‹ En steamer.: histoire, souvenirs, impressions de voyageChapitre 15 sur 21 · ATTÉRISSAGES D* AMÉRIQUE ET DE NEW-TORE · texte numérisé non relu

ATTÉRISSAGES D* AMÉRIQUE ET DE NEW-TORE

La fin de la traversée d'Europe aux Etats-Unis n'offre pas en effet beaucoup d incidents spéciaux, quand les bancs ont été traversés, et j'ai déjà dit ailleurs que presjae tous les steamers s'abstenaient actuellement de l'escale lu cap Bace. Son attérissage est en réalité trop difficile, par les temps de neige et de brume, pour compenser les avantages de quelques nouvelles hâtivement transmises ou reçues. Les Icebergs qui doublent le même cap, entraînés ▼ers les côtes de la Nouvelle-Ecosse, constituent un danger de plus à affronter dans ces parages. Aussi, avec le temps, voit-on diminuer l'importance d'une relâche qui n'aura plus aucune raison d'être dès qu'une communication électrique aura définitivement relié les deux mondes.

Ges fâcheuses conditions topographiques ou météorolo • giques sont certainement regrettables, car sans cela la distance assez notable qui sépare le cap Bace de New-York

(lOiO milles] donnerait une utilité de premier ordre à un arrêt, même de quelques heures, au point indiqué. Cetar^ rêt serait non seulement favorable à la transmission plus rapide des nouvelles soit européennes soit amérieaiiieB, mais pourrait encore être utilisé pour rétablissement de lignes auxiliaires de steamers desservant le Canada, le cap Breton, les ports méridionaux et ocoidentanz de Terre-Neuve ainsi que les nombreuses iles du golfe Si- Laurent. La France en profiterait sans doute pour lelk à elle, d'une façon plus si\re et plus directe, le deux ilott de St-Pierre et Miquelon, seuls restes de son ancienne domination dans le Nord do l'Amérique et seuls refiigei de ses nombreux pêcheurs. Mais il n'en peut être vsà pour des terres que la neige eosevelit pendant cinq on at mois sous un épais manteau tandis que le froid blo^ leurs ports et couvre même parfois la mer environninte d'une haute barrière de glaces.

Les steamers passent donc rapidement devant ces pbr ges que Pinclémence du climat prive pendant la moitié i« l'année de leurs relations directes avec l'Europe et (pi sont presque isolées du reste du monde, à l'époque des lonf mois d'hiver, tant leurs communications avec les côttf d'Amérique sont alors précaires et irrégulières. (1)

(1) La pose des câbles auxiliaires de la grande artère élecln'| que de l'Atlantique fera prochainement cesser cet isolement*! aura des conséquences énormes pour la prospérité de ces contré*

Halifax, seul, jouit sous ce rapport d'un privilège et çoit régulièrement les packets de la principale des lignes glaises. Cette escale s'explique, il est vrai, par la situam plus méridionale de ce port, par sa qualité de patrie . fondateur des premières lignes régulières de vapeurs insatlantîques, M. Samuel Cunard, et aussi par des raias politiques dont on comprend la valeur pour les Aniis. Cette charmante ville est en effet le point le plus portant de leurs possessions américaines que la mer sse accessible d'une façon permanente. Bien des difficul- 1 se présentent cependant pour l'entrée dans le magnifie havre de la capitale de l'ancienne Acadie, même pennt l'été. Les brumes y sont ordinairement persistantes, aisses et y déterminent de fréquents sinistres, malgré abileté reconnue des pilotes et les retentissants aversements du canon et des cloches du cap Sambro, IBoston voit ensuite arriver, par alternance avec New- 3rk, les steamers de la même ligne, mais presque tous 1 autres packets s'éloignent des côtes, après avoir trarsé les bancs, et décrivent, pour atteindre la dernière -le, une courbe assez prononcée dont la convexité rerde l'Europe. Ils peuvent éviter ainsi de graves danrs dont les principaux sont l'île de Sable et les bancs St-George et de Nantucket.

Xa première île , située en face d'Halifax , semble ivoir pour annales que des souvenirs de misères et de afrages. Ses premiers habitants furent 40 prisonniers traits de leur geôle pour être adjoints à l'expédition

française qne conduisit en 1598 à la Nouve alors nommée Acadie, le marquis de la Boche tèrent abandonnés sept longues années et 1 était réduit à 12 quand on songea à les rapat voulut les voir dans l'état o\\ on les avait ti leurs vêtements de peaux de phoque et leurs 1 bes. Il leur fit donner à chacun un présent d< et leur fit remise du châtiment de leurs crimes, doute mieux valu secourir à temps ceux qui n'é

L'Ile de Sable n'est célèbre, depuis ce prem que par les naufrages qui ont lieu chaque ai côtes. Le sauvetage des navires échoués profoi ses longues plages sablonneuses est même la s trie de ses rares habitants avec l'élève de qu vaux. Divers actes du parlement provincial, si du 4 Avril 1836, ont réglé à ce sujet le dro proportionnellement fixé par les magistrats d'J

Quant à la fréquence des sinistres maritii point, elle est aisément expliquée par Pactioi de la branche du courant polaire que nous av( tourner le cap Race après sa rencontre avec le c Des navires n'ayant qu'un demi degré d'erreu tude jusqu'aux bancs sont quelquefois portés, ; 60 à 100 milles dans l'Ouest et le Sud-Oueg les brouillards de l'atmosphère leur permett ment de rectifier de pareilles erreurs à l'aide tiens astronomiques exactes.

Le courant polaire n'agit pas seul du reste j

de Sable, il y est secondé par une autre. masse d'eau proyen&iit du golfe S t- Laurent et celle-ci, après avoir contribué à des naufrages presque réguliers sur les plages basses qui unissent les deux îles Miquelon ainsi qu^au cheminement de nombreux Icebergs vers les mêmes côtes, s^associe aux eaux polaires et se porte avec elles vers le Sud, le long des côtes américaines.

C'est du conflit perpétuel de ces deux courants et de leur rencontre avec la rive occidentale, puis septentrionale, du guîfstream que résulte en grande partie l'agitation constante et souvent affreuse de la mer dans cette partie de l'Atlantique, ainsi que les marées extraordinaires produites par le refoulement des eaux dans la baie de Fundy, EUles s'élèvent, en certains points, à plus de 46 pieds et pour retrouver, dans le même Océan, d'aussi grandes dif- -lërences journalières du niveau des flots, il faut suivre le grand fleuve bleu jusqu'à sa rencontre avec les côtes d'Europe, spécialement dans les ports français de la Manche, et surtout à St-Malo et GranvîUe. Là se rencontrent aussi des bauts fonds et des dangers analogues aux plateaux semés d*éoueils désignés, près des plages américaines, sous le nom de bancs de Nantucket et de St-Georges, et cette 4ouble cause exerce une influence marquée sur l'état horrible de la mer dans les deux parages. Le choc des lames, dû seulement à la houle courte de cette partie des côtes d'Amérique, est quelquefois si brusque qu'un canot peut chavirer durant les calmes les plus complets. Près de ces bancs les limites septentrionales du gulfs"

192 CHAPITRE TROISIÈHE

tream se dessinent par un bouillonnement et un clapotis très remarquable des eaux qui commencent alors leur mar* che vers TEst. Le brait des vagues heurtées par le courant du grand fleuve océanique rappelle même, selon quelques observateurs, le fracas des plus imposantes cataractes. Une large bande d'écume peut être suivie sans interruption pendant plusieurs centaines de lieues et avec elle paraissent entraînées des masses, quelquefois considérables, de gulfs weed ou herbe du golfe qui commencent à se montrer dès qu'on approche à 50 ou 60 milles de Sandji hook et de New- York.

Ce sont là les dernières part:cularités de la traversée. Les navires absents de Phorizon, ou cachés par les brumes, reparaissent bientôt se hâtant vers la métropole comme^ cîale de la grande République, ou s'élançant vers touBles points du monde. Le terme désiré se rapproche. Lablan-' chc voile où chacun cherche le numéro de pilote se découvre au loin, mais avant de la saluer de nos hourras nous devons faire un retour en arrière et raconter, ainsi qne nous l'avons promis, la vie intérieure des steamers, les distractions, les plaisirs et les occupations de ceux qui les habitent. Puissions-nous parvenir à le faire en conteur impartial, bienveillant et complet.

