‹ En SibérieChapitre 25 sur 34 · EN SIL · texte numérisé non relu

EN SIL

soucoupes ou tasses, dont les plus grandes, qui servent de soupières, sont des bols, et les plus petites, qui sont les verres à liqueur, ont la taille d'une deminoix. Devant chacun de nous est placée une soucoupe contenant du vinaigre de soya, très épais et très noir. Les Chinois d'ici y trempent infailliblement la moindre 'de leurs bouchées. Ajoutons deux baguettes en bois noir (car nous sommes chez des gens simples, et les baguettes d'ivoire sont un luxe qu'ils -ne connaissent pas) et, enfin, des cuillères minuscules en faïence.

Les hors-d'oeuvre encombrent la table : il' m'est impossible, tant ils sont nombreux, tant on les change vite, et tant je suis occupé de mes baguettes, de les noter tous au passage. Cependant, je reliens : des espèces de crevettes (ou de vers) très croquantes; — des lamelles de chou de mer mélangées à des lamelles de concombres; — des oreilles de porc mélangées à des lamelles de concombres; — des oreilles de porc débitées en lamelles; — des lamelles de viande; — des œufs durs tout noirs débités en petits ronds comme du saucisson, et servis avec de la gelée; — quelques autres végétaux mal définis.

Nous sommes, je le répète, chez des gens simples, représentants de grandes maisons de commerce chinoises. On nous sert donc sans cérémonie : nous avons un bol pour doux ou pour trois. Nous y péchons à lour de rôle, qui avec sa fourchette, qui avec ses baguettes, et nous trempons dans notre soucoupe de vinaigre la bouchée ainsi obtenue. Mon attention est fortement captivée par le décor nouveau; néanmoins, je mange, "sans sourciller, de tous les mets.

Paraissent ensuite des potages. Chacun de nous

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prend un peu de vinaigre dans le creux de sa cuillère en faïence, et puise au bol commun. Je distingue : une soupe aux herbes vertes émincées ; — une soupe végétale faite avec une herbe odoriférante; — une soupe au poulet; — une soupe inconnue.

yoici encore (d'ailleurs je ne garantis pas Tordre d'apparition des mets) des haricots verts émincés et des choux en lanières dans une espèce de sauce; — des cubes de graisse de mouton {sa-râ-na) qui, positivement, fondent dans la bouche ; — des boulettes de hachis, grosses comme des noix, et fortement rissolées; — une espèce de sauce ou de soupe où nagent des morceaux d'ail sauvage ; — de petits morceaux rissolés d'excellente viande de mouton ; — du Kou-chô ou espèce de galette épaisse, large comme la paume de la main, et faite à base d'ail sauvage : à la grande joie de nos amphitryons, mes compagnons s'en régalent et en redemandent...

Puis encore : une soupe au canard ; — une soupe d^holothuries ; — un melon farci; — une soupe de graisse de porc ; — une soupe de graisse de mouton ; — des boulettes de hachis bouillies ; — du hachis enveloppé dans de la pâte fade (analogue aux pêle-mêne russes) ; — une soupe au macaroni transparent ; — un cochon de lait fendu par le milieu, aplati comme une galette, et fortement rissolé dans cette position : c'est un des triomphes des cuisiniers de Maïmatchine ; — puis encore, un vase en cuivre, analogue à un samovar sans robinet, et dans lequel bouillent, mélangés ensemble sans distinction, des restes de tous les plats qui ont paru sur la table ; c'est assez fade ; — enfin, pour clôturer, un bol de riz sans sel et sans eau, indi- (]uant la fin du repas. L'hôte veut marquer par là que.

après avoir épuisé Louies les ressources de son cuisinier, il n'a plus à offrir à ses invités que le mets le plus vulgaire, le riz ; les invités doivent répondre à cette politesse en refusant le riz, pour marquer qu'ils n'ont plus faim. Malheureusement, tous les Européens ne sont pas au courant de ce symbole, et, soit par politesse, soit par goût, ils dévorent sou vent le riz final, au grand désespoir de l'amphitryon *. En sortant de table, on nous offre, enfin, du thé et des fruits secs. N'oublions pas que, durant tout le déjeuner, on nous servait, dans les minuscules tasses de poupée, une espèce d'alcool de riz, appelé mai-go4on : on le verse brûlant et il faut le boire immédiatement d'un trait; si j'ajoute que, la tassette à peine vide, on vous la remplit de nouveau, et que cet alcool monte très vite à la tête, on comprendra que j'aie dû commettre l'impolitesse de le laisser fréquemment refroidir, pour demeurer en état de noter le menu !

