CHAPITRE X
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LE nègre attendait à la porte extérieure le retour du Florentin.
— Le maître, dit-il, est dans la cuisine de madame Valdo.
C'est là que le jeune médecin lui porta le précieux élixir.
— Dieu soit loué, vous voilà !... dît le maître qui, en bras de chemise, travaillait au fourneau comme un vrai cuisinier. Et Dieu soit deux fois loué que vous rapportiez ce que je vous ai envoyé chercher...
Il approcha T élixir rouge foncé de la lumière, et un doux sourire de satisfaction se répandit sur son visage à la vue de la parfaite clarté et de la belle couleur de la médecine...
— La pauvre enfant !... son estomac se révoltait contre ces misérables vins, aigres et pleins d*eau. Vous avez eu raison de ne lui en faire boire qite très peu. Je viens de la quitter après un de ces spasmes que vous m* avez décrits... Je ne suis pas sûr de ne pas T avoir causé moi-même,
mais je ne pouvais pas la laisser mourir de faiblesse sous mes yeux, faute d'un stimulant qui réagisse... Il nous sera possible maintenant d'activer les battements de son cxEur sans la condamner à avaler le vin aigre que son estomac refuse... J*ai été bien près de perdre tout mon courage, car je savais qu'elle devait mourir si Ton vous arrêtait, continua-t-il en montant les escaliers. J'étais à l'ouvrage avec les marmites et les casseroles de madame Valdo, essayant de faire passer un peu d'esprit sur le morceau de poterie que vous m'avez vu tenir à la main ; mais il est bien pauvre, mon alambic, comparé à celui qui a servi à distiller l'élixir que voilà...
Et tout en parlant, ils entrèrent dans la chambre de l'enfant.
I^ Florentin fut consterné de voir combien elle s'était affaissée depuis qu'il était parti... H avait passé vingt-sept heures consécutives dans cette chambre, et n'avait pas laissé s'écouler une minute sans étudier les altérations graduelles de son visage... Cette attention ininterrompue l'avait empêché de se rendre compte des ravages de la maladie ; mais maintenant qu'il la revoyait après une absence d'une heure, il fut frappé de la retrouver si affreusement changée...
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Jean de Lugio avait toutes prêtes trois ou quatre cuillères d'argent qui chauffaient devant le feu. Il en prît une de sa main gantée, y versa quelques gouttes du précieux élixir, le fit refroidir un instant sur un verre plein d*eau, et d'une main ferme introduisit la liqueur entre les lèvres fermées de T enfant qui ne résista pas... Elle lui avait été soumise dès son arrivée auprès d'elle. Jean Valdo d'un côté du lit, madame Gabrielle de l'autre, tous deux abîmés de tristesse, suivaient des yeux cette opération.
Le grand praticien mit la main sur le cœur de la malade, en compta les battements les yeux fermés, et puis traversa la chambre pour aller remettre en mouvement le pendule de Giulio. Il se glissa alors sur la figure de la jeune fille une expression qui leur disait à tous que sa souffrance diminuait... Pendant les cinq minutes qui suivirent, aucun d'eux ne parla ; mais l'enfant tourna deux fois la tête sur son oreiller, comme pour dire: < Je puis dormir maintenant...» et tous ses traits laissaient voir qu'elle ne souffrait plus. Le Florentin remit plusieurs fois son pendule en mouvement, et chaque fois son maître, toujours au chevet du lit, s'assura de l'état du pouls et compta les palpitations du cçeur.
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Il ne dit rien, et personne ne soufflait... Au bout de dix minutes, apparemment satisfait du résultat de son traitement, il chauffa de nouveau quelques gouttes de Télixir et les versa dans la bouche de T enfant qui s'était ouverte, cette fois, sans aucune contraction des muscles de sa figure. I^ maître mit la main sur le front de la malade et sourit de ce bon sourire que tous attendaient pour renaître à l'espérance, et dit à demi-voix à la mère:
— Faites placer maintenant vos linges chauds stu: son ventre et votre eau chaude à ses pieds ; si elle dort, elle sera sauvée : Si dormit^ salva erit... Et se tournant vers le Florentin, il ajouta : — Il y a meilleure autorité pour cette maxime que pour aucune des maximes du pape Sylvestre...
