‹ En son nom: Pierre Valdo et les "Pauvres de Lyon"Chapitre 6 sur 81 · DANS I«^ MONTAGNES · texte numérisé non relu

DANS I«^ MONTAGNES

ET en effet, quand le vieux père tout tremblant arriva des écuries, une lanterne à la main et amenant Barbe-Noire, le tisserand était sur le seuil de la porte, botté et éperonné. Il y avait longtemps que Jean Valdo n'eût sellé et harnaché un cheval, mais il n'avait pas oublié ce qu'il avait si bien su dans sa jeunesse, et le cheval arabe eut dans son maître un excellent palefrenier. Au même instant, Giulio le Florentin apparut, et, comme Prinhac sautait en selle, il posa sa main sur la crinière du cheval et à voix très basse, quoiqu'ils fussent seuls dans la nuit, il expliqua avec soin au jeune homme où et comment il trouverait Jean de Lugio, et comment il devait lui remettre sa missive. Prinhac se pencha sur la selle, écouta attentivement et répéta les instructions données pour être sûr qu'il les avait bien comprises.

— Fiez- vous à moi, dit-il ; et éperonnant son cheval il s'éloigna au galop,

I — Il faut que vous traversiez le pont avant le coucher du soleil, lui cria le pauvre Jean Valdo, efiErayé à la pensée du peu de temps qu'il avait à dépenser.

\ — Fiez-vous à moi ! fut encore l'encourageante réponse de Prinhac ; et il disparut dans la nuit.

l I<* étroite péninsule qui sépare la Saône du Rhône, et qui forme aujourd'hui la plus belle partie de la ville de I<yon, fut traversée en quelques minutes, et le cavalier fut bientôt devant le long et étroit pont que Richard Cœur de I<ion avait fait jeter provisoirement sur le Rhône après la catastrophe de Tannée précédente.

I ( Mon vieux maître veut que je sois de retour avant le coucher du soleil. Il a oublié que je commence mon voyage avant le lever du soleil ! > Cette pensée amusait si bien Prinhac qu'elle amena un sourire sur sa figure, si sérieuse d'ordinaire, pendant qu'il s'approchait en galopant de la barrière du pont.

{ Le fait est qu'il n'était pas permis de passer le pont avant le lever du soleil, conformément aux ordres sévères du viguier. Mais il se passait, sous le gouvernement des prêtres, beaucoup de choses

* dan^ cette ville de I^yon, que ni les viguiers, ni

les sénéchaux, ni les courriers, ni le chapitre, ni Tarchevêque ne soupçonnaient, comme le lecteur va le voir.

— Holà ! qui commande la garde?... cria Prinhac. Montrez-vous, montrez-vous ! Est-ce comme ça que nos ponts sont gardés ?...

Une sentinelle à peine éveillée apparut.

— Holà ! qui commande la garde ? cria de nouveau le brave tisserand.

— Qu'est-ce que cela vous fait ? répliqua la sentinelle, sa hallebarde en garde. Puisque vous me voyez, cela doit vous suflSre...

Prinhac ne s'arrêta pas à discuter, mais la sentinelle, qui l'observait à la faible lumière d'une lanterne, le vit tracer dans l'air le signe de la croix de Malte et l'entendit dire à demi- voix :

— Envoyez-moi l'oflScier de garde En Son Nom !

Ce signe et les paroles prononcées suffirent... I^a sentinelle se mit au port d'arme, fit le salut militaire et disparut. I^ cavalier n'eut pas longtemps à attendre dans le froid avant que l'officier de service, revêtu de son armure, apparût à l'entrée du corps de garde.

— Pouvez-vous me laisser passer, monsieur l'officier ? dit Prinhac tranquillement et modeste-

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ment cette fois. C'est pour T amour du Christ que je voyage.

— Passez En Son Nom !

Telle fut la réponse de TofiBcier qui fit dçmitour et rentra dans le corps de garde, pendant que, comme par magie, la herse, la seule barrière qui s'opposât à son passage, se levait devant Prinhac, qui se trouva bientôt sur le pont. La grille retomba derrière lui et il se retrouva seul.