CHAPITKE QUATKIEME

C'est une tâche difficile que celle de peindre avec vérité la vie intérieure des packets et, au premier abord, j'éprouve une véritable hésitation à décrire un monde si onioyant et si divers. La réunion, dans l'étroite enceinte l'un navire, de personnes appartenant à toutes les nationalités, à toutes les classes de la société, à tous les degrés même de la hiérarchie sociale, apporte dans le tableau :ant d'éléments distincts, tant de contrastes, tant de luances qu'une vue d'ensemble est presque impossible à saisir et, surtout, à exposer.

Inutile de chercher un point de comparaison dans les voyages terrestres. La réclusion y est trop facile à briser, «oujours plus courte et le contact singulièrement moins mmédiat et borné. On aura beau faire, les wagons même -méricains, c'est-à-dire à un seul compartiment, ne seront mmais que des voitures agrandies, perfectionnées et plus «pides. La conversation y est sûrement plus facile qu'au ^mps des diligences, quoique fortement gênée par le bruit

atrident des trains expresa ; mais, en somme, il fBiit[Ju d'espanaion et plus de jeunesse que notre siècle semtlt n'en avoir doté notre eénération pour qu'on puisse nùnient songer à voir nattro d'un long trajet en chemin de fer une relation durable, une intimité eêricase. Il oepeu' rien s'y présenter, (à tout autre titre que celui d'étéi»ment exceptionnel) qni puisse avoir son analogue dansltl longues traversées de mer. Pour ce qui cat de l'anwn, l'état de choses ne parait pas avoir progressé, tant b'<9 faut, depuis l'invention des ooches ; ai l'on consulte Ji inoins, it l'article mariage, la statistique, idole souvenim d'une époqaeqni ne s'incline guère s, il oat vrai, que demi lesahoses auxquelles elle ne eroit pas. Je n'en doDWM pour preuve incidente que la crainte qu'inspire aajosi' dliui, en Angleterre, l'entr-ée dos wagons réservés W dames. De récents procès en ont prouvé le danger, ■■ moins pécnnialre, devant les galants tribunaux d'Onli^ Manche.

L'existence à bord ne peut être davantage rapprocW de celle d'un salon, bien r[Ti'à certains pointa de vaeot puisse rencontriir bien des analogies de mise en scéne,^ relations et de pose dans la concentration fortuite, but* âtroit espace, d'une foule d'individualités étrangères I< unes aux antres. Hais les oonditions do durée, sition intérieure et de mode de contact offrent un tslfl tagonisme qu'il en résulte des difiérenocs nettemeQtli| ubées.

La vie intérieure du steamer n'est pas non plue

d^un cercle par la présence fort heureuse de l'élément féminin banni de nos modernes associations d'hommes et da jeu. Aussi, désespérant de trouver ailleurs un type parfait ou même ressemblant, aimons-nous mieux dire que le pont ou les cabines et salons des vapeurs transatlantiques forment en réalité un petit univers à part, tenant aussi bien du cercle ou du salon que du théâtre et de la place publique ; emportant quelque reflet des voyages sur terre comme du séjour des capitales et des petites villes ; rappelant parfois la vie de famille ; dans d'autres circonstances celle de la dissipation et du plaisir ; participant enfin à toutes les nuances de la société humaine à tous ses degrés de civilisation.

Tout récit, toute exposition doit commencer par la description du théâtre où vont s'agiter les personnages. Nous allons donc sacrifier à l'usage et ce ne sera pas notre faute, on l'admettra bien sans peine, si nous ne pouvons pas toujours nous astreindre, en mer, aux règles antiques et solennelles d'unité d'action, de temps et de lieu.

La scène du spectacle reste seule la même depuis l'arrivée jusqu'au départ des acteurs et on y peut distinguer aisément presque tous les accessoires indispensables de leurs entrées et de leurs sorties. La place publique traditionnelle trouve en effet son analogue dans les ponts supérieurs du navire, comme le salon, richement décoréj dans la salle de conversation servant accidentellement aux repas. Les cabines peuvent représenter à merveille les coulisses. Il ne manque rien aussi du matériel ordinaire

496 CHAWTRB QUATRIËiie

des repré sentît ion s, ni les sïâgea moclleaz, ni ]es tapîi éclatants, ni k luxe des lumières, ni le nombre des domestiques, ni même le piano, ornement ansai obligé qu'ins< trament redouté et redoutable. Notons qao le fumoir, ré* •ervé à la partie maBCnline de l'assemblée, peut être coibparé à jastc raison au foyer, ainsi que le salon particolier des dames aux logea des artistes en renom. Lea grondsments sourds de la macliinc peuvent simaler tes applaudissements éloignés de la foule ou servir aux terreara qui précipitent les dénoi'lments. Le ciel se charge même parfois bénévolement des éclairs et de la tempête. Il octnia irop libéralement, dans d'antres oiroonstanceB, les aversa ou les torrents do pluie de manière à concentrer l'wtîw dans les étages inférieurs. On ne doit pas toujours compter sur le soleil pour servir de lustre, mais les archtt»tes de nos théâtres modernes ont appris à s'en patsiT- Quant au rideau, la solituiîe de la mer y supplée « 1» détonations du canon de départ des steamers font toU naturellement l'office des trois coups de marteau atteodiB eî impatiemment par les spectateurs. Je n'ose parler dnt*gisseur que je représente en écrivant ces lignes, mais o* fiant, autant que les personnes de cette profession, les aimables qualités du public dont je sollicite tout* k bienveillance, j'entre sans autre préambule dons m jet. Je rappellerai seulement en commençant le médi**" «uccÈs du navire de l'Africaine pour que l'on ait de l'i>' 'dulgence dans l'appréciation des difficultés matérielles inique doit tronver un simple prosateur, quanJ 1'

plus grand musicien de notre temps a échoué dans l'emploi d'un vaisseau comme truc de son œuvre.

Notre pièce comprend au moins trois actes durant lesquels la joie et la gaité vont certainement en croissant chez tous les acteurs ; chose assez rare. Il j a cependant une sorte de prologue ou de lever de rideau formé d'incidents très variés mais généralement fort tristes au point d'arriver aux larmes et traduits par une agitation fiévreuse des mains et des mouchoirs de presque tout le personnel de la troupe accumulée sur la place publique que nous avons dit n'être autre chose que le pont Les dames et quelques messieurs jouent les principaux rôles dans cette pantomime expressive accompagnée de cris d'adieu, tandis qu'un groupe de personnages, rappelant le chœur des tragédies ou comédies antiques, semble scruter en silence, quelques uns même en riant, les causes apparentes ou les raisons secrètes des manifestations dont ils sont les témoins ou les critiques.

Cette entrée en matière dure peu mais je dois encore avouer que l'action se traîne ensuite assez péniblement pendant les premières scènes du premier acte. Quels qu'en soient les motifs : chagrins de la séparation, amours rompues, amitiés brisées, adieux étemels, peines de cœur, afflictions de l'âme, la tristesse semble d'abord le partage de tous les figurants, coryphées ou sujets dijprimer carteïîo que le hasard et la souricière de Commerson viennent de condamner à former une association passagère. J'ai

^^P plus qae

plus que do l'embarras à rassembler et à rnppioolier li personnel qui doit agir devant mes lecteurs. C'est me sorte de prem.ière rêpêtitiou générale manques. Persaoni ne suit son rôle ; ceux qui ont plus d'usage de nos plancliei le disent mal et sans entrain. Il est aisé de voir qae chique actenr étudie son voisin avant de déveiopper toossti moyens. Je compte une foule de désertions dans les Minlisses, quelques unes trop motivées pour que je ne les tittne pas pour légitimes et il n'est pas jusqu'à la maliJis qui ne vienno apporter du désarroi dans ces dëbots. Bi^' dément déclarée presqu 'aussi tôt après la fin du proli^ elle se générslise bien vite. Les rôles féminius paraiiseol surtout en proie, presque tous, à une prostration compUM et, pendant les trois ou quatre premiers jours du vo^tp je suis enfin contraint d'indiquer relâche par indisposiliM subite d'une grande partie de mes administrés.