On fume beaucoup d'opium à Maïmatchine : cela s'explique par la vie anormale que l'on y mène. La loi refuse en effet aux femmes chinoises le droit de séjourner près de la frontière : les habitants de Maïmatchine sont donc célibataires, ou, du moins, ils sont momentanément séparés de leur famille. En général, les commis s'engagent pour trois ans. Durant ce laps de temps, il leur est impossible de mener la vie de famille, et les passagères distractions qu'ils peuvent trouver à Troïtskosavsk ou à Oulane-Bourgasse ne sont pas suffisantes pour adoucir leur exil. De là vient

1. Pai dîné chez un autre Chinois, Si-fâ-youn; il fît servir, avant le riz final sans assaiéortnement, un bol de riz sucré et mélangé de raisin de Gorinthe : il avait souvent affaire à des Européens et sauvait ainsi la situation. D'ailleurs, son dîner, assez court, était sensiblement moins chinois que le premier.

Vue générale d'une mine d'or (p. 311)

Un ciuivoi 1.1e (-ûnJrirnjieB dans la sleppe, pris de Tehita (p. 319)

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sans doiite.que presque tous ceux qui en ont le moyen fument de l'opium. A ma: prière, on me donna l'adresse d'un fumeur émérite, et j'allai lui rendre visité. Très aimable, le Chinois se prête à là démonstration. Il sort d'un placard la longue pipe à fourneau énorme, puis, sur une aiguillé, il prend une boulette d'opium qu'il présente à une flamme : la boulette se gonfle, durcit, cuit : il la manie de ses longs doigts, et enfin, il la pose suf le fourneau de sa pipe : « Voulezvous goûter? » me dit-il en souriant. La tentation est forte, je l'avoue, mais je suis rétenu au dernier moment par la crainte des nausées consécutives à rexpérieiice. Le Chinois ne fait aucune difficulté pour aspirer les délicieuses vapeurs : il s'étend sur le côté, et, à CQups précipités, fume, fumé... « Cela est très boni » conclut-il, lorsque je prends congé.

4 août, — Mes hôtes m'ont mené, en voiture, à Oulane Bourgasse ; c'est une sorte de Yochiwarà mongol à l'usage des Chinois, un lieu de plaisir où les Célestes se rendent en cachette du préfet de Maïmatchine, très sévère gardien de la vertu de ses administrés. Nous filons au grand trot sur la piste inégalé qui coupe la steppe mongole : une herbe touffue recouvre le sable, et çà et là, des ruminants y paissent. 'A l'horizon, bleuissent dés montagnes, et dans tout l'intervalle, si loin que la vue s'étende, tout est nu et .désolé. A mi-cheinini nous nous arrêtons pour photographier une yourte de Mongols pauvres, et l'on nous invite à y prendre le thé. La yourte est formée de feutres tendus sur un bâti de branches : des hommes y sont accroupis, et, quand nous y arrivons, à notre rencontre s'avance un enfant tout nu, et chaussé de grandes bottes. Là maîtresse du logis est fort accueil-:

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lanle : assez jeune encore, elle n'est point laide, mais sa coiffure est bizarre : ses cheveux, collés comme une coque de Japonaise, s'écartent de sa tête en l'encadrant de deux gigantesques oreilles. Au centre de la yourte est un fourneau surmonté d'un chaudron où bout un liquide noirâtre; on nous le sert comme du thé, dans des tasses en bois, après l'avoir filtré tant bien que mal au moyen d'un petit balai de bouleau, et y avoir mélangé du lait aigre.