Et alors, suivant son exemple, tous s'assirent, les deux médecins près du feu, le père et la mère aux deux côtés du lit, la garde-malade dans un coin, et tous gardèrent un profond silence. Leur œuvre était terminée... Le savoir et l'active bonne volonté des médecins ne pouvaient rien faire de plus pour la malade, et toutes les personnes présentes avaient travaillé de leur mieux ^ la sauver; ils comprenaient tous que sa vie était
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maintenant remise en des mains plus puissantes que les leurs...
Pendant le silence qui régnait, tous prièrent, probablement chacun à sa façon : le pauvre nègre pria le Dieu que son imagination lui représentait, la mère implora la Sainte Vierge, sainte Félicie et sainte Gabrielle; et le père, qui souffrait à la pensée qu'il avait toujours laissé à sa femme et à sa fille le soin de prier Dieu pour tous les besoins de sa maison, lui aussi il pria à cette heure-là ; le Florentin s'adressa à T Esprit qui vivifie toutes choses, qui commande souverainement à toute chair et à toute vie, aux remèdes qui sauvent comme aux poisons qui tuent, le suppliant de purifier le corps de la malade et de fortifier ses membres. Le maître, parce qu'il était le plus sage de tous, fit la plus simple des prières : « Notre père à tous, veille sur nous tous... >
Maintenant que le pendule du Florentin n'était plus en mouvement, ils n'avaient que les battements de leur propre cœur pour mesurer le temps qui s'écoulait. Grâce à la tranquillité de la jeune fille et à la paix de leur esprit, ils avaient pour la première fois joui d'un peu de repos, quand le maître se leva, alla au chevet du lit, plaça là main sur le front et le cœur de la malade ; et
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puis, appelant son assistant, il lui demanda d'apporter une dose du cx)rdial, plus forte que les précédentes. Il se contenta de répondre par un geste et un sourire au regard inquiet et interrogateur de madame Valdo... Ce fut assez pour rassurer un peu cette pauvre mère qui, à genoux au chevet du Ut, ne cessait d'adresser à Dieu ses ferventes prières...
Après l'avoir laissée à genoux quelques minutes encore, Jean de I^ugio mit la main sur son épaule et la rendit bien heureuse en réclamant ses services. Il lui demandait de mettre un nouvel oreiller sur le lit, et de se faire aider de la plus forte de ses servantes pour soulever sa fille et la tourner d'un côté du lit à l'autre, afin qu'elle pût mieux dormir.
Le moment était venu de laisser agir la nature, qui devait lui procurer un sommeil réparateur... Ces dispositions prises, il bannit de la chambre madame Gabrielle aussi bien que son mari. Puis il prit sur lui de commander à la servante de préparer un lit pour le Florentin, et les fit sortir l'un et l'autre. Il dit au nègre de renouveler le tas de bois près du feu, et, cela fait, de rester dans le corridor jusqu'à ce qu'il l'appelât. Il éteignît toutes les chandelles dont ils avaient eu besoin,
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et éloigna du lit de T enfant les écrans qu'on avait mis là pour protéger ses yeux contre la lumière. Et puis, resté seul pour veiller sur la vacillante flamme de vie de cette frêle créature, il se jeta dans un grand fauteuil que madame Valdo avait fait apporter pour lui, et, dans le silence absolu de la nuit, il attendit le résultat de leurs efforts et de leurs prières...
Assis devant le feu mourant, il en suivait les lueurs qui, se jouant au fond de la cheminée, contaient au spectateur ce que les enfants appellent des histoires merveilleuses et prophétiques... et alors il regarda dans ce qui s'était passé ce jour- là, depuis l'instant où il avait été interrompu un peu avant midi par le charbonnier, au milieu de son examen des différents textes des écrits de saint Jérôme sur les Évangiles : il lui sembla que les événements de cette journée faisaient revenir toute sa vie devant ses yeux... Il n'avait pas l'habitude de fouiller dans les cendres de son passé, mais ce jour-là avait été pour lui si plein d'aventures qu'il ne put s'empêcher de regarder en arrière...
