CHAPITRE I
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FÊIylCIE était la fille de Jean Valdo, et faisait la joie de son père et de madame Gabrielle, sa mère. Elle portait bien son nom de Félicie, car elle était heureuse elle-même et rendait tout le monde heureux. I^a jeune fille était partout un rayon de soleil, sous le toit paternel, sur les chantiers, dans la cour, et parmi les voisins. Son chant éveillait tous les matins son père et sa mère ; et, bien des fois, pendant que Jean Valdo était en train de conclure un marché diiBScile avec quelque fileur de la campagne, la seule vue de sa jolie fille traversant la cour ou le son de sa voix, qui apportait à ses oreilles quelque passage d'hymne ou un chant des croisades, lui faisait
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oublier sa négociation et renoncer aux sous et aux deniers qu'il voulait avoir, comme s'il n'y avait jamais tenu.
Et Félicie faisait aussi la joie du voisinage. Elle était aimée des mendiants et des tisserands ; et il n'y avait pas jusqu'aux foulons et aux teinturiers eux-mêmes, tout bourrus qu'ils étaient, parmi lesquels elle ne pût aller et venir à sa fantaisie ; et elle pouvait tout dire à leurs femmes et à leurs enfants, et faisait d'eux tout ce qu'elle voulait... Quand les fileurs des environs venaient apporter leurs fils ou les tisserands leurs tissus, ils restaient là, sous un prétexte ou sous un autre, mais en réalité pour échanger quelques paroles avec la jeune fille. Il y avait bien des riches fermiers dans la vallée que Félicie allait voir en été ou en automne, et elle passait auprès d'eux tout le temps qu'elle voulait. — Félicie était donc la reine de la maison de son père et de tout le pays d'alentour.
Un des derniers jours de décembre, elle faisait ce qu'elle appelait son < pèlerinage i> à l'église de Saint-Thomas de Fourvières. I<a montagne de Fourvières est une imposante éminence qui s'élève presque du milieu de la vieille ville de Lyon. Rien ne plaisait plus à la jeune fille que
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de grimper lestement jusqu'à son sommet, d'où, disait-elle, elle pouvait voir bien des choses. C'était son pèlerinage presque quotidien. — Elle disait « pèlerinage > en riant, sans aucun manque de respect. — Sur sa route, elle rencontrait souvent des vieilles femmes qui allaient en pèlerinage, comme on y va encore, à 1* église de Saint- Thomas (aujourd'hui l'église de Notre-Dame), qu'on supposait, et qu'on suppose toujours, avoir le pouvoir de préserver de malheurs ceux qui y font leurs prières... Félicie entrait en passant dans la petite église, prenait de l'eau bénite, se signait et s'agenouillait devant l'autel d'une petite chapelle, où se trouvait un tableau qui représentait Notre-Dame apparaissant à sainte Félicie étendue sur le sol. lyà, notre Félicie récitait un Ave Maria et un Pater, et attendait un instant à genoux pour voir si son Père céleste n'avait rien à lui dire ; puis, elle se signait de nouveau, et, en passant devant le grand autel, s'agenouillait encore et se retrouvait bientôt en plein air.
C'est ce qui arrivait presque tous les jours. Cette fois-ci, Félicie resta plus longtemps que d'habitude, car, parmi les mille ex-voto suspendus dans l'église par la reconnaissance des pèle-
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rins, elle en remarqua deux qu'elle n*y avait jamais vus... C'étaient deux tableaux assez pauvres, il faut bien T avouer. Mais Félicie faisait peu de cas de la valeur artistique. Chacun d'eux représentait un miracle. Dans le premier, on voyait une jeune fille, à peine plus âgée qu'elle, qui flottait saine et sauve au milieu des débris d'un pont qu'emportaient les eaux du fleuve ; dans l'autre, un jeune chevalier à cheval restait invulnérable sous les coups de cinq terribles Sarrazins. Du sein des nues, la Sainte Vierge, une baguette à la main, détournait les lances des infidèles. Félicie ne regarda qu'un instant ce dernier tableau, mais l'autre... elle le regarda longtemps, bien longtemps...
