‹ En son nom: Pierre Valdo et les "Pauvres de Lyon"Chapitre 5 sur 81 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I,^ FI^ORBNTIN

LE jeune médecin que madame Gabrielle avait appelé à son secours était natif de Florence, et il n'avait pas habité I^yon assez longtemps pour qu*on cessât de l'appeler le Flo- TettHn, >

A cette époque, Tétat de médecin comme profession particulière était à peine connu. On attendait des membres du clergé qu'ils s'entendissent à traiter les malades, et, en effet, ils le faisaient dans bien des cas avec une rare habileté.

Mais, grâce aux enseignements que la première et la seconde croisades avaient apportés de l'orient, et à l'étude persistante de ces naturalistes que nous appelons alchimistes, une connaissance plus étendue et plus scientifique du corps humain et de ses maladies commençait à prendre la place des vieilles superstitions et des fausses pratiques. Aussi rencontrait-on, de temps en temps, dans un lieu ou dans un autre, un homme qui, sans être prêtre ni barbier, avait mérité la

réputation de connaître les maladies et d'être capable de faire reculer la mort.

Giulio le Florentin était un de ces hommes-là.

Il était vif dans ses mouvements et son pas était ferme. Il parlait peu, et, quand on l'interrogeait, il ne répondait pas sans faire un peu attendre... C'était comme s'il avait pour parler une machine qui ne s'ajuste pas sur-le-champ. Ce qu*il disait était vif et décidé comme son allure, n suffisait d'observer sa manière de traverser la chambre ou d'arranger la tête de son malade sur l'oreiller pour avoir confiance en lui. C'est comme s'il y avait un prophète dans la maison, pensait Mathilde, une des domestiques qu'on avait envoyée chercher de l'eau chaude dans la cuisine, et qui saisit cette occasion de communiquer sa pensée au groupe agité qui y était assemblé.

Quand le Florentin entra dans la chambre de la malade, il y avait plus d'une heure que Félicie avait avalé tout le contenu du gobelet que madame Gabrielle avait rempli jusqu'aux bords de son amère décoction. I^a douleur cuisante que lui avait causée la médecine au premier abord avait cessé ou avait été calmée par l'un ou l'autre des palliatifs qu'on lui avait administrés. Mais

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la seconde pHase du mal fut, si possible, plus effrayante encore que la première. Sur le petit lit où on Tavait couchée, dans la chambre qu'elle avait ornée des mille trésors rapportés de ses courses vagabondes, Félicie restait étendue, comme insensible pendant quelques minutes, puis soudainement se débattait dans de violentes convulsions. Elle se jetait d'un côté à T autre du lit sans reconnaître aucun de ceux qui essayaient de la calmer et qui étaient obligés de la contenir. Elle ne sortait de ces convulsions que pour retomber dans son insensibilité, qui était à peine moins effrayante.

Ce fut après un de ces paroxysmes, et pendant que la mère était en train d'essuyer le sang écu^ meux qui jaillissait des narines de la pauvre enfant, que le Florentin entra dans la chambre. On lui fit place près du lit, et aussitôt, avec cette assurance de prophète qui avait tant frappé Mathilde, il mit la main sur le front de sa malade, et puis lui tâta le pouls. Enfin, il examina Tun après T autre les simples que la mère et les voisines avaient administrés comme émétiques et antidotes. Avec l'assistance de son nègre, il les remplaça par des teintures qu'il tira de son panier, et dont l'usage en médecine était alors près-

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que tout à fait nouveau. Il savait quel était leur pouvoir et qu'il pouvait compter sur leur efficacité. Il continua les applications externes que les femmes, dans leur ardeur à la soulager, avaient mises sur le corps de la pauvre enfant. Après avoir observé quelques instants les assistantes qui l'entouraient, il distingua celles qui semblaient avoir la meilleure tête et qui ne parlaient point, et renvoya toutes les autrest de la chambre avec une dignité bienveillante à laquelle rien n'eût pu résister... I^a mère resta, bien entendu. Cet ordre donné, il se dirigea vers la fenêtre, et, malgré le froid de cette nuit d'hiveT, il fit entrer un peu d'air frais dans la chambre. Il revint ensuite près du lit, et avec la grave courtoisie d'un roi il pria madame Gabrielle de le renseigner de son mieux sur l'accident ; et, avec la gravité d'un roi aussi, il écouta son histoire embrouillée sans cesser de tenir la main sur le front ou sur le pouls de sa malade. Madame Gabrielle, les larmes coulant le long de ses joues, se jeta à corps perdu dans le récit de ce qui était arrivé. Il écouta attentivement tout ce qu'elle lui conta, sans essayer une seule fois de l'arrêter, même au milieu de ses plus extravagantes excursions à droite et à gauche, dans ses c dit-elle > et

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ses < dit-il, > et ses c je disais. > Il la laissa lou^ voyer, comptant bien qu'elle finirait par arriver sans son secours au terme de son voyage.