Ce qui me désespère, c'est qu'un nombre assez no(«lilt de Messieurs, très habitués sans aucun doute aui éni«tions de l'Océan, ne paraissent pas tenir grand eomptedi ce qui se passe alors autour d'eux. Cette indifférence im maux d'autrui est d'un fâcheux anguro pour le succès |é nêral, Mais un Imprésario n'est jamais sans ressourwt une allocution serait silrement sans effet; le régisseur»'*^ face, le majordome est appelé, il paraît escorté de M aides ; une table splendide est dressée presque toutl) jour et l'accueil fait à chaque mets démontre de Is joy nière la plus victorieuse (ainsi que la durée des séanMi qu'il n'y a véritablement qu'une très lointaine resseU'l

blance entre les festins les plus luxueux des opéras, des comédies OU des drames de nos meilleures scènes et l'abonlanee délicate du service culinaire des packets.

Les attractions de ce genre sont sans puissance sur les [léophytes ou profanes qui s'aventurent pour la première fois sur les plaines liquides du monde, et les auteurs les plus anciens ont donné des épreuves de l'initiation à la vie maritime des descriptions saisissantes auxquelles on ne peut rien ajouter. Le mot qui sert à les caractériser (nausée) est lui-même d'origine grecque (vaû<r navire) et Hippoorate avait dès longtemps indiqué que la navigation prouvait que le mouvement trouble le corps. Virgile, Horace, Cicéron, Sénèque, Pétrone, Juvénal, Plutarque et bien d'autres ont raconté, souvent par triste expérience, les effets déprimants et parfois cruellement tenaces du mal de mer. Nous n'essaierons donc point de les imiter, reproduisant seulement ici le curieux passage où l'immortel Rabelais a su condenser à merveille les souffrances physiques et morales de ceux qui paient, (comme on disait aux derniers siècles) leur tribut à Neptune.

« Panurge ayant du contenu de son estomach bien re- » peu les poissons scatophages (1) restoyt acropy sus le » tillac tout affligé, tout meshaigné (2) et à demy mort. » Invoqua tous les benoits saincts et sainctes à son ayde,

(1) Mangeurs d'excréments.

(2) Défait.

» protesta de soy confesser en temps et lieu, pnys s^escris » en grand effroy disant : Maigîor dôme (1) hau monamy, » mon père, mon oncle, pleust à Dieu et à la benoiste » digne et sacrée vierge que maintenant, ie diz tout à » ceste heure, ie feusse en terre ferme bien à mon ayse ! j» que troys et quatre foys heureux sont ceulx qui plan- » tent choulx ! Parces (2) que ne me fillastes vous pour » planteur de choulx ! que petit est le nombre de cenlx » à qui Jupiter ha telle faveur porté qu'il les ha desti- » nez à planter choulx ! car ilz ont tousiours en terre » ung pied, l'aultre n'en est pas loing. Dispute de félici- » té et bien souverain qui vouldra, mais qiiiconque plante » choulx est présentement par moi déclairé bienheureux.

» Ha ! pour manoir déifique et seigneurial il n'est que le » planchier des vaches ! » (3)

Les sensations organiques ou fonctionnelles ne changent guères. Le mal de mer compte autant de patients aujourd'hui qu'à l'époque de l'auteur de Pantagruel et les moyens d'y remédier n'ont point acquis d'efficacité absolue depuis les temps les plus reculés. Les théories seules ont continué à s'accumuler dans la science, prenant asseï ordinairement un des symptômes du mal pour la clef de

(1) Majordome.

(2) Parques. On sait leur rôle mythologique.

(3) Pantagruel, liv. 4, chap. 18.

sa cause réelle, et leurs inventeurs, plus avides de nouveauté que de raison, ne paraissent pas avoir profité des enseignements de la tradition, ou médité sur le fait pri* mordial des conditions étroites de contingence et de sympathie des actes physiologiques de Téconomie humaine. La connexion et la simultanéité de ces actes est si grande qu'il est difficile d'en étudier isolément la manifestation et d'arriver par ce moyen à leur cause réelle, soit dans l'état de santé, soit quand cet état vient à être troublé. Nous ne tenterons donc point de réfuter, l'une par l'autre les hypothèses nombreuses émises sur ce point. Leur énumération, leur exposition et leur discussion seraient trop longues et d'ailleurs sans grand avantage. J'ai tout intétérêt du reste à ne pas trop abuser de la patience de mon cher public. Il m'excusera cependant si j'entre dans quelques détails au sujet des meilleurs moyens à employer pour éviter, pallier, soulager et quelquefois même arrêter les souffrances auxquelles il peut être exposé. J'y consacrerai, tout au plus, le temps d*un entracte.

La simple lecture de la quatrième, que dis-je ; des trois dernières pages d'un journal français semble, il est vrai rendre notre digression inutile. A quoi bon des conseils quand il suffit d'acheter au départ un nombre suffisant de boîtes de bonbons de Malte, ou de feuilles de papier d'Albespeyre ou de Jafia ; quand une seule dose d'une foule do liqueurs vantées agit avec sûreté. N'est-il pas plus simple encore de s'asseoir le regard fixé sur un point immobile,

'202 CUAPITRE QUATRIÈME

OU de se coucher on fermant les jeux, selon !& tbâorie i» Darwin reproduite par le D' Armand et quelques «utrt» qui ont sans doute oublié que les aveugles sont sujets àli naupathie. Je n'inaiste pas, et pour cause, sur les prtMptcs du D' Sénianas de T.yon qui ne voit dans le mal ifi mer qu'une maladie prodoits par nn miasme spécisl i l'atmoBplière maritime, mais respectant sans doute Impli' ges des bains de mer. Â peine oserai- je ajouter que le ment observateur fait de la naupatLie une afiectïon analogue» choléra et justiciable du sulfate de quinine. H rewinniande très chaudement pourtant d^s Parrivée à bord '■ faire diète et de s'étendre le plus près possible de b [# tie antérieure et moyenne du pont, sans doute pogr j mieux ressentir et braver les effets da tangage, pliuficheux là que partout ailleurs.

On écrirait du reste un très gros volume sî l'on seulement tenir compte des frais d'imagination faîtsi sujet. M. Granier de Cassagnao, après Wollaston, pi par exemple, dans son voyage aux Antilles, de ooml les efforts de la respiration avec les mouvements du oorro do façon à s'opposer, par de grandes inspirations, au sonl^, vement des intestins vers le diaphragme, cause, d*»] lui, do tout le malaise qu'on éprouve dans une pri navigation. Je ne lui ferai pourtant pas car il ajoute : n C'était quelque chose de si odienin o ment ridicule que de s'étudier b. devenir une monirt n de Genève ou un véritable tournebroche que je d( r- le remède au diable comme cent fois pire que le

Nous conseillerons donc de faire comme il le dit. Un autre savant auteur arrive, par une suite de déductions basées sur la mécanique, à conseiller de corriger la cruelle doucev/r des mouvements du navire en leur substituant quelque chose d'analogue au trot du cheval ou tout soubresaut réalisant une sorte à^équHation artificielle. Il ne serait peut être pas très aisé de remplir cette condition à bord des steamers dont les ponts, salons et cabines devraient être ainsi transformés en salles de gymnase ou d'écoles de dressage, mais M. Guiot a prévu, lui-même, Pécueil le plus terrible de sa méthode en émettant des doutes (trop réels) sur la persistance de la volonté des patients à exécnter les manœuvres qu'il prescrit, dès les premières souffrances du mal de mer.

J'en passe et des meilleurs

Et, en résumé, l'expérience éclaire bien vite sur l'impuissance radicale de ces avis théoriques ou des promesses du mercantilisme pharmaceutique. Le mal persiste et

.la. résignation consolatrice ne vient point s'asseoir au chevet de ceux qui sont en proie à des nausées débilitantes et prolongées. Plusieurs dames, spécialement, restent affaissées, demi-mortes, sans énergie dans leurs cabines,

'trouvant à peine dans le repos au lit un soulagement incomplet.

Et pourtant il est des moyens presque assurés de triompher rapidement, ou d'atténuer tout au moins considéra-

' blcment, les effets de ce mal qui n'épargne presque per-

soDnc au début de la carrière maritime et qui peut amener un tel état de faiblesse, ou déterminer des accidents à graves, que la vie, elle même, est mise en jeu.