I<a jeune fille avait été témoin du désastre qu'il représentait, et il avait fait sur elle une impression ineffaçable. Il n'y avait pas plus d'un an que Richard Cœur de I^ion, et Philippe- Auguste de France, en route pour la terre sainte, avaient passé par I^yon, accompagnés l'un et l'autre d'une brillante escorte de chevaliers et de soldats. ly' archevêque de I^yon était à cette époque prince souverain, et c'est avec toute la magnificence d'un vrai prince qu'il avait reçu les deux rois. Il y avait eu beaucoup de réjouis-
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sanœs. Après une pompeuse célébration de la grand' messe à la cathédrale et le repos nécessaire accordé aux deux armées, il fut annoncé qu'on allait se mettre en route pour la terre sainte.
Il va sans dire que tout Lyon fut aussitôt sur pied pour voir le défilé des troupes. I^es uns étaient en bateau sur le fleuve, d'autres attendaient sur la rive pour voir traverser le pont, pendant que le reste des curieux étaient allés se poster bien loin sur la route. Des jeunes filles jetaient des fleurs devant le cheval du beau roi d'Angleterre, et, bannières déployées, une procession de prêtres, revêtus de leurs riches vêtements sacerdotaux, s'avançaient en remplissant l'air du chant des antiennes. Pas un habitant de lyyon, qu'il fût jeune ou vieux, ne doutait que dans deux ou trois mois tout au plus cette fameuse armée n'entrât dans la ville du Seigneur...
Hélas ! hélas ! A peine les deux rois avaientils traversé le pont, accompagnés d'une partie de leur suite, que la foule qui se pressait contre les soldats, avide de voir le spectacle, sentit sous elle un tremblement qui fut affreux, — mais qui ne dura qu'un instant, — car aussitôt une arche
du pont, puis, se succédant avec une effrayante rapidité, deux autres arches s*écroulèrent, et la foule tout entière, soldats, chevaux, hommes, femmes et enfants, furent précipités dans les eaux du Rhône. I^a force du torrent était si grande qu'il balaya pêle-mêle les débris du pont avec la masse d'êtres humains et d'animaux qui se débattaient au milieu des eaux dans une horrible confusion. lycs bateliers, qui n'épargnaient aucun effort pour sauver quelques personnes, se virent bientôt en danger de périr euxmêmes avec les malheureux qui étaient dans le fleuve. Les deux rois tournèrent bride et galopèrent vers la rive, mais ils se trouvèrent aussi impuissants que des enfants à porter aucun secours, à donner même aucun ordre. C'est ainsi qu'en moins d'une heure ce jour de splendeur et d'espérance fut comme enseveli dans de noires ténèbres...
On trouva presque miraculeux que quelques personnes seulement eussent péri dans cette catastrophe. Mais il faut dire que beaucoup de ceux qui furent sauvés restèrent estropiés pour la vie ; et il ne se trouva pas dans I^yon une seule famille qui n'eût à conter son histoire de péril et de souffrance.
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Le tableau devant lequel Félicie s'arrêta longtemps dans r église de Saint-Thomas représentait cette catastrophe et montrait Gabrielle Iy*Estrange, une filleule de la mère de Félicie, sauvée, disait-on, par un miracle de la Vierge Marie. Félicie avait vu T écroulement du pont de sa retraite sur la montagne, où elle ne courait nul danger. — Elle avait sagement pensé que même la protection de son père ne pourrait pas grand*chose pour une enfant comme elle dans cette grande foule. — Elle s'était promis de tout voir, et, alors que la foule des habitants se pressaient dans les rues pour regarder défiler les croisés, elle était perchée tout au sommet de la montagne de Fourvières, d'où elle pouvait voir chaque compagnie se joindre au cortège et entendre le son de la musique qui montait vers elle.
Comme elle était là assise et que l'armée commençait à passer l'eau, la jeune fille se sentit tout à coup frappée de l'idée de la grande catastrophe... Elle avait vu les compagnies de r arrière rompre les rangs et se précipiter vers la rivière ; elle avait vu la poussière des débris s'élever au-dessus du fleuve, et avait entendu une confusion de yoix qui criaient et appelaient
au secours. Ayant compris quelle était la catastrophe, elle s'était empressée de rentrer chez elle, pour y apprendre, hélas ! le détail de bien des infortunes... Avant le soir, on savait que Gabrielle avait failli périr et comment elle avait été sauvée.