Il attendit la fin de son histoire avant de demander à voir la c tisane, > — comme madame Valdo rappelait, — qui avait causé tout le mal. Mais, avant que la mère pût répondre, la pauvre malade fut reprise d'une de ses terribles convulsions...

Ce fut alors que la puissance, l'assurance du prophète apparut mieux qu'elle ne l'eût encore fait. Il semblait d'un mot gouverner la malade beaucoup mieux que ne l'avaient fait tous les raisonnements et les prières des personnes qu'il avait renvoyées de la chambre. Quand il la tenait, il la tenait si bien qu'elle n'essayait même pas de se dégager... Quand il lui commandait d'ouvrir la bouche et d'avaler le calmant qu'il avait fait apporter par son nègre, la pauvre enfant en délire lui obéissait comme elle eût obéi à Dieu...

Ainsi dominée, la crise passa, dit la mère, plus facilement et plus vite que les précédentes. Malgré cela, le sang continuait de couvrir les lèvres et les narines de la malade ; sa pâleur était toujours celle d'une morte, et l'air hagard qui se ré-

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pandit tout à coup sur son visage parut plus effrayant que jamais à madame Gabrielle et à ses deux assistantes... 1^ Florentin tâta de nouveau le pouls de la jeune fille, au moment où elle retombait épuisée sur ses oreillers, et il compta les battements de son cœur... Alors, pour la première fois, il se mit à examiner le poison. II le goûta à plusieurs reprises aussi tranquillement que si c'eût été de Teau ou du vin. Fut-il intrigué ou tourmenté par ce qu41 trouva? Rien ne le laissa voir, ni un regard de ses yeux noirs, ni la plus légère altération de ses traits... Il se tourna de nouveau vers madame Gabrielle pour lui demander quand elle avait fait cuire ces herbes et oh elle les avait trouvées.

Sa réponse fut cette fois encore pleine de paroles, et n'apprit, Hélas ! rien au médecin... Depuis bien des années, c'est-à dire depuis son mariage, la bonne femme avait l'habitude, le jour de la Saint- Jean, de la Sainte- Marguerite, à la veille de l'Assomption et à la Toussaint, de recueillir les divers ingrédients qui lui étaient nécessaires pour les différentes médecines que réclamait une maison aussi nombreuse que la sienne. Romarin, lavande sauvage, lavande de Marie, tanaisie, rue, safran, dictame, agripaume, renoncule, matri-

caire, etc. ; elles lui vinrent toutes sur la langue et furent lestement nommées. Si le savant opérateur se sentit trembler en pensant aux principes cachés sous tous ces noms prononcés si légèrement par une femme ignorante... il ne laissa voir ni son irritation, ni son tourment. Cette année, comme d'habitude, elle était allée cueillir, lui ditelle, la veille de la Saint- Jean. — Bien sûr, il savait que la renoncule et le dictame sont plus forts quand on les cueille la veille de la Saint- Jean, surtout s*il y a pleine lune... — Et elle ^tait aussi sortie le jour de la Sainte- Marguerite, avec les deux chevaux bais, et était rentrée avec trois grands paniers* pleins de simples. Elle fit de même la veille de TÂssomption. Mais quand vint la Toussaint... elle doit bien Tavouer, ditelle, elle resta chez elle pour faire des conserves de pêches. L'accident — car sans aucun doute il y eut accident — devait être arrivé ce jour-là... Elle avait envoyé à sa place la bonne femme Prudhon qui bien sûr s*y entendait, car si quelqu'un connaissait les herbes de la vallée, c'était elle... C'est donc elle qui avait rapporté les écorces et les racines que madame Gabrielle n'avait pas recueillies elle-même. Quant à la décoction des herbes, elle fut bien sûr faite le jour de la Sainte-

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EHzabeth et le jour de la Sainte-Cécile, car la médecine était un mélange de décoctions qui n'avaient pas six semaines.

