CHAPITRE II
JSAN VAI^DO
COMME Giulio, le docteur florentin, descendait la rue accompagné du garçon qu'on lui avait envoyé, et d'un nègre qui portait un grand panier contenant ses médecines et ses instruments, et qu'ils s'approchaient rapidement de la maison, ils atteignirent Jean Valdo qui s'avançait sans se presser dans la même direction. I^e père était encore dans une complète ignorance de l'accident qui avait frappé son enfant.
Si vous aviez dit à Jean Valdo, cette aprèsmidi-là, pendant qu'il occupait le fauteuil de trésorier à la réunion de la société industrielle, que dans les temps à venir son nom de Valdo serait connu de tout le monde, dans tous les pays, parce que son parent, Pierre Valdo, l'avait pprté, il aurait été bien étonné et vous aurait pris pour un fou. Parents, ils l'étaient sans doute, et iî eût été impossible à qui voyait leurs visages, ou
seulement leurs yeux, leurs barbes, ou la forme
de leurs mains ou de leurs ongles, de ne pas dé-
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couvrir qu'il y avait entre eux une proche parenté. <t Nous sommes tous deux de la vallée de Vaux,» avait ? habitude de dire Jean Valdo quand on r interrogeait. Mais il n'aimait pas qu'on l'interrogeât. Il s'était bien gardé de se mêler des hérésies de Pierre Valdo. « Qu'a-t-il besoin de s'occuper des prêtres ? disait-il. Pourquoi ne fait- il pas comme moi? Je m'occupe de mes affaires et je laisse les autres s'occuper des leurs.» — Et il continuait à prospérer... Il payait le moins possible aux fileurs et aux tisserands qui lui apportaient leurs fils et leurs tissus. Il employait dans ses ateliers un bon nombre des meilleurs ouvriers de la ville et avait quarante métiers lui appartenant, tous servis par ses propres tisserands. Il fabriquait la toile de lin pour la vente plus proprement, disaient les commerçants, qu'aucun autre fabricant de I^yon ; il faisait par conséquent de brillantes affaires. € Voilà ce qui arrive, disait-il, quand on s'occupe de ses propres affaires et qu'on ne se mêle pas de celles des autres, i»
Pierre Valdo, le parent dont Jean parlait avec tant de mépris et qui est connu aujourd'hui partout où la religion chrétienne a pénétré, avait été un marchand florissant de I^yon. Mais Pierre
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Valdo n* était pas un de ces hommes qui vont à la messe simplement parce que les prêtres le commandent. Il y allait parce que Dieu avait été bon pour lui et pour les siens et qu'il voulait témoigner sa reconnaissance. Il aimait à aller faire ses prières avec les autres et au même lieu qu'eux. Dans son enfance, sa mère lui avait appris à lire, et il avait toujours eu depuis une passion pour la lecture ; et comme un jour un livre en parchemin lui tomba sous la main, lequel se trouva être un exemplaire latin des quatre Évangiles, il se mit à T œuvre pour le lire, r admira et en jouit plus qu'on ne puisse dire, ly'abbé Jean de I^ugio, T ecclésiastique qu'il connaissait le mieux, honnête homme et humble prêtre, voulut bien l'aider à lire le latin. — Dans
ce temps-là, la différence entre le latin et la langue romane, que parlaient la moitié des clients
de Pierre Valdo, n'était pas si grande qu'il lui fût difficile d'arriver à comprendre le livre qui l'avait tant frappé. Quand Jean de lyUgio vit combien de plaisir Pierre Valdo trouvait dans cette lecture, il lui montra d'autres parchemins renfermés dans la sacristie, lesquels contenaient les lettres de saint Paul et le livre de la Révélation. Et bientôt Pierre eut aussi pris connais-
sance de T Ancien Testament tout entier, et lut avec le bon prêtre quelques passages de la I/)i mosaïque.