Parmi ces moyens l'un des principaux est sans contredit l'exposition à l'air libre du pont et la promenade au bras d'un initié de longue date aux inconvénients du monvement du navire augmenté des trépidations de l'hélice oa des secousses déterminées par les pales des roues. Le I^ pos sur im fauteuil allongé, placé dans le sens de la k*gueur du navire et le jpîus jprès possible du cenin du steamer, est aussi très favorable à un prompt rétablisse* ment. Il peut, quoique rarement, suffire à la guérison cou* plète. De fréquents repas, peu abondants, aidés de l'ingestion de boissons théiformes et aromatiques ; l'usage de grogs, de rhum, de l'eau-de-vie sucrée ou des boissoM alcooliques à la glace ont aussi, chez un grand nombre de personnes, d'excellents effets bien connus dès longtemps car Rabelais dit des Thaîassiens, (hommes de mer) lorsque Pantagruel monta sur mer pour visiter Poracle de 1> dive Bacbuc: (1)

a Tous beurent à eulx, ilz beurent à tous. Ce feat h » cause pourquoi personne de l'assemblée oncques par 1» » marine ne rendit sa guorge et n'eut perturbation d'es- » tomach ne de teste. Auquel inconvénient n'eussent taitf » commodément obvié beuvans par quelques iours parayaa*

(l) En hébreu, bouteille.

"» de Peau marine ou pure, ou mistionnée avecques le vin, » nsans de chairs de coingz, de escorce de citron, de ius » de grenades aigres et doulces, ou tenans longue diète ou » se couvrans Pestomach de papierz ou aultrement faisans » ce que les folz medicins ordonnent à ceulx qui montent » sur mer. »

On voit que Pusage des acidulés, des astringents et des topiques sur l'estomac est de date ancienne et qu'il n'avait pas plus de succès au 16® siècle que les limonades ou liqueurs légèrement acides que quelques auteurs modernes ont aussi recommandées depuis. Ceux qui croient avoir inventé récemment l'emploi de Peau de mer pure ou additionnée de vin, guidés par cette consolante mais par trop Bybillique pensée que dans la nature le remède doit être il côté du mal, seront sans doute étonnés de voir le sceptique curé de Meudon témoigner déjà son aversion justifiée pour une boisson aussi nauséeuse qu'inefficace : On a dit que Pécole de Salerne l'avait comprise dans ses cenftons dont l'un est souvent ôité comme suit :

Nausea non poterit quemquam vexare marina Antea cum vino mixtam si sumpserit illam (l)

Mais, à supposer qu'on pvit admettre un pareil texte, ^'expérience n'a pas sanctionné ce précepte que nos re-

(1) Le mal de mer ne peut atteindre celui qui aura pris préalablement une mixtion d'onde marine et de vin.

CBAPITEB QUATRIÈME

cherches bibliographiques pourraient faire modifier, sans plu^ de succès pour les malades, en adoptant la TeraoDsuivante où Pabsinthe remplace le vin.

Nausea non poterit quemquam vexare marina.

Si prias hanc vino commixtam 8ump$erit herham, (1)

On doit donc rejeter complètement ces remèdes biei inférieurs aux boissons alcooliques très préconisées parles Anglais (peut être en leur qualité d^éminents ihàlaisitn ou marins] et dont les résultats stimulants sur les centm nerveux et Pestomao lui même ont été constatés plnsienn fois. Le Champagne est également un bon moyen de rés» ter au mal de mer, ce qui a fait dire :

« Quel remède précieux : on en prend pour se rétaUir n quand on est malade, on en prend pour se maintenir a » santé quand on se porte bien ; à bord comme à teneil w opère des merveilles et ce serait en vérité presque doin- » mage qu'un spécifique vint remplacer un aussi agréable » palliatif. »

J'accorde aussi une vertu particulière, principalement pour les dames, à l'ingestion de petits morceaux de glaf* et surtout de perles d'éther ou de chloroforme dont l'esveloppe ne se brise que dans l'estomac. J'ai pu très sofr vent arrêter ainsi avec la plus grande rapidité les vomissements et les souffrances.

(1) Prêt à vous embarquer buvez du vin d'absinthe, Si du vomissement vous redoutez l'atteinle.

On pourrait user enfin des ceintures compressives maintenues contre la région stomachale, et non sous le ventre à la mode chinoise, mais n'en déplaise à leurs défenseurs modernes, Kéraudren, Tasse, Legrand, Fischer, Jobard et autres, Pinvention n'est pas de leur fait. Montaigne en parle dans ses Essais, sans avoir voulu y recourir, sans doute parce que le conseil venait des médecins qu'il n'aimait guères : « Ils m'ont ordonné, dit-il, de me presser et cengler » d'une serviette le bas du ventre, ce que je n'ay point » essayé. »

Il est certainement des tempéraments ou, selon le langage médical, des idiosyncrasies rebelles à tout remède et qui voient se perpétuer leurs tourments jusqu'aux derniers moments du voyage. A ces victimes de la mer point d'autres conseils que ceux de conserver le repos dans la position horizontale aussi exactement que possible et de s'alimenter sans cesse malgré le dégoiU qu'inspirent les mets. Elles y gagneront de rechercher toutes les chances de nutrition et de prévenir les étreintes atrocement douloureuses de l'estomac se contractant à vide. Ces douleurs sont quelquefois si vives et leurs conséquences si dangereuses ^ue nous ne nous sentons point le courage de donner notre assentiment à la création proposée par un écrivain spirituel d'une classe des maladies comiques de Vhumanité

Comprenant, avec le mal de mer, toutes les affections que Personne ne prend au sérieux et qui sont l'objet habituel •^ plaisanteries de la part de ceux qui n'en sont pas at- ^ înts. Nous espérons même qu'on trouvera, quelque jour,

208 CHAPITRE QUATRIÉHB

le spécifique que nous ayons vu si souvent être Tt vœux ardents et nous dirons, pour terminer, que temps, le bon vent, les qualités nautiques de cert vires et surtout la stabilité remarquée par tons le gcrs sur les steamers de la Compagnie Générale lan tique française, influent d^une manière très xn sur la durée des épreuves des premiers temps de bord.

En général, après un petit nombre de jours, 1 tants des packets sortent des cabines où la maladi que les tenait séquestrés, et cette assuétude T)u s mance sera sans doute toujours le principal écneil c ries du mal de mer. Les tables, un moment dé voient se remplir peu à peu leurs vides. Les ponts serelles abritent de nouveau des ligures un peu pà lesquelles naît le sourire et la gaîté. Les toilettes tant négligées, symptôme grave ! deviennent l'c soins plus assidus. Les connaissances s'établisse groupes se forment, une sorte d'intimité semble poindre et alors aussi commence la partie la plus santé du voyage, celle qui, seule, peut enfin servii dre aux impressions que nous avons promises.

J'ai déjà prévenu mes lecteurs et mes lectric( composition très variable du personnel réuni de points du monde sur le théâtre commun du stean uns et les autres ne s'étonneront donc point de 1 que je dois éprouver à remplir le programme qui été tracé d'avance.

Il est cependant des parties de ce programme qu'il est issible d'aborder d'une manière générale, ce sont celles li correspondent à la description des incidents matériels t la yie intérieure des vapeurs. L'exposition de ces déîls, utiles et intéressants à plusieurs égards, va précéder He des faits où l'imagination, les talents, les grâces et I qualités (je n'ose parler des défauts) des hôtes tempères dos packets tiendront naturellement la première ce.

)es incidents matériels ne sont autres que ceux de la •ribution plus ou moins réglementaire de la journée. 3t le canevas sur lequel il faudrait des doigts plas exer- <^ae les nôtres pour créer une toile digne du public veut bien nous accorder un moment d'attention. O'est ^dre dans lequel chacun est bien obligé de renfermer

fois ses besoins, ses désirs ou ses aspirations, ou, pour xiir au terme de comparaison du commencement de ce >itre, c'est la scène véritable où nos personnages doi- . agir, se mouvoir et vivre jusqu'à ce que la toile tombe, ^à-dire jusqu'au moment où l'arrivée au port fait son- L'heure de la liberté. Prenons donc le jour à son déet retraçons rapidement les moyens qu'on peut avoir laer pour en faire disparaître la monotonie, pour en insor le moins tristement possible tous les instants, ilvio Pellico a dit dans l'un des premiers chapitres du

martyrologe de sesjprisons : Lo Svegïiarsi la jprima

210 CHIFITRB QUATRIÈXI

noiiê tnprigionê ê cota Korrênda, (1) Il y a bicai que^ve •hose d^EDalogne dans le réveil de là première nuit passée à bord. Malgré Pezoellente confection du lit, malgré bprétcnce des sommierB élastiques et la coquetterie du reste de l'ameublement des cabines, on est assez péniblemflit impressionné quand, le sommeil venant à cesser, le regtfd étonné vient embrasser l'étroit espace dans lequel doit s'icouler la plus grande partie de la traversée. On lu* bitait la veille des appartements commodes, spacieux, largement ventilés, où le soleil entrait à pleines fenêtres, oi le confortable se traduisait par mille détails, mille usies* siles, ou même par mille inutilités ; et, tout à coup,tostei ces conditions de bien-être que l'on appréciait àpeisCi tant elles semblaient indispensables et naturelles, ont d» paru pour faire place à toute une série d'entraves oa ^ gêne même corporelle.