Pouvait-elle lui montrer quelques-unes des racines et des écorces recueillies par madame Prudbon, ou les avait-elle employées toutes ?

Oh ! madame Gabrielle était bien sûre qu'elle ne les avait pas employées toutes.. . Et elle sortit pour aller chercher ce qui pouvait en rester dans cette chambre qui était pour elle comme un c sanctuaire > où elle gardait ses drogues. Elle ne fut sans doute pas fâchée de saisir cette occasion qu'elle avait d'éviter pendant quelques instants la vue de son pauvre mari. I^e Florentin avait trouvé le moyen de faire sortir celui-ci de la chambre en le chargeant de quelque course inutile. Sa course faite, il était rentré à l'instant même.

C'est ainsi qu'il se fit que ce fut Jean Valdo qui eut à répondre aux ordres du Florentin quand les convulsions ressaisirent la pauvre Félicie... Pendant cette attaque, le médecin prit la mesure de Jean Valdo et apprit quel homme il était... Il n'était pas moins fort que le Florentin, mais il comprit son rôle et obéit à la lettre aux ordres qu'il reçut. C'était pitié de voir les vains efforts

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qu*il faisait pour découvrir chez sa fille un sîgnè de reconnaissance... Mais quMl espérât ou qu'il désespérât, le pauvre homme ne savait qu'obéir. Il apportait ce que le Florentin lui demandait. 11 se tenait là où il lui commandait de se tenir. D'une main aussi ferme que celle du médecin il versait les gouttes de sédatif du flacon d'argent, et soutenait l'oreiller sur lequel Félicie devait retomber après les avoir prises. La crise fut plus courte et moins violente que celles qui l'avaient précédée, ce qui fut probablement dû à l'épuisement de la malade plutôt qu'à une amélioration de son état... Jean Valdo lui-même comprenait bien qu'une créature faite de chair et d'os ne pouvait pas résister longtemps à une souffrance aussi terrible...

Quand elle fut recouchée et tranquille, le médecin compta avec le même soin que la première fois les pulsations de son pouls et s'assura de la vitesse de sa respiration. Il tira ensuite de sa poche une boule d'argent qu'il ouvrit en la dévissant, et en fit sortir un long cordon de soie dont une extrémité était attachée à la boule. A l'autre extrémité il y avait un petit crochet d'argent que le Florentin attacha bien haut aux rideaux de la chambre voisine. Il avait ainsi fait un pen-

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Jute long de piusîeurs mètres, et il le mît gravement en mouvement... Ceci fait, il retourna au chevet de T enfant, et tenant une main sur son cœur, il en compta les battements durs et secs pour en comparer le chiffre avec celui des oscillations de la boule qu'il avait mise en mouvement. A plusieurs reprises, il commanda à Jean Valdo de pousser la boule, quand son mouvement initial commençait à se ralentir.

Comme ils étaient ainsi occupés, la pauvre madame Gabrielle, Tauteur réel ou supposé de tant de souffrances, rentra dans la chambre. Son tablier était plein d'herbes, d'écorces, de poudres et de racines, enfermées dans différents paquets, tous soigneusement étiquetés. Le Florentin les prit une à une, les goûta et écrivit le nom de chacune d'elles, pendant que son nègre tenait Tencrier.

La mère, frappée de stupeur, gardait maintenant le silence, et ne parlait que quand on lui adressait la parole, mais elle répondait sans hésiter aux questions qu'on lui posait.

On put, sans crainte de se tromper, reconnaître et mettre sur la table l'écorce, les deux paquets de feuilles et les racines blanches qui avaient été infusées, trempées, cuites et mélangées dans la confection de la médecine de santé*

sa feN SOI* MoM

D*un air qui semblait avertir qu'il avait à ajuster son appareil vocal avant d'ouvrir la bouche, ou comme s'il lui coûtait de parler, le Florentin dit au père et à la mère :

— Voilà la fatale méprise de la bonne madame Prudhon. Elle croyait avoir trouvé la racine de maidenwori.i^^ Elle n'a pas vu les feuilles; je suppose qu'elles avaient séché et que le vent les avait emportées. Mais c'est de l'âenanthe à feuilles de ciguë qu'elle a rapportée... une plante que les paysans appellent a poison de serpent. » Juba, donne-moi le paquet d'énanthc.

Il expliqua alors au père et à la mère que ce maidenworl de la bonne madame Prudhon était en réalité le poison le plus subtil de son répertoire.