Vun des deux bénédictins qu'il avait rencontrés si inopinément, près de la porte du couvent de Comillon, était le fils du plus proche voisin de
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son père et avait été le compagnon de son enfance. Ses souvenirs ne se reportèrent peut-être pas jusqu'au temps où tous deux, jeunes enfants de piême taille et de même force, ils creusaient des trous dans des monceaux de sable au côté de la route, ou essayaient, sans y réussir, de construire des pièges pour attraper des moineaux. Mais il avait grandi avec ce petit garçon, avait travaillé avec lui dans les champs, autour de lyUgio. Et, quand ils furent plus âgés, ils avaient appris ensemble à lire d'abord, puis à écrire. I^e prêtre de la paroisse s'était pris d'amitié pour ces deux garçons, dont la bonne conduite faisait honte aux bruyants et méchants garçons de la ville, réunis tous ensemble à l'église, et qui étaient impatients de voir la messe arriver à sa fin. Plus tard, le brave curé revêtit les deux jeunes garçons de la petite soutane des acolytes et leur confia pour le servir à l'autel la sonnette, l'encensoir et le missel. Il aimait à se promener avec eux et à leur parler tantôt des saints, de leurs combats et de leurs victoires, tantôt des oiseaux, des serpents, des grenouilles, des fleuri, des fruits, de tout ce qu'ils trouvaient sur leur chemin, dans les champs, les bois et les marais. Grâce au choix qu'il fit d'eux, et grâce à leqr
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propre disposition, il arriva que, tandis que leurs camarades d* enfance devinrent massons, vignerons, commis-voyageurs ou garçons de boutique, ou bien qu'ils entrèrent au service de Tun ou r autre seigneur du voisinage, d*où ils revenaient se montrer aux jours de fêtes en beaux pourpoints tout neufs, à la grande admiration des jeunes gens moins bien mis, Jean et François étaient occupés de leurs études et du service de r église. Ils servaient aussi leur curé en faisant ses courses et en portant ses messages, lesquels les menèrent plus d'une fois à la cathédrale et leur firent connaître T archevêque et les chanoines* Leurs études, et le travail qui les attachait à r église, deux occupations qui n'étaient pas vulgaires, leur interdisaient de penser trop aux intérêts matériels de la vie, qui occupaient uniquement leurs camarades. François, qui portait en religion le nom de Stéphen, était le plus âgé des deux moines qu'il avait rencontrés ce jour-là.
Jean de I<ugio gardait surtout le souvenir d'un événement survenu pendant sa première adolescence : — il avait été envoyé au grand monastère de Clairvaux, qu'il connaissait déjà; pendant qu'il attendait la réponse au message dont il était porteur, le grand Bernard mourut, l'homme le
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plus révéré du monde entier, et qui avait plus fait pour le monde qu'aucun autre homme de son temps... En regardant dans le passé, il comprenait bien que ce fut la leçon de cette heure-là, douloureuse et solennelle, qui le décida sur-lechamp à consacrer sa vie au service du prochain. Cette époque de sa vie fut suivie d'années assez agitées ; cependant, en y reportant sa pensée, il les revoyait riantes et remplies de plaisirs... I<a descente de la rivière, avec les gais compagnons dont avait parlé la baronne de Montferrand, donne une assez juste idée de sa vie en ces années. A ce souvenir, il sentit dans son cœur une torture qui rappelait toutes les tortures qui avaient troublé ses nuits en ce temps-là, et il se demanda pour la millième fois si...
S'il avait alors renoncé à sa détermination de se faire prêtre... S'il avait alors demandé à la filleule de sa mère, Anne de Thoîssey, si courageuse, si droite, si belle, de partager sa vie, et si...
Oui !... si elle lui avait donné la réponse qu'A croyait pouvoir espérer... s'ils s'étaient consacrés ensemble au service de Dieu et des hommes, ne se pourrait-il pas qu'ils eussent fait plus de bien qu'ils n'en faisaient maintenant, et qu'ils eussent
mieux travaillé à sanctifier leur vie et celle des autres?... Il s'était arraché d'elle, et avec tant d'autres qu'il retrouvait ce jour-là sur sa route, il était entré dans le sacerdoce. Et elle?... elle était maintenant abbesse du couvent de Montmerle. Était-elle plus heureuse et meilleure?... Et lui, l'était-il?...
Et après... il revit son premier apprentissage de la vie active, et son entrée dans l'église, et ces jeunes prêtres, ses compagnons d'alors : ils étaient maintenant chanoines, diacres, évêques ou archevêques, ou partis pour la terre sainte avec Philippe- Auguste et Richard Cœur de Lion, ou bien ils étaient à la tête de maisons religieuses... Oui... et beaucoup d'entre eux étaient au ciel... Comme ils savaient peu, quand ils étaient au séminaire, quel avenir était réservé à chacun d'eux !...