Qui sait si cette connaissance de la Bible eût jamais exercé une influence durable sur Pierre Valdo sans le terrible accident qui laissa sa trace dans sa vie entière ? I^s marchands de son quartier de la ville se réunissaient très souvent à de petites fêtes, dans lesquelles ils étalaient à la fois leur hospitalité et leur richesse par l'élégance du service, la recherche des mets et le choix des bons vieux vins. Quelques-uns d'entre eux étaient réunis un soir à un de ces banquets dans la maison de Robert le Gascon. Ils avaient soupe copieusement. I^e vin avait coulé abondamment et l'un d'eux, aimé de tous, venait de chanter un de ces chants d'amour qui abondent dans les romances de l'époque. I^s applaudissements firent trembler les verres, et plusieurs des convives demandèrent à Gautier — c'était le chanteur — de répéter sa chanson, mais, on né sait pourquoi, il refusa de le faire. Aussitôt qu'il eut dit non, Guillaume Jal, un vieil et intime ami de Pierre Valdo, qui était assis à côté de lui, se leva et dit en éclatant de rire :
— Vous la chanterez, Gautier ; et frappant la
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table du poing, il ajouta avec un affreux blasphème : € Vous la chanterez, ou je ne boirai jamais plus une goutte de vin. >
A peine le blasphème fut-il sorti de sa bouche que les souffrances de T agonie se peignirent sur son visage... Il sembla un moment vouloir se retenir à la table, puis il tomba mort sur le plancher...
A partir de cette heure, Pierre Valdo fut un autre homme. Pendant la nuit d'horreur qui suivit cette scène de profanation et d*orgie, et au milieu de ses vains efforts pour consoler la veuve à qui on venait de rapporter le corps de son mari, et les pauvres enfants qu'on avait tirés de leurs lits pour leur faire voir leur père, Pierre Valdo eut le temps de se retourner vers le passé et de regarder dans T avenir... Il le fit : et, dès lors, la lecture des Évangiles ne fut plus pour lui un simple amusement littéraire. Il les copia pour son propre usage, et les traduisit pour T usage des autres. Il découvrit que d'autres hommes, aimant Dieu et désireux de trouver la vérité, avaient déjà compris ce qu'il commençait à comprendre, c'est-à-dire que le peuple tout entier avait le droit d'entendre les paraboles, les Psaumes et les paroles du divin Maître. Plusieurs de
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ses clients, tantôt Tun, tantôt Tautre, lui rapportèrent des différentes villes où ils avaient voyagé certains passages des écrits de saint Paul, de saint Mathieu et de saint I^uo, qui avaient été traduits en langue vulgaire. Sa maison et ses ateliers devinrent le rendez- vous des hommes qui cherchaient à vivre dans la pureté et la simpli^ cité. Quant à lui, après cette horrible nuit passée près des enfants orphelins et de leur mère, il résolut de donner aux pauvres tout ce qu*il possédait... Quiconque, à Lj^on ou dans les environs, était dans le besoin venait lui demander conseil et assistance. A ceux qui avaient faim il donnait de la nourriture, et tous trouvaient en lui un ami...
Presque tous les marchands qui étaient avec Pierre Valdo pendant cette nuit s'unirent à lui pour assister ceux qui étaient dans le besoin. On commença à les appeler et ils s'appelèrent euxmêmes les Pauvres de Lyon.
Leur religion n'était pas nouvelle; ils l'avaient trouvée dans les paroles de notre Sauveur au jeune noble, à Pierre le pêcheur, à Marie- Madeleine. Ils furent si touchés de ces paroles qu'ils se mirent aussitôt à les lire à tous ceux qui venaient leiir demander assistance, et s' empressé-
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rent de les transcrire dans la langue du peuple ; et ils en donnaient des exemplaires à tous ceux qui voulaient bien se charger de les distribuer dans les campagnes.
Presqu'à la même époque, saint François d'Assises fut amené d'une manière très analogue à donner tous ses biens aux pauvres et à prêcher r évangile de la pauvreté. — Pourquoi ces deux hommes ne se sont-ils pas rencontrés !... Hélas ! il ne semble pas qu'ils se soient jamais connus, même de nom...