Maintenant qu'elle se trouvait en présence du tableau qui représentait le sauvetage de sa compagne de jeu, le souvenir de ce jour, rempli à la fois de fêtes et de souffrances, revint devant ses yeux.
Elle prit de l'eau bénite, se signa de nouveau et sortit de la petite église plus pensive qu'elle n'y était entrée. I^a question du mal lui traversa l'esprit, et elle se demanda pourquoi la Sainte Vierge était intervenue pour sauver Gabrielle tandis qu'elle avait laissé périr tant d'autres. — Ce fut sans amertume qu'elle se posa cette question, — car elle savait qu'il y avait réponse quelque part... Comme elle continuait à gravir, et qu'elle arriva bientôt au milieu des enchantements de sa retraite, tout au sommet de la montagne, les splendeurs de ce paysage d'hiver, plus beau que jamais, pensaitelle, chassèrent de son esprit toute pensée de mort, de tristesse et de doute. Elle s'enveloppa
de son gros châle, et s* asseyant derrière un mur protecteur et sous les rayons réchauffants d'un brillant soleil, elle s* émerveilla pour la centième fois à la vue du splendide panorama qui se déroulait devant elle.
Il y en 'a qui prétendent qu'aucune vue en France n'égale celle-là, et je le crois facilement. Aux pieds de la jeune fille s'étendaient la riante ville de Lyon entre la Saône et le Rhône, qui se réunissent en cet endroit. I<es flèches des clochers et les tours de la cathédrale et des églises, les plus hautes colonnes de fumée ellesmêmes qui montaient dans l'air tranquille, étaient bien loin au-dessous de la cime où se trouvait la jeune fille. Au loin elle apercevait d'abord de grandes fermes avec leurs granges, leurs immenses meules de foin, leurs étables et leurs vergers. Elle pouvait reconnaître et eût pu nommer celles de ces fermes où, au temps des vendanges et des moissons, elle avait fait cette année même les plus agréables visites. Plus loin, tout devenait brun, pourpre, bleu ou gris. Parfois, elle découvrait sur une colline la tour blanche d'une église ou les longs murs d'un château, tout juste assez pour savoir que des horomes et des femmes, et d'heureuses jeunes
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filles comme elle vivaient là... Mais les yeux de Félicie ne se reposèrent pas longtemps sur tout cela ; car plus haut et plus loin encore, oh ! bien plus loin ! apparaissait son vieil ami... — C'était le nom que la jeune fille donnait au Mont-Blanc. — Aujourd'hui, il a sa figure rose, se dit-elle. Le soleil qui se couchait derrière elle habillait de pourpre la neige de la montagne. On ne pouvait rien imaginer de plus grand et de plus enchanteur que cette « vision, > comme l'appelait Félicie, si rare qu'elle-même ne l'avait pas vue cinq fois par an de sa retraite sur la colline. Et parmi les chanoines et les abbés indolents, et les riches tisserands de la classe de son père, et les grands trafiquants de la ville, bien peu l'avaient jamais vue cette « vision. > ;?; j
— Bonsoir, cher vieil ami, dit la jeune fille en riant, comme si le mont pouvait l'entendre à quatre-vingt-dix milles de distance..., bonsoir, cher vieil ami, tu es charmant à cette heure dans ta toilette du soir, ne veux-tu pas venir à ma fête de Noël?... Merci, vieil ami, d'être venu me voir ce soir, je me serais sentie très seule sans toi, cher vieil ami,... voici un baiser pour toi, et en voici encore un, et voici une plume pour toi, et en voici encore une !.., et elle jeta au
vent d'ouest deux brins de duvet qu'elle prit plaisir à suivre des yeux, pendant qu'ils flottaient gaiement dans l'air qui les emportait vers la montagne, à l'orient... « Au revoir, cher vieil ami, au revoir ! Maman veut que je sois rentrée au couché du soleil ; ne veux-tu rien me dire?... n'importe ! je sais tout de même que tu m'aimes.... Au revoir, au revoir. >
Et elle redescendit lestement, se disant tout en marchant que tous les hommes et toutes les choses l'aimaient, ce qui était bien vrai ; et que pour elle, en vérité, le royaume de Dieu semblait être arrivé et que sa volonté était faite sur la terre comme elle l'était au ciel... Cette espèce de nuage qu'avait apporté dans son âme la vue des calamités représentées dans l'église de Saint- Thomas s'était entièrement dissipé.