Nous arrivons enfin à Oulane Bourgasse. C'est un village de yourtes mongoles, aussi mal habité que mal fréquenté. En nous y promenant, malgré les efforts de quelques indigènes pour nous écarter, nous apercevons... la voiture peinte, à carreaux multicolores, dont se sert le Tjur-gou-tchèye, le préfet de Maïmatchine! Le vertueux fonctionnaire est plus sévère pour ses administrés que pour lui-môme... Des femmes en robes de soie de couleurs éclatantes apparaissent de temps à autre, sous la conduite d'un domestique sordide : en nous voyant, elles se hâtent, et détournent leur visage peinturluré, qu'encadrent les coques monumentales de leur coiffure. Partout, on voit des vieilles femmes ridées, ratatinées, des Mongols malpropres, des enfants et des chiens : c'est un bien laid village, un village sinistre de yourtes basses.

7 août, — J'ai quitté avant-hier la petite ville, et après trente kilomètres de voiture par les lentes ondulations de la steppe mongole, je suis arrivé chez un des grands marchands de thé de Kiakhta, A. M. Louchnikof. Nous sommes à Oust-Kérane, une petite localité où, à grands frais, les principaux marchands de Kiakhta se sont créé, porte à porte, de belles mai-

sons de campagne. On éprouve une grande surprise à voir surgir de la steppe nue une oasis de verdure.; j'en ai éprouvé une plus grande encore à trouver réunie » dans une maison aussi confortable une société aussi nombreuse et aussi brillante. Alexis Mikhaïlovitch, qui souffre de rhumatismes, ne quitte pas son fauteuil roulant; c'est un homme d'une rare intelligence, et la maladie, qu'il supporte stoïquement, sans une plainte, sans une allusion, comme s'il l'ignorait, n'a pas éteint la vivacité de son esprit, ni voilé la malice de sa conversation de pince-sans-rire. 11 a • encore onze enfants vivants, six filles et cinq garçons, partagés entre des occupations diverses, depuis le commerce jusqu'aux arts plastiques, en passant par le journalisme et l'armée. 11 aime la vie large, et, condamné lui-même à l'immobilité, trouve sa joie dans un mouvement incessant d'invités qui se pressent dans sa maison. Je ne sais pas au juste combien nous sommes ici : trente personnes, au bas mot. La famille d'abord, non pas complète, certes, mais nombreuse pourtant, puis les invités des parents, les amis des enfants, des visiteurs de passage que l'on voit seulement à un repas, et qui disparaissent; d'autres, au contraire, qui ont leur chambre et qui visiblement — comme moi, je l'avoue — se plaisent et s'oublie^ raient volontiers dans cette fraîcheur et dans ce milieu choisi.

Notre vie est des plus simples : le matin, un bain glacé dans la petite rivière, puis des promenades à pied dans la prairie, en voiture ou à cheval dans la forêt lointaine, en canot sur la rivière bordée de saules; le reste du temps, on cause, on lit, on travaille à sa guise, avec la plus entière indépendance. Je me

sens reposé, rafraîchi, par la sympathie rencontrée partout dans cette hospitalière maison, par cette accueillante sympathie qui vous enveloppe sans gêner vos mouvements, et vous caresse sans minauderie. C'est là une véritable hospitalité russe, et un véritable accueil de braves gens. Toute cette société variée, marchands, officiers, ingénieurs, littérateurs, flâneurs, touristes, va et vient sans gêne autour du maître de la maison cloué sur son fauteuil roulant. Alexis Mikhaïlovitch, qui joue volontiers avec sa chaîne de • montre, une longue chaîne de cou, ornée d'un gros diamant, fait rouler son fauteuil de groupe en groupe, dissimulant sa souffrance, ne troublant pas par une* * seule plainte cette jeunesse active, lançant à Tun et à l'autre des remarques plaisantes ou caustiques, animant cette société qu'à lui seul il soutient par son incessant labeur.