— Et n'y a-t-il pas d'antidote ? demanda le père plein d'anxiété.

— L'antidote, dit le médecin avec bonté, consiste à faire ce que votre femme a essayé de faire, c'est-à-dire à retirer du corps de la pauvre enfant ce qu'on a eu le malheur d'y faire entrer. Et il ajouta ces quelques mots de soulagement pour la mère : — Il est très heureux qu'elle fût chez elle

(*) On n'a pas pu trouver quelle plante est ce maidenwort.

quand cet accident Ta frappée, et qu'elle eût sa mère auprès d'elle. Puîs, inclinant la tête comme pour reconnaître la limite de son savoir, il dit : — Dieu seul sait combien il reste de cette décoction dans son estomac ; elle en a bu assez pour nous tuer tous, et elle serait morte si la prompte action de sa mère n'avait pas forcé son estomac à rejeter la plus grande partie du poison. C'est là tout ce qu'il semblait vouloir dire ; et le père et la mère éprouvaient pour lui trop de haute considération pour se permettre de le questionner. Toutes les demi-heures il demandait à l'un d'eux de mettre son pendule en mouvement, et alors il comptait les battements du pouls de la jeune fille et inscrivait dans son calepin le mémorandum de ses observations. Mais ni Jean Valdo ni sa femme n'osaient lui demander s'il y avait amélioration ou aggravation dans l'état de leur enfant. Il renouvelait de temps en temps les applications qu'on avait faîtes sur les pieds, les jambes et le ventre de la malade. De temps en temps aussi, les affreuses convulsions revenaient ; mais elles devenaient de moins en moins longues et de moins en moins fréquentes, grâce à l'effet des remèdes, ou peut-être à un certain changement dans le travail du poison •

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Jean Valdo pensait que le médecin considérait la réaction qui suivait les crises plus alarmante que les crises elles-mêmes. Mais qui aurait pu dire ce que cet homme de fer pensait ou ce qu'il éprouvait?... I^ pauvre père se disait avec raison que très probablement c'était son imagination qui lui faisait lire dans les traits du Florentin des inquiétudes que lui seul éprouvait... Et, assurément, il n'aurait pas osé l'interroger en ce moment.

A minuit, une nouvelle crise s'empara de la jeune fille, une vraie agonie. Cette fois, cependant, il y eut dans ses idées un enchaînement qu'on n'avait pas trouvé dans ses crises antérieures : — € Par ici, par ici !... Gabrielle, ma chère Gabrielle, ne m'entends-tu pas, mon enfant?... C'est Félicie, ta chère Félicie !... Ne crains rien, ne crains rien !... j'ai parlé à notre mère, à Notre-Dame, tu sais!... Voilà qui est brave, ma chère petite cousine, voilà qui est brave !... Prends garde, prends garde !... Attention à cette grosse poutre !... Oh ! quel bonheur, quel bonheur!... elle est en sûreté... sauvée, sauvée !...» — Et, comme elle prononçait ces derniers mots en soupirant, elle retomba épuisée de cette émotion violente et passionnée, comme id

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elle avait travaillé avec effort à quelque tâche difficile.

Le Florentin ne comprit rien à ce qui venait de se passer. Pour la première fois, il sembla chercher l'explication des symptômes qui se manifestaient, mais sa curiosité parut dans ses yeux plutôt que dans ses paroles. Madame Valdo fut heureuse d'avoir une occasion de parler :

— Gabrielle est sa cousine, dit-elle, la fille aînée de ma sœur Marguerite ; Félicie est folle, oh ! si folle de Gabrielle !... Et elle pense que Gabrielle est en danger. Oui, oh ! oui, voyezvous?... elle croit que le pont s'écroule et que voilà Gabrielle dans Teau... Monsieur se souvient peut-être que la sainte Vierge a sauvé Gabrielle et beaucoup d'autres lorsque le pont s'est écroulé...

Mais le médecin, tout en la remerciant d'un signe de tête de son explication, comptait de nouveau en ce moment les pulsations du pouls de la malade et de la main commandait à Jean Valdo de remettre le pendule en mouvement.

Était-il plus satisfait de son examen cette fois que la précédente?... Qui le sait? Aucune des quatre personnes qui étaient avec lui dans la chambre obscure n'osa le lui demander...