Dans ce temps-là, I^yon était gouverné par la grande corporation religieuse connue sous le nom de Chapitre de Saint-Jean^ laquelle était soumise à Tautorité de l'archevêque, qui était prince temporel aussi bien que prélat, et comme tel gouvernait sans contrôle la ville et les campagnes. Quand on découvrit que les marchands se mêlaient de distribuer les saintes Écritures et de les lire au peuple, l'archevêque et le chapitre l'interdirent. Ils voulaient que les Pauvres de Lyon laissassent cette mission au clergé.
Pierre et ses amis furent consternés... Ils se rendirent à Rome, auprès du saint-père, et lui dirent quelle était leur œuvre. I<e pape la trouva bonne et leur donna son approbation, en ajoutant.
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cependant, qu'ils ne devaient pas prêcher sans la permission de T archevêque et du chapitre. Ces grands personnages ne voulurent pas accorder cette permission aux Pauvres-, ils la refusèrent absolument...
Refuser la permission de faire connaître les paroles de Notre-Seigneur !... Ce fut alors que Pierre Valdo et les Pauvres de Lyon se séparèrent des prêtres et du pape. — < Ils ont renoncé à la foi, dirent-ils, nous devons obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. >
Cet événement fit prendre à l'archevêque et au chapitre la résolution de bannir de I^yon Pierre Valdo et ses disciples. On saisit sa maison et ses magasins et tous ceux de ses livres qu'on put trouver, et lui et les siens durent s'enfuir dans les montagnes...
Telle est la raison pour laquelle le florissant Jean Valdo, le maître tisserand, le père de la jolie Félicie, n'aimait pas qu'on lui demandât si Pierre Valdo n'était pas son parent. Il ne voulait rien avoir à faire avec aucun des Pauvres de Lyon, — Non vraiment!... il n'était pas des leurs et il n'avait nulle envie d'en être jamais. c Pierre Valdo, disait-il, faisait de bonnes affaires. Il n'y avait pas un marchand dans tout
Lyon qui eût un plus bel avenir devant lui au moment où il se mit à lire et à écrire, et à mêler sa vie à celle de ces mendiants, de ces prêcheurs et du reste de leur clique. >
Et Jean Valdo en revenait sans cesse à sa maxime favorite : < Je m'occupe de mes affaires, que les autres s'occupent des leurs. Si Pierre s'était tenu à ses affaires, il n'aurait pas à se cacher aujourd'hui dans les montagnes. >
Tel était l'homme qui, en ce moment, montait lentement la colline ; il se croyait bien au-dessus du besoin de demander service à homme qui fût au monde... S'il avait rencontré le Florentin l'après-midi de ce même jour, il ne l'aurait pas regardé, quoiqu'il le connût très bien. Et si on lui avait demandé pourquoi il ne saluait pas cet homme et semblait même ignorer qu'il existât, il aurait répondu : < Je m'occupe de mes affaires, que le Florentin s'occupe des siennes. Mes affaires ne sont pas les siennes, et les siennes ne sont pas les miennes. >
Comme on l'a dit, le Florentin, accompagné de son domestique et d'Adrien, le jeune garçon qu'on lui avait envoyé en grande hâte, atteignit dans la ruelle qui conduit à sa maison le fier maitre tisserand, qui rentrait lentement chez lui,
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l'esprit libre de toute inquiétude... !> Florentin aussi avait sa part de fierté, et il aurait été bien capable de voir le trésorier de la société des tisserands sans vouloir le remarquer, comme il T avait fait quand ils s'étaient rencontrés le matin du même jour... Mais Adrien vit son maître, et en quelques mots lui communiqua la triste nouvelle. Ils eurent quelque peine à faire comprendre à Jean Valdo que son trésor et sa joie, sa Félicie, qui au dîner encore était si heureuse et si charmante, était mourante en cet instant, ou qu'au moins on la croyait mourante, dans cette maison qu'il avait quittée si peu de temps auparavant. Dès lors, ce ne fut pas Jean Valdo qui se montra le moins pressé d'arriver à sa demeure.... Il saisit le grand panier que portait le domestique nègre et le força d'avancer plus rapidement. Il adressa au Florentin sur ce qui était arrivé mille questions auxquelles celui-ci ne put naturelle* ment pas répondre... C'est ainsi qu'ils arrivèrent tous ensemble hors d'haleine à la porte de la maison de Jean Valdo.