Réveillant ainsi ses vieux souvenirs, il arriva à l'époque de sa plus grande activité, à ce qu'un poète anglais appelle : The joy of eventful living (la joie d'une vie active et bien remplie). C'était l'heureux temps passé ici, à Lyon, quand il ne regardait jamais dans le passé et fort rarement dans l'avenir... alors qu'il voyait partout autour de lui de nobles cœurs, hommes et femmes,
appartenant à toutes les classes de la société» tous ardents à servir Dieu dans la voie qu'il leur montrerait. Il se rappela T enthousiasme et Tactivité de Pierre Valdo, les découvertes qu'ils faisaient chaque jour d'une vérité nouvelle et d'une vie plus élevée dans leur étude des Évangiles et des Épîtres, la force qu'ils puisaient dans la sympathie qu'ils éveillaient de tous côtés, celle de pauvres mendiants vagabonds qui s'adressaient à eux dans les chemins, celle des femmes et des enfants qui semblaient être d'autant plus inspirés qu'ils étaient plus ignorants... celle de ces misérables parias qu'ils trouvaient devant eux, quand les Pauvres de Lyon assemblaient à leurs < Maisons de pain » et à leurs < Maisons de Dieu,» les troupeaux d'hommes qui accouraient vers eux des grandes routes et de tous les chemins, des haies et des fossés... Au milieu de tout cela, il vit venir, comme si c'était la vie d'un autre homme qu'il regardait, le souvenir de toutes ces études des sciences naturelles, dont à cette heure même il appliquait les résultats ; ses voyages à Cordoue et à Séville; ses entrevues avec les Cimchis et les Abulcasis; l'enthousiasme que Guichard lui-même, aujourd'hui archevêque, fit éclater quand ils virent eux deux pour la première
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fois, dans le laboratoire d^Abulcasîs, le miracle de la distillation, et qu'ils réussirent à reproduire ensemble cette grande expérience au moyen de simples appareils qu'ils avaient construits euxmêmes... Et depuis, quel changement dans leur destinée!... Guichard, archevêque, seigneur et maître de Lj'on, et lui, Jean de Lugio, exilé, un glaive suspendu au-dessus de sa tête...
Enfin, toute sa vie de combat se déroula devant lui... Ce fut d'abord les heures heureuses qu'il avait passées à étudier l'Écriture sainte avec Pierre Valdo, Bernard d'Ydros et Stéphen d'Empsa ; puis le voyage de Rome avec Pierre Valdo et l'accueil cordial du pape Alexandre, un accueil qui les remplit de confiance et leur donna des ailes pour leur retour à Lyon.., Et après, la triste réception que leur fit Jean de Balmeis, lequel ne tint nul compte de la lettre du pape, — son prétendu examen de l'affaire — et. enfin sa cruelle et impitoyable excommunication...
Alors vinrent les années de suspens et d'incertitude, plus affreuses encore que les années d'exil qui devaient suivre : la seconde visite de Pierre Valdo à Rome ; le concile convoqué par I^ucius et les jalousies de ce concile ; le clergé en armes contre les laïques, et les laïques méprisés et rebutés»
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— Hélas ! s'écria en ce moment Jean de I/Ugîo, à l'origine le charpentier fut repoussé par les prêtres du temple, il l'est encore aujourd'hui... Il fut méprisé et méconnu : c'est toujours la même chose...
Avait-il éveillé sa malade?... Klle se tourna sur son oreiller et dit :
— Maman ! maman !...
Jean de I<ugio se dirigea doucement vers son lit, et découvrit la chandelle afin qu'elle pût le voir; et il lui dit comme s'il l'avait connue toute sa vie et qu'il fût un de ses bons amis :
— Votre maman dort maintenant, ma chère enfant, et elle m'a chargé de prendre soin de vous. Elle a mis ici cette grappe de raisin pour humecter vos lèvres.
— Une grappe de raisin... humecter mes lèvres !... dit la jeune fille, riant presque à l'idée qu'on pût croire qu'elle avait besoin, plus que toute autre, qu'on s'occupât d'elle pendant la nuit. Elle essaya de se soulever sur son coude, mais la force lui manquant elle retomba sur son oreiller. — Où suis-je?... Qu'y a-t-il?... demandât-elle un peu troublée.