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C'est alors qu'il fit sortir Jean Valdo de la chambre. Le malheureux père supplia pour rester ; mais le Florentin fut de fer. — « Je garde madame Valdo, dit-il, et une de ses servantes, avec mon domestique, c'est toute l'assistance qu'il me faut. » — Il renverrait la mère ellemême, se dit-il à part lui, s'il ne savait que cela la tuerait... Il finit cependant par avoir pitié aussi du pauvre père qui ne cessait de supplier, et lui promit de le laisser entrer pour prendre la place de sa femme au chevet de son enfant, une heure avant qu'il fît jour.

Jean Valdo s'en alla donc parce que le Florentin l'ordonnait. Sa volonté forte et égoïste dut se soumettre à la volonté à la fois puissante et généreuse de cet étranger. Bien sûr, il n'était pas moins puissant qu'un prophète^ car il venait d'accomplir le miracle de commander à Jean Valdo, et il l'avait réduit à obéir...

Cependant, longtemps avant le lever du jour, le malheureux père, qui n'avait pas fermé l'œil pendant ces cruelles heures de nuit, vint, le cœur brisé, réclamer sa place au pied du lit. Ils renvoyèrent madame Gabrielle, épuisée de souffrance, de fatigue et d'inquiétudes... I^a nuit »' avait guère relevé leur courage. Les convtil-

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sîons, îl est vraî, étaient de moins en moins fréquentes, mais les prostrations qui les suivaient devenaient de plus en plus alarmantes.

I^a mère ne voyait que trop bien que son enfant n'avait plus assez de force pour résister à ces violentes attaques de convulsions qui la laissaient sans connaissance. I^e visage noir et V aspect du nègre,si nouveau pour elle,ne lui causaient aucun étonnement et aucun de ses regards ne portait à croire qu'elle reconnût le visage familier de sa mère. Entre les crises, son repos était absolu. Elle ne voyait rien, ne disait rien et semblait ne rien entendre... Quand elle se débattait au milieu de ses affreuses crises, ses visions changeaient sans cesse ; tantôt c'était le pont qui s'écroulait, tantôt c'était une mendiante estropiée à qui elle parlait avec une telle rapidité qu'il était difficile de saisir ses paroles; et puis c'était sa chère montagne, bien loin là-bas, à laquelle elle envoyait des baisers et des salutations de la main... ou bien encore, elle descendait en courant le flanc de la colline de Fourvières, afin d'être bien sûre d'être rentrée à temps pour accueillir son père lorsqu'il desendrait pour souper..,

I^e sage médecin lui souriait pendant ces visions. Mais elle semblait ne reconnaître ni lui.

ni les autres, ni avoir aucun sentiment de leur présence. I^s fantômes devant elle étaient tout ce qu'elle voyait ou entendait, et leur disparition était aussi inexplicable et aussi soudaine que leur apparition. Au beau milieu d'une de ces improvisations qu'elle leur adressait, elle retombait sur Toreiller que le nègre avait préparé pour la recevoir, trop épuisée pour articuler un mot de plus.

Ce fut précisément après un de ces accès de délire que Jean Valdo entra dans la chambre et que sa femme fut renvoyée. A le voir, on aurait pu deviner que cet homme résolu avait pris une décision pendant sa longue veillée dans le corridor, qu'il s'était juré de savoir la vérité, quelle qu'elle fût, qu'il allait obliger le jeune médecin à lui dire tout ce qu'il pouvait lui dire... Cependant, sur l'ordre qu'il reçut, il mit le pendule en mouvement ; il remplit d'eau chaude un cruchon pour remplacer celui qui se trouvait aux pieds de

l'enfant ; il tint la serviette sous sa bouche pendant que le Florentin lui faisait prendre un élixir différent de celui qu'il lui avait administré à minuit, comme le remarqua Jean Valdo. Enfin, quand elle se fut assoupie et que tout fut bien tranquille, il dit d'un ton ferme ;

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i — Dîtes- moî tout, monsieur; ma fille se meurtelle ou vivra- t-elle?... Je ne suis pas un enfant !

I^e Florentin releva la tête et, après un moment de réflexion, il répondit :

-7- Si je pensais autrement, vous ne seriez pas auprès de ma malade... Vous en savez autant que moi, vous avez vos yeux pour voir... I^es convulsions sont moins fréquentes. I^ dernier intervalle a été presque deux fois aussi long que le premier, il me semble. Elle n'éprouve aucun mal, et les battements de son pouls, quoiqu'ils soient encore très rapides, sont plus réguliers qu'ils ne Tétaient lorsque je suis arrivé. Mais, malgré cela, ses forces diminuent... Sa respiration est plus rapide et, si l'intervalle entre les convulsions est plus long, c'est parce que les nerfs, les muscles et la vie — quelle que soit la signification de ce mot — n'arrivent pas à reprendre force pour la lutte aussi vite qu'hier soir. Elle est à un âge de puissante récupération, et sa vie a été régulière et pure comme celle d'un ange. S'il n'en était pas ainsi, elle aurait déjà cessé de vivre.