« Je n'oublierai jamais, a écrit à ce sujet le spirituel » Charles Dickens, la stupéfaction quart-parti sérieuse » trois-quart-parti comique avec laquelle, le matin da » Janvier 1842, j'ouvris la porte pour introduire matètt » dans ma cabine à bord du steam-packet Britannia^ ^ » 1200 tonneaux de charge, en partance pour Haliltf » et Boston et transportant les malles de sa Majesté.

» Que cette cabine fut spécialement retenue po<

(l) Le réveil de la première nuit de prison est une chose t'f rible.

COMME ON VIT A BORD ^i {

> Charles Dickens, Esquire, et Madame Diokens était

> chose clairement démontrée, même à mon intelligence

> effrayée, par un très petit manuscrit annonçant le fait

> matériel et qui se trouvait piqué sur une très légère ^ couverture recouvrant un très mince matelas placé, com-

> me im emplâtre chirurgical, sur une étagère presque p inaccesible. Mais que ce fut bien là la chambre de.re- » pos au sujet de laquelle Charles Dickens, Esquire, et » Madame Dickens avaient eu des conférences de .jour et » de nuit depuis au moins quatre mois ; que ce fut là^ par » . quelque impossibilité, cette petite et gentille cabine rê« » vée que Charles Dickens, Esquire, avec son instinct de » divination très développé, avait toujours supposé devoir i» contenir au moins un petit sopha et que Madame Dic- » kens, dans une modeste quoique plus grandiose concep- » tion, avait tout d'abord pensé devoir contenir au moins ^ deux énormes porte-manteaux dans quelque coin hors » de vue, ce sont là des vérités que je ne pus en aucune » façon, dans le moment, forcer mon esprit à supporter » ou à comprendre. » (1)

Le fécond et charmant romancier s'y résigna pourtant sans trop de peine et bien d'autres l'ont imité depuis. On s'habitue même assez vite à ce dét^l de la réclusion maritime, et d'ailleurs mille raisons portent à sortir de l'étroite couchette, ou mieux, de l'étagère supérieure ou in-

(1) An^erican notes for gênerai circulation.

rntPITIIB QUATIltSB

fërieure r|iie le sort ftlloao à chacun pour le repos de li Duit. L'heare du premier repas va sonner ïnvEiri&blemerit à 7 benree. Le jour a déjA envahi chaque chambre en même temps que le bruit des travaux da propreté des pouii a réveillé les plus intrépideB dormeurs. On se décide dom: à abandonner la position horizoata.le et à essayer d'éUu' cher une toilette sommaire pour l'achèvement de Isqnelli le canapé de rigueur offre plus d'une fois nn secovn portftnt.

Je ue parle pas ici, bien entendu, des dames rarei matinales h. bord des steamers et pour lesquelles le lever du soleil en mer ne parait pas avoir jamais eu beaoomp d'attrait. Pour elles la matinée commence à peine à l'heiiK du déjeuner réel, entre 9 et 1 1 heures, sons que pour eoli l'appétit du matin ait perdu de ses droits. Mats il est si doux de savourer lentement, chez soi, même dans une cellule, les douceurs du café, du lait, du chocolat, du thécl de leurs accessoires ! Et puis, dans quel état de nêgligîi grand Dieu I pourrait-on bien ae présenter à une heure si peu avancée 1 La passagère n'exclue jamaïa la femme -

EL paraître au 9!i1on dans le simple appareil D'une beaulé qu'on vient d'arracher ftu soninieil

serait vraiment plus inadmissible à bord que partout ail-

, La portion la plus noble de l'assemblée, (qu'on sacl» a que je ne fais que subir, en écrivant ainsi, la loi gna maticale qui différencie si mal le masculin du fémiaiuj doit dono attendre celle qui s'intitule par eompensatiOD 1>

plus belle moitié du genre hamain. Elle s'en console en se préparant sérieusement aux luttes répétées que son estomac sera contraint d'affronter pendant toute la durée du jour contre la longueur et le nombre des repas. Le pont reçoit ensuite ses premiers visiteurs, avides des nouvelles de la nuit, curieux de renseignements sur la vitesse atteinte et la distance parcourue, mais ce n'est en quelque sorte qu'une apparition et le déjeûner réunit bientôt les passagers des deux sexes.

Il y a pour ce repas à bord des steamers français liberté complète d'allures et les goûts les plus divers se donnent oarrière dans le choix des mets ou dans l'ordre de leur sucoession. Toutes les nationalités s'y trahissent par leurs liabitudes. La carte offre les moyens de satisfaire tous les caprices et l'originalité de la réunion n'y perd rien. On dirait d'un restaurant d'exposition universelle ou d'un hôtel envahi par un train de plaisir. Les demandes les plus opposées se croisent à l'office. Les boissons les plus diverses se servent. On peut remarquer des partisans de toutes les traditions culinaires, hygiéniques ou gastronomiques. Le brouet noir seul n'a pas d'adeptes, encore est-ce, sans aucun doute, faute de Spartiates dans le public. Le cuisinier d'un steamer français servirait même (je l'atteste pour celui de VEwrope et du Féreire qui est provençal) des escargots au cumin et des petits chiens à gros ventre, à soies roses et engraissés de marc d'olives, si la lecture de Salammbô n'avait à tout jamais dégoûté les gourmets de ces mets carthaginois.

Même absence d'nnilé dans la durée de cette réunion. L'arrivée dos convives y est tout aussi facultative que leur sortie. Chacun consomme lentement on rapidement, à sa gQÎse. La désertion des tables n'a rien d'obligé ; elle s'opère par groupes ou isolément et, quand le temps est beou, le pont recueille en entier les aeteorE de ces premières ecènes des distraiCtions sérieuses du joni.

Denx heures séparent Bculement le déjeuner à li cutt de la collation ou Lunch que les tables françaises ontbia été obligées d'admettre à l'imitation des usages onglui ou américains, mais eet intervalle est largement ram^ par la promenade aar le pont, par des causeries et snrtonl par l'attente du tableau qui indique sommairement min que l'on a fait dans tes 24 heures et la distante! franchir encore jusqu'au but du voyage.

C'est une des périodes les plus fièvreases de la joi l'événement le plus marquant et le plus impatiei désiré. Les claquements du fouet du postillon ou le« du cornet des conducteurs des anciennes voitures postes ne produisaient certes pas plus d'effet sur les gènes des petites villes do province réunis sur la d'armes de leur endroit pour y devancer la distribl des papiers publics et reporter sur le gouvernement! mauvaise humeur du moindre retard. Tous les neura, hommes ou dames, ont préparé les carnets enregistrent avec un soin serupuleuï les oliiffrea de W gitudo et de la latitude du point oA l'on est chaque à midi; ainsi que la somme des milles parcourus. Lei'

pérances se formulent ; les passagers émérîtes ont déjà contrôlé le nombre des évolutions des roues. Des paris B^engagent et le matelot qui reçoit du commandant la pancarte bien connue où s'inscrivent les renseignements précieux est littéralement entouré et pressé par la foule qui, la curiosité satisfaite, s'écoule aussitôt, joyeuse, triste ou résignée selon l'arrêt qu'elle a pu lire.

Ces impressions durent peu, comme toutes celles qui sont trop vives, et les sons du gong viennent du reste apporter une diversion puissante aux regrets, (s'il s'en est formé) en signalant, à une beure, la collation.

Ce repas n'est, il est vrai, qu'une sorte d'intermède de friandises, de sucreries, de confitures auxquelles des appétits plus robustes additionnent, seuls, des viandes froides et des ablutions internes, eoatray de Champagne et de sber^ ry. Il remplace pour les dames la visite au pâtissier en renom qui sera sans aucun doute bientôt une nouvelle nécessité sociale. Pour les hommes c'est l'équivalent de la fréquentation des Bar»rooms ou des Oyster^s saîoons américains. Il sert aussi de point de départ pour les liaisons qui se forment à bord et pour les causeries que favorise la liberté extrême d'association de table pendant cette nouvelle épreuve du sens du goût.