— Comment mon maître aurait-il passé là? se dit-il à demi-voix. Et le même sourire moqueur se glissa sur son visage. — Il lui aurait fallu demander à son ami l'archevêque ou à notre distingué et joyeux compagnon, le sénéchal, de lui donner un passeport pour qu'il pût aller chercher dans les montagnes le médecin qu'ils ont chassé !... — Et puis à haute voix : — Tout doux, tout doux, Barbe-Noire !... Tu n'es pas à Châteaudun ; ceci n'est pas un champ de course... Tu auras assez à courir avant que la journée soit finie. Dans l'obscurité, sur ces planches vermoulues, il faut marcher avec plus de précaution, mon élégant coursier...

Et l'homme du peuple se mit à ruminer sur l'étrange coïncidence qui l'avait mis sur ce cheval, la plus noble bête de Lyon — dans l'opinion

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des tisserands, des fileurs, des foulons et des teinturiers, de toute cette petite communauté qui se réunissait dans la cour de Jean Valdo, et ils ne se trompaient pas. — Il l'avait ramené avec lui au retour d'un long voyage qu'il avait fait à Marseille. Personne dans les ateliers ne savait quelle somme il avait payée ou combien de dettes il avait remises pour son acquisition ; mais on parlait de la vie dissipée du marchand, son dernier maître, et d'une bataille avec le corsaire de Barbarie qui le possédait avant lui... Prinhac ne savait pas jusqu'à quel point ces choses étaient vraies, mais il savait que quand un palefrenier avait eu la permission de monter Barbe-Noire, ne fût-ce qu'une heure, il s'en vantait pendant toute une semaine ; et quant à lui, il aurait autant songé à demander la couronne de Bourgogne hier matin que la permission de monter Barbe-Noire pour tout un jour...

Pendant que le cheval marchait d'un pas plus ferme sur la chaussée, le tisserand se remit à se demander pourquoi son maître l'avait choisi pour cette mission, de préférence à tous ses autres ouvriers. « Il est heureux pour lui, se dit-il, qu'il ait choisi comme il l'a fait ; quel autre aurait vu comme moi cette herse se lever devant lui ? *

Ah ! Prînhac, Prinhac !... 11 y en à peut-être d'autres parmi eux qui possèdent le talisman.

Le fait est que lorsque Tévêque Jean de Belles- Mains décida de bannir Pierre Valdo et les Pauvres de Lyon^ il commit la faute d'user trop durement de sa nouvelle puissance.

A l'époque où l'archevêque et le chapitre refusèrent aux Pauvres de Lyon le droit de se réunir sur les places publiques et en aucun autre lieu pour y lire les Évangiles, ils possédaient seulement depuis six ans ce qu'ils avaient convoité si longtemps : le gouvernement temporel de la ville et de la contrée environnante. — Il faut savoir que l'archevêque de Lyon fut souverain et maître absolu de Lyon, avant que le pape de Rome fût souverain de la ville éternelle. En effet, en 1173, le comte de Forez et son fils avaient cédé à l'archevêque tous ses droits sur Lyon pour onze cents marcs d'argent et quelques terres qui appartenaient au chapitre. Les princes de Bourgogne étaient trop peu intéressés dans ces petits comtés pour intervenir, et le prélat se trouva de fait prince souverain. La ville de Lyon devint son fief et fut administrée en son nom.

Or, un de ses premiers actes avait été de prohiber toutes ces « niaiseries, » — comme il les ap-

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pelaît — c'est-à-dire la lecture des Évangiles, la pratique de la charité, les bonnes œuvres, la traduction des Écritures saintes et les assemblées du peuple haranguées par des laïques : < Ni maison de pain, ni maison de Dieu, si ce n*est celles bâties par le chapitre !...» Et une de ses premières victoires fut celle qu'il remporta sur Pierre Valdo, lorsqu'il l'excommunia, lui et les siens, et qu'il reçut l'approbation du pape. — Six ans auparavant, à l'époque où Belles-Mains achetait son fief, le pape Alexandre avait embrassé ce mendiant qui allait nu-pieds, et avait approuvé sa vie de pauvreté volontaire.