Et cet homme taciturne s'arrêta, mais il s'arrêta comme s'il eût voulu dire quelque chose de plus...

Ce quelque chose de plus, le père troublé Tat-

tendît, et attendit une éternité, lui sembla-t-îl* mais rîen ne vint...

— N'avez- vous rien de plus à dire ? demandat-il du ton le plus désolé. Que faisons-nous?... Que sont ces élixirs et ces tisanes?.,. N'y a-t-il pas quelque part dans ce monde de Dieu quelque potion — est-ce antidote que vous l'appelez ? — qui fût capable de tuer ce poison comme l'eau éteint le feu ?

Cet antidote existe- t-il ou n'existe-t-il pas? dit le Florentin, en faisant un suprême appel à son appareil vocal. S'il existe, l'esprit de l'homme ne l'a pas découvert; comment le pourrai t-il? l'eau qui éteint le feu est aussi celle qui noie le matelot... Pour autant que nous le sachions, vous et moi, cette racine, dont la décoction semble être un feu qui brûle votre fille, donne la vie à des poissons, à des bêtes sauvages et à des oiseaux pour qui Dieu l'a créée... Tout ce que nous faisons, c mon ami, » — c'est la première fois qu'il employait ce mot dans la maison de Jean Valdo, — tout ce que nous faisons, c'est pour défaire ce qu'on a mal fait. Nous avons essayé de débarrasser le système de l'enfant de cette maudite décoction, et maintenant nous faisons appel au temps, à la nature, à la vie, trois choses

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que nous connaissons si peu !... et nous attendons qu'elles exercent librement leur pouvoir. Nous ne pouvons rien faire de plus. I^a volonté de Dieu est que tous aient santé, force, joie et abondance de vie... Cela nous le savons, et sachant cela, nous espérons et avons le droit d'espérer dans le retour de la vie et des forces d'une bonne et pure créature de Dieu comme l'est cette enfant.

— Est-ce là tout ? dît le père tristement après un instant de silence pendant lequel il avait cru que le Florentin allait encore parler. Est-ce là tout?... Pourquoi alors cette tisane, pourquoi cette moutarde sur son ventre, pourquoi ce massage?... Pourquoi cette eau chaude à ses pieds, à quoi sert cet élixir dans votre fiole ?

— Ah ! pourquoi ? répondit le savant médecin après un moment d'attente, et comme s'il avait à ajuster son appareil vocal. Que faisons-nous, vraiment ? Rien de plus que de faibles efforts pour aider la nature et activer le merveilleux travail qu'elle opère dans la machine humaine. L'eau chaude à ses pieds leur amène bientôt la bienfaisante chaleur que la nature procure. Mon maître m'a appris que, lorsque le pied, le bras et la jambe sont bien chauds, le cœur n'a pas dé peine à y faire circuler le sang. Vous comprenez bien

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que la chaleur de l'eau vient en aide à ce pauvre cœur dont le travail est si rude... Eh bien ! nous l'aidons aussi en frictionnant le corps de la jeune fille, pourvu que nous ne la fatiguions pas ; et les sinapismes produisent le même effet. Et nous ne doutons pas qu'à l'intérieur les teintures que nous lui avons fait avaler n'aident aussi à lui rendre un peu de force. Et peut-être elles permettent à la portion de ses nerfis que le poison n'a pas atteinte, de venir au secours de celle qui est affecree. .•

Id, l'appareil vocal du docteur sembla ne plus vouloir fonctionner. Il ouvrit la bouche à plusieurs reprises ; il dit une ou deux fois c je », puis sembla changer d'avis et décider qu'il ne dirait plus rien.

— Mais nous sommes si forts et elle est si faible, dit le père. N'est-il pas étrange que je ne puisse pas lui donner quelque chose de ce bon sang qui coule dans mes veines, une portion de ma vie, cinq ans, dix ans, vingt ans !... Je les donnerais volontiers.