Au Lunch succèdent en effet les lectures, les conversations, les jeux de toute sorte et, pour quelques groupes, de nouvelles promenades sur les ponts supérieurs, tandis que les voyageurs habitués vont au fumoir reprendre leurs parties interrompues. La bibliothèque du bord, largement

216 CDAPITBE QUATRIËHS

approvisionnée de livres aaglais, améric&ins, e^gnolaïl françaiB offre à tous les goi^ts dee ouvragée choins. Ghr que caractère y puise, eelon sa fantaisie, lea récits di royagcB, les œuvres critiques, religieuses ouListoriqneB,» lea produits de l'imagination brillante des pins grande noms de la, littérature. Ceux et eelles qui ne cbercheil que ramuscmcnt des yeux, alors que la pensée s'envelei loin rêveuse, préfèrent les illustrations ou les livre» d' mages, quelques autres s'isolent un peu pour écrire Iran impressions de voyage, et les heures coulent parfois pides qu'on est souvent surpria de voir se dresser de ni» veau les tables qui doivent transformer uoe fois de pii le salon de lecture en salle de banquet.

Quatre heures est le moment fatal pour ces prépaiatib maïs les bruits retentissants et un peu sauvages des lait' tams et gongs n'a rien d'effrayaut eu ttomme, an pour les appétits robustes, puisqu'ils annoncent le dlM solennel qui oommence invariablement à quatre beuras demie. Une demie-heure ost un court délai pour oompléW ou refaire, avant le repas, une toilette irréprochable et(* raitre sovs les armes, suivant l'usage de tous les ste

i dames savent qu'à cet instant du jour l'exioH' tude est l'eztrémc politesse. On dit même qu'à bord à certains paoketa elle est aussi l'Indispensable piadeD" pour être bien servi. Le second avertissement ne tronn donc point de rebelles et les rangs se garnissent comsi ceux des soldats aux jours de grande revue.

Chaque table offre souvent une pbysionomie partii

ière, quelquefois même des différences très tranchées, car eur compositbn est entièrement laissée au choix des preaiers arrivants qui préfèrent, à juste raison, n'être pas éparés de leurs parents, de leurs nationaux, de leurs reations amicales ou intimes. Une seule fait exception, celle la capitaine qui s'entoure ordinairement des personnes |ai loi sont particulièrement recommandées et des dames m demoiselles voyageant seules dont il a le doux privilège d'être le protecteur né et l'appui.

lie dîner dure ordinairement plus d'une heure et l'on >ardonn6ra bien à un médecin, forcément hygiéniste, de rester perpétuellement surpris de l'aptitude étonnante de La cavité stomacale humaine capable d'ingurgiter, à de si 3oarts intervalles, des masses d'aliments aussi considérat>le8. Il n'est certainement pas de maison princière qui puisse compter dans ses festins un plus grand nombre de plats de tout genre, d'entre-mets, d'entrées, de desserts plus abondants et plus variés, mais :

Que faire en un ship à moins que l'on ne mange?

St puis, l'aspect appétissant des mets ; Tart que dénote leur apprêt ; le luxe du service, des cristaux et du linge ; le cliquetis des verres, ne sont-ils pas là pour séduire les mmua et les oreilles en même temps que le talent culinaire du chef réjouit Vodorat et le goût ? Pourquoi le toucher résisterait-il à cette conspiration dos autres sens contre lui ? L'habitude, cette violente et traîtresse maistresse ^^escole, s'en mêle d'aiUeurs, ainsi sans doute que quelque Niable (évidemment celui de la gourmandise). On sucoom-

bc donc h la tentation avec d'aataat moins de soi qu'on n'a paa à faire l'aveu du pauvre animal de la oondaniné pour avoir mangé l'berbe d'autrai, n'y aja oun droit.

Âaasi n'est-ce qu'aa nom de la santé que je rfclu contre la profusion des mets ou la multiplicité des npi I et, dans mon rùle de censeur, je pousserais presque le tik I jusqu'à demander à Dieu des tempêtes régnlières ■ l'Océan pour diminuer au moins la quantité des alim oonBommêfi, si la stabilité connue des steamers de la * pagnie Transatlantique n'avait démontré que c rable société ne peut entrevoir l'espérance de f grandes économies de ce côté.

n est plus de six heures quand le café et les liqM ont été appelés à précipiter la digestion du dîner. De M velles et très hygiéniques promenades ont alors lî le pont, si le temps le permet. Mais la réclusion à l'fi rieur des salons n'est ijiie trop souvent la règle et jfl pas besoin d'en décrire les dangers au point de v santé. Il est vrai que les distractions de la soirée comiBni- ■ cent bientût avec leurs incidents variés do musiijne, i> chant, de jeux et de lectures. Noua aurons à y plus loin et nous devons ajouter, pour terminer u qu'on pourrait croire épuisée, que le thé, entouré d'at soïres nombreux, se sert à huit heures et qu'enfin îl même de frêles natures qui cèdent encore à onze henrei^ I soir aux attractions d'un souper de nuit analogue à qui suivent la sortie des bals et des théâtres I

COMMZ ON VIT À BORD 2i9

Que mes leoteurs qui n'ont jamais vu la mer que des hanteurs des grèves de nos côtes et qui se bornent anaohorètement à deux repas quotidiens me pardonnent cette longue exposition. Qu'ils ne m'accusent point surtout d'exagération dans tout le récit qui précède. Je ne veux être ici qu'un historien fidèle et la discrétion sacerdotale de ma profession m'interdit même d'appuyer ma narration de preuves trop décisives. Que deviendrais-je si j'allais 'révéler les dépenses de la pharmacie en sedlitz powders, citrate de magnésie, sels effervescents et autres auxiliaires plus ou moins agréables des digestions difficiles 1 Que 'diraient mes chers malades d'autrefois (je suis absolument 'discret à l'endroit de leur sexe) si j'allais divulguer de plus les confessions qne je dûs entendre et les traitements que je fus quelquefois forcé de conseiller pour indi- "gestion I

^ On pourrait cependant formuler contre moi un reproche d'oubli ou d'injustice et je m'empresse de me justifier de ces vilains défauts, les plus horribles de ceux qu'un chroniqueur puisse avoir, tf'ai complètement négligé dans ma description deux occupations importantes du jour et je dois faire ample réparation de ce méfait.

Je n'ai pas dit d'abord un mot du Bar Eooniy buvette en permanence où l'on peut se procurer à frais modérés tous les Drinks ou boissons inventées par l'imagination américaine. Je signale donc à la fois l'excellence et les avantages (peut-être nécessaires à bord) des stimulants très connus sous les noms harmonieux de Brandy Cock

220 CHAPITRB QUATRIÈME

tail (l), Sherry CMer (2), Mint Julep (3), Gin 3V dcUy (4), Whisky punch (5J, etc., eta Leur variété n't d'égale que leur force alcoolique, mais il est auBfli des Isat vages plus doux, simplement sucrés et tout ausfii ^as^ qui, pour n^avoir pas autant de débit, sont peut<être|rf' férables aux premiers.

Le second oubli concerne l'existence d'un ooiftori bord. Il n'y a pas à en discuter l'utilité puisque noiuavtf déjà parlé de coulisses, de théâtre, de salons et de BiiM C'est d'un autre côté une institution tout aussi néoeMi pour un Américain que celle des pompiers à New-Toi Ceux qui du reste n'ont pas éprouvé le confort des joi^ tueux fauteuils à crans des Figaro du nouveau-monde,)*' dant les longues et patientes manipulations de ces artiM ne peuvent avoir qu'une idée de sauvage des bi^ifûtofi résulteraient, pour l'humanité toute entière, de l'introd» tien et de la généralisation en Europe de l'art des barUfli

(1) Eau-de-vie queue de coq, composée de Bitier^ d*Eau-de-Vit de noix muscade râpée et de morceaux de glace concassée.

(3) Vin de Sherry ou Jerez, Eau-de-Vie, sucre ou sirop, et muscade, citron et fruits rouges selon la saison.

(3) Madère, glace en fragments, sucre ou sirop, menthe, o^ nas et autres fruits.

(4) Genièvre, Eau chaude^ sucre et citron.