J'ai trouvé ici le directeur de l'excellent journal d'Irkoutsk, la Revue orientale [Vostotchnoyé Obozrèniyé) : Ivan Ivanovitch Popof, gendre de M. Louchnikof. C'est un homme tout jeune encore, fort intelligent, d'un abord captivant; il est très au courant des affaires de la Sibérie orientale, sur lesquelles son journal est le mieux informé. C'est avec lui surtout ou bien avec Véra Alexèevna, sa femnm, que je cause longuement de ces questions sibériennes que je suis venu étudier. Ils me mettent au courant de la vie intime de leup journal, plus âgé, plus compact que le Stepnoye Kraye d'Omsk, et de toutes les difficultés qu'il leur faut surmonter pour lui conserver son caractère de feuille honnête et courageuse. Ces braves am'is me captivent, et les heures, en leur compagnie, passent vite. Malheureusement, j'ai peu de temps à

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moi : les renseignements, d^ailleurs fort utiles, que j'ai recueillis ici sur le commerce du thé ne justifient pas un long séjour à Oust-Kèrane, et, d'autre part, mon enquête précise est terminée à Kiakhta. J'étais, jusqu'à ce soir, incertain encore de la routé que je suivrais pour atteindre Tchita : reprendre le grand tract en passant par. Verkhné-Oudinsk ne me souriait guère; d'autre part, les renseignements directs que l'on m'avait donnés ici m'avaient contraint à abandonner mon projet de passage par la vallée du Chilok-, et de visite aux eaux de Yamarovka. Sur ces entrefaites, sont arrivés^ici deux ingénieurs : l'un, Nicolaï Siméonovitch Bogôlioubski , est directeur du district minier du gouvernement d'Irkoutsk : il a le titre d'Excellence, mais il est, malgré ce titre, parfaitement simple et bon;* Une vi&ite rapide que je lui avais faite à Irkoutsk in'àvait laissé cette impression qui s'est bien vite confirmée ici. Avec lui voyagent : son fils, Vikenti, un bavard et charmant bambin de onze ans, et un ingénieur de district, Antonë Antoriovitch Lévitzki, un homme d'apparence distraite, rêveuse, timide. Or, voici qu'en causant, le général (c.-à.-d. l'Excellence) m'a proposé d'aller, en sa compagnie, visiter une petite mine d'or qu'il doit inspecter avant de rentrer à la capitale. C'est pour moi un grand détour, car il me faut, si j'accepte, revenir jusqu'au sud du làc Baïkal ; mais l'occasion est trop belle pour que je la refuse. Nous partons demain.

8 août. — J'ai grand peine à me séparer de mes braves hôtes de Kiakhta et de toute cette société accueillante. Cependant, je dois partir. Un dîner chinois, chez Si-Fâ-youn, est offert à M. Bogôlioubski, et la virtuosité que j'ai acquise dans le mamement

des deux baguettes m'amuse assez pour me distraire de ces pensées et de cet énervement du départ qui sont une des tortures du grand voyage. Une dernière tasse de thé exquis, et nous nous séparons. M. Touflef tient à m'accompagner dans sa voiture jusqu'à Troïtskosavsk, et de là, les ingénieurs et moi, nous partons, chacun dans notre équipage. Mes pensées ne sont pas gaies : je sens si bien que le temps presse! Il ne me reste que trois mois de congé, et j'ai à traverser des étendues immenses en Sibérie, avant d'atteindre le Japon, où je voudrais faire un pèlerinage artistique, après tant d'impressions rudes.

9 août, — Nous roulons depuis trente heures, de station en station ; nous avons traversé la Sélenga, la nuit, dans des ténèbres profondes, avec du vent et des appels incompréhensibles des bateliers sur le bac; puis nous avons atteint la vallée de la Djida que nous ne devons plus quitter. La plaine cultivée par des Bouriates, s'est monotonement déroulée devant nous : ce soir, enfin, énervés, lassés, maussades, nous avons fait halte au village de Kharatsaïka, tant pour laisser reposer Vikenti que pour aller aux informations.