I<'opérateur, sans faire attendre sa réponse cette fois, répliqua :

— Ah ! mon ami, ne parlez pas comme si nous donnions rien, ou faisions rien I... C'est Dieu qui

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donne et c'est lui qui prend. Tout ce que vous et moi pouvons faire, c'est de la soigner, de la soutenir, et de donner à cette frêle machine l'assistance dont elle a besoin pour que le souffle de vie que Dieu a mis en elle puisse accomplir l'œuvre de Dieu. Je ne doute pas que vous ne soyez prêt à donner votre vie pour elle. Moi aussi, j'aurais voulu donner ma vie pour sauver le plus cher des frères. Mon maître ouvrit cette veine que vous voyez cicatrisée, et avec un tube d'argent il en tira un bon sang frais qu'il fit passer dans les veines appauvries de cette vie qui s'éteignait... Mais cela ne pouvait être, mon ami, ajouta-t-il après un long silence. Sa vie était à lui et la mienne était à moi. Peut-être dans un autre monde nos vies seront-elles plus unies, et nous ferons ensemble un tout parfait...

Il fit ces confidences au père de la malade, comme si un certain charme qui l'avait jusqu'ici empêché de parler, se fût enfin rompu. Il resta assis un moment, la main sur le cœur de la jeune fille, puis se leva, alla de l'autre côté du lit et appliqua l'oreille à son dos pour l'écouter respirer, et s'assura de nouveau que les cruchons étaient encore chauds. Reprenant alors sa chaise, il dit à demi- voix :

— Je voudrais que mon maître fût ici !...

C'est le premier souhait quMl eût exprimé, la

première fois qu'il donnait à entendre que lui et son nègre, et le grand panier, n'étaient pas capables d'accomplir tout ce que l'esprit de l'homme pouvait suggérer dans cette extrémité.

Jean Valdo s'empara de cette idée :

— Votre maître!... Qui est-il? où est-il?.., Laissez-moi envoyer, laissez-moi aller vers lui !... I^aîssez-moi le supplier de venir!... Est-ce de l'argent qu'il lui faut? En voici assez 1 Que m'importe or et argent, si cette enfant meurt ?. ..

— Cette nuit-ci ne vous a-t-elle pas appris, monsieur, que la vie est une chose que l'homme ne peut ni acheter, ni vendre?... — ly' adepte parlait avec plus de force que jamais. — Apprenez, monsieur, la raison pour laquelle mon maître ne s'est pas trouvé le premier au chevet de cette enfant, avec toute sa science, sa tendresse et son expérience : c'est parce qu'il a préféré les Pauvres de Lyon aux riches de I^yon...

On entendit alors un étrange bruit dans son appareil vocal qui semblait signifier qu'il était trop indigné pour en dire davantage. Mais il continua :

— Vos prêtres là-bas, avec leurs cloches et

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leurs messes, et les fêtes de leurs couvents ; votre fameux chapitre et votre fameux évêque s'opposèrent à ce qu'on nourrît et à ce qu'on instruisît les Pauvres de Lyon^ et c'est pour cela qu'ils chassèrent mon maître, votre parent, et vous savez combien d'autres !... On dit, et je le crois, que c'est parce qu'ils connaissaient les Écritures saintes mieux qu'eux ne les connaissaient, et parce qu'ils aimaient les pauvres mieux qu'eux ne les aimaient. Il est bien certain du moins que ces hommes faisaient du bien ; qu'ils donnaient à manger à ceux qui avaient faim, à boire à ceux qui avaient soif ; qu'ils offraient l'hospitalité aux étrangers et soignaient les malades et les prisonniers ; qu'ils apportaient la bonne nouvelle aux pauvres et consolaient ceux qui étaient dans le

chagrin. Je ne connais pas beaucoup l'Écriture sainte, mais j'ai toujours cru que leur évangile était le vrai évangile. Vos prêtres le trouvèrent mauvais, et pour cela les maîtres de Lyon bannirent ces hommes. Voilà pourquoi mon maître n'est pas au chevet du lit de votre fille...

lyC jeune médecin s'arrêta court, comme s'il s'était abandonné à son indignation plus qu'il ne convenait. Une déchirante émotion et comme un mal au cœur s'empara de Jean Valdo, quand

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il se rappela combien souvent il avait dit à ces hommes qui étaient en exil avec son parent qu'ils auraient mieux fait de se mêler de leurs affaires. De son parent même, il avait dit bien des fois : (S'il ne se mêlait que de ses affaires, tout irait bien. » A cette heure, Jean Valdo commençait à voir que lui et les siens avaient besoin de 1* assistance d'autrui, et que son suprême égoïsme n'était bon que pour les jours de prospérité.