(b) Punch au whiskey ou Eau-de-Vie de grains. La pluptit^ ces boissons se boivent à l'aide de chalumeaux de paille de

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Mcains. Il n'a de supérieur ou d'égal que celui des den- ;es du même pays.

Lies anciens étaient plus superstitieux que nous à cet Iroit. Ils regardaient comme un très funeste présage nploi des instruments des coiffeurs en mer, excepté dans noment du naufrage où ils faisaient volontiers le sacrii de leur chevelure pour calmer la colère des dieux irri- . Pétrone le rappelle expressément dans son satyricon ind le propriétaire d'un navire apprend d'un de ses passera qu'on a osé enfreindre les usages reçus. X Quels sont donc, lui dit Hésus, les misérables qui se )ont fait raser la tête cette nuit au clair de lune ! Par BEercule ce sacrilège est d'un très dangereux exemple 3ar je dois dire qu'il n'est permis à personne de se couler les ongles ou les cheveux sur un vaisseau à moins me le vent ne soit irrité contre la mer. »

se Est-il possible, s'écrie Lycas, furieux et troublé par ses paroles, que quelqu'un des passagers ait eu pareille ïudace ! Qu'on amène ici les coupables afin que je sache jiiels sont ceux dont le sang doit purifier ce navire. »

Bt de les condamner, dans cette pieuse intention,

10 coups de corde.

Les progrès de la civilisation ont heureusement duppri- , dans la marine, les peines corporelles, comme ils ont iruit les préjugés relatifs aux /raf^rs, et l'atelier, (j'al- 3 dire V étude ou le salon) de ces artistes est spéciale* ut encombré pendant les belles traversées d'Europe K Etats-Unis.

S2!2 CHAPITRE QUATRIÈMS

Je dois aussi dire un mot de la Stetoardess on îeaoA de chambre, auxiliaire indispensable des toilettes féminines. Elle tient, à bord des packets qui sillonnent le Norl de l'Atlantique, une place qui Pélève au dessus de la domesticité et quelques unes ont même su acquérir, aYeek temps, une véritable considération personnelle en raifloi des soins tout spéciaux qu'une longue expérience des tar | c yersées maritimes leur a permis de donner, tout partie»; lièrement aux dames condamnées au séjour des calinEi Charles Dickens n'a pas oublié celle de la Britannia àM l'esquisse trop courte de son voyage :

« Que Dieu la bénisse, dit-il, pour ses récits pien8eBMit| n » mensongers des voyages de Janvier I Que Dieu la W-l u » nisse, pour sa mémoire si nette de la traversée comi'l ^ j> pondante de la dernière année. Personne alors n'étiiti » malade. Tout le monde dansait du matin au soir. C't* » tait une partie de plaisir de douze jours ; une scène om » tinuelle de gaîté, de distraction et d^allégresse. Qu'eb » ait toute prospérité pour son bon visage et pour sespr»* » dictions de bons vents et de beaux temps, toutes faïuses; » ou bien je n'aurais pas conservé d'elle un aussi bon w* » venir. »

Celles de tous les steamers ne peuvent évidemment avoi cet agréable accent écossais qui rappelait si délicîenseiB^ la patrie et le foyer de la famille à l'oreille de la ohèi« compagne du charmant conteur, mais leur rôle est bis vite apprécié par tous ceux qui ont une fois éprouré* «[ue le langage de la femme apporte de consolation pendtfi

les angoisses de l'âme ou les fatigues et souffrances du •orps.

Ici s'arrête notre revue. Nous avons en effet décrit les incidents généraux du jour et de la soirée dont le terme est invariablement fixé à onze heures à bord des packets. A ce moment le calme succède à l'agitation des salles communes^; les cabines se peuplent successivement de leurs hôtes et la nuit du steamer commence.

Sur le pont, devenu presque désert, c'est l'heure ou Tâme peut éprouver les impressions les plus variées et les plus singulières car l'obscurité prête à toute chose des formes bizarres et fantastiques, en même temps que l'imagination des profanes de la mer écoute, anxieuse, le bruissement du sillage du navire, les cris du vent à travers les <H>rdages, les ordres donnés aux matelots, le grincement des poulies et des manœuvres. Ces bruits étranges produisent des sensations toutes particulières, le plus souvent Daélancoliques et tristes comme toutes celles qui naissent su dehors de la lumière et du soleil, mais non dépourvues i*uii certain attrait puisqu'on ne peut les oublier une fois ln'on les a ressenties, puisqu'on les recherche alors même lue l'habitude les a émoussées.

On en éprouve d'analogues au dedans du navire où elles >Xxt souvent quelque chose de ce plaisir égoïste, c'est-àiîre réel, que le gracieux poète Tibulle à rendu par ce» ^ers charmants :

Quam juvat immites vento» auâire cubantem.

224 CHAPITRE QUATRiitllB

Aut, gelidas kihemus aqttas qyum fuderit autter, Seeurum somnos imhre juvante sequi ! (1)

Mais à cette expansion de satisfaction intime se joint toujours, à bord, la conscience craintive que la vaste solitude de POcéan et les dangers de la mer sont bien propres à inspirer.

Et, quand vient enfin le repos, est-il égayé de doux rêves, rappelant l'amour envolé, la patrie absente, le fbyer ihatemel ou les songes toujours dorés de l'avenir ? Est-il agité des douleurs de la séparation qui brise le cœur et que Marie Stuart a si poétiquement exprimée quand elfe quitta pour la dernière fois les rivages de France ? Le dommeil vient-il toujours s'asseoir an chevet du lit que bercent les vagues, ou bien la veille et l'obscurité vpçmtent elles leur tribut aux terreurs que causent dans les insomnies les grondements sourds de la machine et le bruit des flots contre les murailles du steamer ? Qui pourrait jamais bien peindre la variété des sentiments à cette heure de recueillement, oi\ Pisolement prête aux moindres faits les couleurs riantes de la fantaisie ou les teintes sombres du cauchemar ! Je ne l'essaierai pas, et, respectant le voile que chacun aime à maintenir sur ces mani-

(1)0 qu'il est doux d'entendre dans son lit la tempête furieuse, ou de s'assoupir sans crainte au bruit de l'averse glacée que répandent les vents d'hiver. (Tibulle. Elégies, liv. 1er. Elégie 1"- Vers 41,43,44.)

festations secrètes et les plus vraies de Pâme, je m'empresse d'aborder le chapitre tout aussi délicat qui doit être consacré à la partie intellectuelle et vraiment sociale

^ de la vie dont je n'ai jusqu'ici pu esquisser que les côtés

*- presque prosaïques.

J'ai parlé plus haut de théâtre et pour ménager Tinté- TÔt je vais d'abord m'occuper des spectateurs. Comme partout, ils sont plus nombreux que les acteurs (je ne parle

, que des bonnes scènes) et comprennent à bord deux catégories : le personnel du steamer lui-même et la masse des voyageurs indifférents, insouciants ou misanthropes qui se

^contentent en général d'user à leur volonté :

r^ De ce droit qu'à la porte ils ont payé comptant.

)B *Les uns et les autres représentent assez bien les habi- ^taés et les abonnés de nos spectacles, mais avec diverses - Nuances, et j'omets à dessein, parmi les premiers, toute la

partie militante de l'équipage distinguée en trois classes ^séparées, les matelots, les chauffeurs et les garçons de -service, non sans payer un juste tribut aux fatigues et au

%èle de tous. Que de belles pages l'on pourrait écrire spé- =^ialement sur ces hommes intelligents, laborieux et hardis,

qui, jour et nuit, manœuvrant sur le pont ou attisant les "^fournaises ardentes de la machine, réunissent leurs efforts

jpour lutter contre la tempête et vaincre la résistance des :3fiots.

Je ne ferai que signaler aussi les officiers du bord soit

226 CHAPITRE QUATUÈMB

qu'ils aient pour fonction la direotion générale du nom pendant les quatre heures que Ton désigne en mirmeflov le nom de quart ; soit que leur incombe la charge ifflp tante de yeiller au mouvement harmonique des lOUp multiples qui dotent les steamers de leur plus remaïqttble qualité, la vitesse. Tous, absorbés par leurs serrioa distincts et pénibles, se mêlent peu à Paotion coraiss» pendant la durée des voyages et cherchent, dans les obtf' bres et salons qui leur sont exclusivement réserrés,©» pos légitimement acheté, dès que cessent leurs fonoticM journalières.