Mais c'était une chose de chasser le marchandprêcheur et ses amis de I,yon, et c'était une autre chose de les faire oublier par le peuple. .. Il y en avait parmi eux que les Pauvres de Lyon avaient nourris, consolés et instruits... S'ils étaient trop peu de chose pour qu'on les chassât^ ils avaient par contre trop de gratitude pour oublier... Prinhac, le tisserand, était un de ceux-là ; et par les signaux secrets qu'ils avaient établis entre eux, ii savait qu'une bonne partie des soldats du chapitre pensaient comme il pensait et sentaient comme il sentait. C'est leur assistance qui lui fit passer le pont avec si peu de peine.

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Quant à Jean Valdo, il T avait choisi simplement parce qu'il avait remarqué qu'il était alerte et ne reculait devant rien. Ce n*est aucun sentiment religieux, hélas ! mais l'agonie de son âme qui avait porté Jean Valdo à sommer le jeune brave à se lever < pour l'amour du Christ. > Sa réponse à cet appel eût appris à quiconque était initié aux mystères des Pauvres qu'il appartenait à la société de ceux qui restaient fidèles aux maîtres et amis qui avaient tant fait pour Lyon, et qui en étaient bannis. Mais Jean Valdo n'était pas initié, et il ne se doutait pas qu'il eût fait un aussi heureux choix en chargeant Prinhac de son importante commission...

Prinhac et Barbe-Noire avançaient plus lentement qu'ils ne le désiraient, mais le cavalier n'osait pas aller plus vite sur cette route couverte de glace et dans l'obscurité. Quand le jour commença enfin à poindre, ils arrivèrent à un endroit de la route que les instructions de Giulio ne nommaient pas. Prinhac avait de nouveau traversé la rivière. La route de la vallée, qui est à présent celle que l'on suit, n'était alors qu'un chemin à moitié tracé et qui ne valait guère mieux qu'un sentier. L'autre route tournait à gauche et montait raidement la coUine escarpée, tandis que le

sentier longeait le pied de la montagne qui, en cet endroit, se trouve très près du Rhône. Ce sentier était étroit et pouvait être rendu impraticable par un bloc de glace venu de la rivière ou par une roche détachée de la falaise. — Il était beaucoup plus court que la route de la montagne, et si bien battu que Prinhac eût été heureux de le prendre, mais il n'osait se fier à son jugement, ni écouter son désir...

Il aperçut, à quelques centaines de mètres de la route qu'il avait suivie, une pauvre chaumière sur un versant escarpé de la montagne. Bien que peu disposé à perdre aucun temps, le cavalier poussa Barbe- Noire, qui n'y tenait guère, à travers un champ de navets, et, arrivé à la porte de la chaumière, il frappa assez fort pour réveiller Ogier le Danois lui-même...

Pas de réponse.

Il frappa une deuxième fois, une troisième fois. Vainement... Et cependant, ce n'était pas une chaumière inhabitée : il était sûr de cela, et il était bien décidé à ne pas les laisser dormir plus tard ce matin-là.

A son quatrième appel, la voix aigre d'une vieille femme répondit :

— Qui est là?...

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— Oh ! dît le cavalier en riant, voilà enfin que vous vous remuez.,. Je suis courrier et viens de I<yon et je désire savoir quelle est la meilleure route à prendre pour aller à Meximieux.

— Toutes les deux sont les meilleures ! Passez votre chemin et n'éveillez pas les honnêtes gens à minuit...

En se disant courrier, Prinhac avait employé un mot à double sens : un courrier était bien un porteur de messages, et il est vrai qu'il en portait un ; mais à cette époque on appelait courrier à I<yon celui que nous appelons maintenant huissier, et il avait espéré que la peur arracherait une réponse à la vieille sorcière. Mais il avait compté sans son hôte. I^ fait est, cependant, que là femme ne connaissait aucune des significations du mot courrier. Elle se dit simplement qu'elle avait à faire à quelque drôle qu'il fallait tenir en respect, et fit la meilleure réponse qu'elle trouva pour se débarrasser de lui.