iO août. — La route a atteint les montagnes, et ce sont maintenant, de temps à autre, des défilés difficiles ou même dangereux, dont nous récompensent seulement les échappées de vue sur les hauteurs arrondies, sur l'horizon fin et les bleus délicats des lointaines vallées. Des pentes effrayantes nous obligent, sur l'invitation des cochers, à descendre de voiture : des montées leur succèdent, qui sont si escarpées, que l'on doit caler les tarentass avec une barre de fer ad hoc, pour les empêcher de rouler en

arrière et d'entraîner les chevaux. Les villages que , nous traversons sont peuplés de Cosaques, et, je dois le dire, je les ai abordés avec une prévention de sympathie, réaction innocente contre tout le mal qu'on dit des Cosaques en Sibérie. Mon indulgence a été punie. Nulle part, en ce pays où l'homme est si volontiers hostile à l'homme, je n'avais encore rencontré autant de grossièreté, d'impudence, de paresse, de ruse cauteleuse, non pas envers moi seul, puisque je ne suis rien ici, mais envers le personnage que j'accompagne. Les Cosaques de la Djida méritent hautement la détestable réputation qu'ont acquise leurs frères dans le reste de la Sibérie. J'en suis au point de leur préférer jusqu'aux Bouriates!... Nous sommes enfin arrivés au village de Tsékir, où nous laisserons nos équipages, pour monter dans ceux que le propriétaire de la mine d'or (un de nos voisins, à Oust-Kérahe) doit envoyer à notre rencontre.

12 août, — La route de montagne qui mène au placer est abominable : elle est tournante, capricieuse, boueuse, creusée de fondrières, vaguement réparée au moyen de troncs d'arbres non fixés, sur lesquels les chevaux glissent et trébuchent, tandis que la voiture bondit follement sur ses ressorts. Nous mettons plus de quatre heures à franchir 25 verstes. Mais tout a une fin : nous sommes parvenus sains et saufs à la mine Glafirovski où l'intendant, en redingote et cravate blanche, a reçu avec de grands saints Son Excellence monsieur l'inspecteur, et, ce qui était pour nous quatre infiniment louchant, nous a offert un substantiel déjeuner. Après deux jours passés à examiner, soit seul, soit en compagnie d'un ingénieur,

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les installations du placer et de la" mine voisine, Nikolski, voici l'essentiel deceqiiej'ai vu de Texploitation.

Les placers se trouvent à cinq ou six kilomètres de la frontière chinoise, dans le fond de Vallées larges, traversées par up mince filet d'eau. Ise sable aurifère est ici presque à fleur de terre, et Ton comprend combien cette circonstance est avantageuse : il est transporté, sur de petits haqùets à un cheval, jusqu'au bâtiment central auquel oh accède au naoyen d'un plan incliné ; à une hauteur de 7 ou 8 mètres, se trouve une plate-forme munie d'un trou béant dans lequel on verse le contenu du baquet. Cette ouverture communique avec un cylindre creux, percé de trous de grandeur décroissante, traversé d'un courant d'eaii, et animé d'un mouvement de rotation. La force centrifuge chasse les. gros cailloux qui s'échappent (parfois en compagnie de grosses pépites) d'un côté, tandis que les terres et les sables légers sont entraînés par le courant d'eau, en cascade lente, sur un plan incliné à échelles, muni de feutres, et se rétrécissant de plus en plus. De la sorte, un premier jdépôt d'or impalpable se fait sur les feutres ; quant à la boue, généralement assez lourde, qui se retrouve tout en bas des échelles, on la recueille précieusement, et on l'apporte sur un autre tout petit plan incliné où coule un riiince filet d'eau, et que surveille un grand Cosaque. Armé d'une palette, le Cosaque délaie lentement la boue dans l'eau glissante. Son œil exercé ne laisse échapper qu'après examen les minces petites pierres et les parcelles de terre. Peu à peu, la boue s'éclaircit, se lave, diminue. Il ne reste plus qu'un tout petit tas qui s'agite au fréinissement de l'eau. L'ouvrier y verse

alors du mercure, et, après Tavoir agité quelques minutes; il laisse échapper au fil de Feau tout ce que le mercure n'a pas englobé. Il ne reste plus alors qu'à verser, séance tenante, dans un creuset, Tamalgame sans apparence que Ton a ainsi obtenu, et à soumettre ce creuset à Faction de la chaleur. Le mercure, vite évaporé, laisse derrière lui un métal jaunâtre, poreux, laid, très lourd : c'est de l'or...

