‹ En son nom: Pierre Valdo et les "Pauvres de Lyon"Chapitre 7 sur 81 · PERDU ET RETROUVA · texte numérisé non relu

PERDU ET RETROUVA

GAUTIER DU MOULIN connaissait chaque pouce du chemin qu'il avait devant lui, savait quand et comment ménager son cheval, où trouver les chemins raccourcis, connus seulement des charbonniers, et les gués des courants; et il savait comment contourner une colline : il avait ces avantages pour la mission à remplir sur le pauvre Prinhac, qui avait payé son zèle si cher. Et puis, Gautier du Moulin avait une confiance plus complète dans le talisman que tous deux employaient. En pénétrant dans les montagnes, il redoutait moins les espions et les justiciers de Tévêque et de sa clique, et il n'hésitait pas à montrer le drapeau sous lequel il servait... Il lui arriva, comme il était arrivé à Prinhac, de se trouver devant un de ces ponts-levis, qui si souvent barraient la route aux endroits où elle traversait une rivière. Mais quand Gautier apparut, il lui suffit de tracer dans Tair le signe de la croix de Malte pour que les gardes du pont

courussent le baisser devant le cavalier, qui remercia en disant gracieusement : « C'est pour Tamour du Christ, > et il reçut la réponse qu'il attendait : et < En Son Nom.»

La route devenait de plus en plus montante, et cependant, en une heure il avait fait plus de trois bonnes lieues et arrivait sur la hauteur pittoresque de Meximieux au moment où les gens du village et ceux du château étaient rassemblés dans réglise pour la messe du dimanche,

Gautier regarda autour de lui et ne vit personne. Il s'avança jusqu'à la porte de l'église, se jeta à bas de son cheval, qu'il n'attacha pas, et pénétra au milieu des fidèles qui étaient à genoux. Gautier s'agenouilla aussi et prit part aux prières ; mais au premier changement dans l'ordre du service, il remarqua un fidèle dont la tête blanche était encore dans ses mains, se pencha sur lui et lui souffla à l'oreille : « Pour l'amour du Christ... i> Sans dire un mot, le vieillard se leva et tous deux quittèrent l'église. Après un entretien d'un moment, le vieillard dit à Gautier de l'attendre au tournant de la route qui venait des écuries du château, franchit la haie et disparut.... Gautier du Moulin s'avança jusqu'au coude de la route qui lui avait été indiquée, et au

même moment le villageois aux cheveux blancs y arrivait aussi avec le meilleur cheval des écuries du baron. Gautier lui confia le sien, le salua comme il l'avait déjà fait et s'éloigna.

— C'est En Son Nom, dit son nouvel ami.

Deux heures après avoir quitté Meximieux, au train dont il allait, il aurait dû se trouver près de la hutte du charbonnier qui était, comme il a été dit, le but de son voyage. Mais ici le chemin n'était plus fait pour des voyageurs... Ce n'était que des sentiers que les faiseurs de fagots et les charbonniers avaient tracés pour leur propre usage, entre les roches, les broussailles et les arbres, et qu'ils abandonnaient ensuite quand ils n'en avaient plus besoin.

Gautier du Moulin employa son intelligence aussi longtemps qu'elle put le servir... Il choisissait les chemins qui conduisaient un peu vers le sud-est, comme on le lui avait recommandé. Il aperçut plusieurs fois la forteresse qui dominait Rossillon, passa,' comme ou le lui avait dit, le château de Vieux- Mon t-Ferrand, et arriva enfin à un endroit couvert de petits chênes rabougris et de morceaux de rocs, que des ogres semblaient avoir entassés dans leurs jeux... I^à, Gautier du Moulin s'arrêta tout éperdu... Comment trouver,

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en effet, un chemin convenable au milieu de ce$ pistes de moutons qu'il avait devant lui, et de ces traces de pieds d'âne et de mulet, et des mor« ceaux de charbon que ces bétes de somme avaient traînés, éparpillés là sur le sol ?...

Il donna un coup de sifflet perçant, mais ne reçut aucune réponse. Il laissa tomber les rênes sur le cou de son cheval, qui s'arrêta. Il essaya le sentier qui semblait courir le plus vers Test, lequel le mena, cinquante mètres plus loin, à un endroit où des éclats de bois qui jonchaient le sol indiquaient que des bûcherons y avaient abattu de jeunes arbres et n'étaient pas allés plus loin. Il revint sur ses pas et s'assit, irrésolu, quoiqu'il sût bien que l'indécision c'était la ruine... A cet instant, il entendit le rire bruyant d'un jeune enfant, qui fut pour lui comme une voix venant du ciel...

I^ rire fut bientôt étouffé et tout redevint tranquille, mais ce rire suffit pour rassurer Gautier du Moulin. Il fît avancer son cheval vers l'endroit d'où le rire était parti, à travers un fourré épais de cèdres enchevêtrés qu'il n'avait pas voulu essayer auparavant, et, après une descente, il trouva au bord d'un ruisseau un groupe composé d'une douzaine d'enfants effrayés. Ils

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avaîent joué là, avaient entendu le pas de son cheval, et ce bruit les avait effrayés et avait mis fin à leurs jeux. Car, grâce à la licence de cette époque, les ravages causés par quiconque était à cheval, qu'il se dît chevalier, seigneur, soldat ou bandit, étaient tels que des enfants de paysans comme ceux-ci, dans un lieu aussi désert, avaient de ces voyageurs une idée semblable à celle que la vieille femme eut de Prinhac quand il l'éveilla à la pointe du jour. I<es frères et les sœurs aînés de ce petit groupe avaient donc essayé de faire garder le silence aux plus petits jusqu'à ce que le cavalier fût passé...

