaires que par le transport lent usité en Sibérie; dès qu'il sera possible d'utiliser le chemin de fer ou des paquebots, le cousage deviendra inutile, et la

différence sera sensible | (|ui expédient, bon en ma 100000 caisses de thé!

Une fois cousues, les entrepreneur qui se cha jusqu'à leur beu de desl vent Nijni-Novgorod, ou mois de février, la grand'

Toutefois, avant de qui caisse de thé est soumise pour le thé en briques, thé en feuilles, à 3S -4- ; akcidensia, est employé, entreprises d'utilité publi supplémentaires vont ai féale, et à l'école munii fonds, il serl, par exemp et c'est en partie grâce à le tract dn marchands.

En somme on le \oit \

I.Au mois (te septembre 18 Irkoutsk les conditions «le ti L'adminislration Tait aim mar avantageuses 2 r il partout/ Dès lors, il suffira de faire tra Irkoutsk (par eau, par terre, < saison, coûte de 2 à 4 roubles, M. Koukbtérine se chargera se pulalion des caisses durant 1 cuter les chargements et les

sérieuse diminution des frais

tempï, une accélération consii

Qu'arrivera-l-il alors? le Gouvt

droits de la douane d'irkoutsk, et, une fois de plus, dans celte

Siliérie colossale qui sert de champ d'expérience à toutes les

fanUisies de ses ministres, il tuera une industrie qui allait

renaître en se modifiant.

remédier au mode défectueux du transport des thés à travers la Chine et la Mongolie; le cousage, lui aussi, n'est nécessaire que pour remédier aux dangers du transport sibérien. Le cousage sera peut-être abandonné demain; quant à Kiakhta, son avenir ne semble pas non plus très brillant. Les transports directs et à bonne vitesse rendront inutiles les travaux qu'on exécute dans son entrepôt : elle ne sera plus alors qu'une station frontière sur la route des caravanes...

Par le soleil brûlant, je suis retourné à Maïmatchine. J'ai passé quelque temps à bavarder chez le brave Syn-taï-loun. Il nous a offert, dans sa boutique fraîche, du thé et cent petites friandises nouvelles pour moi : des fruits secs dont le noyau est sucré, des bonbons au poivre, des lamelles de pommes séchées, une espèce de flan à base de confitures sèches; et enfin même, une pipe et un narghilé. La pipe minuscule se fume en deux bouff'ées; quant au narghilé tout petit, tout mince et gracieux, sa fumée fraîche n'est pas désagréable.

En continuant ma promenade, j'ai vu la prison, un petit bâtiment en terre glaise et en lattes, bas, sordide, funèbre : l'intérieur, vide en ce moment, en est meublé de poêles et de planches de corps de garde. Près de là, dans un coin, voici la potence. Un groupe de Chinois pauvres et de Mongols, accroupis sur leurs talons, causent et rient bruyamment. L'un d'eux a prié un Qamarade de lui gratter le dos, et, pour que l'opération soit plus efficace, l'obligeant ami a relevé la robe pour atteindre la peau nue... et il gratte... je me revois au palais des singes!...

Le temple de Maïmatchine fait, du dehors, une jolie impression. Il est logé au fond d'une vaste cour toute

ornée de fleurs et d'arbustes en caisses, et dont la partie antérieure est occupée par un théâtre. A Tintérieur, c'est à peine si Ton peut circuler, tant est grand Tencombrement des statues. C'est une salle très orivée, très sombre, avec des vases, des sculptures, et d'énormes statues de dieux ventrus et hideux, dont quelques-uns sont revêtus de robes de soie.

Hors des portes de la ville, sous le soleil et dans la poussière, s'étale un marché grouillant d'Asiatiques : Mongols, Chinois et Bouriates, de toutes les formes et de toutes les couleurs, depuis le blanc jusqu'au noir, en passant par le jaune citron et le bronze clair; avec cela, les costumes et les coiffures les plus variés, les plus disparates : guerriers en robe jaune et en bonnet conique à bords retroussés ; Chinois en robe bleue; portefaix en haillons indéfinissables, coiffés d'un chapeau champignon tout blanc, avec un gland rouge ; désœuvrés de toute espèce; mendiants, acheteurs. Ceux-ci errent en flânant d'étalage en étalage; ceuxlà font la cuisine en plein vent; un troisième, accroupi devant un petit banc, déjeune à grands coups de baguettes. Un flâneur qui, sous un auvent en toile, allongé par terre, cause avec un marchand, a relevé, pour avoir plus frais, sa robe bleue jusqu'aux épaules. Qui donc, d'ailleurs, s'offenserait de la nudité qu'il étale, puisque les femmes n'ont pas le droit de s'approcher de la frontière? Des marchands, accroupis devant des étalages de bric-à-brac ou de produits alimentaires, attendent paisiblement la pratique; des artisans patients travaillent à leur métier, presque dans la rue; des hommes empoussiérés conduisent de longues files de chariots attelés de bœufs trapus; de temps à autre, un baquet bien propre débouche de la ville au

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