Il n'en est pas tout à fait ainsi des autres personne«« TEtat-Major des packets, c'est-à-dire du commandant,» médecin et du commissaire ainsi que de l'agent des po6^ représentant de Tadministration qui subventionne les lignes transatlantiques.

Le premier personnifie réellement le steamer qu'il co»* mande au point que l'expérience a souvent démontré, vr puis vingt cinq années, que le nom seul de tel capit»* suffisait pour attirer invariablement à bord de tel naviJ' la foule toujours plus nombreuse des passagers. Qo* porte en effet un titre plus ou moins illustre ou sonore éci* à la poupe I Qu'importe la force du moteur ou le luxe» installations intérieures 1 Tant vaut le pilote, tant van vaisseau, et c'est surtout pendant les nuits des travers^ quelquefois terribles du Nord de l'Atlantique qu'il «^ consolant d^avoir la conviction profonde qu'il est un bot me capable, actif, énergique, dont la paupière ne se k''

que si rien ne peut venir compromettre le salut de

t homme a passé sa jeunesse loin des siens, dans de ains voyages ou dans les luttes héroïques des gran- >êches du Nord, partageant avec les matelots qu'il lande aujourd'hui les fatigues, les travaux, les priva-

et les dangers de toute sorte qui marquent chacun istants du noble métier de la mer. Les rudes épreue cette vie à la fois étrange et sublime, quand on la lit bien, ne lui ont pas fait abandonner une carrière les héros sont si souvent des martyrs. Au contraire ont rendu plus fort pour lui cet attrait irrésistible oussait vers Pinconnu les grands navigateurs des der-

siècles et qui fait triompher ceux de nos jours des s cruelles qu'entraînent avec elles Pabsence du foyer séparation des êtres les plus chers. Il faudrait avoir nie et le style puissant du grand poète qui a écrit les Misérables Pinimitable chapitre de la Tempête un crâne, pour décrire ce qui se passe aussi dans i de cet homme à l'heure où le calme a cessé, où la }e rue terrible sur le steamer qu'elle semblait cares- >ut à rheure et bercer sur ses vagues ; ou bien quand la brume épaisse peut soudain apparaître un navire, peur, une île de glace, un éoueil.

3st seul dans la nuit profonde scrutant à travers l'obsi qui l'entoure de toutes parts, comme un suaire, le ir qu'il ne peut pas tenter d'éviter en donnant l'ore diminuer la rapidité de la course effrénée du stea-

228 CHAPim QUATRlfiM^

mer qui bondît légèrement sur les yagaes ou creiue pé» blement son sillon dans l'Océan. Il a laissé bien loin, li aussi, comme les passagers qui dorment confiants âuui Mi active garde, des personnes aimées, de petits êtres qi dansaient hier sur ses genoux eft sa pensée s'envole tf doute bien des fois, pendant sa longue veille, vers le oè de terre oi\ son retour sèche à peine les larmes du défttl Mais il lui faut refouler bien vite ces impressions {i pourraient dominer son âme et mouiller ses yeux. Di dans ses mains toute responsabilité, après Dû% coioi le disait pieusement la vieille formule qu'on néglige f^ être déjà dans l'irrévérence moderne du passé. Il U toutes ses facultés, toute son attention, au seul but Jek conservation de son navire et de ceux qu'il abrite, et,!* souvent, quatre et cinq jours et autant de nuits s'écooW sans que l'accomplissement de son devoir lui permette è prendre le moindre repos. Ne lui demandez pas tonjo® un front riant, l'abandon des longues causeries et V(^ vation minutieuse des mille riens du monde oisif. B ») pourrait suffire au milieu des préoccupations incessants de la direction du packet. Viennent d'ailleurs les ]^ d'épreuve, ou ces désastres que la prudence et la vif lance la plus grande ne peuvent prévoir, et vous retm^ rez en lui l'initiative qui inspire, l'esprit qui commsD^ l'énergie qui fait obéir, le courage qui sauve.

Est-ce à dire que je viens de tracer un portrait défi* taisic ? non, il m'a suffijb de me souvenir. J'ai rencont» dans les nombreuses années de mes longues courses mf

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unes bien des types auxquels je pourrais rapporter les Kies qui préoèdent. Il en est, et ce ne sont pas les moins ''faits, qui ne sont plus, (1) mais la modestie du capitaine L sut conserver, à l'aide d'héroïques efforts, les passa- "'S de la Vesta dans son épouvantable collision contre Lriic ne peut se i^ouver froissée si ma plume est au- Lrd'hui guidée par la mémoire d'événements plus récents. Irois personnes reçoivent du capitaine, et sous sa res- 3isabilité directe et suprême, la direction spéciale des "isions principales du service des packcts. Le second mitaine, préposé aux détails du navire en général, des ielots et du chargement ; le mécanicien en chef, chardu monde parfaitement isolé de la machine et des soutes s'entasse le charbon ; le commissaire, surveillant parnlier de ce qui concerne les cabines, les salons, l'office, «nisine et les tables, soins dont l'importance est facileoit saisie. Cette séparation des pouvoirs a plus d'un ^ntage. Elle donne aux steamers français une régularité une ponctualité de service. intérieur tout à fait remarcibles. Elle est d'autant plus utile au bien général que commandant, débarrassé de toutes questions minutieu- 3, peut intervenir plus souvent et plus à propos pour

1) Je ne paie ici qu'un faible tribut de reconnaissance à la t moire de deux marins sous les ordres desquels j'ai eu Thonur de servir. Le capitaine de vaisseau Barbet et le bien re-* attable amiral Jéhenne.

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exercer souverainement le contrôle s pareille réunion d'individus.

Quant à l'agent des poatea et an médecin, ile lia gnent ù. bord des navires de la Compagnie Générale Tn atlantiijue de l'immense intérêt pris par le gonvernein français au Euccès et à la prospérité des lignes créées J ces dernières années sur les Etats-Unis, le Menijnep Antilles et Panama. Le dernier est en effet le reptéf tant du pouvoir qui ne craint pas de prodiguer les milli pour subventionner, de manière i ]ea maintenir à on li degré de sécurité et de confort, les entreprises dont n avons exposé déjà, les conditions générales et le qnenccs politiques, commerciales et nationales.

Le docteur mériterait peut-être un long artù doit à sa profession d'être mêlé, plus que personne I à la vie intérieure et même intime des steamers, i comprendra facilement notre réserve à son endroit et i dirons seulement que sa présence sur les vapeurs desi velles lignes est également une preuve de la solliràl de l'Etat. C'est la première fois en effet qu'un minisfi permis aux sociétés industrielles de puiser dans les cm du personnel actif dos services hospitaliers de son dê| tement des médecins arrivés par leur &go et leur dsH services à la période de complète cxpéricooe et d'à tion spéciale à la vie toute exceptionnelle dn n ministre de la marine le disait tout récemment ■

« La capacité scicntiSqne n'est pas la seule dostll

irtidtfl >nnefl

• decins de là marine aient à faire preuve pour remplir » oonvenablement leur mandat. Le médecin le plus re-

• marquable, celui que la science place le plus haut, res- . » tera impuissant dans les moments les plus difficiles s^il ^ » n'a pas cette habitude de la vie de bord qui laisse aux ^ » hommes de mer la complète disposition de toutes les I ». facultés quand il faut y faire appel. » ( 1 )

I Nous venons ainsi de passer en revue les spectateurs naturels du théâtre maritime que représentent les stea-

^ mers. Entrons maintenant dans la description du spectaole ; il n'en est pas de plus singulier ni de plus varié.

j Tous les genres se donnent rendez-vous à bord et la ^ rapidité des traversées s'oppose heureusement à toute ^ monotonie dans les représentations, en même temps qiie £^ les changements fréquents d'acteurs apportent des nuan- ^ ces infinies dans le mode d'interprétation des rôles. Ce g qu'il y a de particulier en mer c'est que le vaudeville, la ^ comédie, l'opéra, le drame sont souvent simultanés, tant j l'espace scénique est resserré, tant l'action peut être parri fois disséminée. Il n'est pas jusqu'aux bouffonneries mug sicales ou autres qui ne puissent attirer à leur tour l'attention. Tous les vrais talents sont invités à se produire et les journées sont si longues à dépenser, la bienveillance

(1) Décret de réorganisation du corps des médecins de la maxnne militaire.

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