I^orsque Gautier du Moulin arrêta son cheval, et qu'il vit la gentille petite bande, il dit en riant :

— Qui joue ici à cligne-musette?...

I^es petits se cachèrent derrière les grands ; les grands baissaient la tête et ne répondirent rien...

— I^equel de vous peut m'indiquer le chemin de la maison de Mark de Seyssel, à l'endroit où passe la route de Culoz?

I^es petits se cachèrent derrière les grands, et les grands baissèrent la tête comme auparavant.

— J'espérais, dit le bon meunier, j'espérais bien avoir trouvé une des petites filles de Mark, et j'avais espéré qu'elle me montrerait leçhçmiu.

y ai quatre petites filles et cinq garçons chez moi, et ils connaissent toutes les pistes de moutons et de chevaux. Et quand le père Antoine leur demande : « Qui veut monter ma mule et me montrer le chemin ?* ma foi, Jean accourt, et Gertrude accourt, et Antoine accourt, et Marie accourt, et tous veulent lui montrer le chemin.

1^ meunier savait le chemin du cœur des enfants, mais on avait appris à ces enfants-ci à se taire devant les étrangers... Plus d'une fois, comme le savaient les plus âgés, la vie même de plus d'une personne avait dépendu de leur discrétion, et leurs figures restèrent si impassibles, pendant que Gautier du Moulin esseyait ses séductions, que lui-même s'y trompa... Il crut vraiment qu'ils ne comprenaient pas ses paroles.

Il tira alors de sa poche le sifflet d'argent dont il s'était servi un moment auparavant, sauta de son cheval, le laissa aller à sa guise, s'assit à terre à côté du plus jeune des enfants, et sur son sifflet, — qui était en réalité un petit flageolet, — il joua un petit air pour amuser l'enfant ; puis, prenant le bambin sur son genou, il essaya de mettre le jouet dans ses mains... L'enfant semblait craindre les reproches des grands, mais la babiole était trop tentante pour qu'il la refusât;

et quand il réussit à faire sortir de T instrument de musique un son aigre et perçant, il rît et eut moins peur, et sembla presque prêt à se laisser gagner... Gautier poussa sa victoire et, dans le rude dialecte des montagnes dauphinoises, qu'il parlait aussi facilement que le provençal qu'il avait employé jusqu'ici, il reprit :

— C'est Mark de Seyssel, le charbonnier, que je veux trouver. Mark de Seyssel a de bonnes petites filles. Ne connaissez -vous pas ses petites filles?... J'ai un beau sou d'argent pour chacune d'elles!...

Tu es un rusé oiseleur, Gautier, et un fin pêcheur ; mais tu as là des poissons qui ne mordent pas à tous les hameçons... C'est un des petits garçons de Mark que tu as sur ton genou; et cette grande brune enfant dont les cheveux sont tressés avec un bout de ruban rouge, est une de ses filles. Mais ils savent bien qu'ils ne doivent rien dire des chemins à moins qu'ils ne sachent qu'ils parlent à des amis... Aussi, aucun signe d'intelligence ne passa d'une figure à l'autre.

Le meunier se demanda alors si les plus grands de ces enfants, réservés comme il les trouvait, n'avaient pas à garder des secrets plus graves que

celuî des chemins du fourré où ils jouaient, et, comme s'il parlait au vent de Tair, il dit :

— Il y va d'une existence dans mon voyage ; et continuant à employer le dialecte des montagnes, sans s'adresser à aucun d'eux en particulier, il ajouta : — Une chère et charmante enfant mourra cette nuit si avant le soleil de midi je ne trouve pas la maison de Mark de Seyssel. Je me demande si quelqu'un pourrait me montrer sa maison, si je le demandais pour l'amour du Christ...

La petite fille aux cheveux bruns et le stupide petit garçon, et l'autre garçon avec son long bâton pelé, et l'autre grande fille qui avait un bébé dans les bras, tous tressaillirent à ces mots... Le premier des quatre dit en provençal :

— Je vous conduirai volontiers chez mon père, maintenant que je sais que vous venez

Un instant après, Gautier était remonté sur son cheval et, avec la petite fille assise devant lui, il se fraya un chemin à travers le fourré, passa le gué, gravit la colline et traversa un champ couvert de petites broussailles. Il était arrivé à moins d'un mille de l'endroit oii il s'était perdu, quand la petite fille retrouva la voix et dit, toujours en provençal :

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— Voilà la hutte de mon père...

Il aperçut à l'endroit qu'elle indiquait, de l'autre côté d'une petite clairière, une grossière cabane, faite moitié de poutres et moitié de grosses pierres. D'un trou dans le toit, trop large et trop primitif pour êtie appelé cheminée, une colonne de fumée sortait. I^e voyageur n'avait pas besoin de ce signe pour reconnaître que la hutte du charbonnier n'était pas déserte : les bruyantes voix d'hommes qu'il entendait à l'intérieur le lui eussent appris.

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