— Vous avez été très malade, ma chère enfant, mais vous êtes miçux à présent ; humectez vos
lèvres avec ce raisin, cela fera plaisir à maman, et laissez-moi vous donner un peu de ce bouillon qu'elle a préparé pour vous.
— Du bouillon préparé pour moi !... N'ai- je pas bu cette médecine d'herbes qu'elle a faite pour moi?... Ou bien tout cela... tout cela... estil un affreux rêve?... Oh ! monsieur, quels rêves j'ai faits!... ,
Et elle retomba affaissée sur l'oreiller.
— Chère Félicie, vous les oublierez tous... Buvez un peu de ce bouillon de maman et prenez une gorgée de ce cordial, et puis essayez de vous rendormir.
Il n'était guère besoin de lui dire de dormir ; elle savait à peine qu'elle prenait du bouillon... Elle remercia cependant avec la grâce et l'amabilité qu'elle avait pour parler aux mendiants et aux pèlerins qu'elle rencontrait sur la montagne et à l'église Saint-Thomas, et à l'instant même elle se rendormit. Son sommeil fut cette fois si parfait et si tranquille, et toute trace de souffrance et d'angoisse avait si complètement disparu de son pâle visage, que le prêtre qui la contemplait remercia Dieu du plus profond de son cœur pour la grâce insigne qu'il lui avait faite de rendre la santé à sa malade, et pour 1^ plus beau
spectacle qu'il pût offrir à ses yeux : la vue d'un enfant endormi ..
Quand il fut revenu auprès du feu pour continuer sa veillée, le carillon de la cathédrale vint rompre le silence de la nuit ; un moment après, on entendit le carillon rival de T abbaye de T Ile- Barbe, et puis le carillon de l'église favorite de Félicie, Saint-Thomas, puis le carillon d' Ainay, et enfin la sonnerie des cloches d'églises, — trop nombreuses à nommer toutes — entre autres celles des Saints- Machabées, de Saint-Nizier, de Saint- Paul, des Augustius. I^es cloches de toutes les églises, de toutes les abbayes et de tous les couvents de la contrée se mettaient joyeusement en branle pour annoncer que Dieu était né parmi les hommes...
— Un enfant nous est né !... dit Jean de Lugîo en inclinant pieusement la tête.
Heures après heures, il continua sa tranquille veillée. Il ne se doutait pas, malgré toute sa sagesse, que de l'autre côté de la porte, étendue sur un matelas, madame Gabrielle aussi avait veillé pendant toutes ces longues heures, et qu'elle attendait un mot qui lui permît de reprendre son poste auprès de son enfant... La maison était si tranquille que le savant homme croyait qu'ils
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avaient tous obéi à son ordre de dormir et que lui seul était éveillé. . . Toutes les heures de la nuit il avait veillé ; quand il arrivait à la malade de se remuer, il lui faisait prendre un peu du bouillon de la mère et du précieux stimulant, Télixir de l'archevêque. Et la pauvre enfant sourit plus d'une fois dans son sommeil d'un doux sourire aux riantes images de ses rêves... I<a naturet avait repris ses droits, maintenant qu'il ne restait presque plus de poison dans son estomac. Quand cette nuit fut près de finir, le prêtre leva un rideau pour s'assurer que le jour allait venir. Une lueur grise s'était répandue sur l'orient, et rétoile du matin y brillait d'une divine beauté et se réfléchissait riante dans les eaux du fleuve. Cette première lueur du jour était si douce qu'il crut qu'elle ne pouvait troubler l'enfant. Il laissa donc le rideau levé et ouvrit la porte pour commander au nègre d'aller appeler madame Gabrielle. Et voilà qu'il la trouva là devant lui... Il la conduisit au chevet du lit pour lui montrer la vie revenue sur le jeune visage de son enfant. A l'instant même où ils s'approchaient du lit, Félicie ouvrit les yeux, regarda rapidement autour d'elle, réussit même à se mettre sur son séant, et dit :
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— Maman ! Maman !...
Et le grand docteur remit T enfant à sa mère. Ce présent d'une ressuscitée commença la fête de Noël dans la maison de Jean Valdo...