Prinhac attendit un instant ; mais voyant qu'il n'aurait pas d'autre réponse, il se remit à frapper à la porte sans plus de succès. Enfin, et comme sans y penser, il dit, pas très haut :

— Pour l'amour du Christ, n'y a-t-il personne qui me montrera mon chemin ?

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La réponse ne se fit pas attendre cette fois ; elle fut aussi prompte que celle que lui-même ^vait donnée à Jean Valdo. I^e volet de la chaumière s'ouvrît tout large, et un homme, penché hors de la fenêtre jusqu'à mi-corps, dit :

— Quel est celui qui demande assistance pour l'amour du Christ?... Si vous avez toute la journée à vous, prenez la route de la vallée, mais vous courrez le risque de devoir revenir sur vos pas... Si vous êtes pressé, prenez le chemin de la montagne. Ayez foi en moi, car je parle

I^ cavalier fit un signe de tête, dessina dans l'air une croix de Malte, et, poussant son cheval vers la route, il commença l'ascension laborieuse de la montagne.

Quand il fut sorti du brouillard de la vallée, il regarda derrière lui d'un air inquiet et à plusieurs reprises pour s'assurer du temps qu'il allait faire, maintenant que le lever du soleil approchait. Car si le temps devait être orageux,, si les sentiers de la montagne devaient être obstrués ou couverts, ne fût-ce que par un peu de neige nouvellement tombée, il y aurait peu d'espoir que le docteur qu'il allait chercher vît jamais la petite Félicie en vie... Prinhac, par humeur, voyait volontiers les

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choses en rose. Mais il trouva difficile de lire dans le ciel les signes du temps à ces premières heures du matin, et il eut de la peine à se persuader que les nuages déchiquetés qui commençaient à glorieusement s'habiller de pourpre et d'or, se contenteraient d'être ce jour-là de brillantes peintures au firmament, et qu'il n'y avait pas derrière eux quelque chose de mauvais...

— I^a montagne me le dira, se dit-il ; si après avoir passé la grille du château, la montagne apparaît blanche, je parierai qu'il fera beau temps ; mais si les nuages devant moi sont aussi gros que ceux qui sont derrière moi, je plaindrai notre pauvre demoiselle Félicie...

Et Prinhac et son cheval se mirent à gravir péniblement la raide pente de la colline. Quoique la journée ne fît que commencer, Prinhac se mit modestement à pied pour épargner sa monture.

En gravissant la pente la plus raide, il marchait à côté de la noble bête, tout en caressant la riche crinière noire qui lui avait valu son nom. Bientôt pourtant, sans s'aider des étriers, il sauta en selle et laissa prendre un petit galop à Barbe- Noire pendant qu'ils traversaient la plaine que dominait le château.

X^ lourde tour carrée du château semblait

obstruer complètement la route. Mais Prinhac continua à avancer: sans un moment d'hésitation, il longea le mur et le contourna pour se trouver bientôt en présence du plus merveilleux panorama qu 41 eu t j amais vu. . .

I^a colline qu'il venait de gravir domine de sa cime la plus élevée une vue magnifique da la vallée du Rhône. Au-dessous de lui s'étendait le cours tortueux du fleuve, coulant parmi des champs qui, ce matin-là, étaient couverts de gelée blanche. Il aperçut les eaux bleues du Rhône et cette gelée blanche à travers la légère vapeur délicatement pourprée, qui déjà à cette heure commençait à monter au-dessus des champs.

Comme perdus dans ce brouillard, les villages ressemblaient à des îles. Prinhac voyait ici une tour, là-bas un château carré ; et son œil apercevait les clochers de I^huis et de Saint- I^urent et dans le lointain Ârandon... Mais il ne s'attarda pas à admirer. Il s'avança jusqu'au point où le tableau se développait surtout à l'est, et là, sur un fond de pourpre et d'or, car le soleil n'avait pas encore atteint la cime des monta" gnes, il aperçut le roi des monts, se dressant gris-pourpre sur ce fond resplendissant de lumière; sans le moindre tiuage devant sa face

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et sans que la plus légère vapeur s'élevât des vallées.