Mais, patience, cet or n'appartient pas encore au propriétaire pour le compte duquel on l'a extrait. Il faut que celui-ci vende sa récolte de métal précieux, et qu'il la vende à l'État, Non seulement, il fait des dépenses très importantes pour organiser son exploitation, subit des tracasseries sans nombre, des impôts directs énormes', et des impôts indirects considérables; mais encore, il lui faut payer, nourrir tout son personnel, et attendre lui-même, pour rentrer dans ses fonds, que soient remplies les formalités draconiennes qu'exige là loi russe...

J'ai visité avec intérêt les bâtiments annexes, l'infirmerie, devant laquelle, enchaînée à un pieu, se démène une louve, Maroussi^, folâtré et caressante, malgré l'inconsciente menace de sa formidable mâchoire; les dortoirs enfin, ou casernes des ouvriers. Ce sont des hangars noirs, humides, d'une saleté indescriptible. Les hommes sont là, sales, déchirés, fatigués. Certes, ils constituent, en leur gence, une espèce d'écume de la population sibérienne, mais comment oublier que ce sont des hommes, quand on. sait que ces ouvriers sont esclaves d'un contrat qui les.lie durement sans que, sous aucun prétexte, ils le

1. 5 0/0 sur une quantité de 1 à 3 pouds (16-48 kgr.); — iÔ 0/0 de 4 à 5 pouds; — 15 0/0 à partir de 6 pouds (96 kgr.).

puissent rompre? Certes, la loi russe a fait beaucoup pour assurer leur bien-être; mais, quel est Vispravnik qui assure dans les placers Texécution de la loi, quand il se voit payé à la fois (et officiellement) par l'État et parles propriétaires? Se plaindre? à qui les mineurs se plaindraient-ils? Tous les intérêts sont ici ligués contre eux, et, demain, quand ils seront libres, qui donc à la ville, située à 1 000 ou 1 200 kilomètres de la mine, qui donc se souciera de leur plainte? Certes, ce que je dis ne s'applique pas spécialement aux mines de la Djida : je parle en général (et sur la foi de renseignements nombreux) des mines répandues dans les profondeurs de la Sibérie. Je me dis, d'ailleurs, que ces tristesses sont inévitables. Le propriétaire d'un placer ne peut guère, autour de lui, semer la charité ni créer le bien : le travail auquel il se livre est hors de proportion avec ce qu'il en retire, gain ou perte : c'est un jeu qui le peut ruiner, comme aussi l'enrichir tout à coup : l'argent du jeu est rarement bienfaisant. La besogne des chercheurs d'or a quelque chose de fiévreux, d'anormal, qui en fera toujours une exception funeste parmi les travaux de la grande industrie.

i3 août, — Comblés de provisions et d'amabilités par l'intendant, à qui le départ de l'inspecteur enlevait sans doute un grand poids, nous sommes repartis par notre route épouvantable, à la fraîcheur du soleil levant. La route, malgré ses invraisemblables cahots, est fort jolie : elle traverse des forêts de cèdres et de mélèzes de dimensions colossales, des verdures étranges, çà et là rehaussées par l'argent des bouleaux, des ruisselets murmurants et limpides, des vallées qui s'étalent, innocentes sous la rosée, mais

srbeux est plein d'or. De Tsékir, où ris nos équipages, nous avons rel'ait irlie de la roule qui, dans l'obscurité, [1er, paru si périlleuse. La nuit arrivée, nous est venu en aide, et c'est, cette lion, que nous avons retraversé les de la montagne. Tous les villages où îpuis deux jours sont situés au milieu montagnes boisées qui me font sou- Vosges, et entre lesquelles, parmi des et des éboulis de pierres coupantes, iment, avec d'infinis méandres, se fauant. Il y a là des sites admirables, it, la vie leur manque, et ce perpétuel Peu à peu, la vallée s'élargit et semble e le fond d'un lac desséché, où les étalés voient, à la moindre pluie, leurs ies en marécages. Dans ces villages, ar la rareté du verre à vitres : tantôt, par du papier huilé ou par de rélolîe, est composée d'une infmilé de petits babilement soudés les uns aux autres mdes en écorce de bouleau, qui, plaet en dehors, et cousues ensemble ic, forment comme une rainure proorceaux de verre, sur lesquels elles retenus assez solidement. Ces bandes vent les arêtes du verre cassé, arrivent îssins capricieux que je recommande eurs.