En repassant devant l'église ouverte, elle échangea un « Dieu vous bénisse > avec chacun des mendiants debout près de la porte. Et puis, longeant les murs du couvent, elle se demanda s'il était possible qu'il fît aussi beau dans ces jardins qu'il faisait dehors, et si les sœurs grimpaient au beffroi de la tour et portaient leurs yeux à l'horizon, du côté de l'orient, pour regarder son vieil ami, et si elles savaient com-
bien il était bon pour ceux qui T aimaient... Enfin, elle continua sa descente en suivant des sentiers tortueux, connus d'elle seule et des chèvres.
Avant que le soleil eût tout à fait disparu, elle avait fait un signe de tête à Pierre le tisserand, s'était arrêtée pour parler avec Ronet le teinturier, avait pris entre ses bras et baisé les bébés jumeaux qui se traînaient avec peine le long de la route sur les pas de Marguerite, la femme du jeune Etienne ; et elle avait, pour finir, dit une bonne parole à la moitié des travailleurs et à leurs femmes. Félicie entra alors dans la cour, poussa la lourde et imposante porte de chêne, et se trouva dans le vestibule de l'opulente demeure de Jean Valdo.
Sa mère, sortant de la cuisine vint à sa rencontre, et Félicie courut vers elle pour l'embrasser comme elle en avait l'habitude. Madame Gabrielle se dit, — ce qu'elle s'était dit mille fois, — qu'aucune fille au monde n'était aussi jolie que sa Félicie ; et elle pensa que sa Félicie n'avait jamais été aussi jolie qu'elle l'était en ce moment. — C'était son habitude de la trouver toujours plus jolie. — I^a robe collante de la jeune fille était de fine laine blanche.
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et la pèlerine, comme on commençait alors à appeler le manteau, était de laine aussi, mais du plus brillant écarlarte, et, comme elle l'avait tournée plusieurs fois autour de sa tête, on l'aurait facilement prise pour le Petit Chaperon Rouge ; et comme elle rentrait de Tair froid, ses joues brillaient de vie et de santé, et le vif éclat de son teint n'avait rien à redouter des brillantes couleurs de sa toilette. Elle était vraiment Tincarnation de la vie et du bonheur...
— Félicie, mon enfant, dit madame Gabrielle, je te cherchais, tu sais que c'est aujourd'hui la Sainte- Victoire, et je suis en train de leur donner à tous leur médecine de Noël.
— De la médecine pour moi ! s'écria Félicie, et certes l'enfant semblait avoir aussi peu besoin de médecine que les alouettes des champs...
— Sans doute, ma chérie, ai-je jamais laissé passer une Saint- Jean ou un Noël depuis que tu es née sans te donner ta médecine?... C'est pour cela que, grâce à la Sainte Vierge et à sainte Félicie, tu es aussi fraîche et aussi bien portante. J'ai donné de la gentiane à ton père et aux hommes. Toutes les femmes ont pris leur herbe de Saint- Jean, et j'ai ici une belle bouteille toute neuve, où j'ai mélangé la lavande
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et le romarin que j*ai fait cuire pour toi, quand tu étais chez les I/audry.
Félicie savait par expérience qu'il était inutile de discuter cette affaire,... et puis, Tenfant était trop habituée à faire ce que sa mère voulait pour songer à jamais discuter. — Après tout, ce n'était qu'une ou deux gorgées désagréables à avaler, et elle savait qu'elle aurait après un gâteau de miel et une orange. Elle embrassa donc sa mère, courut à sa chambre pour ôter pèlerine, guimpe et ceinture, et redescendit en chantant :
De sa jolie chambre Milady descendit, Dans la grande salle Milady s'assit.
Son tablier plein de roses en fleurs ; Et ses doigts tressaient une couronne.