I^e tisserand accueillit avec joie ce signe qu'il avait si ardemment souhaité.

• — Seigneur Mont-Blanc ! dit-il à haute voix, vous êtes bien l'ami de ma maîtresse aujourd'hui!...

Combien peu le bon garçon se doutait que la veille, au coucher du soleil, sa jeune maîtresse avait envoyé de la montagne de Fourvières des baisers à son cher vieil ami !...

Barbe-Noire et son cavalier allaient maintenant se mettre à l'ouvrage pour de bon. Plus de deux heures s'étaient écoulées depuis qu'ils s'étaient glissés hors de I^yon dans l'obscurité ; et maintenant qu'il faisait jour, il fallait regagner le temps perdu, Barbe-Noire était aussi content que son maître de pouvoir prendre une allure plus rapide. I^e moment était venu pour lui de faire voir son ardeur et de dire de quelle haute race il était issu et comment on l'avait dressé. Mais la route quitta bientôt les hauteurs pour redescendre vers la vallée, au moment où le soleil se . levait dans sa gloire au dessus des Alpes et de ces milliers de montagnes qui, garnies de tours crénelées, reposent toutes sur la grande chaîne alpine.

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Le cavalier regarda une dernière fois le t vieil ami > de Félicie et laissa son cheval courir aussi vite que la prudence le permettait. Quand ils se retrouvèrent dans la plaine, ils allèrent comme le vent. I^es enfants des villages, en route pour la messe du matin, regardaient stupéfiés, effrayés même, cet animal noir comme Tencre qui, narines ouvertes et l'œil en feu, passait devant eux dans un galop furieux... Ils voyaient bien que r homme à cheval n'était pas chevalier, mais ils n'avaient jamais vu ni un pareil cheval, ni un pareil cavalier, pas même lorsque les chevaliers de Bourgogne passèrent par le village en route pour la terre sainte... Prinhac traversa de cette manière village sur village, au milieu des groupes qui se rendaient à l'église, et il commença à croire que sa mission était plus sûre de réussir qu'il n'avait osé l'espérer, et qu'il découvrirait le docteur, comme il le fallait, avant midi ce jour-là même. Si seulement là-bas, dans les montagnes, il pouvait se trouver un cheval comme ce brave Barbe- Noire pour ramener le docteur !...

Ah ! Prinhac, Prinhac, que disent les Écritures?... € I^ prix de la course ne vient pas au plus léger coureur, ni le prix des batailles au plus fort soldat, t

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Comme il traversait le petit Iiameau de I)agnieu/ souriant à un groupe d'enfants effrayés qui se pressaient contre la haie afin d'être hors de son chemin, le pied de devant de Barbe-Noire rencontra une couche de glace cachée sous le limon... Le cheval glissa et essaya de reprendre son équilibre, mais son pied de derrière frappant cette même glace maudite, il trébucha encore et, avant que son maître pût retirer le pied de Té^ trier, cheval et cavalier tombaient lourdement sur les pierres de la route... Prinhac ne proféra aucun mot : il était pour le moment sous le cheval et ne pouvait bouger. I^ pauvre Barbe-Noire essaya de se redresser ; vainement. Êtait-il donc estropié ?. . . Ce fut la première pensée de Prinhac. Il verrait bien plus tard si lui-même était estropié. . .

Ses cris firent accourir une petite fille d'abord, puis ses frères, et bientôt tous les habitants, hommes et femmes, du pauvre hameau. Barbe- Noire avait réussi, dans T intervalle, à se remettre sur ses pieds, mais il était évident qu'on ne le monterait plus jamais... Dans cette fatale chute, la fine jambe du cheval s'était cassée juste attdessus du boulet. Prinhac et l'entourage s'effot* ^ient de croire que ce n'était qu'une toxAttté,

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maïs chaque effort de la pauvre bête faisait peine à voir, et il suflBsaît de toucher le moins du monde Tendroit où Tos était brisé pour comprendre que le mal était irréparable.