ous roulons, ce matin, au grand trot, creusé en corniche au flanc de hautes passe par des prés touffus semés d'une

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floraison dont la riches^ie et la variété sont incomparables. Je remarque d'étranges marguerites violet pâle, au cœur jaune, les fleurs lilas de Tail sauvage, les grosses boule* bleues des innombrables chardons, des fleurettes blanches, jaunes, roses, et enfln, des fleurs en étcri/es d'un bleu si foncé qu'on les croirait teintes : qtfelle joie pour Tœil que ce sourire de la Sibérie fude, au seuil même de l'automne qui la guette 1

Nolfs repassons par les mêmes villages qu'à l'aller : noUéf y trouvons les mêmes hôtesses, les mêmes œufs dtifs, les mêmes concombres! Puis, au lieu de continuer notre route vers l'est, nous obliquons au nordest pour gagner Verkhné-Oudinsk. Cette fois, les oulousses bouriales, où nous prenons des chevaux, me font meilleure impression qu'il y a quinze jours : le grade de M. Bogolioubski fait merveille parmi ces Jaunes cauteleux. Il me reste même, au milieu de ma fatigue, une délicate impression. Ce soir, nous nous étions arrêtés, Antone Antonovilch et moi, pour prendre le thé dans une yourte, tandis qu'on préparait nos chevaux. Une femme était là, accroupie sur ses talons, devant le fourneau qui occupait lé centre de la pièce : elle nous servit du thé bouriate dans des tasses de bois, puis, consciente de l'admiration discrète que nous inspiraient son délicieux visage bronzé et ses formes pleines, elle resta près de nous, à demi souriante, s'attifant ingénument d'un châle, avec une coquetterie de sauvage cent fois plus visible, mais plus charmante aussi, que celle d'une civilisée.

15-16 août, — Me voici de nouveau sur le bord du lac des Oies : de nouveau, je traverse les marécages

OÙ s'ébftttent sans défiance grues, hérons, cigognes, vanqeaux, canards; de nouveau, je gravis l'intermînable montagne désolée qui mène à Sélenguisk, et rne fait penser à la montagne des pierres parlantes dans les Mille et une Nuits, Cet après-midi, enfin, j'ai pris congé de M. Bogolioubski et de son charmant petit garçon Vikenti. Mais, auparavant, nous avons visité ensemble, au nord du lac des Oîes, les travaux de prospection de la couche carbonifère. La houille est ici partout, mais elle est de mauvaise qualité, circonstance fâcheuse, car elle eût été fort utile au chemin de fer, dans ces parages où le bois fait défaut.

Je n'ai pas parlé encore d'Antone Antonovitch Lévitzki; je n'ai pas dit combien il est bon et intelligent. C'est un de ces hommes qu'on n'apprécie bien qu'à la longue, à l'user. On pourrait passer à ses côtés sans le remarquer, tant il s'efface, ou sans désirer le connaître, tant il se renferme. Mais, quand on l'approche vraiment, quand il sent qu'il peut s'ouvrir, être prévenant sans éveiller de défiance, et affectueux sans provoquer d'indiscrétions, quel délicieux compagnon de voyage, quel ami on trouve en lui! Hier soir, à peine seuls, il m'a forcé à monter dans son tarentass, tandis que le mien, avec mes bagages, filait devant nous. J'ai passé à ses côtés, sur le matelas qui tapisse son équipage, une nuit délicieuse. 11 faut dire que je suis sensible à ce détail, car, depuis Kiakhta, je n'ai jamais cessé de passer la nui^ dans ma voiture^ même quand nous avons fait station durant la huit. Ce matin même, qu'aurais-je fait sans Antone Antonovitch? Lorsque nous sommes arrivés en face de Verkhné-Oudinsk, sur la rive gauche de la Sélenga, nous avons trouvé la grosse rivière débordée, comme

VU

Le bassin de l'Amour.

TCHITA. — EN RADEAr. — LE FLEUVE AMOUR. — KHABAROVSi:

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