Et ses doigts tressaient une couronne.
— Mais maman ! comme il y en a !... Je n'en ^i jamais pris autant I...
— Ma mignonne, tu es plus âgée à présent ; tu as passé ta seconde < climatérique. > Madame Gabrielle savait être savante quand elle le voulait.
Mais, maman, ça a un goût affreux. Ça n'a jamais eu aussi mauvais goût.
Chère enfant, bois-le d'un trait. Void toû orange pour faire passer le goût. C'est petit-
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être un peu plus fort que d'habitude... Les feuilles étaient les meilleures que j*aie jamais vues.
La pauvre enfant fit en riant une grimace de dégoût, et avala Tamer breuvage ainsi qu'on le lui commandait.
Mais aussitôt toute couleur s'effaça de sa figure pour faire place à une expression d'angoisse que sa mère n'y avait jamais vue. « O maman, maman, s'écria-t-elle ; ça me brûle, ça me brûle !... Vous n'avez jamais fait autant de mal à votre enfant. > Et, avec des sanglots qu'elle ne pouvait réprimer, elle cacha sa figure dans le sein de sa mère, en répétant : « Oh ! comme ça brûle, comme ça brûle !... >
' Madame Gabrielle fut bien effrayée. Elle ouvrit l'orange à la hâte, mais Félicie n'y trouva aucun soulagement... Elle envoya chercher des huiles et de la neige, et de l'eau froide tout au fond du puits. Mais la souffrance de l'enfant ne semblait guère diminuer. Elle eut beau mettre toute sa volonté à étouffer ses gémissements pour ne pas épouvanter sa mère : les frissons qui faisaient trembler tout son corps trahissaient les souffrances de sa bouche, de sa gorge et de son estomac.
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Madame Gabrielle appela Jeanne et Marie, et fit porter la pauvre enfant sur son lit. Elles Tenveloppèrent de linges chauds et réchauffèrent ses pieds et ses mains. Elles brûlèrent des gommes et des écorces pour lui en faire respirer les fumées, et essayèrent de tous les simples et de toutes les recettes de la maison. Les voisines, l*une après l'autre, furent amenées dans la chambre à la hâte et donnèrent toutes leur avis sans qu'on en trouvât deux qui s'entendissent.
Quelques-unes des applications les plus énergiques procurèrent un moment de soulagement, mais rien qu'un moment... Les larmes que Félicie ne pouvait retenir et qui coulaient le long de ses joues témoignaient du mal qui lui torturait l'estomac ; et ces affreux frissons, que madame Gabrielle avait appris à tant redouter, revenaient toutes les trois ou quatre minutes.
Plus d'une fois, elle avait envoyé à la recherche de son mari, mais aucun des domestiques n'avait pu le trouver. La nuit les avait maintenant enveloppés de ses ténèbres et Jean Valdo ne revenait pas. Ce fut alors que, prenant sur elle une responsabilité qu'elle n'avait jamais prise auparavant, elle fit appeler le jeune docteur florentin dont le laboratoire, à côté de la cathédrale.
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étaît un sujet d'étonnement et de superstition pour tout le voisinage.
— Priez-le de venir à 1* instant, Adrien ; diteslui que ma fille est mourante et qu'il n'a pas un moment à perdre... Pour l'amour du Christ, priez- le de venir immédiatement.
« Mourante ! > — Ce mot frappa d'une nouvelle terreur toute la maison déjà consternée. On était alarmé, mais personne n'avait osé prononcer ce terrible mot, et ils se refusaient à croire que leur idole à tous, si bien portante et si heureuse il n'y avait qu'un instant, pût mourir.
Plus que toute autre, madame Gabrielle avait écarté cette pensée... Mais maintenant toute sa fière confiance dans ses simples et ses drogues s'en était allée, aussi bien que le défiant mépris qu'elle faisait éclater pour les sangsues, quand
elle les rencontrait sur son chemin dans les rues.
Niobé devant Apollon n'était pas plus prosternée. Elle savait que si le Florentin pouvait les assister, il fallait qu'il vînt tout de suite, et avec ce calme du désespoir qui T étonnait elle-même, elle lui fit donc dire que sa fille était mourante...