POUR L'OMBRE DE BŒCKLIN
A Madame Lucie Cousturier
Des branchages légers résilient l'air gris-bleu ; Les feuilles sont d'un vert mourant poudré de cendre ; Tout près, la mer flambante est smaragdine. 11 pleut Des pétales très longs et flous d'un rose tendre.
Des grottes de nuit mauve élancés, les Tritons Battent l'argent mousseux des crêtes d'eau fluides. — Leurs corps bruns et luisants s'ornent de lourds festons D'algues. — Pâles blondeurs, flottent les Néréides^
Leurs voiles opalins gonflés au vent. Là-haut, On dirait qu'un rocher pleure des perles claires. Des larmes de cristal tintantes dans le flot, Sous l'éblouissement des paillettes solaires.
Mais tout bouillonne... Un char sombre, comme em- Par l'élan furibond des cavales marines [porté
Entraîne un dieu tout fauve et noir, — dans l'âpreté Coupante des embruns des tornades salines.
L'idylle est aux abois: Les tritons pantelants. Plongent au gouffre glauque, —et les belles, groupées, S'éparpiîlant au loin, sur les flots sourds et lents, Flottent lugubrement comme des fleurs coupées.
i Entendus aux Antilles)
'Pour C^arius-Jlry Leblond.
Elle est belle, très mélancoliquement belle,
Celle à qui je songe et qui vit dans l'inconnu
Des terres grises que je me figure à peine,
Si loin au Nord, si loin dans la brume,
Plus au Nord que la France gélide aux verdures
Doucement pâles et frissonnantes.
Elle habite un pays plein de terreurs magiques
Où passe un fleuve noir tout bouillonnant
Qui jette aux rocs ses écumes glacées.
Sa demeure est, près des burgs fauves,
Une maison de briques maïs
Et durement roses
Qu'endeuille un lierre avec ses feuilles vernissées
Qui tue de molles lianes aux cloches lilas.
Elle est belle, tristement, rêveusement belle ;
Mais elle ne fut pas aimée et n'aime pas.
Dans ce Nord des sorciers roux dont les yeux cruels
Evoquent de froides lueurs d'abîmes.
Elle devine que, bien loin, on rêve à elle.
Et nous appelle, nous les ignorés des belles îles : Je sens que sa pensée vient jusqu'à nous, — Vers nos cœurs fervents, seuls dignes de sa tendresse, Comme ces rayons d'astres des espaces fous. Presque invisibles et qui, pourtant, nous caressent D'une tendre angoisse infinie.
Je la reconnais dans les irisations
Des voiles qui ont bu la lumière et les brises
Des troubles gouffres par-delà les horizon$(
Dans la clarté qui tremble aux proues aventureuses,
Nimbées d'on ne sait quel étrange et pur espoir
Et surgies tout à coup d'un val des lames bleues, —
Droit pointées vers le port sous l'or triste du soir.
eTT/hCO^
Hier, de tes doigts d*or pâle, effilés,
Tu me jouas, avec une lente mollesse,
Ce lied de Schumann qui parait tout blanc et bleu.
Malgré le tendre vert de très jeunes feuillages,
Le feu mauve et le feu rose de fleurs
Et la nacre d'une eau chatoyante d'images.
La maison semblait plus petite que jamais
Avec ses grandes persiennes pleines de brise,
Sa courette où s'épanouit un bananier
Où monte, droit, le mince fût très lisse.
D'argent soyeux, satiné, d'un palmiste
Où s'arque un tronc souple de cocotier
A la belle chevelure d'or vert pendante.
Et sa fontaine, dur filet de diamant
Qui coule et coule.
Chantant comme les notes aiguës du piano.
Mais le doux motif où des ramiers fous roucoulent A dominé la tintante chanson de l'eau...
Tes mains d'or pâle, sur le clavier pâle, Etaient des roses-thé frôlant des lys mouvants; Tu ressemblais à une magicienne astrale Ravivant de tristes parfums d'amours d'antan ;
Et je te voyais, toute svelte et brune, Vêtue de scintillantes blancheurs, Montant, à regret, avec lenteur,
De hauts degrés de marbre lilial bleui de lune, —
Entre de larges et de fulgurantes fleurs,
Sous des palmes gemmées de poussières d'étoiles, —
Des degrés qui fuyaient si haut vers l'infini
Qu'ils se fondaient au flou des lueurs sidérales.
Seul ton reflet, à jamais, demeurait écrit
Sur un clair et désespérant golfe d'opale.
Et mon coeur, vague oiseau rouge à la voix contrite, Emprisonné par les rets flottants des palmiers, Pleurait plus douloureusement que les ramiers.