Pour le pauvre Prinhac, la chute avait été presque aussi mauvaise. — Il ne se plaindrait pas, disait-il, si le cheval pouvait se remettre en route... — Mais qu'il se plaignît ou non, il n'en était pas moins vrai qu'il ne pouvait remuer l'épaule gauche, sur laquelle il était tombé. Le fait est que le choc lui avait démis le bras, près de l'épaule.

I^s paysans furent à la fois stupides et pleins de bonté. Chacun offrait ses services et nommait telle et telle chaumière où Prinhac serait le bienvenu, jusqu'à ce qu'où pût envoyer chercher le prêtre, ou bien le fameux vétérinaire qui habitait Balan.

— Si monsieur le désire, on les enverra chercher par Ode que voilà, sur la jument grise...

Mais Prinhac fermait l'oreille à ces offres et ne paraissait pas du tout désireux qu'on appelât ni le prêtre, ni le vétérinaire.

— Voici ce qu'il me faut, mes amis, dit-il ; jè veux envoyer un morceau de parchemin, pas plus gros que deux de vos doigts au docteur, qui ha*

bite les montagnes, de T autre côté de Rambertde-Joux : ce n'est pas à trois heures d'ici. Qui veut y aller?...

Ils écoutèrent stupidement et pas un ne répondit... Ils se regardaient les uns les autres d'un air interrogateur qui eût été drôle, si la situation n'avait pas été aussi sérieuse. Ils semblaient se dire : « ly'homme est-il foii, ou nous prend-il pour des fous?...»

I — Cinquante sols d'argent, dit Prinhac gaiement, pour celui qui remettra ce morceau de parchemin au charbonnier Mark de Seyssel! Quel est l'homme ou la jolie fille qui veut le faire?... — et comme ses yeux tombèrent sur une jeune fille au teint brûlé, il ajouta : — Cinquante sols pour un homme, soixante pour une fille !...

C'était comme s'il parlait hébreu ; ni homme ni fille ne bougea.

— N'y a-t-il personne, dit Prinhac, —souffrant plus de son insuccès que du mal que lui avait causé l'accident, — n'y a-t-il personne qui soit prêt à sauver la vie d'une enfant mourante, pour l'amour du Christ ?. . .

\:\r~ Vous auriez dû dire cela plus tôt, dit un homme grand et vigoureux, qui parlait la plus pure langue romane. Cet homme avait paru

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Complètement indifférent, et même ne pas savoir ce qui se passait jusqu'à ce qu'il entendît ces derniers mots. — Vous auriez dû demander cela plus tôt.,. Antoine, Marie, reconduisez ces marmots à la maison ! Paul, Jean, Pierre, vous tous, conduisez cette pauvre bête à la maison du prêtre et pansez-la bien !... Félix, montrez à ce monsieur la route de la barrière de Notre-Dame... Puis se tournant vers Prinhac :

— C'est un noble cheval, mon ami, et qui vous a bien porté ; mais l'Arabe qui me conduira chez votre docteur rendrait des points à n'importe quel cheval des écuries de l'abbé, et il remporterait encore le prix. Vous me trouverez à la barrière de Notre-Dame, prêt à vous servir

En effet, quand le pauvre Prinhac, marchant d'un pas lourd et raide, et semblant s'appuyer de tout son poids sur l'épaule du complaisant Félix, arriva à la barrière de Notre-Dame, il y trouva son nouvel ami, monté sur un noble cheval arabe, de cette race qui à cette époque commençait à s'introduire dans le sud de la France. Prinhac tira de sa poche la précieuse missive et chuchota à l'oreille de l'ouvrier les instructions qu'il avait reçues de Giulio le Florentin. I^ paysan avait

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en main une petite baguette avec laquelle il traça dans Tair le signe de la croix de Malte. Le pauvre tisserand, qui défaillait presque, en fit de même avec le doigt et ils se séparèrent, Tun pour commencer sa course, l'autre pour aller trouver chez Kerre Boronne le confort, quel qu'il fût, qu' on pourrait lui offrir. . . — -* - . -

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