— Votre maître est-il hors de portée ? dit- il, en se rappelant vaguement qu'il avait entendu dire par de riches bourgeois que les Pauvres de Lyon se tenaient cachés dans les montagnes.

— Je n'ai pas vu mon maître depuis des années, répliqua le Florentin tout pensif. Il habite les caves de Brevon, parmi des hommes qui ne l'ont jamais trahi, au-delà de Cornillon et de Saint- Rambert.

— Saint-Rambert ! dit vivement le père; Saint- Rambert, c'est près de nous, à six petites heures d'ici. J'ai des chevaux dans mon écurie qui me mettraient là en six heures !...

L'adepte regarda l'enfant d'un air inquiet»

lorsque le père parla de six heures, comme pour dire : < Où sera-t-elle dans six heures ?...> Mais il ne le dit pas.

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— Mon maître n'est pas à Cornillon, reprît-îl ; il est là-bas, dans la vallée de Brevon. Cependant, comme vous dites, ce n'est pas très loin.

— Envoyez-le chercher, envoyez-le chercher !

s'écria le père.

Faites le venir, s'il vous reste un rayon d'espérance !...

Son attitude et le tremblement de sa voix auraient ému un cœur plus dur que celui du Flo. rentin. On aurait dit que l'enfant elle-même sentait ce qui se passait... Elle remua un peu la tête sur son oreiller et un rayonnant sourire passa sur sa figure, qui jusqu'alors n'avait laissé voir au médecin que de l'angoisse et de la terreur.

— Si vous voulez envoyer, dit l'adepte, j'écrirai un mot. — Et, sur son ordre, le nègre retira du panier son portefeuille, et lui remit une feuille de vélin pliée en forme de lettre.

— Avez- vous un homme sûr que vous puissiez envoyer avec ceci ?... Commandez au palefrenier de seller un cheval, votre meilleur cheval, pendant que j'écris.

Jean Valdo heureux de cette mission quitta aussitôt la chambre.

I^ Florentin écrivait ces lignes :

€ Il y a ici une enfant qui se meurt pour avoir bu une décoction d*cenanthe à feuilles de ciguë. Je crois qu'il y avait aussi dans la décoction du champignon rose laiteux et de la peaussière de Picardie. Venez, si vous pouvez nous assister Pour r amour du Christ,

Giuwo. >

Et au milieu de la page, au bas, il dessina avec soin le symbole connu sous le nom de t Croix de Malte. »

Il ajouta : < Nous n'avons pas un moment à perdre. — Jour de Saint- Yves, avant le lever du soleil. >

I^ père, pendant ce temps, avait traversé à la hâte les sombres corridors, était sorti dans la cour, avait laissé derrière lui les ateliers pour aller à la chambre où dormait Hugh Prinhac, le

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plus brave de tous ses tisserands, qui avait si souvent conduit à la victoire les apprentis tisserands dans leurs batailles avec les teinturiers.

Il frappa à la porte une fois, deux fois, trois fois, jusqu'à ce qu'il entendît remuer à Tintérieur.

— Qui est là ?... dit une grosse voix.

Jean Valdo se nomma. L'ouvrier étonné ouvrit aussitôt la porte à son maître,

— Prinhac, ma fille se meurt... Le seul homme qui puisse la sauver est cet Italien qui n*est qu'à six heures d'ici. Prinhac, au nom de votre affection pour moi, allez porter ce parchemin au maître et ramenez-le avec vous.

Prinhac n'était qu'à moitié éveillé. L'entreprise n'était pas attrayante, et son maître avait peut-être trop compté sur l'affection que le tisserand lui portait. Prinhac, en hésitant, posa plusieurs questions.

— Pour l'amour du Christ, ne vous mettez pas à discuter, dit le pauvre père.

Sans le savoir, il avait fait vibrer une corde sensible dans l'âme de Prinhac en prononçant les mots sacrés... et à l'instant le tisserand fut prêt à entreprendre la mission. •

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— Qui s'arrête à discuter ? dit-il. Faites seller votre étalon noir, et aussitôt qu'il sera ici je serai prêt à le monter. Pour Tamour du Christ ! ditesvous ; et qui dira jamais que je perds une minute, quand on m'appelle Kn Son Nom ?

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